- Qu'est-ce que ça veut dire ? Je ne comprends pas.

Instinctivement, je me suis reculé de la fresque. Immobile dans la pénombre, Derek m'a observé tout ce temps, comme s'il avait voulu lire en moi.

- Eh bien, c'est une initiation, S.

Sa voix est étrangement calme, posée. Je tente de l'imiter, je prends le plus détendu du monde.

- Et cette initiation à a voir avec...

Il se tait.

- Derek, parle moi. Explique moi la signification de ces fresques. Pourquoi m'as-tu amené ici ?

Le silence qui nous entoure est atroce. Au loin, on entend le chant d'un oiseau. La villa des Mystères est une maison muette et sacrée, le bruit de nos voix qui résonnent est un blasphème qui salit ses murs. Je regarde à nouveau la femme sur la fresque du fond. Puis les autres peintures. Quel est ce dieu goguenard allongé sur un divan ? Qu'apporte la femme aux cheveux tressés sur son plateau ? Pourquoi l'initié se fait-il fouetter ? Pourquoi accepte-t-il cela ? Les questions se bousculent dans ma tête. Ce lieu me pèse, me semble malsain, je ne veux pas être surpris ici par des touristes, j'aurais l'impression d'avoir fait quelque chose de mal.

- Derek, peut-on sortir d'ici ?

- Bien sûr

Il me désigne une porte, elle découpe un rectangle de soleil dans l'obscurité.

- On peut passer par là...

Je n'ai pas attendu qu'il termine sa phrase pour m'élancer. Je passe le seuil. Je m'attendais à retrouver l'air libre mais j'atterris dans une sorte de cour intérieur ornée d'une statut de bronze. Mercure sur un piédestal, un garçon nu au corps gracieux, souple, avec des ailes aux pieds. Je ne me souviens pas de cette statues.

- Mais ça mène nulle part !
- Tourne à gauche, S.

A gauche ? Je suis complètement désorienté. J'ai l'impression d'être dans un labyrinthe, j'accélère le pas et manque de trébucher sur les pavés inégaux. Je repense à ce jeune homme. A-t-il pris ce même chemin pour aller se faire fouetter ? A-t-il fait glisser ses pieds sur les mêmes dalles ? Nu sous une longue toge blanche avec des sandales pourpres lacée d'or ? Et quel rapport avec Derek et moi ? Des couloirs dans tous les sens, cet endroit est une dédale. Derek me guide, il est calme et se veut rassurant. Il a posé une main sur mon épaule, je marche plus vite pour m'en défaire. Je ne peux pas sentir le contact de sa peau sans repenser à la nuit dernière. Comme il a arraché ma chemise, comme il a enfouie ma tête dans l'oreiller, sa domination et sa rage. La façon dont il m'a déshabillé, ma ouvert et m'a dévoré. Sa faim de moi, comme si j'étais un riccio, un de ces oursins pêchés en mer que l'on sert dans les meilleurs restaurant de Pausilippe.
Une simple pression de sa man sur mon épaule m'électrise. Je fais en sorte qu'il ne puisse me toucher.

- C'est par où ? Derek !

Ma voix est trop aiguë, trahit par la panique qui me gagne. Il me semble plus calme que jamais.

- Par ici, Stiles, c'est juste là.

Je marche si vite, je cours presque. J'ai besoin d'air, cette poussière antique m'étouffe, me salit. Les couloirs se succèdent, tous plus long, tous plus sombres. Enfin une touffe d'herbe sèche apparait, nous voilà sortis de ce labyrinthe de ruines. Je suis sauvé. Je respire profondément.

Le petit homme en jean blanc nous a laissés.

