Chapitre 18
Nous étions tous trois assis dans le salon, ma mère et moi assises sur le canapé et le primogène Tremere Steren Ewans nous faisait face. Il était resté absolument de marbre tout le long du récit et son attitude imperturbable m'avait finalement aidé. Je ne voulais pas me mettre à pleurer devant lui, je n'attendais pas sa pitié, uniquement son impartialité. À la fin de mon récit, il garda un instant le silence avant de se tourner vers ma mère.
- Aïlin, m'autorises-tu ?
Sans un mot, ma mère m'attira vers elle avant de désigner la place sur le canapé à mes côtés. Je compris immédiatement ce qu'il avait l'intention de faire et ne pus réprimer un soupir. Il voulait boire mon sang, accéder un instant à mes pensées pour vérifier mes dires. Je savais qu'il avait trop vécu pour faire confiance à qui que ce soit mais je me sentais vexée qu'il n'accorde pas plus de valeur à ma parole. Par ailleurs, même si j'appartenais techniquement à ma mère, il aurait pu me demander mon avis ou me prévenir, ne serait-ce que pour la forme. Il s'assit à ma gauche et malgré mes récriminations intérieures, je devais reconnaître qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour ne pas me brusquer. Il plongea son regard dans le mien et se saisit doucement de mon bras. Si lui ne me faisait pas confiance, le contraire n'était pas vrai et je n'eus pas le moindre mouvement de recul lorsqu'il planta ses crocs dans mon poignet. De toute façon ma mère avant encore son bras autour de ma taille, comme pour s'assurer que je ne chercherais pas à m'écarter. L'emprise était assez légère, aucunement douloureuse, et il me relâcha assez rapidement, passant sa langue sur ses crocs avant de regagner sa place. Je regardai mon poignet gauche, toujours fascinée par cette magie avec laquelle les morsures de vampire disparaissaient presque instantanément. Steren reprit la parole :
- Je dois reconnaître que cette goule a dépassé ses prérogatives. Tu n'as rien à te reprocher, tu as bien réagi. Je suis d'ailleurs… assez satisfait de voir que tu as empêché M. Azel de le tuer. Compte tenu de la situation, tu n'aurais pas eu grand-chose à faire pour te venger.
Je ne pus m'empêcher de baisser les yeux, mais j'étais touchée par ses paroles.
- J'ai beau le haïr et vraiment souhaiter sa mort, je savais que vous ne me l'auriez pas pardonné.
Il acquiesça.
- En effet. Mais puisqu'il est en vie, je vais devoir lui rappeler quelle est sa place et quelles sont ses priorités, pour m'assurer que cela ne se reproduise plus.
Ma mère prit la parole.
- Ce n'est pas suffisant. Il a touché à ce qui m'appartenait alors qu'il en avait été clairement informé. J'ai bien compris qu'il avait une certaine valeur à tes yeux alors je ne réclamerai rien qui ne te coute. Mais Nathalia ne suivra plus son cours et il ne doit plus l'approcher.
- C'est une exigence raisonnable. Nathalia, tu occuperas désormais ton mardi après-midi à étudier les neurosciences à la bibliothèque. Ton professeur te fera parvenir des devoirs et tu composeras dans une salle à part. Je ne voudrais que tu sois favorisée par rapport aux autres élèves.
Je hochai la tête, essayant malgré tout de ne pas paraître trop satisfaite. J'étais vraiment soulagée de ne plus le voir. Et il ne pourrait plus m'approcher sans craindre pour sa vie. Ma mère remonta doucement sa main jusqu'à ma nuque, preuve qu'elle n'avait pas oublié sa promesse.
- Par ailleurs, étant donné le contexte actuel, j'aimerais que Nathalia puisse garder son fantôme constamment avec elle. Tu l'y as autorisé une fois et tout s'est bien passé. Il me semble que Nathalia la contrôle parfaitement désormais.
Je hochai la tête pour confirmer tandis que Steren me fixait de ses yeux perçants. Il prit son temps pour répondre, comme s'il cherchait une bonne raison de me le refuser.
- Soit. Mais les goules en seront prévenues. Si ton fantôme se fait remarquer ou provoque le moindre incident, cette autorisation sera immédiatement révoquée.
Pour peu j'en aurais sauté de joie. Décidément les choses prenaient un tournant on ne peut plus satisfaisant. Ma mère m'invita à me lever du canapé.
- Merci. À présent que les choses sont réglées, il est temps de se coucher. Steren, Nathalia n'ira évidemment pas à l'école au lever du jour.
