Chapitre 6:

Becca, debout dans l'atelier du prêtre, ne bougeait pas. Elle observait d'un œil plus que méprisant l'architecte qui tentait de s'égosiller sans succès.

L'ordre de sa mère ou plutôt de son second résonnait à encore à ses oreilles : « Tue cet homme. »

La gardienne de la Flamme rencontra les yeux gris-vert et dégaina lentement son poignard à sa ceinture, prête à obéir.

Le sourire amusé qui se peignit sur le visage d'Aaron Cross arrêta son geste.

– Qui a parlé d'utiliser une arme ? Demanda-t-il. Utilise ta magie, Alie, pas un « intermédiaire ».

Becca fronça les sourcils et rengaina l'arme. Elle reporta son attention sur l'homme qui s'agitait comme un demeuré et paraissait figé sur place. Il jetait des coups d'œil désespérés autour de lui à la recherche d'une issue de secours. L'adolescente se demanda pourquoi son physique ne correspondait pas à son comportement. Plutôt bien bâti, les épaules larges et d'une beauté vieillissante encore séduisante, Preston Scott semblait pourtant au bord de l'apoplexie.

Dikoros toujours souriante commenta :

– Preston a peur. Il se rend compte de l'idiotie de son geste il y a vingt ans. Il ne sait pas qui je suis, mais réalise qu'il vit son heure dernière, qu'il n'aurait pas dû faire confiance à Hector Craig...

– Pourquoi lui ? Préféra demander Becca. Pourquoi tuer cet homme ?

La voleuse d'âmes tourna la tête vers l'architecte et précisa :

– Parce qu'il ne fait qu'un avec sa magie, de la magie blanche. Non, ce n'est pas tout à fait ça. Sa magie est plutôt accumulée en lui en une source d'énergie. Il peut utiliser le pouvoir de la dématérialisation, mais c'est à peu près tout. Tout son pouvoir n'est qu'une boule de puissance encrée dans son fort intérieur, qui lui est inaccessible, mais qui fut fort utile aux métamorphes blancs pour gagner les guerres de Westal.

Dikoros s'approcha de Preston et lui caressa la joue.

– Preston l'ignore, mais il est le descendant d'une race qui n'existe plus, une sorte de force, d'accumulateur sur jambes auxquels les métamorphes faisaient appel quand ils n'avaient plus assez d'énergie après des batailles. Déjà à l'époque, ces êtres étaient rares et ardemment recherchés par les deux camps. Car tu penses bien que quand les métamorphes noirs apprirent leur existence ils décidèrent eux aussi d'en jouir.

Preston Scott, les yeux grands ouverts, écoutait sans comprendre le discours de la voleuse d'âmes.

– Il est évident qu'il ne possède plus les merveilles de ses ancêtres, cependant il a la possibilité de ne faire qu'un avec sa magie ou du moins de l'atteindre et de laisser son esprit nager à l'intérieure d'elle, et y trouver une paix que les plus grands lui envient. Malheureusement, aujourd'hui tu ne pourrais plus l'utiliser comme le faisaient les premiers métamorphes. Car même si les Dieux se sont inspirés de ses « donneurs d'énergies » pour bâtir sa nouvelle race, celle dont il fait partie et, qui, si je ne m'abuse est en voie de disparition, Preston ne nous sera utile qu'en mourant.

Aaron se tut un instant et reprit à l'attention de Becca.

– En le tuant avec ta magie, tu exécuteras une partie de magie blanche avec ton énergie et ainsi libérera tes pouvoirs... J'avoue que ta rencontre avec Novae dans le temple a été un peu trop dure pour toi. Ta magie sur le point d'éclore, s'est trouvée enfermée par une puissance supérieure, une puissance qui a besoin de l'acte que tu dois accomplir, celui qui consiste à étouffer cette magie salvatrice que Preston possède en lui.

Dikoros remarqua l'air légèrement confus de Becca.

– Je sais que tout ceci est un peu incompréhensible. De mon temps la magie ne révélait déjà pas ses secrets facilement, mais aujourd'hui, suite à tous les chamboulements qu'ont apportés les Dieux avec la création de nouveaux hommes et de la Flamme, cela est encore plus difficile et demande une adaptation constante. Tout ce que tu dois comprendre, c'est qu'en tuant cet homme avec ta magie, du moins celle à laquelle tu as accès, l'énergie de Novae pourra courir totalement dans ton corps et ne faire plus qu'un avec tes propres pouvoirs et peut-être t'aider à en acquérir d'autres...

