Dyrane [Daïrane]


Dyrane. La femme aux longs cheveux bruns était allongée dans l'herbe. Ses yeux étaient clos, le soleil réchauffait son doux visage. Elle entendit un léger bruit derrière elle et roula sur le ventre, puis soutint sa tête de ses mains, les coudes posés sur l'herbe.

- Bonjour, Munin, vielle amie ! Où est passé Hugin ? Demanda Dyrane, le sourire aux lèvres.

Le corbeau s'avança en sautillant et battit des ailes, puis elle s'envola pour se poser dans le creux du dos de la jeune femme.

- Il est parti chasser. Très bien, par contre ne t'installe pas trop il faut justement que j'aille relever les pièges et chercher des bais.

Le corbeau croassa et s'envola jusqu'à une branche, ses protestations firent rire la femme. Dyrane s'étira doucement et se leva. En s'enfonçant dans la forêt, elle sifflota une mélodie. Cela faisait à présent presque dix ans qu'elle vivait dans cette forêt, et elle avait tant appris, tellement grandi. Ygdrelle lui avait énormément appris sur les plantes, les arbres, les animaux, mais aussi sur les monstres.

Elle avait encore beaucoup à apprendre mais elle pouvait à présent contrôler son pouvoir, et l'utiliser pour de nombreuses choses. Elle sentait qu'il y avait encore une partie inaccessible, mais elle ne saisissait pas pourquoi, ni comment la débloquer. La femme avait pu panser ses blessures, aussi bien physique que psychologique. Elle avait pu remettre son histoire en ordre, grâce à Ygdrelle, et elle s'était pardonnée. Elle n'était pas coupable de sa différence, et sa différence ne faisait pas d'elle un monstre, ni quelqu'un d'anormal. C'était la seule chose dont elle devait se souvenir. Elle se sentait solide à présent, entière et pour la première fois de sa vie, vivante.

La nuit commençait lentement à poindre, et Dyrane entra dans la maisonnette avec un lièvre sur l'épaule et un panier de bai et de plantes. « Ygdrelle ? » appela la femme. Elle devait être sortie. La brune décida de sortir pour préparer le lièvre tant qu'il faisait encore jour.


Plus tard dans la soirée, les deux femmes étaient assises autour du feu, elles discutaient de bon cœur.

- Dyrane ? fit soudain Ygdrelle après quelques minutes de silence.

- Oui ? - J'aurais besoin que tu me rendes un service, il me faut une plante, j'en aurai besoin pour demain soir, c'est très important. - Bien sûre, je peux aller en chercher, quelle est cette plante .

- Des racines de valérianes.

- Oh… Mais elles ne poussent que dans les plaines de l'autre côté de la forêt ! Il me faudra une demi-journée pour y aller ! Si tu en as besoin pour demain soir je devrais partir tôt demain matin…

- Je le sais bien, si cela est trop compliqué pour toi je trouverais une autre solution, ne t'en fais pas.

- Non ! Je vais y aller ! Mais dans ce cas, je pars dormir tout de suite !

- Passe une belle nuit mon enfant, et s'il te plaît, ne soit pas trop dur avec toi-même, ce n'est pas de ta faute, tu n'y peux rien changer, et c'est la seule issue. Cela doit arriver.

- Tu sais Ygdrelle, je vais aller la chercher cette plante, ne tu'en fais pas ! Tu ajoutes toujours du mystère là où il n'y en a pas. Dit-elle tendrement. Passe une belle nuit !

Ygdrelle se retrouva seule près du feu, elle sourit tristement. « Tu as bien grandi mon enfant, tu es une femme forte et intelligente. Je sais que tu comprendras. Ton combat est loin d'être terminé. Pauvre enfant… »


Le lendemain matin, Dyrane termina ses préparatifs en silence, elle remplit les sacoches de la selle d'Iblis, le cheval qui était maintenant son compagnon. Elle y ajouta une boline, quelques plantes à utiliser en cas d'urgence (principalement du souci et de la guimauve), un repas pour le déjeuner, et une gourde. Elle accrocha sa dague sur le côté de son pantalon de cuir noir. Sorcière ou non, une dague est toujours utile.

