Sans plus attendre, la suite - sponsorisée par Micheal Bay !
Chapitre 28 :
Leurs regards ambrés se croisèrent, et tous deux se figèrent sur place, se dévisageant mutuellement, pétrifiés sous la réalisation de ce que la présence de l'autre impliquait. Enfin, son père avait un air horrifié de celui qui reconnaît son fils après plus de quinze ans de séparation. Edward, lui, essayait laborieusement de traduire cette révélation en termes de liens de parenté.
Si Hohenheim possédait l'ancien visage d'Arawn, alors Ed n'était rien d'autre que le descendant de l'homme qui s'amusait à les séquestrer depuis des semaines – de son corps originel tout du moins.
Son cerveau lutta de toutes ses forces pour invalider cette vérité aussi improbable qu'écœurante, mais les informations à sa disposition ne lui laissaient aucun doute possible.
Arawn dût sentir leur malaise car son odieux sourire s'effaça au bout de quelques secondes de silence.
_ « Edward ? »
La bouche entrouverte sous la confusion et l'effroi, Edward se retourna vers un Arawn presque aussi perplexe. Est-ce que cet enculé l'avait fait venir ici en ignorant tout de leur lien de parenté ? Est-ce que Dante le lui avait caché ?
Devant l'absence de réponse, Arawn lui prit immédiatement le visage dans les mains afin d'extraire les informations directement à la source.
Edward résista de toutes ses forces à cette intrusion mentale, essayant tant bien que mal de préserver le peu d'intimité qu'il lui restait en faisant le vide dans son esprit mais rien ne pût refouler les images de sa mère souriant amoureusement à son époux, ni celles de famille heureuse dont les vagues souvenirs ne lui restaient que pour avoir été figés sur papier glacé et encadrés dans le salon des Rockbells. Alphonse cramponné à leur mère qui riait aux éclats, et Hohenheim tenant laconiquement Edward, son fils ainé.
Arwan retira ses mains comme si Edward s'était soudain transformé en un charbon ardent. Il se retourna avec colère vers Hohenheim.
_ « Impossible ! Cracha-t-il. Tu as réussi à engrosser une cul-terreuse avec ce corps ?! Je croyais que l'échange rendait stérile ! »
Des milliers de pensées se bousculèrent dans sa tête. Si avoir Hohenheim en tant que géniteur pouvait l'avoir irrité toute sa vie durant, se dire que son patrimoine génétique provenait du corps occupé à l'origine par Arawn lui donna la nausée. Sous l'impulsion du jeune garçon de onze ans qui avait bravé l'interdit pour revoir sa mère, qui était tout sauf une cul-terreuse, Edward chercha en lui la force de défendre l'honneur de cette dernière, mais le choc le laissa muet.
Son père lui envoya un regard perplexe avant de reporter son attention sur leur tortionnaire qui attendait toujours une explication.
_ « Ne me dis pas que tu veux encore changer de corps ? »
La moue contrariée d'Arawn fut la seule confirmation qu'Hohenheim reçut. Secouant la tête avec réprobation, celui-ci fusilla leur tortionnaire du regard avec une rage dont Edward ne l'avait jamais vu faire preuve.
_ « Quand est-ce que tu comprendras que l'appareil biologique du cerveau n'est qu'un paramètre ? Demanda son père avec force. La volonté, les connaissances, l'âme : c'est un tout. Tu auras beau avoir un cerveau plus gros, plus rapide, tu n'es et ne restera pas moins qu'un piètre alchimiste, jaloux et malhonnête ! »
Edward avait très peu de souvenir de son père, mais il pouvait affirmer avec certitude ne jamais l'avoir vu cracher au sol pour montrer sa haine envers un interlocuteur. Ce fut pourtant l'option qu'il choisit pour ponctuer sa tirade et Edward n'aurait su dire si ce geste fut la goutte d'eau qui fit exploser Arawn ou si ses propos avaient touché un point particulièrement sensible.
_ « C'est fort, venant d'un imbécile épinglé au mur comme un vulgaire insecte !
_ C'est encore plus fort venant d'un imbécile qui abandonne un corps en sacrifiant des milliers d'âmes pour finalement vouloir en reprendre possession, une génération plus loin.
_ Ça n'est qu'une coïncidence ! Se défendit Arawn. Une malheureuse coïncidence. »
_ Non. »
L'objection sortit de la bouche du jeune alchimiste avec un calme et une assurance qui le surprit tout autant que les deux autres hommes en face de lui.
Non.
Dante savait. Dante savait et elle avait manipulé tout le monde pour arriver à ses fins – tout le monde, y compris son bien aimé.
_ « Non quoi ? Demanda sèchement Arawn.
_ Ça n'est pas une coïncidence.
_ Notre surprise partagée m'indique pourtant tout le contraire. Tu ne vas pas me faire croire que tu savais depuis le début et que ton jeu de biche effarouchée juste avant n'était qu'un savant stratagème pour que je t'amène ici.
_ Bien sûr que non, cracha Edward. Si j'avais su, je ne me serais pas gêné pour vous faire savoir que c'est totalement con. Comme dit mon père, quel connard se débarrasserait de son patrimoine génétique parce qu'il le trouve insuffisant pour aller le récupérer une génération plus loin ?
Il haussa faiblement des épaules avant de continuer.
_ « Non, je ne savais pas, mais ma conversation avec Dante fait soudain parfaitement sens.
_ Quelle conversation ? »
Jusque-là agité sous l'agacement, Arawn rayonnait désormais de colère, sa rage émanant de ses épaules en volutes éthériques. Edward garda le silence, jubilant intérieurement devant le changement d'équilibre dans leur rapport de force.
_ « Quelle conversation ?! »
Arawn prit de nouveau le visage du jeune homme entre ses mains sans aucune délicatesse, et cette fois-ci, Edward le laissa accéder à l'information recherchée sans aucune résistance. C'est même avec une pointe de satisfaction qu'il lui présenta ses souvenirs de sa conversation avec Dante, mettant en avant les citations les plus incriminantes.
_ « Impossible ! Cracha-t-il de nouveau. C'est tout simplement impossible ! »
Pestant dans sa barbe, Arawn sortit de la pièce en trombe, renversant feuilles et stylos de son bureau avant écraser bruyamment les boutons d'un combiné téléphonique. Edward connaissait déjà le destinataire de cet appel, avant même que la voix tonitruante d'Arawn n'atteigne ses oreilles.
_ « Dante, rejoins-moi dans mon bureau, au labo. Il faut qu'on parle, déclara sèchement Arawn. Non, Maintenant ! »
Le combiné fût écrasé sur sa base avec assez de force pour faire résonner l'ensemble des objets présents sur le bureau pourtant massif, puis, dans un rugissement enragé, Arawn les envoya tous voler au sol. Un sourire satisfait se faufila sur lèvres du jeune alchimiste devant tant de colère avant de disparaitre aussi rapidement, son amusement tranché net par un tintement clair : le bruit d'une lame, longue et aiguisée, sortie de son fourreau.
Le dos tourné à la porte et toujours incapable de bouger efficacement le moindre muscle, Edward se tourna vers la silhouette lumineuse de son père, à la recherche d'informations sur ce qui pouvait bien se tramer dans son dos. Son cerveau avait déjà listé mille scénarii macabres, de l'empalement à l'égorgement — en passant par la décapitation - mais il les chassa d'un revers de main mental. Son père, dont l'attention était rivée sur la porte faisant la jonction entre les deux pièces, ne montrait aucun signe d'inquiétude. Rien ne servait de paniquer.
Tout allait au mieux dans le meilleur des mondes.
L'ombre d'Arawn occulta le bout de sol éclairé par la pièce voisine et Edward observa avec horreur le visage de son père pâlir à la seconde même où Arawn les rejoignit.
_ « Tu te souviens de cette lame, Maître ? »
Hohenheim ne releva pas plus le ton narquois de leur tortionnaire qu'il ne répondit à la question mais son visage transmit plus d'information que milles phrases : la peur, l'incertitude, la déception et la colère. Les yeux rivés sur la lame dont Edward pouvait apercevoir la pointe passer furtivement de part et d'autre de son siège, sifflant sous la vitesse, Hohenheim souffla finalement sa réponse avec une pointe de confusion.
_ « C'était celle que le roi Midas avait toujours accrochée à la ceinture. »
Le nom réveilla les cellules grises à l'arrière de son cerveau, mais avant que sa mémoire ne puisse ressortir l'information depuis le fond des tiroirs de sa mémoire, la morsure de l'acier froid contre sa jugulaire balaya toute réflexion, comme les feuilles d'automnes emportées par le vent violent de sa panique.
_ « Bingo ! s'exclama Arawn en gardant le plat de la lame collée sur la peau du jeune Elric. J'ai eu du mal à lui subtiliser avant le début de la cérémonie, mais l'effort valait le détour. Les brocanteurs s'arracheraient une pièce comme ça. »
Peinant à reprendre le fil de la conversation, Edward força sa gorge à laisser passer une respiration après l'autre, ignorant le baiser potentiellement mortel de l'acier contre sa peau. Arawn tourna autour du fauteuil sans lever la lame une seule seconde, le regard fixé sur le point de contact et le pas assuré, tel un chat acculant sa proie. Edward releva la tête, autant pour éviter la brulure du métal qu'en signe de défiance.
Soutenant son regard avec une lueur noire, Arawn laissa un sourire malsain étirer ses lèvres avant d'incliner son poignet et laisser glisser le tranchant de la lame sur la peau délicate de sa gorge. L'incision, peu profonde, s'embrasa sous l'air étouffant de la pièce et Edward ne put réprimer un mouvement de recul sous la brulure et la peur primaire qui tordit chaque organe comme on essore un linge un peu humide.
Il ferma les yeux, essayant de retrouver la maîtrise de sa respiration en se persuadant lui-même du bluff de son adversaire. Lui trancher la gorge après tant d'efforts serait tout à fait contreproductif. Il n'oserait pas.
Un rire acerbe lui fit rouvrir les yeux.
_ « J'avais donné pour consigne aux gardes, et même à Envy, de ne pas toucher à un de tes cheveux, parce que ce corps devait me revenir. Maintenant que je connais tes origines répugnantes, tu n'as plus aucune valeur pour moi. Envy pourrait te dépecer ici, ça ne me ferait ni chaud ni froid. »
Arawn marqua un temps de pause qui lui envoya des frissons dans le dos, aussi bien devant la certitude que l'homonculus se ferait un malin plaisir à le torturer que devant le sérieux avec lequel Arawn semblait considérer la chose.
_ « D'ailleurs c'est une idée plutôt intéressante,
_ Ça suffit Arawn ! Gronda Hohenheim. Laisse mon fils en dehors de ça !