Il fit un geste négligent de la main tandis que ma mère m'entraînait dans l'escalier. À peine dans ma chambre, Lucie me sauta dessus.
- Nathalia ! Je m'inquiétais, en ne te voyant pas arriver ! Que s'est-il passé ?
- Je t'expliquerais demain. Là je suis épuisée…
Je fis ma toilette rapidement et enfilai une chemise de nuit à bretelles pour laisser un accès total à ma gorge. Lorsque je revins dans ma chambre, ma mère avait retiré sa veste et ses chaussures et m'attendait, assise en tailleur sur mon lit. Elle m'accueillit avec un large sourire, dévoilant sans complexe ses canines proéminentes.
- J'ai rarement l'occasion de me nourrir de manière si confortable.
Je la rejoignis et elle m'incita à m'allonger sur le lit avant de s'installer contre moi. Sa présence n'était absolument pas intimidante ou dominatrice. Elle savait que je lui étais toute acquise, qu'elle n'avait besoin ni de me charmer ni de m'immobiliser. En vérité, je l'aurais même laissé me vider de mon sang le sourire aux lèvres. Elle déposa un baiser sur mon front avant de descendre sur ma gorge offerte et je ne pus m'empêcher de frissonner à cause de ce contact glacé sur cette zone sensible. Elle lécha la trace de sa précédente morsure et je n'eus pas le temps de me sentir gênée par ce contact assez érotique qu'elle planta ses canines à travers ma peau. Le drain de sang était beaucoup plus important que tout à l'heure et je sentis bientôt le caractéristique état cotonneux induit par l'anémie. J'avais chaud, je me sentais bien et je glissai imperceptiblement dans un sommeil sans rêve, enfin libérée des cauchemars de mon enfance.
Lorsque je me réveillai des heures plus tard, la journée était bien avancée. Catheria, sur ordre de ma mère, avait déposé sur ma table de nuit une pommade ainsi qu'une attelle pour immobiliser mon pouce et je lui en fus reconnaissante. L'articulation était encore très douloureuse. J'allais devoir utiliser mon ordinateur portable à défaut de stylo durant les semaines à venir…
Mon réveil indiquait 13h et il valait mieux que je me lève si je voulais trouver le sommeil durant la nuit. Kevin m'avait envoyé un laconique "?" par SMS et je lui répondis rapidement que je m'étais blessée, que j'avais passé presque toute la nuit à attendre aux urgences et que je serais de retour dès jeudi. J'avais raté les cours de communication et de médecine mais heureusement c'étaient des matières pour lesquelles j'avais des facilités et Kevin me prêterait ses notes. Quant à Lucie, elle avait attendu mon réveil pour savoir ce qui m'était arrivé et je lui racontai tout dans les moindres détails, exactement comme avec Steren.
- Ah j'aurais aimé être là pour l'empêcher de te toucher ! Mais surtout pour voir ton garde du corps le frapper ! Oh comme je regrette d'avoir raté ça ! Bim ! Une grande baffe dans sa tronche ! Pour le voir enfin perdre son sale sourire sadique ! Comment je rêverais de lui crever les yeux…
Je souris face à son enthousiasme cruel.
- À t'entendre on dirait que c'est toi qu'il a torturé pendant des années.
La fantôme croisa les bras avec un air boudeur.
- N'empêche que je le déteste. Je pouvais tout voir, tout entendre et pourtant j'étais totalement impuissante. J'aurais voulu maîtriser mes pouvoirs de fantôme comme je le fais aujourd'hui. Au lieu de ça je me suis contenté de te regarder alors que tu souffrais terriblement.
Je haussai les épaules.
- Tu ne pouvais rien y faire. Et tu m'as tout de même empêché de mourir au moins une fois, si ce n'est plus. Je ne t'en veux pour rien, tu le sais bien j'espère. Et dorénavant, non seulement il ne pourra plus jamais me faire de mal mais en plus tu vas pouvoir m'accompagner à l'école ! Je lui en serais presque reconnaissante pour ce qu'il m'a fait hier !
Lucie effectua quelques pirouettes aériennes pour manifester son bonheur, tandis que je m'installai à mon bureau pour travailler. Je terminai rapidement les devoirs d'espagnol et repensais à la remarque de Sybile quelques heures plus tôt.
- Lucie… réponds moi honnêtement. Est-ce que je suis folle d'après toi ?
Sa réaction ne se fit pas attendre.
- Ben oui, évidemment !
- Ah… euh… Tu pourrais m'expliquer ?
