CHAPITRE 5


Le Capitaine marchait d'un bon pas, appréciant de sentir ses muscles répondre avec souplesse à l'effort qui leur était demandé. Son épaule était bien encore un peu engourdie, mais ce n'était pas gênant. Il avait bon pied, bon œil – ce n'était pas le cas de tous les gens de son âge. Et il était heureux d'être en vie, heureux d'être avec ses amis.

Le ciel était bleu et le paysage magnifique – non pas qu'il allait l'admettre à haute voix, il fallait bien maintenir sa légendaire aversion pour les montagnes – et s'égosiller sur de vieux airs de sa jeunesse avait eu quelque chose de très amusant.

Tout en avançant, il gardait un œil sur sa grande gigue de majordome qui, vraiment, était aussi déplacé dans ce décor qu'un vase de Chine monté sur échasses, et s'assurait que les Dupondt, emportés par leur chanson, ne prennent pas un mauvais virage – ils en étaient bien capables, les bougres. Tournesol trottinait sagement avec son parapluie et sa valise, sous son chapeau vert. Nestor avait eu raison de le boutonner jusqu'au menton : Tryphon était prône à attraper des rhumes, tout maigrichon et ratatiné qu'il était.

Milou gambadait, parfois en avant, parfois en arrière – reniflant, s'arrêtant pour arroser une plante ou un rocher, aboyant après une sauterelle ou un oiseau dont on n'entendait que le clappement d'ailes quand il s'enfuyait.

Le Capitaine s'arrêta et se retourna encore une fois, un peu préoccupé par le silence du dernier membre de la famille. Tintin était plus lent que d'habitude et il n'y avait pas sur son visage cet habituel émerveillement pour la nature qu'on pouvait y lire même dans des circonstances complètement inadaptées à pareille admiration : sur le toit du monde quand on était sur le point d'être englouti par une avalanche ou au fond d'une jungle qui ne cherchait qu'à vous dévorer d'une manière ou d'une autre, par exemple…

La suite de leur voyage l'inquiétait, sans doute.

Haddock ralluma sa pipe, puis il se remit en marche tranquillement, se disant que le jeune reporter n'allait pas tarder à le rattraper.

En tout cas, Tintin ne devait pas avoir froid. Il portait son blouson d'aviateur doublé en peau de mouton et ce pantalon de velours côtelé brun qui était devenu un classique après leur voyage en Australie.

Cela faisait plaisir de le voir s'habiller enfin comme quelqu'un de son âge et non plus comme une espèce de… de Rouletabille !

Haddock se souvenait encore avec affection de ce gringalet de dix-sept ans qui avait déboulé dans sa cabine avec son imperméable beige et son petit chien blanc. A l'époque, bien qu'en effet déjà reconnu pour ses articles, Tintin s'efforçait souvent de se faire passer pour plus vieux… avec peu de succès, il fallait le dire. Ses vestes de costumes un peu trop larges, ses cravates bon marché, ses culottes de golf et surtout la casquette de gavroche dont il se coiffait par pierre fendre, tout cela lui donnait certes un charme de reporter de roman dont il n'était pas du tout conscient, mais ne parvenait pas à convaincre ses interlocuteurs de ce dont il aurait justement aimé les convaincre, à savoir le faire passer pour un respectable journaliste. Avec les années, les sweats bleu layette étaient restés, mais il avait au moins cessé de s'inquiéter des standards et, quelque part, cela avait contribué à le mûrir. Et puis, cela avait certainement aidé quand, à vingt ans, il avait eu cette soudaine poussée de croissance (Haddock se demandait parfois si cela avait un lien avec le voyage sur la Lune et tous les tests qu'on leur avait fait subir à l'époque). Il n'était pas devenu immense, bien sûr, mais ses épaules s'étaient carrées, sa silhouette étoffée, et on ne pouvait plus dire à présent de lui que ce n'était qu'un haricot belge trop malin pour son âge, doté d'une étoile décidément bien accrochée.

Ce qui n'avait pas changé chez lui, en revanche – outre son incorrigible houppette – c'était sa bonté, son intrépide curiosité, son courage sans faille, sa débrouillardise, son intégrité, son intelligence et sa bonne humeur constante : toutes qualités qui faisaient de lui un homme dont le Capitaine était fier d'être l'ami.

Dans tous les cas, Nestor avait raison : "notre jeune monsieur Tintin ne va pas tarder à faire tourner les têtes".