Elle entra à l'intérieur de la maison pour prendre sa cape et dire au revoir à Ygdrelle. Qu'elle ne trouva pas. Elle vit cependant une lettre sur la table, très certainement à son intention. « Je la lirai plus tard, je suis déjà en retard. » dit elle en glissant la lettre dans sa poche.

Dyrane enfila sa cape sur ses épaules et sortit rejoindre Iblis. Elle partit au trot et s'enfonça dans la forêt. Il faisait doux, une douce journée de printemps, il n'y avait pas de vent, la forêt était paisible.

Au bout de plusieurs heures, la jeune femme arriva à l'entrée de la clairière, elle localisa rapidement la valériane et préleva les racines de la plante à l'aide de sa bouline puis les rangea dans une sacoche. Elle décida de s'installer ici pour prendre son repas et une fois cela fait, elle s'allongea dans l'herbe. Iblis s'abreuvait dans l'eau claire de la rivière.

La jeune femme commençait à se dire qu'elle allait devoir rentrer, elle avait de la route à parcourir avant de pouvoir rentrer. Elle appela Iblis qui la rejoignit doucement, et ils partirent tous deux au trot en direction de la maison. Le ciel s'était assombri soudainement, et les oiseaux ne chantaient plus. Le vent se mit à souffler, et Dyrane eut un très mauvais pressentiment, poussant alors Iblis au grand galop.

Le vent soufflait contre eux et des branches fouettaient son visage, tout se déroulait comme si la forêt voulait ralentir sa course. Puis la pluie, une pluie torrentielle, aveuglante. Elle n'eut d'autres choix que de ralentir le pas, ne voulant pas prendre le risque de blesser Iblis. Le reste du chemin lui sembla prendre une éternité.

Quand elle ne fut plus qu'à quelques minutes de chez elle, de manière étrange, le temps sembla être plus clément, la pluie s'arrêtât, de même que le vent. Le ciel se dégagea, comme si la forêt l'autorisait à rentrer à présent.

Cela ne fit rien pour rassurer la jeune femme qui se précipita vers la maison, sautant presque du dos d'Iblis.

- Ygdrelle ! Ygdrelle ! Hurla la femme aux cheveux bruns.

La rivière. Elle devait être près de la rivière, chercher des plantes. Elle eut un étrange sentiment, un terrible sentiment, tout son corps lui intimait de ne pas aller à la rivière. Mais son sang ne fit qu'un tour, si Ygdrelle était en danger, elle devait se rendre à la rivière.

Dyrane se mit alors à courir, mais après quelques pas, Munin fondit sur elle, tirant les cheveux en arrière.

- Munin ! Je dois y aller !

- Croa ! Croa ! L'oiseau noir tournait autour d'elle, répétant inlassablement la même chose,« danger ».

- Je dois y aller. Qu'importe le danger ! L'oiseau, défait, s'envola vers un arbre, poussant un dernier croassement, « ainsi soit-il ».

Dyrane se remit à courir, si vite, que ses jambes avaient du mal à suivre le rythme, elle avait le souffle court, sa poitrine la brulait. Quand elle vit enfin la rivière, elle chercha désespérément Ygdrelle du regard.

Soudain, son cœur sembla se stopper. Elle était là. Son corps contre un arbre, sa belle robe verte gorgé de sang. Elle était si pâle. Dyrane s'approcha, à taton, le cœur sur les lèvres. Son cœur s'emballa.

- Ygdrelle ? Tenta la jeune femme en s'approchant, à la manière d'un loup apeuré.

- Ygdrelle ? Dyrane posa une main sur l'épaule de son mentor. Elle était gelée.

- Non… Non ! Elle secoua la femme, mais celle-ci ne répondit pas. Ygdrelle, s'il te plaît, réveilles-toi.

Elle serra le corps sans vie de du mage contre elle. "Ygdrelle… Maman… Ne me laisse pas." Elle laissa le corps d'Ygdrelle glisser sur le sol. Elle se pencha contre elle et se mit à hurler, un hurlement déchirant, celui d'une bête à l'agonie. Des larmes coulèrent en cascade sur ses joues.

- Je vous avais bien dit qu'elle tomberait dans le piège.