Elle me fixa un instant, comme si elle me jaugeait du regard.
- Tu ne t'en rends même pas compte, n'est-ce pas ? Tout ça te semble normal ?
Je haussai les épaules.
- Non bien sûr. Je n'ai jamais eu une vie normale. Je vois les esprits, je suis élevée par des vampires… Quel rapport avec la folie ?
- Tu sais que ce n'est pas normal et pourtant je suis certaine que tu qualifierais cette vie d'idéale. Tu es heureuse dans cette situation alors que tu es en danger constamment. Tu as une confiance aveugle en ces vampires qui pourraient pourtant te dévorer sur un coup de tête. Tu laisses ta mère boire ton sang comme si c'était un cadeau qu'elle t'offrait. Tu es totalement isolée des adolescents de ton âge et tu n'as aucune relation sociale normale si ce n'est un unique camarade dans cette école de surdoués. Tu méprises les humains et ne ressent aucune gêne à l'idée qu'un vampire ôte une vie. Et alors que tu sais que tu mourras à tes 21 ans, tu attends cette date avec impatience… Si ce n'est pas de la folie, tu en as pourtant tous les symptômes.
Je restai un moment, muette face à son explication. Effectivement la réponse était évidente. Et étrangement cela ne me semblait plus si grave. Cette constatation me fit sourire.
- Ok… et bien merci pour ta réponse.
- Ça n'a pas l'air de te gêner…
- Et bien vu sous cet angle, je n'ai aucune envie de faire partie de la société bienpensante. Tu as raison je suis on ne peut plus heureuse comme ça !
Elle secoua la tête et pouffa de rire. Je décidai de profiter du temps à ma disposition pour faire quelques parties d'Age of Triumph. Graf Orlock n'était pas connecté, et en y repensant, je m'aperçus que je ne l'avais jamais vu en journée. Peut-être que mon hypothèse sur sa nature vampirique était-elle vraie finalement. Je repensais à son énigme. Graf Orlock avait une certaine culture pour citer H.G. Wells d'autant que ce n'était pas une lecture très contemporaine. Au cas où, je fis une recherche sur le pseudonyme et pour peu je m'en serais tapé le front de ne pas y avoir pensé plus tôt. Si j'avais lu beaucoup de livres, j'avais une connaissance cinématographique abyssale et le nom "Graf Orlock" ne m'avait rien inspiré sinon une consonance allemande. Je découvris donc que ce pseudonyme faisait référence au nom du vampire dans un film de 1922 nommé "Nosferatu, eine Symphonie des Grauens". Cette fois le doute n'était plus possible. La question qui se posait à présent était pourquoi me donnait-il ces indices sur sa véritable nature ? Il ne connaissait pas mon identité et si pour l'instant ces informations étaient anodines, il n'allait pas falloir qu'il en sème davantage. C'était sans doute par amusement, j'espérai cependant qu'il ne prendrait pas le risque de faire un bris de Mascarade pour autant. D'ailleurs, le soir même, alors que je profitais d'une dernière heure avant de me coucher, Graf Orlock me proposa une partie en coopération. Nous deux alliés contre trois autres duos ennemis. Et bien évidemment le plus simple était d'utiliser un vocal pour se coordonner. Je branchai mon micro-casque mais le paramétrai en mode "appuyer pour parler" de sorte qu'il ne puisse rien entendre au cas où Steren ou Aïlin montait. Il y avait peu de chance que l'un ou l'autre ne rentre aussi tôt mais je préférai contrôler la moindre information que Graf Orlock pouvait obtenir.
- Bonsoir Malthalian !
Un étrange sentiment de satisfaction me pris lorsque j'entendis la voix étrange de mon partenaire de jeu. Il semblait impossible de lui donner un âge mais elle était assez rauque et avait une résonance particulière, comme s'il jouait dans une pièce sans fenêtre.
- Bonsoir Graf Orlock. Ne traînons pas. J'ai cours jeudi matin.
Il ricana, et je ne pus m'empêcher de l'imaginer sous les traits d'un Nosferatu.
- Une étudiante, hein ! Allons mettre une branlée éclair à nos adversaires alors ! Je ne voudrais surtout pas que tu sois fatiguée.
Au final, Graf Orlock parlait peu et nous nous concentrâmes essentiellement sur la stratégie. Il réfléchissait vite et bien de sorte que nous écrasâmes nos adversaires avec une efficacité redoutable. La partie fut terminée en un temps record sans qu'il n'essaye de m'extorquer davantage d'information et je pus me coucher avec un agréable sentiment de satisfaction.