Mais le plus tard possible, hein.

Haddock ne tenait pas à voir Moulinsart envahi de sitôt par une autre femelle, aussi gentille soit-elle, ou par – il en frissonnait, rien qu'à l'idée – des bambins, fussent-ils beaucoup moins braillards que ceux de Séraphin Lampion.

Et puis… les choses ne pouvaient-elles pas rester telles qu'elles étaient actuellement ? C'était peut-être très égoïste de sa part, mais le Capitaine aimait sa vie telle qu'elle s'écoulait ces derniers temps. Était-ce parce qu'il se faisait vieux ? Il préférait ce que d'autres auraient qualifié d'ennuyeuse routine à l'effervescence de leurs aventures.

Cela avait commencé avec entendre siffler le train au loin et sentir son cœur se gonfler de joie… sursauter à un ding-dong énergique à la porte… secouer la tête, amusé, en regardant par la fenêtre le maître qui courait derrière le chien qui courait derrière le chat dans le jardin… puis c'était devenu le bruit familier du cliquetis de la machine à écrire dans l'Etude… la cavalcade de quelqu'un qui dévalait les escaliers en trombe… un rire clair qui résonnait quelque part dans la maison…

Comme cela semblait stupide, mis bout à bout – et comme c'était doux, tout à la fois !

Savourer un double-whisky au coin du feu et, de temps à autre, relever la tête et voir Tintin plongé dans son bouquin, blotti sur la banquette de la fenêtre… écouter Tryphon pépier avec enthousiasme au sujet de sa dernière invention et en oublier la soupe servie dans les assiettes en porcelaine bleue… Disputer Nestor quand il risquait de se rompre le cou en astiquant les lustres perché en haut d'un escabeau… aller repêcher les Dupondt dans la fontaine ou remorquer leur pauvre deux-chevaux encore emboutie quelque part… Balader avec Tintin dans la campagne en bavardant de tout et de rien pendant que ce bon vieux Milou déterrait des os et courait derrière les papillons…

Il ne se lassait jamais de discuter avec Tintin. Il y avait toujours quelque chose à réfléchir ensemble, à commenter, à débattre, ou simplement à se souvenir. La capacité à apprendre de ses expériences, l'intarissable envie de découvrir quelque chose de nouveau du jeune reporter continuaient à épater le vieux loup de mer. Jamais leur différence d'âge n'était un problème. Parfois, le garçon était même celui qui faisait preuve de plus de maturité.

Le Capitaine avait cessé depuis longtemps de se demander ce qu'il avait fait pour mériter l'amitié de Tintin. Il se contentait d'apprécier les moments passés en sa compagnie, se refusant à même imaginer qu'un jour ils puissent n'être plus que des souvenirs eux aussi…

Milou se mit à aboyer, le tirant de sa rêverie juste à temps pour ne pas être renversé par le chien qui remontait la pente en courant.

Il se retourna et son cœur se contracta douloureusement, comme si une main d'acier venait de le serrer d'un coup. Pendant un instant, la respiration coupée, il eut l'impression que toute la montagne s'était figée, glacée, ternie.

Tintin était étendu par terre, quelques mètres plus haut sur le sentier.

Pourquoi ? Comment ? Qui ? … Oh, mon garçon !

Arrachant sa pipe de sa bouche et la fourrant précipitamment dans la poche de poitrine de sa vareuse, Haddock s'élança derrière le terrier blanc, sans s'occuper des appels et des exclamations des autres. Parvenu au jeune reporter, il s'agenouilla, lui ôta son sac, le retourna pour l'examiner.

Tintin était très pâle. Les yeux clos, les lèvres décolorées sauf pour une trace de morsure à laquelle perlait encore une goutte de sang, la nuque trempée de sueur… il avait dû simplement s'évanouir et glisser par terre.

Personne ne lui avait tiré dessus.

Le Capitaine s'obligea à respirer profondément, refoulant la panique familière qui grandissait en lui, faisant battre violemment le sang contre ses tempes jusqu'à l'étourdir.

Non, ce ne sera pas aujourd'hui.

Il tapota les joues du jeune homme, l'appelant d'une voix étouffée, pressante, qui se fit plus impérieuse en voyant que cela marchait, quand Tintin battit faiblement des paupières.

Milou qui gémissait, inquiet, poussa un petit jappement joyeux et voulut lécher le visage de son maître. Haddock l'écarta d'un geste.

- Tintin ! Tintin !