_ Et pourquoi donc ? De quel droit crois-tu pouvoir m'ordonner quoi que ce soit ? Demanda Arawn en dirigeant soudain la pointe menaçante de sa lame en direction d'Hohenheim. Tu as perdu ce droit le jour où tu m'as mis de côté, comme on abandonne un chien boiteux. Quand tu m'as délaissé complètement, une fois que tu t'étais rendu compte qu'Abel était le plus brillant des deux gamins que tu avais kidnappés.
_ Je ne vous ai pas kidnappés ! Se défendit Hohenheim. Vous vous seriez retrouvés à la rue après la mort de votre père.
_ Et la faute à qui ? Qui est venu semer la discorde dans notre famille en remplissant la tête de deux enfants avec des théories hérétiques ?
_ Peux-tu en vouloir à un alchimiste de récupérer deux diamants bruts coincés dans la mélasse ? Je ne pouvais pas vous laisser moisir dans ce hameau miteux avec un père plus rustre qu'analphabète.
_ Qu'importe les conséquences, hein ? Cracha Arawn. Qu'importe les objections de la famille ? Qu'importe les objections des intéressés ? Et bien vois où ce mantra m'a mené. »
Arawn écarta les bras en désignant l'espace autour de lui. Comme si les actions passées de son père étaient à l'origine même du bâtiment et de l'organisation créées par Arawn.
_ « J'ai tout partagé sans réserve avec vous : un toit, de la nourriture, un foyer, plaida Hohenheim. Je vous ai offert un monde entier de connaissances. Mais toi, tu ne fais que prendre ! Tu voles la vie des gens, tu voles leurs idées, tu voles leur avenir auprès de leur proches, au sein de la société. N'essaye pas de justifier tes crimes par le fait que je n'ai pas assez caressé ton égo étant petit !
_ C'est le fardeau de chaque parent, rétorqua Arawn. Si tu voulais mourir la conscience tranquille, tu n'avais qu'à nous laisser dans notre hameau miteux. »
Hohenheim eut un soupir agacé devant tant d'entêtement.
Le même soupir menaça de quitter ses poumons toujours comprimés par la ceinture autour de sa taille, mais une petite voix honteuse lui grilla la priorité, toussotant alors qu'elle vidait hâtivement les poches pleines de rancœur à l'égard de son père. Elle tenta discrètement de les faire disparaitre de sa mémoire, comme on essaye de cacher les fragments d'un vase précieux sous le tapis épais du salon. Seulement, la masse d'insultes et d'accusations accumulées depuis son enfance formait un tas bien trop important pour être éliminé si facilement et Edward ravala difficilement son soupir, soudain honteux.
Lui aussi avait blâmé son père pour tous les malheurs qui les avaient accablés, son frère et lui. Lui aussi avait justifié ses actions par l'abandon de son père. Sans le départ d'Hohenheim, leur mère ne serait pas morte de chagrin. Sans son absence, ils n'auraient pas tenté de ramener la douce Trisha à la vie. Si leur père avait été là pour les raisonner ou les conseiller, ils n'auraient pas échoué et Alphonse n'aurait pas perdu son corps. Si leur père n'avait pas disparu, il y a presque quinze ans, ils n'aurai-
La réalisation lui fit immédiatement reporter son regard sur leur tortionnaire qui, semblait-il, lui avait volé bien plus que sa liberté. Celui-ci eut un sourire sadique et Edward sut immédiatement que le fil de ses pensées n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd.
_ « De toute évidence, déclara Arawn en se plaçant entre les deux alchimistes enchainés, tu n'es pas meilleur parent maintenant que tu ne l'étais à l'époque. Quel père laisse ses enfants s'essayer à l'alchimie sans leur fixer les limites ? Leur énoncer les interdits ? »
Hohenheim le regarda avec confusion et Edward réalisa soudainement que son père avait été coupé du monde pendant près de quinze années et, en conséquence, ignorait tout du destin fatidique de sa famille.
_ « Non ! Cria Edward en une vaine tentative de réduire Arawn au silence.
_ Regarde celui-là, indiqua Arawn avec un sourire faussement innocent. Onze ans et il embarquait son petit frère dans une transmutation humaine afin de ramener sa mère à la vie. Pas la peine de préciser que l'échec fut cuisant. Pauvre Trisha. Si jeune. »
Comme une poupée de cire laissée trop près du feu, le visage de son père se décomposa sous le choc, ses yeux hagards implorant silencieusement son fils de nier cette affirmation. Honteux et incapable de soutenir plus longtemps la tristesse en face de lui, Edward détourna le regard, ignorant le rire cristallin et horriblement sadique de leur tortionnaire.
_ « Plus de femme, plus de fils cadet – tu pourras remercier mes tireurs d'élite plus tard. Il ne me reste plus qu'à te prendre ton dernier fils et on sera quittes. »
Sa colère piquée à vif par cette nouvelle suggestion de la mort d'Alphonse, Edward tenta encore de réveiller ses muscles anesthésiés mais seule sa gorge sembla vouloir se contracter, réduisant sa trachée jusqu'à ce que son souffle ne soit plus qu'un va et vient inutile de quelques atomes de dioxygène entre son diaphragme et son larynx. Ses angles de vision se refermèrent sur la lame étincelante qui virevoltait de nouveau alors qu'Arawn pondérait ses options en se délectant des cris outragés d'Hohenheim.
Il tira de nouveau sur ses liens, basculant en avant contre la large sangle jusqu'à ce que son sternum ne le fasse reculer de douleur. Comme la brebis sous le couteau de son bourreau, Ed n'avait aucune échappatoire. La lame froide sur sa gorge lui fit relever la tête, partagé entre la colère contre son impuissance et la stupéfaction. Un sourire amer au visage, Arawn l'observa calmement, son poignet désormais orienté de façon à ce que le tranchant de la lame n'ait plus besoin que d'un petit mouvement de translation pour inciser la peau.
_ « Arawn ! »
Le cri perçant de Dante résonna soudain à quelques mètres, faisant sursauter le jeune alchimiste et glisser la peau délicate sous la lame aiguisée de son tourmenteur. Une goutte de sang dégoulina le long de sa gorge et Ed bloqua sa respiration, priant pour que l'incision n'ait pas déjà touché sa carotide. Des mouches picotaient les bords de sa vision mais il se rassura en mettant cet étourdissement sur le compte de son stress, combiné à une respiration insuffisante. Arawn ne cilla pas, maintenant la pression sur la lame et obligeant Edward à lutter contre ses instincts qui hurlaient à ses muscles de se rouler en une boule défensive. S'il baissait la tête, ce serait la dernière chose qu'il aurait l'occasion de faire.
Les bottines de Dante approchèrent et Ed s'émerveilla devant le soulagement qui accompagna ce cliquetis qu'il avait pourtant haï ce matin même. Ce matin ? Il laissa échapper un rire étranglé lorsque Dante éloignait le poignet de son amant d'un geste brusque et que l'acier froid quittait sa gorge. Sa journée n'était qu'un immense manège à sensations, un de ceux qui font crier d'exaltation les plus courageux et vomir les plus fragiles. Après plusieurs jours passés sanglé à son wagon, Ed tremblait presque d'éreintement, implorant silencieusement sa bonne étoile pour qu'on le laisse enfin descendre de ce manège infernal – pour qu'on le laisse enfin retrouver l'étreinte réconfortante de son amant.
Alors qu'Arwan libérait son poignet de l'emprise de sa bien-aimée, Edward ravala un sanglot. Il aurait tout donné pour sentir les bras de Mustang autour de lui, son souffle chaud au creux de sa nuque, ses paroles rassurantes murmurées contre sa peau.
Tout.
_ « Qu'est-ce que tu fais ? Demanda Dante d'un air offusqué et faussement interloqué.
_ Tu savais, accusa Arawn en désignant Hohenheim du bout de l'épée. Tu savais depuis le début. »
Bien trop sage pour tenter de nier l'évidence, Dante leva la tête sous l'accusation, son silence mutin répondant pour elle.
_ « Tu savais, répéta Arawn avec mépris, et c'est pour ça que tu m'as servi Edward sur un plateau. De tous les alchimistes du pays, il a fallu que tu choisisses lui ! »
Le sabre le désigna de nouveau et Dante s'interposa de justesse avant que la pointe de la lame ne vienne se planter dans la chair tendre de son abdomen.
_ « Arawn, arrêtes ! »
Celui-ci recula et roda dans le fond de la pièce avant de lui refaire face, tel un lion ruminant sa frustration dans le fond de sa cage.
Sans doute habituée de voir un tel spectacle, Dante ne broncha pas, ignorant son audience pour focaliser toute son attention sur le fauve en face d'elle, adaptant sa posture à chaque tremblement de rage, chaque foulée prise en long, en large. Après quelques secondes de cette valse effrayante, Edward comprit. Telle la mère protégeant son rejeton d'un prédateur, Dante veillait toujours à se placer entre lui et son bien-aimé. Si le rapprochement lui arracha une grimace, Edward ne put qu'admettre son soulagement de la voir s'interposer entre la pointe aiguisée de l'épée et sa personne.
Arawn s'immobilisa enfin, et c'est seulement alors que Dante tenta de le raisonner.
_ « Au-delà de l'attirance que je peux avoir pour son apparence, ne vois-tu pas qu'il est aussi le génie ultime que tu recherches ? Toute cette entreprise, toute cette organisation, toutes ces années de recherches pour quoi ? Le savoir ultime ? Non. À quoi bon avoir toutes les pièces du puzzle si on ne peut pas avoir les capacités de les assembler correctement ? »
Incapable de voir le visage de son tortionnaire, Edward devina pourtant son apaisement à travers sa respiration plus profonde et l'immobilité de son sabre qu'il n'avait eu de cesse de faire virevolter jusque-là, son poignet sujet à des spasmes rageurs à l'idée de venir pourfendre ses ennemis.
_ « Tu n'as jamais eu sous la main un cerveau si brillant, persista Dante. Et il n'y en aura certainement pas d'autre avant des centaines d'années. Je savais que si tu apprenais qu'il était le fils de ce traitre d'Hohenheim, tu te serais refusé à lui prendre son corps. Mais ne vois-tu pas qu'il est parfait ? »
Dante s'éloigna pour laisser de nouveau l'occasion à Arawn de le contempler, sa question plongeant la pièce dans un silence lourd. De toute évidence toujours frustré et pas encore décidé à ranger son sabre, Arawn avait cependant perdu de son aura meurtrière. Son regard dur était fixé sur lui, considérant chaque centimètre de son corps entravé et Edward se força à rester impassible sous l'observation - même s'il avait la désagréable impression de n'être qu'un bout de viande sur un étalage que l'on évalue afin de savoir s'il doit être cuisiné ou balancé à une horde de chiens affamés.
Le regard de son tortionnaire comme une main poisseuse sur sa peau, Edward ne sût dire quel côté de la balance avait sa préférence - la poêle ou la gamelle des chiens.