Le lendemain matin, de retour au lycée, j'étais d'excellente humeur et Kevin ne put que s'en étonner.
- Et bien, on dirait que te blesser t'a redonné de l'énergie...
Je haussai les épaules.
- Mon corps m'a dit stop, ça m'a fait prendre conscience de certaines choses. Maintenant je ne compte plus me torturer l'esprit et prendre les choses à la cool.
Je ne lui avais pas expliqué l'incident avec Keyes et lui-même n'avait pas cherché à me questionner à ce propos. Il avait simplement accepté que je ne serais plus présente au cours de Keyes et j'appréciais cette retenue.
Les semaines qui suivirent furent sans événement notable mais agréables par leur stabilité. Libérée du mardi après-midi et du stress qu'il générait, je pouvais désormais consacrer toute mon énergie à mes études. J'ingurgitai livres après livres et je pus même faire quelques progrès en mathématiques. Je devais toujours faire les devoirs de Neurosciences sous la surveillance d'un adulte mais je parvins sans peine à maintenir de très bons résultats. Keyes les abreuvait d'exemples et de cas concrets en classe pour essayer de me désavantager, heureusement mon ami ne manquait jamais de me fournir ses notes.
Les semaines devinrent des mois et je me préoccupai de moins en moins du Jyhad qui se déroulait en ville. Bien sûr, je devais toujours attendre l'arrivée de William pour quitter l'établissement et l'allongement des jours me faisait arriver à 6h pour ne partir que vers 22h. J'avais obtenu le droit d'accéder à une sorte de petit appartement dans les sous-sols de l'établissement et j'en profitais pour déjeuner et dîner sur place les repas préparés par Catherina. William m'assurait quotidiennement qu'aucun Malkavien n'avait été touché et c'est tout ce qui m'importait. En revanche, lorsque Kevin fut absent un matin de mai, je ne pus m'empêcher d'imaginer le pire. À midi, je lui envoyai le même SMS qu'il m'avait envoyé lorsque j'avais moi-même manqué une journée de cours, et sa réponse fut loin de me rassurer.
- ?
- Je ne peux pas venir au lycée pour l'instant. Je fais mon possible pour trouver une solution rapidement.
Ce message postant plus de question qu'il n'y répondait, je ne pus m'empêcher d'imaginer le pire. Certes, il m'avait répondu, et il ne m'avait pas dit qu'il était malade ou blessé mais qu'il ne pouvait pas venir… Qu'est-ce qui pouvait donc l'empêcher de se rendre au lycée ? Je tâchai d'en apprendre un peu plus.
- Est-ce que je peux t'aider ? Est-ce que tu veux bien venir au lycée ce soir pour en discuter ? Deux cerveaux valent mieux qu'un pour résoudre un problème. Je serais à la bibliothèque jusqu'à 20h.
- OK.
Le soir même, j'étais impatiente d'entendre la cloche sonner. Kevin m'attendait en tenue de tous les jours, un gros sac de voyage dans le dos.
- Hey, Kevin ! Salut !
Il me serra la main et me montra la rue ensoleillée.
- Salut, Nathalia. Ça te dit de se balader un peu ? Je me sens mal à l'aise en étant ici sans mon uniforme…
Je pesais un instant le pour et le contre, mais il y avait peu de chance que des goules du Sabbat m'attendent à la sortie donc j'acceptais d'un hochement de tête.
- OK mais je ne dois pas trop m'éloigner…
- Je ne te prendrais pas trop de ton temps. Tu voulais une explication ? Mes parents m'ont mis dehors.
- QUOI !
J'avais crié tellement fort que quelques passants s'étaient retournés. Kevin me fit signe de baisser le ton.
- J'ai eu 18 ans avant-hier. Cela faisait plusieurs années qu'ils me reprochaient de pas être rentré en apprentissage, que je leur coûtais trop cher… Mes frères travaillent déjà et ont pu s'émanciper, contrairement à moi… Ils ont attendu que je suis légalement majeur. Quand je suis rentré hier soir, mon sac était devant la porte. Ils m'ont réclamé la clé et m'ont souhaité bon débarra.
Je restai quelques secondes sans voix, atterrée par la mesquinerie de sa famille. Kevin était brillant toujours respectueux et obéissant. Comment pouvait-on lui reprocher de faire des études… Je l'entraînai jusqu'à un banc, lui intimant silencieusement de s'y asseoir. J'avais besoin de réfléchir.
- Tu ne peux pas dormir dehors.