Le jeune reporter promena un regard vitreux autour de lui, sans chercher à se redresser.

- Tabac brun… bredouilla-t-il.

- Tout va bien, fiston ? balbutia le Capitaine.

Puis comme les yeux de Tintin roulaient à nouveau en arrière, il s'emporta, affolé, et manqua le secouer, malgré les protestions des autres qui se rassemblaient autour d'eux.

- Tonnerre de Brest, moussaillon, revenez à vous ! Qu'est-ce qui vous a pris de tourner de l'œil comme ça ?

Peut-être que la gifle avait été démesurée, mais au moins, elle eut le mérite d'être efficace.

Tintin tressaillit, secoua la tête pour se débarrasser de sa torpeur. Il fit un mouvement pour se redresser et retomba, haletant.

- Peut… pas… respirer… hoqueta-t-il, la voix sifflante.

Sa main agrippa la manche du vieux loup de mer, fébrile, suppliante. Ses ongles s'enfoncèrent dans le poignet d'Haddock. Dans les yeux dilatés du jeune homme, le Capitaine lut l'épouvante d'Ishia.

- Tout va bien, dit-il très vite. "Vous n'êtes plus dans cette cuve. M'entendez-vous, Tintin ? Vous êtes libre. Regardez, nous sommes dans la montagne, votre chère montagne."

Il le souleva légèrement, l'appuya contre ses genoux, grimaçant en entendant le gémissement qui échappa au reporter. Tournesol et Milou se pressaient de chaque côté de lui, inquiets. Les Dupondt, inhabituellement silencieux, ne les quittaient pas des yeux non plus.

La main calleuse d'Haddock continua à presser doucement l'épaule mince de Tintin, répétant que tout allait bien, qu'il pouvait respirer, qu'il n'était pas prisonnier du carcan de polyester fondu dans lequel il avait failli être morbidement immortalisé… jusqu'à ce que la respiration hachée du jeune homme se calme peu à peu, que sa poitrine cesse de se soulever de façon erratique, que sa main crispée relâche la manche de la vareuse noire.

- Voilà, fiston… c'est fini… c'est fini…

Un orage grondait dans la gorge du Capitaine – une tempête de jurons, d'angoisse, de culpabilité, de reproches – mais il se contint pour ne pas le relâcher.

- Comment vous sentez-vous ?

Tintin tremblait nerveusement, à bout de forces. Des larmes glissèrent sur ses tempes, se mêlèrent à la sueur qui collait ses cheveux.

- J'ai… mal… finit-il par balbutier, vaincu.

Nestor se pencha pour tendre à son maître une tasse en émail remplie d'eau.

- Il a été blessé pendant le crash, Monsieur. Une côte cassée, je crois.

Haddock jura à mi-voix.

- Plutôt deux ou trois, oui ! Et vous comptiez ne rien nous dire, évidemment ! Porter un sac sur huit kilomètres avec une pareille blessure ! On... je... Mille sabords, Tintin, pour quelle sorte d'amis nous prenez-vous ?

Il n'avait pas vraiment posé la question pour avoir une réponse, mais soudain il y eut comme un courant d'air froid dans le silence en haut de la montagne. Un nuage passa devant le soleil, la lumière devint terne.

- Je… non, je…

Tintin avait accepté avec gratitude la tasse présentée devant ses lèvres, bu une demi-gorgée. Puis l'eau avait pris un goût amer. Il n'avait plus soif, tout à coup, et même la douleur de ses côtes lui semblait insignifiante face à l'expression peinée qu'il croyait lire dans les yeux des autres.

Les Dupondt, Tournesol… le Capitaine… ils ne disaient rien, parce qu'ils étaient déçus, blessés… à cause de lui… Était-ce vraiment le message qu'il transmettait ? Renvoyait-il vraiment comme image qu'il ne les croyait pas capables de prendre soin d'eux-mêmes ? Était-il si arrogant ?

Il lutta pour se redresser, pour affirmer que c'était faux, qu'il ne…

Un coup de poignard brûlant dans son flanc fit jaillir des étincelles blanches devant ses yeux et la montagne chavira à nouveau, tandis qu'une vague rugissait dans ses oreilles.


"La Terre appelle la Lune, répondez"… "La Terre appelle la Lune, répondez"… "Allo, allo… Bravo, Tintin ! Bien joué ! Maintenant, allez vous étendre sur votre couchette. En aurez-vous la force ? Tintin, Tintin !"… "La Terre appelle la Lune, répondez"…

Il n'y avait plus assez d'air, mais il avait fait son devoir.