Si Arawn faisait fi de leur lien de parenté et décidait de le passer à la casserole, Edward se retrouverait dans le corps de cet enfoiré jusqu'à la fin de ses jours – s'il ne périssait pas simplement dans la transmutation. De l'autre côté, si Arawn confirmait sa répugnance à remettre les pieds dans un corps de sa lignée, alors sa survie était plus qu'incertaine. Que ce soit sous la lame de ce fou à lier ou sous la torture d'Envy, ses prochaines heures ne seraient pas plus agréables.
C'est Dante qui interrompit leur réflexion.
_ « Viens avec moi à l'étage. Laisse-toi un jour ou deux pour y réfléchir. Je ne voudrais pas te voir lui trancher la gorge et regretter ton geste plus tard. »
Étouffant la flamme d'espoir qui pointa le bout de son nez, Ed foudroya Arawn du regard. Qu'importe son choix d'ici là, le jeune alchimiste lui résisterait tout autant.
_ « Viens. »
Cette fois, Dante s'interposa entre les deux alchimistes et tira son amant vers la sortie. La porte se referma derrière eux en un bruissement d'air et un claquement sourd qui lui fit bourdonner les oreilles sous le silence soudain. C'est seulement lorsque ces dernières se débouchèrent, qu'il remarqua sa respiration saccadée.
_ « Ed ? »
Des milliers de questions se pressèrent à son esprit maintenant que le danger imminent de mort avait disparu. Aucun mot ne semblait pourtant résumer sa confusion et condenser son questionnement en un minimum de syllabes. Quand avait-il rencontré Arawn ? Comment était-il devenu son maître ? Pourquoi ? Comment avaient-ils échangé de corps. Si Arawn avait volé le corps de son frère, que son père avait l'ancien corps d'Arawn, alors le frère d'Arawn avait-il récupéré l'ancien corps d'Hohenheim ? Des fragments de la lettre encryptée dans le petit carnet de botanique lui revinrent à l'esprit mais il peinait à se remémorer le contenu exact malgré sa nouvelle mise en contexte.
Finalement, c'est sa bouche qui prit le relais devant l'indécision de son cerveau
_ « C'est quoi ce bordel ? »
Un 'putain' ponctua presque sa question mais l'incrédulité et le reste d'adrénaline qui noyaient son cocktail sanguin habituel lavèrent toute vulgarité de son langage – enfin presque. Son père soupira devant sa question pourtant simple.
_ « Une erreur.
_ Sans déconner. »
Si sa vulgarité subissait le bémol du choc, son sarcasme semblait intact. Son père détourna le regard et une réalisation le frappa. Il ne connaissait rien de son géniteur. Il connaissait tout de sa mère, Pinako avait veillé à leur transmettre sa mémoire, le contexte de chaque photo de leurs albums élimés. Sa mère était née à Risembool, fille unique d'un couple de fermiers, enfant miraculeux d'un ménage déclaré stérile, un don de dieu pour ses parents, un don de dieu pour le petit village qui s'émerveilla rapidement devant la bonté intrinsèque et si pure de ce petit bout de femme, aussi gracieuse et délicate que généreuse et courageuse. Elle et ses deux meilleurs amis devinrent vite le ciment de leur communauté, soignant et réconfortant les jeunes comme les plus vieux, et si Urey et Sara finirent par se marier, formant ainsi le plus beau couple de médecins de toute la région, Trisha n'éprouva aucune rancœur à être mise quelque peu de côté. Sa joie d'être demoiselle d'honneur était lumineuse et la photo trônant chez les Rockbell ne laissait aucun doute quant aux liens profonds liant ce trio.
C'était ce soir-là qu'Hohenheim avait mis les pieds pour la première fois à Risembool. Sans doute attiré pas la lumière de la fête, et c'était celle de Trisha Elric qui avait fini par le faire rester, avait raconté Pinako, une lueur de romantisme perlant au coin de ses yeux. L'histoire qui suivit, il la connaissait. Un père distant, préoccupé, plongé dans des livres d'alchimie du matin au soir et qui les avait quittés du jour au lendemain, tuant Trisha à petit feu jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien d'elle. Il savait désormais où son père avait passé les quinze dernières années. En revanche, il ignorait tout de son passé avant le mariage des parents de Winry. Il reformula alors sa question.
_ « Où et quand as-tu recueilli Arawn et son frère ? souffla Edward.
_ Dans une oasis très loin à l'Est d'Amestris, à quelques jours de marche de Xerxes. »
Le nom lui évoqua immédiatement la lente avancée de leur caravane sous un soleil écrasant, la morsure d'un vent comme le sifflement d'une mort certaine et la distorsion de l'horizon par la chaleur jusqu'à ce que les pierres disloquées de Xerxes ne brisent la monotonie de leur expédition. Ed se souvenait de l'opulence oubliée du marbre blanc d'une grande fontaine, de l'alchimie primordiale dont il avait retrouvé la trace sur des dalles autrefois polies et ce désagréable sentiment de profaner un cimetière à chaque foulée. Son père ignora sa moue perplexe et continua son récit.
_ « C'est là-bas que j'habitais la plupart du temps quand je ne voyageais pas à la recherche de nouvelles théories et c'est là-bas que je les ai emmenés, au cœur de la civilisation moderne.
_ Xerxes est une ruine.
_ Pas à mon époque. »
Même s'il n'était pas un enfant du désert, comme ces gamins nomades qui pouvaient anticiper une tempête de sable avant même le premier nuage à l'horizon, Edward savait pertinemment que le vent et le sable ne pouvaient pas ensevelir une ville en quelques dizaines d'années. Les légendes de Xerxes remontaient à des centaines d'années au bas mot.
_ « Et de quelle époque on parle au juste...
_ Je crois que tu le sais.
_ J'ai besoin de t'entendre le dire. J'ai besoin de t'entendre me dire que mon père, que je prenais pour le plus égoïste des connards, a recueilli deux gamins dans le désert il y a plus de cinq-cents ans, posé ses valises à Xerxes – et puis quoi, vous vous êtes dit que détruire la ville pour une petite pierre philosophale chacun, ça se tentait ? J'imagine qu'à l'époque, peu de gens se méfiaient de l'alchimie.
_ Edward ! Gronda son père. Tu me crois vraiment capable d'une telle atrocité ?
_ Je ne sais pas.
_ Crois-tu que ta mère aurait eu deux magnifiques garçons avec le monstre que tu décris ? »
Edward détourna le regard. Le jeune homme qu'il était devenu était bien loin du garçon lumineux dont se souvenait son père et l'adjectif le mis soudain mal à l'aise. Comme s'il usurpait l'identité d'un autre. Il chassa le sentiment d'un raclement de gorge.
_ « Alors quoi ? Vous avez détruit la ville par accident ?
_ L'alchimie était une science nouvelle à l'époque. Chaque transmutation était dangereuse, instable et imparfaite. C'est pour y remédier que Abel, Arawn et moi nous sommes attelés à créer la Porte. »
Abel, c'était le nom qu'il avait tenté de se remémorer après la lecture de la lettre, mais son cerveau ignora l'information, choqué.
_ « C'est toi qui as créé cette monstruosité ?! »
Cette chose sadique qui lui avait presque tout pris, qui brisait la vie d'alchimistes un peu trop aventureux, jouant avec eux avec une cruauté horriblement humaine. Il avait toujours considéré la Porte comme une chose immuable, là depuis le début de temps, une sorte de divinité – mais comment une divinité pouvait être aussi infâme ? Le fait que la Porte ait été créée par l'homme avait du sens. Le fait qu'elle ait été créée par son père le laissait cependant sans voix.
_ « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, tu le sais bien. La conservation de masse est un principe essentiel de l'alchimie, mais pour que la transformation s'opère, il faut de l'énergie. Sans la Porte – les portes à vrai dire – toute transmutation puisait son énergie de son environnement direct.
_ C'est à dire ?
_ L'énergie de la terre, de l'air, la chaleur du soleil, d'un feu avoisinant... les transmutations étaient très limitées afin d'éviter des perturbations trop importantes. Et même comme ça, soupira Hohenheim, malgré cette précaution, de nombreuses tempêtes et tremblements de terre s'en suivaient. Notre projet visait à placer une sorte de tunnel vers une étoile proche, et la Porte que tu connais ne devait être qu'une vanne permettant d'utiliser son énergie.
_ Et qu'est-ce qui a transformé votre théorie de vanne en une entité douée d'intelligence et horriblement sadique ?
_ La jalousie d'un gamin persuadé qu'il serait le centre de l'attention avec un cerveau plus performant : celui de son frère. Pendant qu'Abel et moi finissions la transmutation, exalté par notre réussite, Arawn et Dante ont lancé leur offensive, activant le cercle sur lequel ils avaient travaillé en cachette afin qu'Arawn puisse voler le corps de son frère. Je me suis interposé dans l'espoir de l'arrêter mais lorsque j'ai rouvert les yeux, Abel était dans mon corps et Arawn avait eu ce qu'il voulait – tuant tous les habitants de la ville et pervertissant notre création par la même occasion en lui insufflant souffrance et trahison.
_ Et ensuite ?
_ Arawn et Dante sont partis victorieux. Abel et moi nous sommes séparés dans l'espoir de surveiller leurs actions et les contrebalancer. Seulement le crime paye bien mieux que la philanthropie comme tu peux t'en douter. Ils ont rapidement pris le dessus en promettant toujours plus à ceux qui avaient déjà tout, en échange d'un protectorat. Nous nous sommes acharnés à parer leurs méfaits, mais c'était comme jeter un verre d'eau sur un brasier. »
Hohenheim soupira avant de reprendre, le regard fuyant pour la première fois depuis son arrivée dans la pièce.
_ « Et puis j'ai rencontré ta mère et le monde s'est arrêté de tourner. L'amour m'a fait tout oublier. Perdu dans un petit village au fond de la campagne, Arawn et ses sbires me paraissaient si loin, murmura-t-il en secouant la tête. L'insouciance de ta mère était contagieuse et c'est seulement lorsqu'elle m'a donné deux adorables garçons que l'idée de vous voir grandir dans un monde où Arawn roderait dans l'ombre me fut soudain insupportable.
_ Et c'est pour ça que tu es venu le confronter.
_ Une erreur, soupira son père qui avait de nouveau porté son attention sur Edward. J'aurais dû savoir que toutes ces années à œuvrer en toute impunité ne pouvaient qu'avoir conforté Arawn dans sa folie. »
Une remarque acerbe chatouilla le bout de la langue du plus jeune, mais il la fit tourner trois fois au fond de sa bouche avant de venir l'écraser sur sa lèvre inférieure. Non, il ne soulignerait pas son inconscience, pas plus qu'il n'allait envoyer au visage de son père toutes les conséquences désastreuses que ce choix avait eu sur sa famille. L'attaque était injuste et, d'après le regard insistant de son père sur son bras droit, Edward pouvait déjà voir venir des questions auxquelles il n'avait pas envie de répondre.