- Je suis bien d'accord. Mais honnêtement, les refuges pour sans abri ne sont pas beaucoup mieux. J'ai eu beau retourner le problème dans tous les sens, il faut que je trouve un travail et vite. Ne t'inquiète pas pour moi, je trouverais bien quelque chose… Mais du coup, est-ce que tu peux rendre ces livres à l'école s'il te plait ? Je n'y retournerai pas.
Je le fusillai du regard, ne faisait pas un geste pour m'emparer des deux livres qu'il me tendait.
- C'est hors de question ! Ta place est là-bas. Tu ne peux pas t'arrêter en plein milieu, alors que tu as de tels résultats ! S'il y en a bien un qui peut obtenir le certificat de fin d'étude de Saint Albert c'est bien toi ! Avec ce diplôme, toutes les portes te seront ouvertes. Tu ne vas tout de même pas abandonner ! Personne ne peut t'héberger ?!
Il eut un regard triste et soupira.
- Je ne suis pas vraiment proche de ma famille. Il n'y a personne à qui je peux demander ça. Crois bien que j'ai largement eu le temps de retourner le problème au cours de la journée, Nathalia. Ne rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont, s'il te plait.
- Il y a un internat au lycée. Ils peuvent peut-être te prendre !
- Ils sont réservés aux 3e années et ne sont pas gratuits. J'ai déjà été exonéré de frais de scolarité, ils ne vont pas en plus me nourrir et me loger gratuitement sous prétexte que j'ai de bons résultats…
Je me relevais d'un coup, commençant à faire les cent pas devant le banc.
- Moi je ne compte pas abandonner. Je vais demander à voir le principal. Je te tiens au courant. Tu as un plan pour cette nuit ?
Il secoua la tête, le visage fermé. Je lui serrai un instant l'épaule pour le réconforter.
- J'aimerais bien… Si je peux éviter de retourner au refuge du 115…
- Ce n'est pas le bon moment pour traîner dans les rues. Si tu peux, ne reste jamais isolé. Je te tiens au courant par SMS !
Je tournai les talons et me mis à courir pour rejoindre l'école. Je n'avais jamais rencontré M. Trenel, le directeur humain de l'établissement, mais j'étais bien décidé à tenter ma chance. Et si nécessaire, je pouvais toujours demander à voir M. Licht, le Tremere qui s'occupait de toute la partie émergée de l'institut.
Lorsque j'arrivai devant le bureau du principal, je dus prendre quelques secondes pour faire passer un point de côté. Je lissai mes vêtements avant de frapper à la porte. Le directeur humain semblait assez âgé. Il portait un impeccable costume-cravate gris et semblait en pleine rédaction d'un rapport. Il m'observa un instant, se demandant sans doute ce qu'un élève pouvait bien avoir à lui dire.
- Bonjour mademoiselle. Je ne crois pas vous connaître. Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? Soyez brève, je vous prie.
- Monsieur le directeur. Je vous prie de bien vouloir m'excuser pour vous avoir dérangé. Ma requête est assez importante… Je suis Nathalia Connemara, élève en 2e année. Je voulais vous présenter la situation d'un camarade de classe, Kevin Bereaz. C'est le meilleur élève de la classe, malheureusement il va être contraint d'abandonner sa scolarité car ses parents viennent de le mettre à la porte et il se retrouve sans logement…
- C'est regrettable, mais je ne vois pas bien en quoi cela me concerne.
Je m'étais douté que ça ne serait pas aussi facile.
- C'est plus que simplement regrettable. Mon camarade est un véritable génie. Il a un potentiel exceptionnel. Ça serait un terrible gâchis ! Je sais qu'il y a un internat ici. Je me demandais, peut-être serait-il possible de l'y héberger… gratuitement ?
- Je suis désolé Miss Connemara mais nourrir et loger un élève représente un coût non négligeable. On ne peut pas se permettre d'offrir ainsi une place à un élève simplement parce qu'il est brillant.
- Je comprends. Peut-être est-ce que M. Jérôme Licht pourrait prendre cette décision ?
Il se redressa d'un coup alors que je le regardais avec mon visage le plus innocent.
- Où avez-vous entendu ce nom ?!
- C'est M. Licht qui m'a fait passer l'examen d'entrée et a officialisé mon inscription.
- M. Licht ne doit pas être dérangé pour de telles futilités. Et quoi qu'il en soit, je doute que votre requête reçoive un meilleur accueil. Maintenant quittez mon bureau.
Je fis la moue. Je ne comptais pas abandonner aussi facilement.
- Je ne vous dérangerai pas plus longtemps dans ce cas. Au revoir monsieur.
