- C'était plutôt malin de sa part.
- Pourquoi ?
Scott fait la moue, s'enfonce dans son siège et réajuste ses lunettes de soleil sur son nez d'aristocrate.
- Réfléchis deux secondes, mon poulet.
Nous sommes sur la plage de Pausilippe. Une plage municipale, à cinq euros la journée, envahie par des gamins bruyants qui tapent dans leur ballon de foot et manquent de t'éborgner sous l'oeil attendri de leur mère, de grosses mammas italiennes les bras et les coudes chargés de bijoux et qui laissent sur leurs cigarette Mild Seven des traces de rouge a lèvre vermillon. Les italiennes vont à la plage plus maquillés que les américaines ne le sont en soirée. Je n'ai pas encore d'opinion sur la question.
C'est le premier dimanche de grosse chaleur de l'été. Les gens sont joyeux, certains s'éclaboussent et jouent dans les vagues, d'autres se dorent la pilule sur le sable chaud. Tous attendent l'heure du déjeuner pour s'assoir à l'ombre des tonnelles, boire du vin blanc et déguster de grosses tranches de cassate. Tous sauf moi, qui suis pensif et déprimé.
- Ne m'oublie pas ? Pourquoi est-ce que c'était malin de sa part de dire ça ? Ok, je donne ma langue au chat. Pourquoi est-ce que c'était malin?
- Parce que ça te fait réfléchir, parce que tu continues de te poser des questions et à penser à lui. S'il veut que tu lui reviennes, et je suis certain qu'il le veut, c'était la meilleure chose à faire : te laisser plein de questions et de doutes.
- Ah oui?
- Oui, ce genre de phrase veut tout dire et rien dire. Tu peux te perdre en interprétations. Est-ce que ça veut dire " ne m'oublie pas parce que je vais disparaitre, c'est finis pour moi et nous ne nous reverrons jamais", ou est-ce que c'est " ne m'oublie pas parce que j'étais l'homme le plus extraordinaire que tu aies jamais rencontré et, de fait, tu ne pourras pas m'oublier" ?
- Je vois.
- Ou alors c'est un " ne m'oublie pas" tragique et sans appel. Il sait qu'il vas se faire descendre par la 'Ndrangheta sur la route de la Sanità et la prochaine fois que tu verras lord M., ce sera en photo. Son cadavre illustrera la première page d'Il Mattino.
Il sourit, relève ses lunettes, me fait un clin d'oeil et réajuste son short de bain. Il fait très chaud, le soleil est haut dans le ciel. C'est un nouveau short, vert émeraude, très chic. Ferragamo? Ou alors une magnifique contrefaçon de Ferragamo fabriquée dans une de ces usines de Casal di Principe tenue par la Camorra. Mon short à moi n'est ni vers émeraude, ni chic, ni élégant. Il est rouge, presque rouge délavé, il était plutôt cool quand je l'ai acheté, il y a cinq ans. Aujourd'hui terriblement démodé. J'ai vraiment envie d'aller faire du shopping mais je n'ai pas un sou et j'en ai marre de faire les additions pour boucler mon budget.
Je le revois au lit avec moi, sa voix tellement suave qui grognait : " je t'en achèterai une autre, mon amour, je t'achèterai des centaines d'autres chemises ! "
Je me redresse d'un bond sur ma serviette comme si on m'avait ébouillanté. Je refuse d'avoir ce genre de pensée. Je ne suis pas intéressé par son argent. Tout est prétexte à faire venir danser son visage devant mes yeux. Est-ce que ça n'est vraiment qu'un prétexte ? Est-ce que je suis attiré par lui aussi parce qu'il est riche ? Cela ferait de moi un quasi-prostitué ? Je ne suis pas vénal, je ne l'ai jamais été.
- Est-ce que ça va ?
Scott pose la main sur mon bras.
-Oui ça va, ce n'est rien.
- Hein ?
- Oui bon, c'est juste que... je viens de me souvenir que j'avais largué un milliardaire.
Scotty glousse.
- Oh, ÇAAAAA! Ça doit être vraiment douloureux.