L'ouverture brusque de la porte dans son dos les interrompit alors qu'Hohenheim s'apprêtait à rompre le silence lourd qui s'était installé entre les deux alchimistes. Le tapotis rapide de petits talons fut le seul indice qu'Edward reçut avant d'apercevoir sa doctoresse attitrée faire le tour de son fauteuil pour s'arrêter en face de lui, son visage toujours aussi impassible à l'exception de ses yeux qui l'observèrent de la tête aux pieds en un battement de cil.
La dégoulinure qui créait une ligne rêche sur sa peau au creux de sa gorge attira aussitôt le regard de la doctoresse qui s'approcha en sortant déjà une petite lampe de sa poche. Edward se laissa ausculter en silence, un tuttement désapprobateur comme seul indice de l'état de sa blessure. Connaissant la morale de la doctoresse, celle-ci s'agaçait certainement de ne pas avoir pris avec elle le nécessaire pour le soigner, plutôt que la blessure en elle-même.
Son père n'interpréta pas la chose de la même façon.
_ « Aidez-nous, implora Hohenheim. S'il vous plaît. »
Makarova reporta son attention sur l'aîné avec un soupir exaspéré. De toute évidence, il n'aurait pas plus de succès avec la doctoresse qu'Edward n'avait pu en avoir.
_ « Détachez au moins mon fils. »
Celle-ci fit claquer de nouveau sa langue d'un air réprobateur, avant d'extirper une petite trousse de la poche de sa blouse qu'elle dézippa d'un geste brusque. Malgré la pénombre, Edward ne manqua pas la ribambelle de petites seringues prêtes à l'emploi, soigneusement alignées sur chaque pan de la petite pochette. Makarova les fit rouler d'un doigt habile, sans doute à la recherche de celle qui l'endormirait jusqu'à ce qu'un garde ne le replace sur son brancard dans sa chambre mortuaire. Ses doigts délicats allaient se refermer sur l'heureuse élue quand un violent tremblement fit vibrer le sol, comme le grondement du tonnerre à quelques kilomètres à peine.
L'éclairage mourut presque aussitôt, plongeant la pièce principale dans le noir quasi total. Les tubes de fluide philosophal projetaient un halo rougeâtre tout juste suffisant pour deviner les silhouettes paniquées des alchimistes détalant vers la sortie.
La pièce dans laquelle était enchaîné son père en revanche, sans autre éclairage que celui de la pièce voisine, était plongée dans une obscurité totale, presque tangible – comme si chaque atome de la salle avait été remplacé par des araignées silencieuses, obscurcissant tout de leur corps velu. S'il ne pouvait pas voir ses mains, pas plus qu'il ne voyait le bout de son nez, Edward jura pouvoir les sentir se promener à l'arrière de sa nuque alors que son cœur battait la chamade devant la lueur d'espoir qui gonflait à chaque vibration supplémentaire du bâtiment.
La panique générale ne pouvait qu'être une bonne nouvelle pour lui.
À sa droite, la doctoresse fit tomber sa trousse sous la surprise et il sursauta.
_ « Блин ! »*
Edward ne pouvait plus discerner la blouse blanche pourtant juste à côté de lui, mais le juron l'aida à la localiser. Proche du sol, à côté de son fauteuil, Makarova s'affairait certainement à remettre en place les seringues délogées de leur rangement. L'une d'entre elle prenait d'ailleurs la poudre d'escampette et roulait sur le sol ciré. Une partie de lui jubila. Même un médecin de seconde zone ne se risquerait pas à injecter le contenu d'une seringue sans pouvoir clairement vérifier deux fois son label. Makarova était la plus zélée des médecins qu'il avait eu ma malchance de rencontrer ; elle ne lui injecterait rien avant que les lumières ne reviennent et peut-être que d'ici-là le produit paralysant aurait été éliminé par son organisme.
Une explosion retentit au loin et Edward se délecta du cri de surprise tout juste étouffé de sa doctoresse.
Ce fût le seul avertissement qu'il eut avant que celle-ci ne vienne planter une aiguille dans la cuisse.
_ « Non ! »
Son corps refusant toujours de répondre à ses ordres, Edward ne put qu'exprimer son outrage par la parole, sa bouche martelant son objection avec de plus en plus de désespoir à mesure que son cerveau réalisait. C'était la fin de la partie pour lui. Dehors, les vibrations et la panique générale se faisaient de plus en plus intenses mais il n'en connaitrait cependant jamais l'origine – certainement pas avant que le produit fasse son effet et ne le plonge dans un sommeil profond.
_ « Nan ! Putain ! »
Pour toute réponse à ses insultes, Makarova lui posa une main sur l'épaule, la serrant brièvement avant de s'éloigner au pas de course. La porte grinça doucement et, quelques secondes plus tard, Edward aperçut la silhouette s'éloigner en courant pour rejoindre le flot de scientifiques qui évacuaient la salle en trainant avec eux quelques notes collectées à l'aveugle.
_ « Fait chier ! »
Il n'avait rien d'autre à dire – enfin...
_ « Merde !
_ Edward ? »
Il avala l'insulte suivante. Peut-être pouvait-il faire un effort de langage pour son père – qu'il ne reverrait certainement jamais. La réalisation lui comprima la gorge avec une force étonnante, lui qui n'avait jusque-là eu que des reproches pour cet homme.
_ « Pardon, cracha Ed. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle me détache, mais j'aurais au moins espéré qu'elle ne m'injecte pas un de ces putain de sédatifs.
_ Combien de temps avant qu'il ne fasse effet ?
_ Quelques secondes, estima Edward. Peut-être une minute ou deux en fonction du dosage. »
Son père rumina l'information en silence et Edward se résigna donc à passer ses derniers instants éveillés avec pour seule distraction le ballet paniqué des scientifiques. Finalement, la voix rauque de son père lui fit tourner la tête.
_ « Pardonne-moi.
_ De quoi ?
_ J'aurais dû rester à Risembool.
_ Ouais, concéda le jeune homme en s'éclaircissant la voix. Mais le passé est le passé. Ça sert à rien de vouloir le changer. Je sais, j'ai essayé.
_ Et c'est un miracle que tu sois encore en vie, murmura avec douceur Hohenheim. Il faut croire que l'alchimie est un talent héréditaire. »
La remarque aurait pu être considérée comme un compliment, si seulement Edward ne devait pas remercier Arawn pour tout le caractère hérédité. Rien que d'y penser, son corps le picotait sous le dégoût.
_ « Si c'est vrai alors j'aurais dû devenir un psychopathe avec un fort penchant pour le sadisme, nan ?
_ J'aime à croire que les centaines d'années passées dans ce corps m'ont permis d'y infuser assez de bienveillance pour effacer toute trace de la vingtaine d'années où Arawn a pu l'habiter.
_ Mouais, pas sûr qu'un millénaire ne suf- »
Le picotement qu'il avait d'abord pris pour un frisson de dégout que son corps ne savait interpréter se fit soudain plus insistant et Edward dût s'arrêter en milieu de phrase pour vérifier qu'il ne rêvait pas.
_ « Ed ?
_ Attends. »
Makarova s'était trompée ?
_ « Attendre ? Demanda Hohenheim. Plutôt dangereux si je veux continuer de rattraper le temps avec toi avant que le sédatif ne fasse effet. C'est ta façon d'écourter cette conversation ?
_ Non pas du tout. C'est juste que – »
Il serra son poing et une bulle de rire éclata au fond de sa gorge devant la douleur de ses ongles s'enfonçant dans la chair tendre de sa peau. Ses pieds frottèrent le petit plateau prévu là pour les supporter et il put enfin réajuster sa position de façon à ce que la ceinture ne lui coupe plus autant la respiration. Il fit rouler chacun de ses muscles avec un grognement euphorique.
C'est l'antidote qui lui avait été inoculé.
_ « Edward ?
_ Je peux de nouveau bouger, souffla-t-il. Enfin, je peux de nouveau contrôler chaque muscle de mon corps.
_ Elle ne t'a pas injecté un sédatif ?
_ Non, elle m'a délivrée de ma camisole chimique. »
Il tira sur les liens de cuir de son fauteuil, pas encore assez fort pour se lancer dans une tentative d'évasion mais juste assez pour évaluer leur solidité. La ceinture était une barrière imparable, la sangle large et fermement sécurisée était autant là pour maintenir son corps paralysé en position assise que pour l'empêcher de s'enfuir. Les courts bracelets fermés autour de ses poignets semblaient être en revanche plus délicats, clairement destinés à empêcher ses mains de tomber de l'accoudoir plutôt qu'à retenir un patient très récalcitrant et particulièrement déterminé.
Gardant la tête froide et ses espoirs plaqués au sol, Edward se contorsionna de façon à faire glisser son poignet au travers de sa menotte. Seule sa main droite semblait bénéficier d'un peu de jeu, soit parce que son nouveau bras était plus fin que celui de gauche, soit parce que le garde n'avait pas jugé bon de serrer plus fort. Il ravala un juron dépité. Il ne s'en sortirait pas sans se déboiter le pouce. Son hypersensibilité allait être un désavantage certain – qui le fit hésiter.
Son père capta immédiatement son changement d'humeur.
_ « Tu n'arrives pas à te libérer du fauteuil.
_ J'y travaille, mais ça risque d'être très douloureux.
_ Tu peux le faire, Ed.
_ Je sais ! Cracha-t-il, plus agacé par sa propre appréhension que par l'empathie déplacée de son père. Je sais. C'est juste que j'aurais bien voulu m'épargner ça. »
Son père resta silencieux cette fois et Edward l'en remercia silencieusement.
Ok.
Il expira lentement.
Ok.
La théorie voulait qu'il puisse tirer sur le doigt à déboiter afin de faire sortir plus aisément la phalange de son articulation mais sa situation l'obligeait à opter pour une solution plus acharnée. Après un grognement décisif, Edward tira de toutes ses forces sur son bras, tournant son poignet de façon à pouvoir écraser son pouce sous le poids de sa main et de le plaquer ainsi vers le creux de sa paume. Le bord du bracelet lui entaillait douloureusement la peau, mais ce n'était rien en comparaison de l'explosion de douleur qui le saisit lorsque son pouce se déboita subitement.
Son cerveau se figea sous le supplice et il serra les dents sur un hurlement d'agonie jusqu'à ce que sa mâchoire ne cède et que ses poumons se referment sur des bouffées saccadées. Des milliers d'aiguilles s'étaient soudain plantées dans tout son avant-bras et transformaient chaque tremblement, chaque spasme en une véritable torture. Sa main, bon sang, sa main pulsait, se gonflait de milliers de petites pièces tranchantes pour se contracter la seconde suivante et renvoyer une nouvelle vague de douleur à son système nerveux – tel un cœur malade pulsant un immonde poison au travers son système sanguin, un cœur qu'il n'avait qu'un seul désir : garrotter jusqu'à ce que la douleur devienne supportable.