Je quittai rapidement le bureau du directeur. Lorsque Steren m'avait octroyé une salle de repos, il m'avait donné une clé qui permettait d'accéder aux sous-sols. Si toute la partie publique de la fondation (l'établissement scolaire) se trouvait au rez-de-chaussée et dans les étages, les Tremeres travaillaient et logeaient dans les sous-sols. Une petite fourmilière parfaitement organisée. Ma salle de repos se trouvait au moins un, au même étage que les appartements et bureaux de certaines goules mais aussi le bureau du directeur vampirique préposé au maintien de la Mascarade : Jérôme Licht. M. Trenel devait sans doute ignorer que j'avais accès à cette partie du bâtiment sans quoi il aurait sans doute davantage insisté pour que je n'aille pas déranger le vampire. Quoi qu'il aurait pu dire, j'étais têtue et M. Licht ne me faisait pas peur. Dans le pire des cas je me ferais rabrouer un peu brusquement… Je rejoignis, donc ma salle de repos pour commencer mes devoirs en prenant mon goûter. Il ne faisait pas encore nuit et j'allais devoir attendre au plus tôt jusqu'à 21h30. Contrairement à la bibliothèque, ici je pouvais boire du thé et discuter avec Lucie. À la tombée de la nuit, j'envoyais un SMS à William pour l'avertir que j'aurais probablement du retard. Heureusement que mon gardien ne faisait pas partie de ces vampires allergiques à la technologie.
J'attendis qu'il soit suffisamment tard pour être certaine de trouver le vampire dans son bureau. J'avais soigneusement réfléchi à ce que j'allais dire pour être la plus convaincante possible. J'espérais simplement qu'il n'aurait pas l'impression que j'essayai de le manipuler… Si Light me donnait une impression de bonhomie, je n'oubliai pas qu'il s'agissait d'un Tremere, et de surcroît suffisamment vieux pour que Steren lui accorde son respect.
Je frappai à la porte de son bureau et j'entendis une voix m'inviter à rentrer. Licht semblait étonné de me voir, mais pas fermé à la discussion comme son pendant humain.
- Nathalia Connemara ! Que me vaut l'honneur ? Pas encore un souci avec l'un de mes professeurs j'espère ?
- Absolument pas. Je voulais vous présenter… une occasion… qui risque de disparaître si on ne fait rien.
Il fronça les sourcils. Que ça soit volontaire ou non, il était bien plus expressif que Steren et cela me rassura sur la suite de la discussion.
- Une occasion ?
Je baissai les yeux un instant. Je ne voulais surtout pas lui donner l'impression que j'étais sûre de moi.
- Et bien, cet institut pour surdoué, n'est-il pas une manière de repérer de potentielles recrues pour le clan Tremere ? Quoi de mieux pour sélectionner les candidats les plus valables pour l'étreinte que de les surveiller dès la fin de leur scolarité…
- Venez-en au fait.
Il n'avait pas confirmé ma théorie mais ne l'avais pas réfuté non plus. Et même si Steren ne m'avait jamais rien dit de tel, je savais que j'avais raison.
- Il y a un élève dans ma classe qui a toutes les qualités. Il est extrêmement brillant, c'est le meilleur élève dans toutes les matières depuis la 1e année. Il est toujours très respectueux et obéissant. Sa seule volonté est de pouvoir apprendre. Et le plus intéressant, il est isolé. Toute sa famille l'a ostracisé. Ses parents viennent de le mettre à la rue pour ses 18 ans. Seul problème, il n'a présentement plus aucun moyen de poursuivre ses études. Je me demandais… s'il ne serait pas possible de faire une exception. L'autoriser à vivre à l'internat gratuitement, à la condition qu'il reste le premier de la classe. Ça sera vraiment dommage de voir quelqu'un d'aussi prometteur se perdre dans la nature. Et je ne parle même pas du danger qui règne dans nos rues la nuit à cause du Sabbat.
Light eut l'air désappointé du tour que prenait la discussion mais j'avais néanmoins éveillé sa curiosité.
- L'institut Saint Albert n'a rien d'une œuvre de charité, Melle Connemara. Quel est donc le nom de cet élève ?
- Kevin Bereaz.
Il pianota à plusieurs reprises sur son ordinateur portable tandis que je tâchai de dissimuler mon impatience. Je savais que le dossier de Kevin était exemplaire mais il était encore très jeune selon des critères vampiriques. Light semblait peser le pour et le contre lorsque quelqu'un entra dans le bureau sans même frapper. Je n'eus pas besoin de me retourner pour connaître l'identité de celui qui venait de nous rejoindre.