– Faire appel à ma magie ? A part créer une boule de feu, je suis incapable de faire quoi que ce soit !

– Ce sera suffisant.

– Comment... ?

– Réfléchis.

– Il ne pourra pas se défendre, comprit Becca.

– Non en effet. En passant ce pacte avec moi, il a scellé son destin. C'est la raison de son immobilité, il se retrouve prisonnier de sa propre parole... C'est aussi en ça que ce sera plus difficile pour toi. La légitime défense peut t'apporter une sorte d'excuse... tuer de sang froid est une chose qu'il faut assumer. Mais peut-être n'es-tu pas prête, peut-être n'es-tu pas la métamorphe que j'attends depuis cinq cents ans...

Becca expira agacée et vexée d'une telle supposition. Elle préféra fixer l'homme statique toujours aussi apeuré, plutôt que de répondre à l'affront de son second. Dikoros regardait les expressions se succéder sur les traits de la jeune métamorphe et sourit en même temps qu'elle en voyant qu'elle avait trouvé la solution.

L'adolescente s'approcha lentement de l'architecte aux perles de sueurs abondantes sur le visage et le toisa d'un air supérieur. Après quelques instants, repue de la peur qu'elle lui inspirait, elle posa sa main sur le torse de Preston dont les muscles du thorax se contractèrent en un réflexe involontaire.

Elle scruta sa face en faisant appel à sa propre magie et y décela, la surprise, la terreur puis la douleur de ce qu'elle lui infligeait. Elle sentait la chaleur sous sa paume et renforça le contact, réalisant que ses propres yeux changeaient de couleur à la réussite de son acte. Lorsque le cri silencieux poussé par Preston s'arrêta, après que le sang eut coulé de ses oreilles, de sa bouche et son nez, ses genoux finirent par se dérober sous son poids.

Alie recula sans quitter le cadavre dont une odeur de chair brûlée se détachait et inspira profondément en sentant une nouvelle force dans son corps irradier jusqu'au bout des doigts.

Elle détailla la dernière expression du mort, de sa première victime, dont elle venait d'incendier le cœur puis tout les organes à l'intérieur de son corps et entendit le pas de Dikoros s'approcher d'elle qui déclarait d'un ton plein de fierté :

– Bienvenue sur terre, Alie.

.

Suite à son geste, celui d'ôter une vie, son sang avait muté et était devenu noir.

Alie contemplait le cadavre incarnant une souffrance horrible, celle qu'elle lui avait fait subir, celle qui lui avait fait rencontrer ses origines sa magie et Novae.

Tout était clair. Elle n'avait jamais vraiment douté de sa supériorité mais alors que la puissance se répandait en elle, l'adolescente se savait indestructible, fière héritière des infidèles, revenue sur terre pour gouverner, pour devenir l'impératrice des quatre royaumes.

Dikoros admirait la transformation, les iris rouges incandescents illustrant la magie qui envahissait chaque fibre de son corps.

Après plusieurs minutes les iris reprirent leur couleur naturelle et Alie afficha un air perdu, frappée par quelque chose qui lui déplaisait.

– Que se passe-t-il ? S'inquiéta Dikoros.

– Il est revenu...

– Quoi donc ?

– Ce lien qui m'attache à Astra et à la Flamme... Pourquoi ?

Dikoros ne répondit pas tout de suite, méditant cette nouvelle information. Puis elle accusa les Dieux de ce nouveau coup du sort.

– La magie est différente Alie, je te l'ai dit, et comme tu as reçu celle de la Flamme avant tes pouvoirs, elle est restée en toi. Inférieure à celle de Novae qui l'avait engloutie, ou bien enfermée en son sein... Mais... elle n'en a pas moins réussi une nouvelle riposte. En tuant cet homme tu as touchée sa magie et cela à permis à la perle de magie blanche que tu gardais de revivre et le lien s'est reformé.

– Fais-le disparaître ! Ordonna Alie, amplifie le voile d'illusion !