L'ancienne voie romaine s'étire à perte de vue. Les tombes des soldats romains s'alignent à la suite des maisons romaines. J'ai comme un sentiment de déjà-vu mais je n'arrive pas à le formuler. Soudain, je suis frappé par la ressemblance. On se croirait à Los Angeles. Rues désertes inondées de soleil. C'est une pensée qui m'avait déjà traversée, les villes Californiennes, sans aucun pietons, font penser à des lieux dévastés par la peste ou un fléau quelconque. Comme ici, une ville morte.
Derek m'a suivie et se tient debout dans la lumière.

- Je suis désolé, S, je ne voulais pas te faire peur.

- Tu ne m'as pas fait peur - le ton de ma voix est irrité. Tu ne m'as pas fait peur, peur n'est pas le mot, je veux dire, pas du tout, je ...

- Tu veux t'asseoir ?

Oui j'ai besoin de m'asseoir. Un morceau de colonne en marbre blanc se dresse parmi d'autres ruines. Je m'y dirige et je m'y assieds. Je baisse la tête. Je repense à Louis, j'aimerai être avec lui, dans son appartement par terre, entouré de paquet de chips et de jeu vidéo et des cendriers pleins, a boire du mauvais chianti, à raconter des conneries et à se rememorer nos aventures à Dartmouth. Maintenant, c'est comme si tout avait changé, comme si une simple nuit de sexe avait brisé quelque chose en moi, une certaine innocence. Ce qui m'entoure est sombre et mystérieux et je voudrais revenir en arrière.
Je hume le parfum des fleurs et de la terre sèche. Roi en sandales sur mon trône de marbre bancal, je m'adresse à lui.

- OK, Derek. Raconte moi.

- Demande moi ce que tu veux.

- Ces fresques dépeigne un rite qui a vraiment existé ?

- Oui, qui a vraiment existé -il me regarde droit dans les yeux - et qui existe toujours.
Tout s'éclaire. Mais je ne suis pas sur d'aimer ce genre d'éclairage.

- Les mystères ont encore lieu de nos jours ?

Il sourit

- Oui.

Clairement, il n'essaiera pas d'en rajouter. Il va s'en tenir au minimum de sobriété.

- Où ? Quand ? Comment ?

- En Italie, parfois en France et en Angleterre, et ailleurs. Mais surtout en Italie.

- Qui y participe ?

Il hoche la tête.

- Je n'ai pas le droit de le dire.

- Tu as dit que je pouvais te demander tout ce que je voulais, Derek.

- J'ai dit me demander.

Il ouvre les bras d'un geste d'impuissance candide.

- Mais je ne peux pas révéler ce qui a trait à la vie privée des autres.

Bon point. On pouvait s'y attendre. Cela rend la tâche du questionnement un plus ardue. Je reformule.

- OK. Alors quel genre de personne y participe ?

- Des gens riches et cultivés, intelligents et éduqués.

- Et pourquoi ?

Il ne répondit pas, hausse les épaules comme s'il ne trouvait pas la réponse juste. Passons. Je poursuis.

- Quand est-ce que les mystères ont lieu ?

- Chaque été. Ils commencent en juin et se terminent fin août, début septembre.

- Donc ils commencent très bientôt.

- Oui.

Je ne sais pas si je veux poser la prochaine question et pourtant il le faudra bien. Même si la réponse implique que je cesse de voir Derek. Ma vie va à nouveau changer. Cela fait deux fois en douze heures, c'est beaucoup.
Je pèse mes mots, j'articule aussi doucement que je peux.

- Ces boutiques, cet endroit... finit-il par dire. De tout Pompéi, ce sont ces petites échoppes qui m'émeuvent le plus.
Il s'approche du comptoir et caresse le marbre de sa main avec une douceur empreinte de pitié.
- Ils utilisaient ces trous pour poser les bols brûlant. Pour la nourriture à emporter, les premiers fast-food en quelque sorte.
Il fait des gestes large.
- Tu l'imagines, S? Cette matrone romaine qui sert de la bonne soupe, du ragoût de mouton disons, et balaie l'air de sa main pour chasser les mouches ? Elle s'ennuie sur son tablier et pense que son mari à est soldat dans la légion.
Il se tait un instant, avant de reprendre:
- Vraiment ça m'émeut, l'histoire vivante, la vielle humanité, la noblesse des tragédies personnelles, celles des petites gens.