- Primogène Evans.
Je m'inclinai pour le saluer, même si je l'avais croisé le matin même. Licht se leva de sa chaise et fit le tour de son bureau pour venir serrer la main de mon père adoptif.
- Jérôme… Nathalia. Qu'est-ce que tu fais là ?
Je sentis mes entrailles geler sur place. Steren n'aurait probablement aucun mal à se rendre compte que j'avais mené Licht exactement où je voulais… Et il y avait peu de chance qu'il salue la tentative…
- Nathalia venait me présenter une idée pour l'école. Je dois reconnaître qu'elle est intéressante. Devrions-nous investir dans ce garçon… Je ne suis pas le seul à décider…
Il tourna l'écran de son ordinateur pour présenter le dossier de Kevin à Steren. Le primogène le parcourut du regard avant de reporter son attention sur moi.
- Qu'essaies-tu de faire ?
Si son visage restait impassible, je sus au ton de sa voix qu'il n'appréciait pas particulièrement mon initiative. Je tâchai de rester droite.
- Ce garçon a été jeté à la rue par ses parents. Il est contraint d'abandonner sa scolarité ici faute de pouvoir vivre dans un logement et manger à sa faim alors que c'est un véritable génie qui ne demande qu'à être employé. Il m'a juste semblé… pertinent… de prévenir M. Licht de ce fait.
Il prit le temps de réfléchir.
- Je vois. Effectivement il semble assez prometteur. Jérôme, la solution proposée par Nathalia est-elle applicable à moindre coût ?
- S'il reste sous notre giron et travaille pour notre cause, nul doute que c'est un investissement intéressant. Il reste trois chambres de libres dans l'internat.
Je me pinçai discrètement pour ne pas sourire. Si Light était rallié à ma cause, la partie était gagnée. Kevin allait pouvoir continuer sa scolarité dans les meilleures conditions possibles. Steren se retourna vers moi :
- Tu es consciente, j'espère, que tu es en train de sceller la vie de ce garçon ? Il n'aura d'autre avenir que celui qu'on décidera pour lui. Je n'ai pas pour habitude de dépenser de l'argent dans le vide.
La manière dont il dit cela, m'arracha un frisson. Je n'avais aucun mal à croire que pour lui, la vie de Kevin n'était effectivement qu'un investissement. Mais je restais persuadée que c'était la seule solution.
- Je pense… Qu'un tel talent ne doit pas se perdre dans la nature. Et par les temps qui courent, mieux vaut qu'il œuvre pour le clan Tremere plutôt que le hasard ressemble à un coup de pelle derrière la tête. Il ne vous décevra pas.
- Soit. J'imagine que pour une fois nous n'avons pas le temps tergiverser… Jérôme, allez donc informer qui de droit que l'internat aura un nouveau pensionnaire demain matin. Vous préviendrez bien entendu le garçon que tout échec entraînera son éviction pure et simple de l'établissement. Faites passer cela comme vous voulez. Quant à toi, Nathalia, je vais momentanément fermer les yeux sur tes manigances… Considère cela comme un service rendu exceptionnellement… et qui n'attend qu'à être remboursé. Je te le rappellerai en temps voulu. Attends-moi dehors.
Je saluai Licht d'un signe de tête et m'empressai de quitter la pièce. Malgré le rappel de Steren, mon plan s'était plutôt bien déroulé. Je jetai un œil à mon portable pour consulter l'heure. Il était déjà 23h passées et je me levai à 5h30… Les jours allaient me paraître longs jusqu'au week-end… Heureusement Steren ne tarda pas à sortir.
- Nathalia. Préviens ton camarade qu'il est attendu dans le hall à 6h demain matin. Il lui sera remis la clé de sa chambre et expliqué le fonctionnement de l'internat. Bien entendu je te tiendrais personnellement responsable de ses échecs.
Je ne réagis pas. Une telle menace était prévisible. C'était presque plus pour la forme qu'il l'avait proféré.
- Compris. Est-ce que je peux partir ? Mon gardien m'attend à l'extérieur…
- Non, tu dormiras ici. Préviens donc M. Azel. Tu déjeuneras avec les goules demain matin et à 17h un chauffeur t'attendra pour rentrer à la maison. Aïlin souhaitait te voir.
Il m'abandonna devant la salle qui m'était allouée et je pus enfin téléphoner à Kevin.