Seulement, réalisa-t-il avec désespoir, sa main gauche était indisponible pour lui offrir ce soulagement, et le seul moyen de la libérer était de mettre à contribution sa main meurtrie. Malgré la douleur à chaque frémissement, cette petite perspective de soulagement suffit à le motiver à se mettre en branle. À l'aveugle et la respiration de plus en plus courte, Edward s'attela à ouvrir la boucle de son bracelet gauche – en veillant bien à ne solliciter que ses quatre doigts intacts.
Au bout d'interminables secondes, son bracelet s'ouvrit enfin et sa main gauche se matérialisa immédiatement autour de son poignet lancinant.
Putain que ça faisait mal.
_ « Ed ? »
Son père avait raison de le sortir de sa transe. Les explosions, et désormais les bruits d'armes à feu résonnaient au loin - ils n'avaient pas de temps à perdre. Il fallait qu'il finisse de se détacher, qu'il remette son pouce en place et libère son père avant qu'un garde ne se souvienne de leur présence.
La première tâche fut expédiée rapidement - après tout, il avait appris à écrire de la main gauche, ouvrir trois boucles de ceinture n'était pas sorcier. C'est sur le deuxième point qu'il hésita de nouveau. Son appréhension était décuplée par le souvenir extrêmement frais de la douleur infligée par une telle manipulation et ses nerfs encore à vif lui suppliait de ne rien faire, mais il les ignora tous d'une expiration brève. Mieux valait battre le fer tant qu'il était encore chaud – et par chaud il entendait incandescent de douleur.
De sa main gauche tremblant à peine, il tira cette fois directement sur l'ensemble de son pouce, le tout en effectuant une violente torsion qui lui arracha un nouveau hurlement de douleur tout juste contenu. Lorsqu'il rouvrit les yeux sur l'obscurité de la pièce, il se jura de présenter ses plus plates excuses à Winry qui avait subi une blessure similaire à l'époque - et qu'Edward n'avait pas hésité à traiter de chochotte. Gardant cette promesse dans un coin de son esprit – une autre motivation pour l'aider à percer son chemin vers la sortie – Edward se releva de son siège pour se diriger vers son père à moitié à tâtons, à moitié titubant.
_ « Par ici, le guida Hohenheim. Commence par les poignets, je pourrais me défaire du reste. »
Ignorant la version miniature de Mustang qui lui fit remarquer le fait qu'un escabeau ne serait pas encore suffisant pour lui permettre d'atteindre les poignets de son père suspendu à un demi mètre du sol, Edward rebroussa chemin jusqu'à agripper la poignée de son fauteuil roulant. L'équilibre était périlleux mais il parvint à détacher les bras de son père en moins de deux minutes. Il descendit promptement du fauteuil pour s'occuper de ses chevilles quand un éclair de lumière et un grondement dangereux dans son dos détournèrent son attention.
Il se retourna juste à temps pour voir le mur à droite de la porte d'accès à la grand-salle disparaitre sous une puissante transmutation, comme si une violente bourrasque avait emporté chaque atome de pierre et de mortier pour les disséminer plus loin dans le couloir. Les débris retombèrent en un fracas menaçant, le sol tremblant sous l'impact, avant qu'une nouvelle salve de vienne raboter une partie du sol – c'est seulement là qu'il reconnut l'alchimie dévastatrice du major Armstrong.
Cependant, l'euphorie de savoir son camarade si proche fut vite chassé par la vue des diverses transmutations et coups de feu qui ripostèrent à l'attaque du major et une réalisation lui glaça le sang. Ils n'avaient aucune chance contre l'armée organisée d'Arawn.
Une panique fulgurante monta en lui comme des bulles dans un champagne ouvert trop vite et il fit disparaitre les dernières entraves de son père avec un empressement désespéré avant de faire demi-tour. Seulement, alors qu'il avait presque déjà bondi vers la sortie, Edward se retrouva soudain presque écrasé sous le poids d'Hohenheim qui s'effondra sur lui comme une marionnette à qui on aurait coupé les fils.
De toute évidence, sa séquestration avait duré bien trop longtemps pour que ses jambes puissent le soutenir aussi promptement.
_ « Ça va ? Demanda-t-il.
_ Ça va, il me faut juste quelques minutes pour me réhabituer. Avance sans moi. Je saurais me débrouiller. »
Edward contempla l'idée avec une rationalité qui aurait rendu son officier supérieur fier de lui. Même amoindri, son père était un alchimiste hors pair – il avait créé la Porte putain ! La Porte ! Le laisser derrière lui était comme s'engager sur une course automobile à pied parce que sa voiture n'a plus de carburant. Ignorant l'instruction de son père, Edward l'aida à s'installer dans son fauteuil.
_ « Assieds-toi là, lui indiqua le jeune alchimiste. Je peux attendre deux minutes avec toi. »
Il pouvait attendre un peu - même si observer l'altercation de loin était une torture plus grande encore que de se déboiter le pouce deux fois.
Soudain, le sol trembla de nouveau sous ses pieds et une vague traversa la pièce principale, comme une marée de dominos se renversant dans leur direction. Sur ses gardes, Edward observa le cercle dessiné au sol de la grand-salle prendre furtivement une teinte bleutée sous l'impulsion alchimique avant que la vague ne vienne en déchirer les lignes, reversant au passage les larges futs de liquide alchimique. Plusieurs se brisèrent sous l'impact, répandant leur contenu et décuplant l'amplitude de la déformation. Sol et plafonds se retrouvèrent ainsi fusionnés en plusieurs stalagmites tortueuses alors que la vague poursuivait sa course droit sur eux, sans montrer aucun signe de ralentissement.
_ « Attention ! »
Sa mise en garde ne les empêcha pas de finir tous deux au sol, projetés vers l'arrière de la cellule comme des fétus de paille alors que la vitre sans teint explosait en milles morceau sous la déformation de son cadre. Edward se redressa aussitôt la vague passée, ravalant un juron lorsque sa main ne rencontra que des tessons de verre. Son père grogna de douleur à côté de lui mais il le laissa se redresser seul, préférant surveiller l'autre bout de la pièce à la recherche d'une nouvelle menace.
La grand-salle n'était plus qu'un paysage accidenté digne d'une guerre de tranchée, les lumières de secours se diffusant au travers la poussière soulevée par la transmutation en un halo morbide. La visibilité était quasi nulle et c'est seulement lorsqu'une grenade incendiaire éclaboussa le sol du couloir d'un tapis de feu qu'Edward pu de nouveau distinguer les échanges en cours de l'autre côté de la pièce.
Le commando à l'assaut du manoir grappillait du terrain sur les hommes d'Arawn et il aperçut enfin la silhouette imposante du major Armstrong se dessiner au travers du mur ravagé par sa transmutation. Il était suivi de près par un deuxième alchimiste que son cerveau peina à identifier – non pas parce qu'il ne reconnaissait pas la silhouette chétive du jeune homme. Mais parce que celui-ci était censé être mort et ne pouvait en conséquence pas se trouver ici, à épauler Alex Armstrong dans une mission suicide pour lui venir en aide.
Mais pourtant, réalisa Edward avec euphorie, c'était bien lui ! Il reconnaissait sa détermination et son alchimie efficace – bien que moins spectaculaire que celle de son frère aîné.
C'était bien Alphonse.
Ses genoux cédant à moitié sous le soulagement, Edward ravala le prénom de son frère qu'il avait presque crié de joie. Bien qu'il fût peu probable que quiconque les entende par-dessus les échanges de tirs et autres explosions, il ne pouvait trahir leur présence de cette façon et ainsi perdre leur seul avantage : la surprise.
_ « Rectification, grogna Edward en tentant de redresser son père. Il va falloir qu'on s'active maintenant. Alphonse est là ! »
Malgré la pénombre, il ne manqua pas le regard perçant de son père, clairement surpris de son annonce. Ce dernier rumina l'information quelques secondes avant que la détermination ne vienne cimenter une expression sérieuse sur son visage.
_ « Amène-moi jusqu'à la grand-salle. »
Aidant son père à se relever et à enjamber le cadre de la baie-vitrée, Edward l'observa avec effroi se mettre à genoux au bord d'une flaque rougeâtre qui dégoulinait le long ce qui avait jadis été un sol parfaitement lisse. Devant son hésitation, et sentant certainement son malaise, son père se retourna brièvement vers lui.
_ « Je n'ai pas le choix, souffla-t-il. Arawn m'a vidé de mes forces. Il est fort probable d'ailleurs qu'au moins un de ces tanks contienne ce qu'il a extrait de mon énergie vitale depuis toutes ces années. »
Ravalant ses principes et son opposition à ce genre d'alchimie, Edward acquiesça. Tout ce que son père pourrait récupérer serait toujours ça de moins pour Arawn. Et si le paternel pouvait, par la même occasion, récupérer sa pleine capacité de combat alors Edward ne pouvait décemment pas se plaindre - pas quand les affrontements dans le couloir voisin se faisaient plus intenses et le besoin d'aller épauler son frère plus pressant encore. Les jambes fébriles sous la promesse de l'action, Ed se força cependant à rester immobile aux côtés de son père pendant que celui-ci se ravitaillait en une transmutation interdite – qu'il observa du coin de l'œil.
Après un claquement de main révérencieux, Hohenheim plongea ses doigts dans la flaque jusqu'à ce que ses poignets disparaissent presque entièrement. Après une seconde de silence électrique, le liquide se mit à briller au contact de la peau de l'alchimiste, l'éclat de la transmutation s'intensifiant jusqu'à obliger Edward à détourner le regard.
Bien vite, le halo de lumière se répandit sur la totalité de la flaque et illumina la pièce entière - lui laissant le loisir d'observer les dégâts générés par la vague qui avait traversé la pièce un peu plus tôt et trahissant leur présence comme un phare au milieu de la nuit. La transmutation mourut au bout de quelques secondes, et avec elle la lumière aveuglante, mais le mal était déjà fait.
Courbé au-dessus du sol désormais vierge de tout liquide, Hohenheim était comme figé sur place, sonné par la violence de la transmutation - où bien enivré par la puissance récupérée, Ed ne savait trop dire. Un fils plus scrupuleux se serait enquis de sa bonne santé mais Edward ne gaspilla pas une seconde en amabilités avant de l'agripper par le coude et le hisser sur ses pieds.
Une stalagmite particulièrement imposante se dressait quelques mètres devant eux et Ed les traina tous les deux derrières sa base afin de profiter de son couvert qu'il agrandit d'une transmutation aussi brève que minimale. L'arc de cercle de pierre qui les couvrait ne faisait pas plus d'un mètre de haut et lui permettait d'observer la pièce tout en restant ramassé sur ses appuis.