Il se tourne vers moi et fait quelques pas dans ma direction. Je saisis une menace dans son attitude. Son expression est celle d'un homme habitué à être obéi. Aujourd'hui, je l'ai contrarié dans ses désirs.

- La flagellation fait partie intégrante des mystères.

En fait, je suis profondément choqué.

- Tu ne prends même pas la peine de nier, Derek ? Tu l'admets ? Ils battent les hommes, mais encore pire, les femmes !

- Battre n'est pas le bon mot.

- Oh pardon, désolé, je dois être idiot, alors si battre n'est pas le bon mot, tu préfères cogner ou saigner ? C'est quoi le mot juste pour faire atrocement mal selon toi ?

- Flageller. Et cet acte est consensuel. Il n'y aurait pas de rite si l'initié refusait le fouet. Il ou elle doit consentir, il n'y a aucune coercition. Sans la volonté de l'initié de se soumettre au fouet, les mystères sont viciés, inutiles. Le grand secret ne peut être atteint. L'ultime mystère, celui qui te transforme, le cinquième mystères, la catabase, restera incompris.

- Donc les gens veulent en être, c'est un peu de la franc-maçonnerie pour pervers, quoi...

Il nie avec tristesse, on croirait qu'il pardonne ma bêtise. J'ai envie de le tuer, de lui sauter à la gorge et de l'étrangler. J'ai envie de l'embrasser, de lui sauter au cou et de l'embrasser encore. Je hais son petit sourire condescendant. Je ne veux pas de sa pitié Je préférerais qu'il me déteste, je voudrais l'énerver, qu'il me chasse et qu'il me coure après. Comme hier soir dans les escaliers, quand il m'a dévorée avec ses dents blanches de carnivore, quand il m'a ouvert comme un oursin Pausilippe. Qu'il aille se faire foutre avec son sourire.

- Stiles ?

Ne pas le regarder, ne pas même lever un oeil vers lui. Il a trouvé un autre morceau de colonne et s'est assis à son tour, il se penche vers moi et parle tout bas

- Stiles, les mystères sont vieux de trois mille ans. Ils puisent leur sources dans la Grèce Antique, dans les bocages de l'Attique. Ce n'est ni un jeu ni une plaisanterie, encore moins une cérémonie de clowns déguisés.

Sa voix m'entraîne, son accent anglais m'emporte, cet homme me tue. Pourquoi est-ce qu'il me fait cet effet là ? Je ne peux pas lui résister. Sait-il que je suis fait pour lui appartenir quand il joue de cette voix grave, tellement sensuelle ? J'en ai des frissons. Que dois-je faire ? Me boucher les oreilles ?
Je l'écoute pourtant.

- Les mystères représentent des vérités sexuelles, émotionnelles et spirituelles. Ils te rapprochent de ton âme. J'ai moi-même été initié quand je n'étais encore qu'un très jeune homme. Ce qu'ils m'ont enseigné fait maintenant partie de moi. Les mystères m'ont entraîné vers des lieux de plaisir et de révélation que je ne pourrais pas décrire mais que je veux partager. Je veux partager cette intensité avec toi, Stiles.

- Et donc, tu proposes de me déshabiller et de me fouetter ?

- Je propose que tu fasses l'expérience de joie et de vérités qui ont bouleversé ma vie pour que nous ayons une chance d'être vraiment ensemble.

- Et se faire fouetter est une expérience de joie ?

Il secoue la tête et pousse un long soupir.

- OK, OK, je suis désolé -il passe la main dans ses cheveux brun. J'aurais dû te parler de ça à un autre moment, mais j'ai cru que... je me suis laissé emporte.

Je me lève d'un bond.