Dikoros sourit tristement.

– Je ne peux pas, cela demande trop de puissance, j'en mourrai. Mais il est toujours là, efficace jusqu'à un certaine point. Il te cache aux yeux des autres porteuses... sauf aux yeux d'Astra.

– Elle sait qui je suis !

– Pas encore. Elle le comprendra à Elrach si nous ne faisons rien...

Alie regarda son second avec espoir.

– Que dois-je faire ?! Dis-moi comment tromper la porteuse à nouveau.

– En apportant un catalyseur au voile...

– Un catalyseur ?

– Ton sang. Tu devras faire boire ton sang noir à la porteuse de la Flamme...

– Mon sang... ? Je ne comprends pas...

Le prêtre du feu enjamba le cadavre, s'empara du poignard à la ceinture de sa fille et lui attrapa la main tout en précisant.

– Ton sang est noir, maintenant... Elle s'arrêta de parler en lui piquant l'index, observant la goutte foncée s'échapper de la petite plaie. Et il draine une partie de ta magie. Il est inoffensif pour moi ou les métamorphes noirs, mais pour tout autre personne qui se trouve en contact avec lui, il devient un fléau merveilleux et réveille en eux leurs plus grandes peurs. Si tu faisais boire ce sang à la reine Aurora, elle serait frappée de délires et de fièvres, et en à peine quelques heures, elle mourrait dans d'atroces souffrances... C'est un poison d'une efficacité redoutable...

Alie fixait le liquide qui coulait le long de son doigt et murmura :

– Tu veux que je tue Astra ?

– Non ! S'exclama Dikoros. En tout cas pas si cela n'est pas nécessaire. Je veux qu'elle boive ton sang. Tu comprends, elle est immunisée contre tout poison, mais non contre la magie des métamorphes noirs et vue que ton sang la transporte, en l'avalant il trouvera dans son corps, ou son esprit, la toile que j'ai tissée, et reconnaitra en elle, une amie, la magie d'une voyageuse éternelle crée par Novae. Elle s'y accrochera, lui apportera la force indispensable pour rayonner complètement dans l'esprit d'Astra. Ainsi le voile d'illusion s'animera et reprendra son rôle.

Alie hocha la tête en signe de compréhension.

– Je devrais la faire boire une seule fois ?

– J'ai bien peur que non. Une régularité s'impose... peut-être tous les mois. J'avoue que je ne sais pas. Guette ses expressions, ses humeurs te concernant ou peut-être... Dikoros s'interrompit en réfléchissant, peut-être que tu n'as pas besoin de tout ça, tu ressentiras toi-même la force du lien et saura quand lui administrer ton sang. Cela dit, fais-lui boire avant votre retour à Elrach.

La métamorphe acquiesça en silence puis parut perdue dans ses pensées.

– Qu'en est-il de mes transformations ? Un métamorphe peut prendre l'apparence d'animaux, non ?

– Oui, c'est vrai, confirma Dikoros comprenant que Becca n'avait encore rien tenté. Essaie...

Alie se concentra et hurla de douleur, tombant à genoux. Dikoros se précipita vers elle en s'écriant :

– Arrête ! Ne fais plus appel à ta magie !

La jeune métamorphe l'écouta et sentit la brûlure insupportable s'estomper.

– Que m'arrive-t-il ? Demanda-t-elle en luttant encore contre le souvenir de ce qu'elle venait de subir.

– La magie de la Flamme a reconnu en toi une infidèle, grinça Dikoros. Elle t'empêche d'accéder à tes pouvoirs...

– Mais comment est-ce possible ?

– Je ne sais pas, avoua Dikoros dépitée, la magie de Novae devrait t'aider... Et... elle s'arrêta et se reprit. Elle t'aide à vrai dire, sans elle, la magie blanche t'aurais déjà consumée. Dieux... je ne pensais pas que notre lutte serait si compliquée.

Perdue dans ses réflexions la voleuse d'âmes s'était tue. Alie, toujours en quête de réponse lui ordonna :

– Explique-moi.

– Tant que tu seras reliée à la Flamme, tes pouvoirs de métamorphe ne te seront pas accessibles.

– Mais... mais, mon sang est noir !