Armstrong continuait de transmuter des projectiles tandis qu'Alphonse parait la plupart des offensives adverses, mais le ratio entre les deux types de transmutation laissait penser qu'ils cédaient plus de terrain qu'ils n'en gagnaient. Il fallait qu'ils choisissent vite entre fuir et combattre.
Alors qu'Edward rassemblait ses forces pour rejoindre ses camarades et prendre la poudre d'escampette pendant qu'il était encore temps, son père lui saisit le poignet et le fit retomber au creux de leur tranchée. Piqué par l'agacement et une pointe de panique, Ed se retourna vers lui pour lui demander la raison de son geste quand une violente explosion fit sauter la double porte et projeta les deux panneaux au-dessus de leur tête.
Résistant à l'envie de jeter un œil par-dessus le parapet de fortune qui les abritait de la vue de tous, Ed questionna Hohenheim du regard. Ce dernier avait les mains plaquées au sol, et les yeux fermés malgré le fracas continu des débris projetés dans leur direction. Ed lui secoua presque l'épaule en lui faisant remarquer que ça n'était pas le temps de dormir avant de ravaler sa colère devant le faible filet de lumière bleue qui courait au sol depuis ses doigts noueux. Après plusieurs secondes de concentration, le visage de son père se fendit d'une expression vengeresse.
_ « Je te tiens ! »
Sa transmutation, discrète jusque-là, s'enroula dans l'air comme un serpent à qui on vient juste de saisir le cou, avant filer sur le sol en un éclair. Presque noyé dans le brouhaha général, un cri de surprise retentit proche de l'entrée de la pièce et les débris cessèrent. Son cerveau identifia immédiatement Dante malgré la distance et il sortit du couvert de leur planque sans pouvoir contenir un hurlement de rage.
La femme était à quelques mètres de l'entrée, prisonnière d'un enchevêtrement de matière, comme des lianes sorties du sol qui l'immobilisaient aussi efficacement qu'une camisole. Se tortillant comme elle le pouvait – c'est-à-dire très peu – Dante hurlait son outrage face à la réalisation qu'elle ne pourrait se libérer sans une main extérieure. Profitant de l'aubaine, Ed fila au travers de la pièce en sa direction, bien décidé à lui rendre la monnaie de sa pièce.
Une ombre traversa subitement son champ de vision et Ed se fit heurter par une masse qui le projeta violemment sur le côté. Il roula plusieurs fois avant de s'immobiliser à plat ventre, un sifflement strident l'empêchant de retrouver son équilibre et une douleur aiguë explosant au niveau de sa tempe. Conscient d'être toujours dans le radar de celui qui venait de l'envoyer au tapis, le jeune homme se força à se redresser, jurant lorsque son bras céda sous son poids et que la douleur redoubla.
Basculant tout de même son corps meurtri sur le flanc, Edward parvint à ouvrir les yeux juste à temps pour apercevoir Arawn qui transmutait le sol en une vague aussi focalisée qu'aiguisée, et qui fonçait droit sur lui. Des centaines de petits poignards fleurissaient au sol à mesure que la transmutation approchait et Edward eut tout juste le temps de claquer des mains et de lancer une transmutation à son tour avant que le plancher ne vienne l'empaler. L'ordre contraire imposé par sa transmutation n'empêcha pas le sol de le balloter comme une coque de noix dans un torrent, mais au moins il était toujours en une seule pièce – et sans trou béant lui perçant le ventre.
Fou de rage, Arawn relança une transmutation similaire, puis une suivante toujours plus rapide et erratique – soit sous l'effet de sa colère ou pour empêcher Edward d'anticiper son attaque, il ne sut dire. A vrai dire, toujours étourdi par son coup reçu à la tête, Edward se sentait perdre peu à peu de sa concentration, réagissant un peu moins vite à chaque assaut et incapable de se redresser entre deux salves, le sang lui battant aux tempes et ses poumons s'étouffant sur un air trop âcre.
Après des efforts désespérés, il parvint tout de même à se redresser sur les genoux mais ce fut au dépend de sa défense alchimique dont il savait déjà qu'elle serait une fraction trop lente cette fois – il le savait et se prépara à l'impact. Oubliant cependant qu'il n'avait plus d'acier derrière lequel s'abriter, Edward leva son bras droit pour amortir le choc à venir avant de fermer les yeux devant son erreur. La lame acérée qui poussa devant lui fendit la chair tendre de son avant-bras et lui arracha un cri à peine contenu. Sa transmutation explosa sous la douleur, annulant l'offensive d'Arawn juste à temps pour éviter de finir embroché.
Bien conscient de l'avoir poussé dans ses derniers retranchements, Arawn laissa résonner un rire sadique avant d'armer son coup ultime.
Absent jusque-là, comme il l'avait été durant toute son enfance, Hohenheim choisit de voir Arawn distrait par son ivresse de toute puissance pour frapper. Son rire vite ravalé, l'homme fit un bond de côté et évita de justesse de se faire écraser comme une pièce d'acier dans une presse industrielle.
Ignorant la douleur et le sang qui lui dégoulinait le long de la tempe, Edward profita de la diversion pour battre en retraite, son compas de nouveau pointé vers la fuite plutôt que sur un désir déplacé de vengeance. Chancelant sur les premiers mètres, il gagna en vélocité jusqu'à rejoindre son père qui maintenait Arawn à son tour dans une situation défensive.
Il allait prêter main forte à son géniteur, mais celui-ci lui hurla de battre en retraite.
_ « Va rejoindre ton frère ! »
Une partie de lui fila presque sans demander son reste mais il se ravisa au dernier moment : il n'avait pas retrouvé son père après toutes ces années pour le voir se sacrifier devant ses yeux. Hors de question.
_ « Non, gronda Edward en transmutant une partie du mur en dizaines d'aiguilles acérées. On sortira d'ici ensemble ! »
A l'autre bout de la pièce, Arawn dévia son attaque d'un revers de main, arrangeant les atomes d'air à proximité comme un fil à couper le beurre. Loin de se décourager, Ed réitéra sa transmutation, une, deux fois. Entre ses attaques et celles d'Hohenheim, Arawn n'avait aucune chance de préparer d'offensive efficace en leur direction, ni même de délivrer Dante qui hurlait comme un putois au milieu des attaques. L'astuce était seulement d'arriver en même temps à translater vers le reste de l'équipe, mais naviguer sur le relief accidenté de la grand-salle les obligeait à détourner leur attention d'Arawn une fraction de trop pour être viable.
C'est une balle qui brisa le statu quo.
Sous le hurlement de Dante, Arawn s'effondra sur le sol en une forme inerte.
Alors qu'Edward regardait la scène bouche bée, Hohenheim ne perdit pas une seconde pour pousser son fils ainé vers leurs camarades.
_ « Il s'en remettra vite, tonna son père. Fonce ! »
Hawkeye était abritée le long du mur effondré par Armstrong un peu plus tôt, l'arme toujours en joug et le canon fumant. Derrière elle, dans le couloir, Alphonse leur jeta un bref regard avant de transmuter un mur épais entre leur groupe et le reste des gardes à l'autre extrémité du couloir. Les explosions faisaient déjà craqueler le mur tout juste transmuté mais peu importait, il leur fallait juste quelques secondes, le temps de couvrir leur retraite via un trou béant sur le côté du couloir défendu par l'équipe.
Ecoutant Hawkeye tirer ses derniers tirs de couverture avec une angoisse palpable, ils s'engouffrèrent tous dans le tunnel sans perdre une seconde de plus, Armstrong les guidant vers l'ouverture avant d'en ébouler la paroi derrière leur passage tandis qu'Alphonse unifiait les gravât en un solide compact. Levant un sourcil impressionné devant l'efficacité bien huilée de ce binôme improbable, Edward se redressa et avança sur des jambes tremblantes sous l'adrénaline. L'obscurité et l'exiguïté de la galerie rendaient la procession oppressante, leur respirations haletantes et l'écho de leur pas résonnant à ses oreilles comme la bande son d'un mauvais rêve mais il força ses pieds à continuer.
Son frère s'approcha de lui avec des yeux brillants malgré la pénombre.
_ « Ça fait du bien de te retrouver, murmura Alphonse.
_ Moi aussi. Je pensais ne jamais te revoir. »
Leurs retrouvailles devraient attendre, mais Edward lui accorda un regard lourd d'affection et une brève accolade avant de se concentrer de nouveau sur là où il mettait les pieds.
Hawkeye avait allumé sa lampe de poche et filait droit devant. Ils lui emboitèrent tous le pas jusqu'à arriver à un croisement où un jeune homme les attendait.
Couvert de suie et surveillant chaque section de tunnel avec angoisse, Fletcher répondait déjà à la question silencieuse du lieutenant Hawkeye de lui faire son rapport sur la situation.
_ « Mustang et le reste du groupe sont toujours en train de défendre le patio, déclara Fletcher en éclairant la galerie à sa droite. Les tirs se sont calmés mais je ne sais pas pour combien de temps encore. »
Fletcher continua, mais son cerveau avait arrêté d'écouter à la première mention de son amant. Ses jambes prirent le relai immédiatement et Edward dépassa le groupe tel une flèche pour s'engouffrer dans le tunnel qui montait vers le patio en une pente raide. Alphonse hurla à sa suite, mais il ignora sa mise en garde, trébuchant vers l'extérieur comme un homme apercevant une oasis après des jours à errer dans le désert.
Plaquant ses mains contre la terre compactée quelques mètres sous les racines de l'olivier où le tunnel semblait déboucher, Edward transmuta à la va-vite une extension lui permettant de camoufler sa sortie. S'il avait pu apprendre quelque chose de son évasion ratée, c'est que les snipers postés sur les toits étaient redoutables et se prendre une balle en pleine tête aussi proche du but serait particulièrement regrettable.
Quatre piliers et un toit de grès fleurirent au-dessus de sa tête et Ed ne perdit pas une seconde pour se hisser le long de la paroi de façon à pouvoir observer l'étendue des dégâts. Là, entouré de braises fumantes et d'éclats de verre, Falman avait calé son arme sur une grosse racine de l'olivier désormais couché au sol et ripostait tant bien que mal aux gardes perchés sur les toits. L'adjudant-chef repéra Edward immédiatement, mais il lui fallut un deuxième coup d'œil pour le reconnaitre vraiment. Si la surprise fut la première expression à toucher son visage, elle fut vite chassée un soulagement fébrile qui laissa supposer au jeune alchimiste que leur défense ne tenait qu'à un fil.
Avant qu'Edward ne puisse s'enquérir de la situation, Vato aboya l'ordre de repli avec un empressement paniqué qui confirma les soupçons du jeune homme.
Sortant de leur cachette et longeant les murs du rez-de-chaussée, des ombres se précipitèrent dans leur direction, mais il ne reconnut pas son amant dans la foule. Une boule d'angoisse se saisit de ses cordes vocales avant qu'il ne puisse décider sur la meilleure formulation.