- Vous savez, lord Hale, je ne pense pas qu'il y ait exactement de "bon" moment pour annoncer à un homme comme a une femme qu'on a envie de le fouetter en se prenant pour un sénateur de la Rome antique.

- S, attends:

- Mais je suis très content que tu m'aies prévenue de ce petit penchant, comme ça je peux prendre la premier train et rentrer chez moi.

- S !

Sa voix se fait dure. Pendant une seconde, j'ai l'impression d'être un petit garçon qui va se faire gronder. Ce qui a le don de m'énerver davantage, mais je reste calme alors qu'il élève la voix.

- S, la raison pour laquelle je t'ai montré ces fresques, c'est parce qu'une fois qu'un homme a été complètement initié, qu'il a gravi les degrés jusqu'au cinquième mystères, il n'a plus le droit d'avoir de relation sérieuse avec un non-initié. Ce sont les règles.

- Les règles ? Quelles règles ?

- Des lois anciennes. C'est très sérieux, S.

Un frisson le parcourt une fraction de seconde. Puis il détache ses mots à la manière dont on annonce un sentence.

- Des lois que des hommes puissants se chargent de faire respecter.

- Nous ne pouvons pas être ensemble à moins que je n'accepte de me plier à ces rituels ? C'est ça, ce que tu dis ?

- J'en ai bien peur. Mais comme je te l'ai dit, c'était le coup de foudre. Je suis très sérieux. J'ai essayé de te résister mais j'avais trop envie de toi. Maintenant je sais qu'il faut que je résiste, pour notre sécurité à tous les deux, à moins que tu n'acceptes...

Je suis furieux, une moue de mépris se dessine sur mes lèvres.

- C'est une menace ?

- Non! Bien sur que non ! Il ne t'arrivera rien si tu refuse, mais nous ne devrons plus jamais nous voir. Parce que le désir... du moins en ce qui me concerne...

Ses yeux brillent et se voilent d'une immense tristesse.

- Tu me rend fou de désir. Les mystères sont... Stiles, ils sont un cadeau, ils touchent au divin, je te promet, tu comprendras si tu acceptes... mais toi seul peux en décider

Au fond de moi, j'ai envie de lui laisser une chance, il a l'air si triste, assis sur un morceau de colonne. Il fait une chaleur étouffante, mais lui semble comme "au frais". Pas une goutte de sueur. Sa mèche raide sur sa tête, les yeux dorés, la ligne de la mâchoire carrée, prête à mordre, les pommettes saillantes, le torse musclé sous la chemise impeccable, un ange de beauté masculine, le Prince parfait. Au diable la perfection de cet homme! Aussi beau soit-il, je ne me fais pas fouetter pour la perfection de personne.

- Ciao!

Je tourne les talons et marche aussi vite que je peux. Alors que je m'éloigne de l'entends qui m'appelle.

- Stiles. Per favore, ricordati di me.

Mais je refuse de me retourner et j'accélère le pas. Au bout de la voie romaine, je croise les premiers touristes arrivés sur le site. Ils portent des casquettes de base-ball et photographient tous le même amas de pierres. Autrefois, ce fut un théâtre romain.
Pompéi.
Mon coeur se serre. Pompéi. Ma joie lorsque nous sommes arrivés. Mon ventre se tord. Pompéi et ses ruines, rien que des ruines.
Je me perds dans la foule des touristes. Je sais que j'ai fait le bon choix. Je ne regrette pas ma décision. Pourtant sa voix résonne encore dans ma tête.

"ricordati di me."

Pourquoi avoir dit cela ?
Oublie-le, Stiles. Oublie-le avec ses fresques et ses mystères. Oublie tout. Je descends la colline Je passe devant des cafés où des hommes bruns sont attablés, ils boivent des Pepsi hors de prix. J'arrive à la station Villa dei Misteri et monte dans la Circumvesuviana en direction de Naples.