Il les avait tous sauvés.


Lorsqu'il reprit conscience, cette fois-ci, sa tête était posée sur une veste pliée sur les genoux de Tournesol. Le savant était assis par terre, protégé de la neige par le ciré du Capitaine étendu au sol.

On l'avait enveloppé dans plusieurs couvertures et Milou était lové contre lui, comme une petite bouillotte naturelle. Le chien se mit à couiner et agita la queue doucement en voyant son maître revenir à lui. Cette fois il ne se priva pas pour lui lécher le visage, gémissant joyeusement.

La vérité lui revint d'un coup, cuisante. Non, il ne les avait pas sauvés. Au contraire.

Il avait envie de pleurer, mais le nœud dans sa gorge ajoutait encore à la sensation d'oppression, alors il le ravala tant bien que mal.

- Il se réveille ! pépia Tournesol au-dessus de sa tête, l'air absolument ravi. "Sapristi, mon garçon, vous nous avez fait une belle peur… Non, ne bougez pas. Nous avons tout bien en main, alors ne vous inquiétez pas."

Le soleil avait tourné. Il était plus bas et la montagne enneigée prenait des nuances violettes sous le ciel d'or rouge. L'avion, dans le crépuscule, étincelait comme une étoile décrochée du firmament, une douzaine de kilomètres plus haut.

- Déjà le soir ? bégaya Tintin, consterné.

- Vous avez dormi un petit moment, en effet, dit le professeur gentiment. "Et pendant ce temps, nous avons fait du chemin. Mais maintenant, nous sommes en train d'installer le camp."

Il fit un geste autour de lui, mais Tintin ne pouvait rien voir dans la pénombre qui montait, avec les rochers derrière lesquels ils se trouvaient – et qui devaient sans doute les protéger du vent.

- Les policiers ont terminé tantôt de monter la tente, continua gaiment Tournesol. "Ils se reposent à présent. Nestor est en train de nous préparer un souper splendide."

- Le Capitaine ?

- Je suis là, moussaillon, dit le vieux loup de mer en s'accroupissant à côté du blessé. "Comment vous sentez-vous ?"

Tintin émit un grognement. Il n'était pas très sûr de lui. Il se sentait à peu près bien, enveloppé dans ce cocon chaud et la douleur était supportable tant qu'il n'essayait pas de changer de position. Être un peu surélevé l'aidait aussi à mieux respirer.

- C'est bien ce que je pensais, dit Haddock. "Alors continuez de rester tranquille et laissez-nous gérer la situation. Tryphon est chargé de vous surveiller et si vous tentez de faire le héros encore une fois, mille sabords ! Vous aurez affaire à lui."

Sa barbe noire hirsute ne parvint pas à cacher son sourire. Tournesol gloussait de rire, son cornet acoustique à la main.

Le Capitaine se redressa et brossa ses genoux.

- Pas de blague, hein, avertit-il encore, agitant son index avec avertissement, avant de s'éloigner.

- Il s'est beaucoup inquiété de vous, dit Tournesol avec tendresse, tout en remontant ses petites lunettes rondes sur son nez. "Il crie fort, mais c'est un cœur d'or, vous le savez, n'est-ce pas ?"

Tintin hocha le menton. Il chercha une meilleure position pour voir ce qui se passait autour de lui et y renonça assez vite. Il avait vraiment trop présumé de ses forces. Milou bien calé contre lui, caressant la petite tête bourrue de son fidèle compagnon, il se contenta d'interroger Tournesol sur ce qui s'était passé pendant qu'il était inconscient.

- Le Capitaine nous a montré comment les coolies transportaient les paquets au Tibet et nous avons chargé les deux policiers, expliqua le savant en pouffant de rire (il avait toujours gardé une petite rancœur à l'égard des Dupondt à cause de leur présence à bord de la fusée lunaire). "Vous auriez dû les voir ! Ils suaient et râlaient comme de véritables vaisseaux du désert ! Ensuite Nestor et Archibald vous ont porté – moi je m'occupais de la tente, voyez-vous, notre plus important élément."

Oh, le spectacle que cela avait dû être, en effet. Si Tintin n'avait pas été la cause de ces tracas, il aurait regretté de ne pas y avoir assisté.