_ « Où est Mustang ?! »
Falman ne put lui indiquer la direction que par une vague instruction entre deux échanges de tirs mais Ed n'en demanda pas plus avant de s'élancer hors du tunnel, ignorant les cris outragés derrière lui.
Mustang était juste là, assis au sol, adossé contre un mur aux pieds du lieutenant Havoc, la chemise si imbibée de sang que les quelques zones encore blanches semblaient être des tâches de javel sur un tissu pourpre. Son visage contrit de douleur et sa main pressée contre son abdomen, le colonel était l'image du soldat agonisant sur le champ de bataille. Ses jambes cédèrent sous la terreur soudaine d'arriver trop tard, et il en profita pour se laisser tomber à genoux auprès de son amant. Des milliers de mots se pressèrent derrière ses lèvres mais aucun n'arriva à passer la barrière crispée de ses dents. Finalement, la pression paniquée sur la cage thoracique convertit son effarement en un grognement agacé qu'il expulsa avec vigueur.
_ « Imbécile ! »
Roy ouvrit faiblement les yeux devant l'insulte, son visage laissant ouvertement transparaitre son soulagement de le voir sain et sauf. Ce dernier leva lentement sa main, le geste tremblotant mais décidé et Edward sut pertinemment où Mustang voulait apposer ses doigts couverts de sang séché. Il les attrapa à mi-course, les serrant entre ses deux mains et profitant de sa position abritée des regards de tous pour caresser doucement les phalanges anormalement froides.
S'il lui touchait le visage, Edward était certain de voir son masque de bravoure tomber en poussière à ses pieds. Il fallait encore qu'ils sortent de cet enfer, et qu'ils emmènent Mustang d'urgence à l'hôpital. Après, une fois seuls dans une pièce calme, Edward pourrait embrasser ces lèvres. Mais pas avant.
Fronçant les sourcils, Mustang éloigna soudain les mains du jeune homme de façon à pouvoir les observer de plus près. Edward répondit à son regard perplexe par un sourire mi crispé, mi soulagé. Roy avait à priori encore assez de facultés mentales pour avoir remarqué l'absence d'automail.
_ « C'est une longue histoire, résuma Edward en passant sa main sous l'épaule de son supérieur. Il faut qu'on évacue maintenant. »
L'expression peinée qui déforma aussitôt le visage de son amant à l'idée de devoir bouger fut la seule information dont Ed eut besoin pour connaitre l'ampleur de sa blessure et une petite voix paniquée commença à souffler son angoisse sur ses nerfs déjà à vif. Et si le colonel succombait à ses blessures avant de rejoindre Central ? Il envoya un regard suppliant à Jean Havoc qui ne fit rien pour le rassurer.
_ « Allez, ordonna finalement Ed en surveillant chaque signe d'inconfort sur le visage du Colonel. Debout ! Il faut qu'on sorte d'ici. »
Passant le bras ballant de son amant autour de sa nuque et sur ses épaules, Edward souleva Mustang du sol en un grognement. Devant leur forme titubante, Havoc se plaça immédiatement de l'autre côté afin de caler Mustang dans une position similaire, mais le colonel le repoussa d'un cri plaintif, gardant sa main fermement plaquée contre sa blessure.
Alors que la panique remontait de nouveau le long de sa gorge, Ed observa Jean faire de son mieux pour aider son officier supérieur à avancer. Ils avaient tout juste trouvé un équilibre suffisant pour leur faire entamer la longue marche vers la sortie, lorsqu'Edward aperçut le reste de l'équipe les rejoindre sur ce qu'il restait de la pelouse. Hawkeye se positionna aux côtés de Falman pour l'épauler tandis qu'Armstrong sautait à leur rencontre.
Sans leur demander leur avis, ni hésiter, le major leur arracha la forme à moitié inerte du colonel pour le porter seul, à bout de bras, et Edward dût se faire violence pour ne pas grogner comme un tigre à qui on veut arracher sa pitance. Maîtrisant non sans mal le fauve qui crachait férocement son mécontentement au fond de sa gorge, Ed observa Alex descendre dans le tunnel en un bond étonnement souple pour sa carrure. C'était mieux ainsi, raisonna-t-il. Mustang avait bien plus de chance de s'en sortir vivant s'il n'avait pas à tituber jusqu'à la sortie.
C'est avec cette faible consolation en tête qu'il descendit à leur suite – pour se retrouver nez-à-nez avec son frère, le visage rouge de colère.
_ « Ed ! qu'est ce qui t'a pris ? s'écria-t-il en agitant sa lampe torche vers l'entrée de la galerie. Tu aurais pu te faire tirer comme un lapin à débouler hors du tunnel comme ça !
_ Pas le temps pour ça Al, l'implora-t-il en observant Hawkeye et Falman les rejoindre. Aide-moi plutôt à refermer l'entrée du tunnel que l'on puisse fuir sans risque. »
Ravalant toute protestation – sauf peut-être un rire incrédule devant son utilisation de l'expression 'sans risque' - Alphonse s'exécuta, transmutant en un bloc compact les débris que son frère ainé éboulait sans retenue. Ils reproduisirent cette technique sur une dizaine de mètres, puis une nouvelle fois à la croisée des deux galeries avant de dévaler la pente et rattraper le reste du groupe.
Ils coururent pendant plusieurs minutes, réduisant seulement leur foulée lorsque le relief du tunnel devint trop accidenté en son point bas, la proximité avec le sous-sol rocheux ayant certainement forcé les deux alchimistes à faire certaines concessions sur l'excavation. Sautant une marche irrégulière en un bond agile avant d'éviter une pierre saillante proche de son épaule, Edward pria pour qu'Armstrong n'ait pas failli à sa tâche et amené Mustang jusqu'à la sortie sans trébucher ni empirer l'état déjà critique de ce dernier.
Ignorant le sol incertain sous ses pieds, le sang visqueux qui lui battait violemment aux tempes ou le souffle rauque qui se coinçait au travers de sa gorge, Edward allongea sa foulée, porté par la simple idée de retrouver son amant.
Après d'interminables minutes, la lumière de l'extérieur commença à se refléter sur les parois du tunnel. La pente douce les amena à la lisière d'un bois éclaboussé par le soleil couchant – une vision qui aurait pu être bucolique dans un autre contexte mais qui l'oppressa et lui fit faire un tour sur lui-même afin de contrôler son environnement.
À côté de lui, Alphonse expira de soulagement en le rejoignant, avant de se plier en deux à la recherche de son souffle. L'entrée du tunnel était entourée par une épaisse bande de broussaille, dont une partie avait été utilisée pour camoufler deux berlines noires militaire qu'Havoc se chargeait de désincarcérer. Parmi la foule affolée, et les petits groupes qui migraient progressivement vers l'extérieur de la forêt, il aperçut Fuery donnant des directions succinctes aux rescapés. Tous ne rentreraient pas dans leurs véhicules et la marche à pied restait leur seule option – sauf pour les blessés et personnes à mobilité réduite dont une place serait réservée dans la deuxième voiture.
Par-dessus le toit de la première berline, Edward repéra enfin la tête luisante du major Armstrong et bondit en avant, ignorant la protestation de son petit frère qui n'avait toujours pas récupéré son souffle et les cris surpris des prisonniers devant lesquels il passa en trombe. Lorsqu'il s'arrêta à hauteur du véhicule, Havoc démarrait tout juste le moteur tandis de Riza organisait la retraite. Ecoutant d'une oreille discrète, il surveilla Alex qui déposait délicatement le colonel au milieu de la banquette arrière.
_ « Armstrong, aboya Hawkeye lorsqu'il ressorti la tête de l'habitacle, emmenez les volontaires armés et escortez les civils jusqu'à Central. Fuery vous suivra en voiture avec les plus faibles. Alphonse, tu viens avec nous pour surveiller l'état du colonel et toi Edward –
_ Je viens avec vous. »
Une chose noire et primaire avait pris possession de ses cordes vocales et Riza marqua un temps d'hésitation devant la force de son affirmation, avant d'acquiescer.
S'engouffrant à l'arrière de la berline, Edward sentit la panique monter en lui. Là dans la pénombre de la voiture, loin de l'action et des flammes, Mustang avait un teint tout à fait cadavérique. Il essuya la sueur pleine de suie du visage de son amant, mais le geste ne fit rien pour arranger la mine du colonel – à part forcer Mustang à rouvrir les yeux un instant avant de les refermer en une grimace peinée.
Alphonse le rejoignit à l'arrière du véhicule en même temps que le lieutenant Hawkeye prenait place sur le siège passager avant, encourageant immédiatement Havoc à se mettre en route. La berline patina sous l'accélération brusque avant de s'arracher à son cocon de broussailles. Son châssis et suspensions clairement peu adaptées au terrain meuble et irrégulier du sous-bois, tous furent violemment ballottés pendant plusieurs secondes. Mustang eut un grognement plaintif qui poussa Edward à réajuster sa prise crispée sur l'arrière du siège du lieutenant Hawkeye afin de se tourner à moitié vers son amant et l'aider à se stabiliser malgré les ruades de la voiture dans les ornières.
_ « Doucement Havoc, gronda dangereusement Edward. C'est un vrai rodéo derrière !
_ Pardon chef ! »
Jean relâcha partiellement la pression sur l'accélérateur mais le geste n'arrangea que très peu leur situation. C'est seulement lorsqu'ils rejoignirent un chemin caillouteux qu'ils laissèrent tous échapper un soupir de soulagement. Le moteur ronfla dangereusement et après un dernier à-coup qui les força dans le fond de leur siège, les passagers purent enfin changer de position sans risquer de basculer la tête la première. Edward en profita pour se tourner complètement vers Mustang.
La blancheur de sa peau jurait avec le rouge écarlate de sa chemise et le contraste aurait pu être séduisant si la couleur n'était pas due à des litres et litres de son sang. Combien en avait-il perdu pour obtenir cette teinte ? Un semblant de réponse se forma dans son esprit mais il la chassa de toutes ses forces, l'effort déployé pour ne pas la voir passer au travers de son esprit le figeant soudain sur place.
C'est Alphonse qui le tira de sa stupeur en lui empruntant sa main gauche et en venant l'appliquer sur l'abdomen du Colonel.
_ « Garde bien la pression sur la plaie, ça ne peut que lui faire gagner un peu de temps. »
La blessure ne semblait plus saigner mais Edward se garda bien de s'en réjouir trop vite et exécuta le conseil de son frère. Les saignements étaient certainement internes et Mustang pouvait aussi bien être en train de se vider de son sang sous ses yeux. Celui-ci grogna sous la pression, essayant de s'y soustraire mais abandonnant rapidement devant l'effort nécessaire.
_ « Mustang, il va falloir tenir encore quelques minutes OK ? Le sollicita Edward en observant les lumières de Central à l'horizon. Le combat n'est pas encore fini. C'est pas l'heure de s'endormir. »
Il ne reçut qu'un grognement indicible en guise de réponse. A côté de lui, Alphonse vérifiait le pouls du colonel avec concentration avant de lui soulever les paupières.