– Oui, mais votre lien est encore trop important. Tu devras le détruire petit à petit en empoisonnant la porteuse. Si tu veux devenir la véritable héritière de Novae, tu devras tuer Astra...

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Tuer Astra... Tuer la porteuse de la Flamme, de la Magie de ce monde pour avoir accès à l'héritage de Novae...

Dikoros avait été catégorique, il était hors de question qu'elle se débarrasse d'Astra rapidement. Il était vrai qu'elle ne pouvait pas jouir de ses pouvoirs ancestraux pour le moment, mais encore une fois, tout ça n'était qu'un contretemps. Alie était jeune et trop inexpérimentée dans l'art de la magie.

Bien entendu, si tous ces « coups du sort » ne leur étaient pas tombés de dessus, elle régnerait aujourd'hui sur les quatre royaumes, or, malheureusement ce n'était pas le cas.

Son second lui avait répété, il ne fallait pas se précipiter. Combien d'échecs avait-elle elle-même essuyé avant de voir naître enfin une métamorphe noire. Le temps n'était pas un problème. Si son ascension était retardée, si sa gloire, sa réussite n'avait lieu que dans dix ans ou plus, eh bien, tant pis, elles utiliseraient ce laps de temps « nécessaire » à leur avantage.

En attendant, Alie devrait apprendre la magie à Elrach comme n'importe quel autre élève qui y allait et ne plus faire appel à une autre magie que celle du feu de la jeune orpheline qu'elle incarnait, de la gardienne de la Flamme, la « sœur » de l'ancienne princesse de Polis.

Alie avait du mal à l'accepter, à le comprendre. La victoire était là à portée de main et à cause de ceux que sa race avait combattu plusieurs centaines d'années en arrière, elle se retrouvait coincée dans la peau d'une jeune femme pourvue d'une magie primaire !

« La patience est une vertu dont tu devras user pour vaincre tes ennemis », lui avait précisé Dikoros avant de la laisser repartir dans sa chambre pour la laisser accomplir sa première mission avant Elrach, celle de faire boire son sang à Astra.

Il lui avait fallu user d'habilité pour lui subtiliser une tasse et y glisser le « remède » qui remettrait le voile de l'illusion en place mais elle avait réussi avant leur voyage pour la cité magique.

Becca avait estimé que quelques gouttes suffisaient et se voyait ravie de ressentir la puissance du sort de la voleuse d'âmes reprendre souffle en elle et enrober ce lien qui l'unissait à la porteuse.

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Sa deuxième année à Elrach se déroula différemment de la première. Becca accepta son rôle pour mieux tromper ses adversaires. Le lien faussé qui l'unissait à Astra marcha parfaitement. La jeune métamorphe fit boire régulièrement son sang à la porteuse, dosant le « breuvage » autrement dans la cité magique, l'augmentant pour mieux contrer la magie de la Flamme.

Elle se « prit au jeu », apprécia les cours de luttes et de magie, devint une des meilleures élèves de sa classe, étudiant avec acharnement tout ce qui lui tombait sous la main, augmentant la fierté du grand prêtre et riant intérieurement de la nouvelle combinaison qu'elle avait mis en place avec Dikoros pour ne pas trahir sa véritable identité lors de combats et empêcher la découverte de son sang noir.

Quand il avait changé de couleur, Alie s'en était inquiétée et Dikoros toujours aussi fière qu'elle réagisse promptement aux difficultés qui leur barraient la route, avait souri de cet air si mystérieux.

Toujours dans l'atelier du maître du feu, Preston Scott sans vie à leur pied, la voleuse d'âme avait prononcé ces simples mots :

– La réponse se trouve dans les pierres de connexions...

– Les pierres de connexions ? Répéta la jeune femme.

Dikoros montra sa main droite où deux bagues à pierre noire brillaient au niveau du majeur et de l'annulaire. Elle enleva celle à son annulaire et la tendit à Alie.

– Tiens, mets-la.

Alie obéit et n'en fut pas plus convaincue.

– Les pierres de connexion, dit-elle à nouveau, pourquoi n'en ais-je jamais entendu parler ?

– Parce que, comme notre cher ami Preston Scott, cette magie là n'était connue que des plus grands métamorphes...

Dikoros sourit en passant le doigt sur la pierre froide à sa main.