C'était la voix d'un homme. Il se tenait non loin derrière elle, accompagné de quatre autres, épées à la main, sourire aux lèvres.

L'homme qui avait parlé s'approcha et empoignant Dyrane par le col de sa veste et la poussa violemment contre l'arbre, marchant presque sur le corps d'Ygdrelle. Dyrane grogna, et le dévisagea. L'homme s'avança de sorte à bloquer la femme avec son corps.

- Je savais que tu étais vivante, d'yaeblewedd, fille du démon. C'est bien toi, avec ces horribles yeux et cette écoeurante cicatrice.

Les yeux de Dyrane s'ouvrir quand elle entendit ce nom, qu'elle avait presque oublié avec le temps. Elle regarda de plus après l'homme en face d'elle, et plongea son regard dans ses yeux, bleu comme le ciel.

- Arend. Chuchota la jeune femme.

- Tu ne croyais pas que j'allais te laisser t'en tirer comme ça. Il te pensait tous morts, mais pas moi. Je n'ai jamais oublié, tu as assassiné mon père. Et je vengerais son nom.

Sur ces mots, le jeune homme jeta la jeune femme au sol. Dyrane se retrouva à côté du corps sans vie d'Ygdrelle. Quelque chose se passa en elle, son regard sembla vide un instant.

- Vous l'avez tué. Les mots sortirent machinalement de la bouche de la femme.

- Bien entendu. Cette putain a permis que tu survives ! Et crois- moi qu'il en sera pareil pour toi !

Dyrane se redressa, et se laissa rapidement tomber accroupi au sol, contre lequel elle posa son poing tout en hurlant, d'une rage désespérée. Une puissante force énergétique éclata autour d'elle, projetant les hommes en arrière. L'un d'eux s'embrocha sur une branche d'arbre. Quatre.

- Bleidd, Bleidd, Caed, Caed, Cerbin, Cerbin, Hanse ! Hurla la jeune femme, sa voix était grave, guttural, plus elle parlait et plus il semblait que plusieurs voix sortait de sa bouche.

Soudainement, le ciel devint les gris, et gronda. Les hommes se rassemblèrent et regardèrent autour d'eux. Des hurlements se firent entendre, puis des croassements.

- Bleidd, Bleidd, Caed, Caed, Cerbin, Cerbin ! répéta la jeune femme.

Des loups arrivèrent derrière la jeune femme, les crocs sortis, grognant. Des corbeaux se posèrent sur les branches, les ailes gonflées. Dyrane leva la tête, son visage sans expression, elle posa une main sur la tête d'un loup, blanc.

- Morvudd. Ichaer, spar 'le.

En un instant, les loups se jetèrent sur les quatre hommes restants, de même pour les corbeaux. Les arbres eux-mêmes semblaient s'attaquer au groupe d'assassins. Un des loups attrapa un homme au cou, lui arrachant la trachée. Trois.

Une autre homme se faisait attaquer par les corbeaux, qui s'en prirent à ses yeux, l'homme hurla de douleur et tomba dans la rivière. Il ne lui fallut pas longtemps pour se noyer. Deux.

Un des hommes voulut prendre la fuite, mais il se prit les pieds dans une racine, qui s'enroula autour de sa cheville. Il fut englouti sous l'arbre dans un hurlement d'effrois. Un.

Dyrane tourna la tête vers Arend, qui recula et tomba en arrière. La frayeur se lisait sur son visage.

- Beidd, Caed, Cervin. Càelm. La voix de Dyrane semblait être de nouveau sienne.

Les loups s'ébouriffèrent et repartirent dans la forêt, les corbeaux s'envolèrent et la forêt sembla avoir retrouvé son calme.

Dyrane s'accroupit et se pencha vers le misérable humain en face d'elle, elle était presque sur lui. Elle pencha la tête, et sourit, laissant paraître ses dents.

- Je vais enterrer mon amie. Rentre au village et dit leur bien, que d'yaeblewedd arrive pour eux. Qu'ils fuient tant qu'ils en ont encore l'occasion. Cours, avant que je ne change d'avis et que je t'égorge sur-le-champ.

L'homme détalla, laissant Dyrane seule avec le corps de la seule personne qui ne l'est jamais aimé.