- Kevin ! J'ai une bonne nouvelle. J'ai réussi à négocier avec mon père. Viens au lycée demain matin à 6h. Tu es accepté à l'internat !
Je compris au son de sa voix qu'il était au bord des larmes.
- C'est vrai ! Oh Nathalia ! J'ai encore du mal à y croire. Tu es une véritable amie ! J'y serais ! Merci… vraiment… tu as ma reconnaissance éternelle. Je vais retourner au refuge du 115 pour cette nuit. Ne t'inquiète pas, je ferais attention. À demain !
Je souris en raccrochant. Sa reconnaissance éternelle, hein ? Il ne croyait pas si bien dire…
L'espèce de mini-appartement que Steren m'avait réservé était normalement destiné aux goules des vampires de passage et était totalement impersonnel mais fonctionnel. Une table, une chaise, un lit de camp et une salle de bain réduite au minimum. Je rassurai William d'un SMS avant de faire ma toilette. J'étais tellement fatiguée que malgré l'inconfort du lit, je m'endormis en un instant.
Je me réveillai le lendemain d'assez bonne humeur. J'avais pu dormir plus que d'habitude et c'était plutôt agréable. De plus, j'étais impatiente de retrouver Kevin. Son absence s'était faite durement ressentir la veille car je ne parlais à personne d'autre dans la classe et j'avais donc passé la journée seule.
Un premier problème se posa cependant lorsque je m'habillai. J'avais retiré le maquillage en me lavant et la trace de morsure sur la gorge était désormais visible… Je me maudis intérieurement de ne pas avoir du fond de teint dans mon sac et me promis de prévoir cela à l'avenir. Pour aujourd'hui, si le col de l'uniforme la masquait en partie, il allait tout de même falloir que je trouve une solution. Je terminai de me préparer et rejoins la cantine des goules. On aurait dit un réfectoire militaire. Plus d'une cinquantaine de personnes étaient rassemblées ici, la plupart habillées en costume. Un grand écran de télévision donnait des informations sur l'actualité du monde mais des journaux étaient aussi disponibles. J'avisai ma professeure de Médecine qui déjeunait en compagnie de la professeure de Physique-Chimie et d'un homme que je ne connaissais pas.
- Bonjour, Mme Cousteix, excusez-moi de vous déranger… Mme Dunroc, bonjour. Monsieur…
- Melle Connemara, que faites-vous ici ?
- Mon… père adoptif m'a ordonné de rester ici cette nuit. Et j'ai un souci… habituellement j'utilise du maquillage pour la masquer… mais je n'avais pas prévu que je ne rentrerais pas chez moi…
Les trois goules ouvrirent la bouche, apparemment assez choqués par la trace de morsure que je montrais du doigt. Ma professeure se reprit cependant bien vite et consulta sa montre.
- Ne vous inquiétez pas, je vais vous aider. Mais nous avons encore le temps. Allez donc vous chercher un petit déjeuner.
Elle montra la place libre à côté d'elle et je compris qu'elle voulait que je leur tienne compagnie. Je me sentais un peu mal à l'aise mais j'obtempérai rapidement. Je remplis un grand gobelet d'eau chaude, pris un sachet de thé et deux croissants. Lorsque je rejoins leur table avec mon plateau, tous les regards se tournèrent à nouveau vers moi. J'appréciais Mme Cousteix mais elle nourrissait, comme la plupart des professeurs, une vive curiosité à mon encontre. Ce fut ma professeure de Physique-Chimie qui ouvrit le bal :
- Melle Connemara, puisque vous êtes ici, dites-nous-en un peu plus. Nous n'avons eu qu'assez peu d'information concernant votre situation, simplement que vous apparteniez à l'un d'entre eux. Vous me paraissez pourtant bien jeune pour être une goule…
- Je ne suis pas une goule. Ma mère voulait avoir une enfant. Mais ne pouvant donner la vie, elle a décidé de m'adopter, rien de plus. Bien sûr je n'ignore rien de sa nature et des règles de ce monde, ça fait partie de mon quotidien.
J'eus un sourire en pensant à Aïlin. Je l'aimais sans la moindre hésitation. Elle était ma mère, la seule et l'unique. Je n'avais pas spécialement envie de m'étendre sur ma vie et ma réponse eut le mérite de satisfaire mes professeurs. Après le déjeuner, Mme Cousteix m'aida à maquiller ma cicatrice pour la camoufler sans poser de question et je pus rejoindre les couloirs de l'établissement scolaire. J'étais la première arrivée devant la salle de classe et j'avais hâte de voir Kevin apparaître…
Fin du chapitre 18 !