– Il s'agit d'une invention assez bien pensé des métamorphes blancs...

– En quoi consistaient-elles ?

– Quand deux personnes portaient les pierres, elles pouvaient savoir à son changement de couleur si l'une d'elle était en danger et... elles pouvaient communiquer à plusieurs centaines de kilomètres d'écarts sans que personne autour d'eux ne le sache !

Alie en ouvrit la bouche d'étonnement :

– Cela signifie que quand je serai à Elrach, toi et moi pourrons nous parler ?

– Oui, confirma Dikoros.

Elle lui montra le principe du changement de couleur et lui expliqua comment communiquer à distance puis ajouta :

– Mais il y a un plus... Vois-tu, Novae aimait les défis et quand elle a appris l'existence de ces pierres, elle y a vu quelque chose qui pourrait aider ses troupes et a travaillé avec entêtement dessus.

Les yeux de la voleuse d'âmes reflétaient toute son admiration pour sa créatrice en continuant son petit discours :

– A force de sorts, elle a réussi à mettre en place un petit voile d'illusion dans ces deux pierres... Et ainsi, lorsqu'un métamorphe noir la porte, il peut dissimuler la couleur de son sang...

Devant la nouvelle expression de surprise d'Alie, Dikoros s'empressa d'ajouter.

– Le voile n'est actif que pendant quelques heures pas plus.

– Mais...

– Mais oui, cela sera suffisant pour tes cours de combats et de luttes.

– Incroyable...

– Oui, cette idée là a permis de remporter la bataille d'Eskril, mais, malheureusement nos ennemis ont compris le plan de Novae.

La voyageuse éternelle sourit légèrement.

– Mais il en fallait plus pour décourager la première métamorphe noire ! Alors, elle a crée « le baiser de la mort ».

Alie se mit à rire :

– Le baiser de la mort ? C'est un peu ridicule comme nom de sort.

Dikoros fronça les sourcils, tançant ce qu'elle sentait comme une moquerie déplacée.

– Sauf quand ceux qui le reçoivent finissent par mourir !

La jeune femme perdit son expression d'amusement et déglutit.

– Il court dans tes veines, Alie un sort puissant... Celui ou celle que tu embrasseras deviendra ta proie, ta marionnette et acceptera tous tes désirs...

– Non... souffla la métamorphe.

– Si et crois-moi, ce sort à lui seul à bien failli nous faire gagner la guerre. Les métamorphes blancs, ne pouvaient plus résister à leur ennemi, leur seul moyen de défense était la mort. Ils se suicidaient pour ne plus avoir à donner des informations, ne plus avoir à succomber à ceux qui s'amusaient de leur faiblesse.

Une lueur de colère brilla dans les yeux de la voleuse d'âmes.

– Mais nous avons sous-estimé nos adversaires. Ils ont trouvé la parade idéale...

– Laquelle ?

– L'Amour, cracha avec mépris Dikoros. Chaque soldat Métamorphe blanc apprit à accepter ce sort, à voir au-delà de leur désir, à voir le métamorphe noir à travers la magie et à l'accepter, à l'aimer... Par ce biais, ils brisèrent l'enchantement et retournèrent la situation. Transformant le bourreau en esclave... Les métamorphes noirs n'ont pas supporté cette magie-là, saine, pure et trop forte à combattre. Cette même magie qui emprisonne ta magie. Celle qui deviendrait par la suite, la magie de la Flamme.

Le prêtre du feu cessa de parler et réfléchit un long moment. Alie de son côté digérait ce pans de son histoire qu'elle ne connaissait pas. Elle avait eu beau apprendre la magie dans les livres, la défaite de ses ancêtres était toujours restée obscure et son second ne lui avait précisée qu'elle n'en connaitrait les détails qu'à l'apparition de ses pouvoirs.

Dikoros soupira.

– Si seulement, Novae avait eu un peu plus de temps... L'arme qu'elle projetait, celle qui aurait tout changé n'a pas pu voir le jour à temps, elle en était si proche... Ma création n'était que la première étape. Elle aurait fini par transformer chaque métamorphe noir en voleur d'âmes et elle aurait permis la prise de contrôle des ennemis de l'intérieur ! Tu comprends ? Le baiser de la mort laissait encore le choix à la victime, en tout cas, leur mort permettait une certaine résistance et une libération de leur enfer... Mais en les contrôlant comme je contrôle le corps d'Aaron Cross, ils auraient été anéantis !