_ « Colonel, vous m'entendez ? Demanda Alphonse. Colonel, est-ce que vous pouvez ouvrir les yeux pour moi ? »
Son frère n'avait pas encore toutes les connaissances pour être médecin mais il en avait l'étoffe. Cette réalisation aurait dû le réconforter, mais son soupir crispé devant l'absence de réponse du colonel ne fit que faire monter en flèche sa panique.
_ « Alphonse ?
_ Il faut qu'on se dépêche de le conduire à l'hôpital, répondit Al d'un air désolé. Je ne peux rien faire de plus. »
La réponse de son frère fut comme un seau d'eau gelé retourné sur sa tête, sa gorge se nouant et ses oreilles se bouchant sous le choc et l'angoisse. Son visage dût trahir son désespoir car Alphonse posa une main réconfortante sur son épaule.
Tel un animal blessé cherchant l'isolation pour aller lécher ses plaies, Edward esquiva le contact pour se tourner de nouveau vers son amant, ignorant le regard insistant d'Alphonse sur son profil.
Devant le visage tordu de douleur du colonel, Edward sentit un sanglot remonter le long de son œsophage et sa vue se brouilla dangereusement.
_ « Roy, souffla-t-il en écartant délicatement les mèches folles qui couvraient le front couvert de sueur du colonel. Je t'interdis de m'abandonner maintenant, tu m'entends ? »
L'ascenseur émotionnel de cette journée l'avait laissé faible, mais ces quelques kilomètres à regarder son amant s'éteindre peu à peu étaient le coup bas qui le mit à genoux. Une main toujours pressée sur l'abdomen meurtri du colonel et la gorge serrée sur des mots qu'il ne pouvait prononcer ici, Edward garda son dos fermement tourné vers l'avant de la berline, cachant sa peine et son affection au reste de l'équipe, avant de fermer les yeux sur le picotement de plus en plus fort sous ses paupières.
Cette fois-ci, Edward ne trouva pas la force de déloger la main que son frère posa sur son épaule, pas plus qu'il ne se retourna lorsque ce dernier implora Jean d'accélérer encore.
_ « Je suis déjà pied au plancher Alphonse, lui indiqua le lieutenant. Crois-moi si je pouvais faire voler cette voiture jusqu'à l'hôpital, je le ferais. »
Les premières habitations de la banlieue défilèrent devant les fenêtres de leur véhicule et Edward pria pour que ni la circulation, ni les piétons ne les ralentissent. Havoc fendit l'air d'un coup de klaxon agressif avant de déboiter sèchement, le mouvement brusque du véhicule arrachant un grognement plaintif au colonel et forçant Edward à s'agripper sur l'accoudoir au-dessus de son amant.
_ « Tenez-bon colonel, l'encouragea Alphonse en réajustant sa position, on y est presque. »
Conduisant désormais avec une main en permanence sur le klaxon, Jean reprit sa course folle à travers Central, zigzagant entre piétons outragés et crissements de pneus. Il continua son martelage sonore avec vengeance, insultant les usagers un peu trop indécis trainant sur la route et reposant seulement les deux mains sur le volant afin de se garer en catastrophe sur l'allée des ambulances.
Pendant qu'Edward ajustait encore sa position après le virage sec du sous-lieutenant, Hawkeye avait déjà quitté son siège et ouvrait violemment la porte arrière de la voiture. Il l'observa d'un air hagard s'introduire dans l'habitacle et le pousser hors de son chemin, faisant naitre une rage sourde au fond de son estomac. Tremblant sous la violence de ses émotions, Edward amorça un geste que son frère intercepta de justesse.
Avant qu'Edward ne puisse se libérer de l'entrave, Alphonse passa un bras autour de son torse pour l'immobiliser le temps que le filtre rouge devant ses yeux se dissipe.
_ « Doucement Ed, lui murmura son frère à l'oreille. Le lieutenant veut juste aider le colonel elle aussi. »
Tout comme avec le major Armstrong un peu plus tôt, Edward dût se faire violence pour ne pas objecter vivement à ce que quelqu'un d'autre ne vienne mettre ses mains sur le corps fragile de son amant. Il regarda pourtant Hawkeye l'extirper de la banquette arrière sans émettre de grognement possessif et arriva à se sortir de sa torpeur sauvageonne afin de l'aider dans sa démarche. Ils avaient presque réussi à glisser le corps gémissant du colonel sur l'extrémité de la banquette quand Havoc franchit les portes vitrées des admissions avec trois infirmiers qui poussaient un brancard dans leur direction.
Avec des gestes experts, les soignants placèrent Mustang sur l'étroite planche du brancard avant de faire demi-tour, l'équipe sur les talons.
L'hôpital militaire étant à l'autre bout de la ville, Jean avait opté pour un établissement civil bien plus proche. Compte tenu de l'urgence, Edward lui en était mille fois reconnaissant, bien qu'une petite voix à l'arrière de son crâne s'inquiétait déjà de voir Mustang faire la queue comme tout le monde, colonel ou non.
Pendant qu'ils trottaient tous derrière le crissement des roulettes, l'urgentiste de tête aboyait sa liste de drogues à ses collègues comme un chef étoilé distribuant les tâches à ses commis de cuisine. Hawkeye profita d'une accalmie pour lui faire un rapport succinct de la situation.
_ « Roy Mustang, alchimiste d'état. Blessure par balle, calibre 9. Pas de perforation en sortie. »
Comme un coup de poing dans le ventre, la description crue et factuelle de la blessure qui était en train de lui arracher son amant fit presque trébucher Edward. Trop préoccupée à ne rien oublier, Hawkeye enchaîna, lui assénant le coup de grâce sans même sans rendre compte.
_ « Forte hémorragie interne suspectée. La blessure a été partiellement cautérisée mais c'était un rafistolage de champ de bataille. »
Plusieurs blouses blanches les interceptèrent soudain au milieu du couloir, juste avant de passer deux grandes portes coupe-feu marquant la fin de la zone publique.
Soudain vidé de toute sa volonté, Edward ne put que regarder le brancard disparaître en un claquement final derrière les deux panneaux de bois. Quelqu'un lui indiqua de faire demi-tour pour prendre un ticket auprès de la réceptionniste mais son corps refusa de bouger, pétrifié à l'idée d'avoir peut-être vu Mustang en vie pour la dernière fois – de l'avoir laisser partir sans l'avoir embrassé une dernière fois, sans lui avoir dit…
Le pas lourd et la vision déformée par le choc, il se laissa guider vers le hall d'entrée.
_ « Viens, lui souffla Alphonse, on va trouver quelqu'un pour traiter tes blessures. »
S'il parlait du sang séché qui lui collait les cheveux, ou de l'entaille profonde sur son avant-bras, il n'y avait là aucune urgence. Ne voyait-il pas ? ne voyait-il pas sa cage thoracique éventrée et ce cœur fendu en deux qui se vidait de chagrin sur le lino blanc du couloir ? Il baissa les yeux, presque surpris de ne pas trouver une flaque écarlate sous ses pieds.
Alphonse le déposa sur un des sièges en plastique dans le hall avant de disparaître vers le comptoir principal. Il échangea quelques minutes avec la réceptionniste pendant qu'Edward fixait le sol. Ses sens lui envoyaient sans distinction tous les bruits et conversations autour de lui, tous les mouvements de personnel et de patients mais son cerveau refusait d'enregistrer quoi que ce soit à part l'absence de Mustang à ses côtés, de son souffle chaud contre sa joue, sa présence réconfortante tout contre lui la nuit, ses mains brûlantes glissant sur sa peau.
Le souvenir de la froideur de ces mêmes mains un peu plus tôt lui laissa comme une sensation de brûlure, aussi bien dans sa chair que dans son esprit. Il enfouit son visage au creux de ses mains dans l'espoir de faire passer ce picotement insupportable mais sa nouvelle position ne changea rien.
Accompagné d'une autre blouse blanche, Alphonse l'extirpa de sa chaise miteuse quelques minutes plus tard afin de le diriger vers une salle au bout du couloir, envoyant vers lui des regards de plus en plus inquiets à mesure qu'il ignorait ses questions. On le plaça sur un lit d'examen seulement isolé du reste de la pièce par un rideau d'un vert immonde. Répondant machinalement aux questions de l'interne qui lui faisait les soins, Edward se força à en étudier sa texture, son cerveau utilisant la distraction comme un moyen de se libérer du tourbillon de chagrin qui faisait rage en lui.
Lorsqu'ils furent de nouveau seuls, son frère et lui, Edward en était arrivé à s'interroger sur la probabilité pour que ces rideaux eussent été des draps avant d'être teints puis recyclés ou inversement. Il laissa la question occuper ses neurones jusqu'à épuisement, enfin c'est ce qu'il avait fermement l'intention de faire, lorsqu'Alphonse vint soudain se placer directement devant lui afin de le saisir par les épaules et attirer enfin son attention.
_ « Ed, murmura son petit frère. Ça va aller. Mustang est un battant, il va s'en sortir. »
Edward écouta ces mots mais une petite chose tremblante dans sa poitrine les remit en doute presque aussitôt. Devant l'état de Mustang, devant le sang sur sa chemise, sa peau grisâtre et ses mains froides comme le marbre, comment Alphonse pouvait-t-il en être sûr ? Comment pouvait-il savoir que Roy n'était déjà pas mort sur la table d'opération, un médecin notant avec un air dépité l'heure de son décès avant de tirer un drap blanc sur son visage délicat.
L'image l'acheva et il ne put rien faire devant l'avalanche de chagrin qui dévala son visage, ravageant tout sur son passage. Le voile d'apathie qui avait recouvert ses émotions fut emporté par la coulée et il ne put rien faire contre le sanglot qui lui fit manquer les dix inspirations suivantes. Il s'étouffa presque, tandis que les larmes brûlaient des lignes écarlates sur ses joues.
Sa tête soudain trop lourde, il la laissa tomber dans le creux de ses mains, incapable de la soutenir une seconde de plus. Son frère s'installa à côté de lui sur le lit d'auscultation et le fit basculer contre sa poitrine en une étreinte désespérée.
_ « Ça va aller Ed, souffla Alphonse. Ça va aller. »
Enfin ! Enfin ! le chapitre qui m'aura donné le plus de fil à retordre ! Chapitre qui d'ailleurs aurait pu être remplacé par un simple "pew pew, insert epic fight here" si ma chère Naemir n'avait pas platement refusé, l'arme au poing avec l'ordre "de finir cette putain de fic, bordel !". J'espère que toutes ces explosions ne vous ont pas trop étourdi.
Promis, les prochains chapitres seront moins explosifs. Enfin, pas de la même façon ;)
Des poutoux et à bientôt.
PS: Блин/ Blin' : mince !