- Nous avons ainsi fait plusieurs kilomètres, jusqu'à ce que le sentier devienne par trop escarpé pour s'y risquer de cette façon. Alors nous avons cherché un coin pour nous installer pour la nuit. Les Dupondt étaient déjà tombés plusieurs fois, de toute façon, et Nestor était essoufflé. Il ne pratique pas assez de sport, voyez-vous. Moi, en revanche, comme j'ai fait du jiu-jitsu et de la savate dans ma jeunesse, je suis mieux conservé…"

Tintin sourit en se souvenant de la démonstration faite à Lazlo Carreidas juste avant qu'ils ne prennent ce fameux vol dont ils n'avaient gardé aucun souvenir (un autre crash, que pour une raison bizarre, leur mémoire avait effacée), mais Tournesol prit cela pour de l'approbation et il se rengorgea. Il était sur le point de se lancer dans un autre discours sur la nécessité d'entretenir sa santé lorsque Nestor s'approcha.

- Que Monsieur m'excuse de l'interrompre, dit-il avec la même courtoisie que s'il se présentait au pavillon-laboratoire pour venir chercher le professeur pour le repas après avoir sonné en vain une douzaine de fois. "Nous sommes prêts. Permettez-nous de vous aider, monsieur."

Tintin rassembla son courage – et il en eut besoin, ainsi que de l'aide du majordome et de Haddock. Mais enfin il fut debout, pantelant, épuisé, appuyé de tout son poids sur le Capitaine à qui cette situation en rappelait une autre beaucoup trop récente à son goût.

- Il est heureux que nous n'ayons pas de falaise à descendre cette fois-ci, haleta le jeune reporter qui pensait à la même chose, dans un effort d'humour particulièrement raté.

- Pas aujourd'hui, du moins, dit Haddock sombrement.

Il soutint Tintin jusqu'à la tente devant laquelle les Dupondt se rangèrent en haie d'honneur et le fit asseoir dans leur unique fauteuil de toile, calant une couverture derrière lui et en drapant une autre sur ses jambes.

- Là. Vous devriez déjà mieux respirer dans cette position. Vous sentez-vous assez en forme pour manger un morceau ?

Le reporter secoua la tête, les lèvres fermement serrées. La seule évocation de nourriture lui donnait la nausée.

- Hum, dit le Capitaine. "Demain, peut-être ?"

- Demain, surement, souffla Tintin.

Haddock se pencha, gratta la tête de Milou. Puis il s'accroupit, posa ses deux mains sur les montants de la chaise pliante, de part et d'autre des genoux du jeune homme.

- Reposez-vous, fiston. Ne vous turlupinez pas en réfléchissant à comment nous allons rentrer. Nous y penserons ensemble demain. Plus de ces stupides idées d'héroïsme, d'accord ? C'est peut-être un scoop pour vous, mais personne n'est parfait, même pas vous. Alors laissez-nous prendre soin de vous, pour une fois.

Derrière le vieux loup de mer, dans l'embrasure de la tente, un savant renommé mais un peu dur d'oreille et deux policiers rondouillards particulièrement gaffeurs hochaient la tête.

Tintin sentit sa gorge se serrer à nouveau.

- Oui, je sais, je suis un chic type, dit le Capitaine d'un ton bourru.

Milou aboya son approbation – à moins qu'il ne fêtât l'arrivée de Nestor avec le plat de fricadelles et des chandelles.

Un brouhaha enthousiaste s'ensuivit, fait de cris d'admiration ("vous vous êtes surpassé, mon ami ! Mais comment avez-vous fait ?" – "Oh, Monsieur m'avait tant parlé de ses difficultés à digérer la nourriture locale que j'ai prévu quelques denrées moins exotiques…"), d'accidents inévitables ("Oh, Dupont, quel dommage ! Une si belle assiettée !), de discussions animées ("Tryphon, où avez-vous encore égaré votre cornet acoustique, mille sabords ?"), de vociférations ("Milou, reviens immédiatement avec cette saucisse !") et pendant un grand moment la petite tente lumineuse plantée sur une sombre montagne glacée fut l'endroit le plus chaleureux de la Terre.

Et quand le Capitaine tourna la tête vers la chaise pliante un peu plus tard, Tintin était affaissé contre le dossier, à nouveau endormi. Il était toujours aussi pâle et sa respiration toujours aussi sifflante et entrecoupée, mais l'ombre d'un sourire errait sur ses lèvres.

Demain, peut-être ?

Demain, sûrement.

Ils seraient là quand il s'éveillerait.


A SUIVRE...