– Ils seraient morts à la prise de possession de leur corps par leur ennemi ?

Dikoros secoua la tête.

– Je ne sais pas. La guerre a pris fin avant que les tests soient lancés, mais oui c'était l'idée. En très peu de temps les métamorphes blancs auraient été balayés.

– Et leur magie ? Elle aurait résisté, contra l'adolescente.

La voleuse d'âmes sourit tristement.

– Sans le virus des métamorphes blancs, Novae aurait pu continuer et contrer cet amour impersonnel qui a eu raison de ses troupes.

« Aaron Cross » soupira longuement dans son atelier puis sourit à nouveau d'un air plus confiant.

– Sauf qu'aujourd'hui, les métamorphes blancs n'existent plus...

– Mais leur magie si, et elle nous fait déjà obstacle !

– Nous avons trouvé la solution sur ce point Alie. Il nous faut juste un peu plus de temps pour nous préparer. Te dévoiler aujourd'hui sans la Magie de Novae à ta portée serait une erreur...

– Je sais, répondit froidement l'adolescente. Je vais devoir encore me cacher !

– Alie...

– Tu ne m'as pas expliqué comment les pierres de connexion permettaient de dissimuler la couleur de mon sang, dit-elle revenant à ce présent qui lui déplaisait mais qu'il fallait toujours maintenir.

Les yeux gris-verts l'observèrent longuement en silence et la métamorphe détourna le regard.

– Il faut que tu offres ton sang à la pierre, qu'elle sache qui tu es et ainsi elle pourra développer le voile dans ton corps et cacher la couleur noire, la transformer en rouge aux yeux de tous les autres pendant quelques heures.

Alie hochant la tête, agrandit la plaie sur son index avec la pointe du couteau et s'apprêta à poser le doigt sur la pierre.

– Pas maintenant, l'arrêta son second. Demain, avant ton départ, afin que tu puisses entrer à Elrach avec un sang « rouge ». La cité est maligne, elle croit que les métamorphes n'existent plus, mais les sorts érigés à ses portes peuvent déceler quelque chose en toi et il vaut mieux mettre toutes les chances de notre côté. Une fois dans ses murs ce sera différent, elle ne se méfiera plus de toi.

– Cela fait un an que j'y suis, elle me connait.

– Elle ne connait pas encore ta magie.

– Le voile d'illusion contenu dans la pierre marchera vraiment ?

– Oui. Ça j'en suis certaine.

.

A la fin du troisième été qui suivit sa formation à Elrach, Alie fut invitée avec la porteuse à rester à la forteresse du Baron de Fendikos jusqu'à leur retour à la cité magique.

Astra ne connaissait pas cette Baronnie du royaume de ses parents et sous le conseil de son père, bien que sa mère restât sceptique, accepta de partir pour quelques jours à l'ouest du pays.

Aaron Cross les attendait sur le pont-levis et les salua avec déférence.

Depuis que la Flamme l'habitait, Astra se méfiait du prêtre du feu. Elle décelait chez lui quelque chose de faux et préférait son apprenti le jeune Cage Alexander.

Elle n'ignorait pas que des sentiments confus et à tendance amoureuse à son égard se développaient en Cage et la jeune porteuse troublée avait préféré s'éloigner de lui, sachant qu'il lui était interdit d'aimer. Un sentiment puissant qui, à dix-huit ans, elle le redoutait, risquait de fondre sur elle, ressentant déjà une émotion forte dès qu'elle se trouvait en présence du jeune homme brun. Un désir charnel et une envie d'être en permanence à ses côtés s'emparaient d'elle, la terrifiant, l'obligeant à fuir avec sa gardienne loin de Polis.

Astra s'était ouverte sur son trouble à Becca qui lui avait dit de ne pas s'approcher de l'apprenti du feu. Qu'une telle union n'était qu'un blasphème immorale à sa magie et que leur voyage lui remettrait les idées en place.

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La nuit se terminait sur la vallée de Déos. Alie regardait l'heure bleue qui annonçait l'aurore se déposer sur l'entaille naturelle crée au fil des siècles par le fleuve Héraïon. Sa visite au temple de Novae, comme chaque été, avait renforcé ce lien qui s'amenuisait pendant son séjour à Elrach, cette certitude qu'elle appartenait à un autre peuple, à une autre époque, qu'elle était la fille de la plus grande métamorphe de tous les temps : Novae.

Elle aimait cet endroit et se disait qu'y vivre avant le sacrifice du grand prêtre avait dû être merveilleux.

L'adolescente ne se retourna pas au son des pas de Dikoros derrière elle.

– Que veux-tu que je fasse des autres pierres de connexion ? lui demanda-t-elle.

Alie ne répondit pas tout de suite, voyant les premiers rayons du soleil filtrer à travers le col de la montagne au début de la vallée, au-dessus du bassin de plongement, qui devenait après plusieurs obstacles de roche tout au long de sa descente vers la plaine, à la fin de la vallée, le plus grand fleuve qui traversait tout le pays.

– Pour le moment garde-les, nous verrons plus tard si nous pouvons les utiliser...

– Et les deux dernières ?

– Nous les laissons à Elrach, Dante y tient comme à la prunelle de ses yeux et ce serait idiot de les lui prendre.

La jeune métamorphe avait appris qu'il existait encore huit pierres de connexion dans ce monde après la fin de la guerre, et que Dikoros avait passé près d'un siècle à les chercher et les regrouper. A la naissance de Becca, le dernier « couple » avait enfin été déniché et la voleuse d'âmes, trop accaparée par son rôle de prêtre et la préparation de la métamorphe, avait préféré différer la récupération des pierres en possession de Dante Wallas.

Dikoros hocha la tête et jeta un coup d'œil à l'adolescente puis déclara :

– Tu as bien fait de l'éloigner de lui. Astra ne doit pas s'enticher de Cage, c'est interdit...

– Je sais... mais ce n'est pas pour ça que je lui ai fait la morale et que je l'ai amené ici...

La gardienne serra les mâchoires de colère.

– Je ne supporterais pas qu'il la touche. Astra possède la Flamme, personne n'est en mesure de comprendre son pouvoir...

– Sauf toi ? Avança son second.

– Oui, répondit fermement la métamorphe, Astra, et ce qu'elle porte en elle, est à moi...

Dikoros secoua la tête négativement.

– Alie, tu ne peux pas... Cela briserait le voile de l'illusion et... même si cela réussissait à ne pas le déchirer, votre union serait maudite, taboue, une hérésie auprès de tous, des Dieux mêmes !

– Elle m'appartient, s'entêta Alie, à moi, pas à cette erreur de la nature qui se proclame être ton élève !

Sa voix s'était élevée et sa dernière phrase résonnait dans la vallée.

Dikoros sourit avec indulgence.

– Tu es jalouse...

Alie lui lança un regard plein de haine.

– Mais tu ne devrais pas, continua imperturbable la voyageuse éternelle. Cage n'est pas une menace et ne le sera jamais.

– Vraiment ? Et qu'est-ce que tu en sais, cracha Alie, si tu voyais le visage d'Astra quand elle parle de lui ! Son désir est communicatif... et j'ai toutes les peines du monde à ne pas succomber à ce qu'elle dégage malgré elle lorsqu'il envahit ses pensées, à ne pas moi-même la combler comme le réclame son corps et son esprit !

– Peut-être, mais il s'agit d'une amourette, d'un désir d'adolescente qui va s'estomper et je te l'ai dit, Cage n'est pas une menace.

Dikoros chercha le regard de la jeune métamorphe et avoua :

– Car à la fin de l'été prochain, lorsque vous retournerez à Elrach pour votre dernière année, Cage mourra et deviendra ma nouvelle peau...

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Lorelei Tsing arpentait les couloirs du château en pleine nuit. Ce n'était pas vraiment son genre mais sa « petite sœur » comme on l'appelait, bien qu'elle n'ait jamais ressentit le moindre lien fraternelle entre elles, lui avait demandé de venir la voir.

La jeune élève d'Elrach qui se préparait à devenir diplomate passerait sa dernière année à Elrach et sillonnerait les routes du pays à la fin de l'été qui suivrait. Elle en aurait ainsi fini avec sa promesse auprès de son père et ce pacte stupide de protéger une adolescente qui, si elle était honnête, la mettait assez mal à l'aise. A Elrach, elles ne se voyaient pas souvent et Becca ne semblait pas souffrir de cet éloignement, au grand bonheur de la jeune Lorelei.

Mais le problème était que ce soir, elle dormait chez elle et qu'entre ses murs, son engagement prévalait sur tout. Ainsi, elle se retrouvait à devoir rejoindre Becca dans sa chambre parce que celle-ci voulait lui parler d'un sujet grave.

Elle toqua à la porte et Becca, vaguement couverte d'un peignoir transparent vint lui ouvrir.

– Entre, lui dit-elle.

Les yeux de Lorelei se fixèrent malgré elle sur les courbes qu'elle devinait à travers l'habit et croisa enfin le regard plus qu'amusé de Becca. Elle détourna le regard alors que la métamorphe demandait d'une voix moqueuse :

– Ce que tu vois te plait... Lorelei ?

La façon dont son prénom avait été susurré fit frissonner la future diplomate. Elle y décela une menace luxurieuse à son égard et recula de quelques pas à l'approche de sa sœur qui poursuivait :

– Tu as sûrement entendu les rumeurs qui courent sur moi à Elrach ?

Lorelei déglutit continuant à reculer. Bien sûr qu'elle était au courant. Becca avait de nombreux amants et... amantes. Elle se fichait de leur appartenance, Terre, Air, Feu ou Eau, ils passaient dans son lit et plus d'un louait son ingéniosité et cette drôle de manie qu'elle avait établie avec eux. Jamais au grand jamais Becca n'embrassait ceux qui partageait sa couche.

Lorsque ses mollets se cognèrent sur le sommier du lit, Lorelei réalisa avec horreur que Becca l'avait conduite jusqu'à celui-ci. Elle faillit tomber en arrière mais fut rattrapée de justesse par celle qui l'avait conviée à la rejoindre en pleine nuit.

Lorelei plongea ses yeux dans ceux de la métamorphe qui lui souriait avec envie, ressentant pour la première fois un léger trouble devant cette proximité, un trouble qui envahissait son bas ventre à une vitesse fulgurante, se traduisant par une attirance qui la pénétrait insidieusement et qui la terrifiait, une envie qui la paralysait et l'empêchait de se débattre afin de repousser les bras qui la tenaient.

Le sourire de Becca s'élargit. Elle l'attira à elle et chuchota à son oreille :

– Ne lutte pas contre ton désir, Lorelei, cela ne fera que l'attiser encore plus...

Becca recula, croisa un instant le regard de celle qui ne lui obéissait pas et y décela sa propre magie, celle qui s'échappait de son corps lorsqu'elle voulait profiter de la compagnie d'une personne, une magie qui déroutait toujours ceux avec qui elle passait ses nuits.

Une magie qui exhalait de sa peau elle-même, voir de sa salive et contre laquelle la magie blanche – comme elle avait fini par le découvrir à Elrach et que lui avait confirmait Dikoros – ne pouvait rien. Même s'il était à l'origine une invention de Novae, il se fondait si bien à la métamorphe que la Magie de la Flamme était impuissante contre lui.

Un pouvoir qu'elle utilisait déjà plus ou moins avec les autres élèves de la cité magique. Mais un pouvoir qu'elle n'avait pas le droit de déverser sur la porteuse de la Flamme et qui l'obligeait à se contenter du menu fretin à la place.

La gardienne posa son regard sur les lèvres de Lorelei et murmura plus pour elle-même :

– J'ai envie de faire une petite expérience avec toi...

Au moment où ses lèvres rencontrèrent celle de Lorelei, Alie sentit toute sa magie s'emparer du corps qu'elle pressait contre le sien et le gémissement qui s'échappa de celle qu'elle enlaçait enflamma ce qu'elle gardait prisonnier sous sa peau : le baiser de la mort. Un pouvoir puissant dont lui avait parlé Dikoros et qui s'avérait extrêmement jouissif.

Un pouvoir qu'elle libérerait sur une personne totalement à sa merci.

Elle ne pouvait pas avoir Astra... Alors, elle se vengerait sur Lorelei.