Il relâche mon bras et attrape son paquet de Malboro Light et son briquet.
- Et tu veux bien me réexpliquer une dernière fois, Stiles pourquoi tu l'as largué ?
Je sors une petite bouteille d'eau minérale de mon sac, j'en bois une gorgée, je fronce les sourcils et je réponds le plus posément possible.
- Parce qu'il fait partie d'une secte louche qui s'appelle les cultes à mystères.
- Ah oui! Et redis-moi quel est le culte en question ?
- C'est une religion gréco-romaine très ancienne où ils fouettent les femmes, et les hommes.
Scott approuve et s'allonge avec un air satisfait sur sa serviette.
- C'est bien ce que je pensais, c'est toujours mieux que de porter des mocassins bateau.
- Scotty !
Je vise son ventre, bronzé et chaud de soleil, et je l'asperge d'eau. Il pousse un cri vraiment aigu.
- Oh le connard !
Nous sommes pris d'un fou rire et je réalise à quel point c'est bon d'avoir un ami comme lui. Je décide de ne plus être morne et déprimé. Mon esprit est à nouveau clair comme le ciel au-dessus de nos têtes, le soleil emplit mon coeur, je suis heureux d'être à Naples et je me promets qu'un de ces jours, j'irai faire un tour à Capri.
- Sérieusement, reprend Scott, ces gars des mystères, ils portent des toges et ils battent les hommes ? Mais d'où ça sort, ça ?
- Pas vraiment "battre", plutôt "flageller", un sorte de fouettement ritualisé, un rituel érotique de soumission.
- En gros c'est une forme de SM. Non ?
- J'imagine, oui.
Je bois la dernière gorgée d'eau et je revisse le bouchon.
- Derek a bien insisté sur le fait que tout le monde est consentant.
Son visage prend soudain une expression grave. Elle s'assied en tailleur.
- Tu sais, S, il y a des choses bien pires qu'une petite fessée. Par exemple j'avais une petite amie qui était à fond dans le . Une grande fille de trente ans qui voulait que j'aille l'applaudir tous les samedis pendant des heures et faire le mec amoureux parce qu'il sautait par-dessus des plots. Tu vois, ÇA, c'était douloureux.
- Mais la flagellation, en plus d'être douloureux, c'est pervers, Scotty.
- Oui et alors ? Ça veut dire que Derek est légèrement obsédé. Mais, si tu cherches un peu, ils sont tous obsédés. Et si tu veux mon opinion sur la question, les filles aussi, c'est juste qu'elles sont restées trop longtemps opprimées par un système patriarcal.
Il écrase sa cigarette dans le sable, cela se fait, à Naples, mais ça me choque. Je me retiens de lui faire un reproche.
- Tu sais ce qu'on dit: les notaires ne font pas fantasmer les hommes.
J'essaie de comprendre ce qu'il veut dire par là mais il continue sur sa lancée.
- Avoue que tu es bien un tout petit peu curieux, S?
Entre nous, tu n'es pas intriguée, au moins ? Pourquoi ne pas essayer, monsieur la petit prince parfait ? Il serait temps de penser à explorer ta libido. Tu en as bien une, de libido, n'est-ce pas ?
- Je t'ai déjà raconté.
- Ah oui, j'oubliais, le meilleur amant que tu aies jamais eu, la plus belle nuit de ta vie tout le tralala, il a même arraché-ta-chemise-oh-làlà-c'était-très-vilain et tu as adooooré ça.
- Oui bon d'accord et ensuite ?
- Et ensuite, peut-être que tu as aimé qu'il te déchire ta chemise tu aimeras autre chose, un plan à trois, un plan à quatre, les déguisements, les expériences hétéros, conduire une Ferrari tout nu avec un milliardaire pour passager... Qui sait ?
Je range ma bouteille d'eau minérale vide dans mon sac comme une bon petit garçon n'a peut-être pas tort. Mais là le S, qui a été élevé dans un pavillon propret de la banlieue américaine résiste, farouchement.
Même si on met de coté cette histoire de mystères, il y a trop de choses qui clochent chez lord Hale. Cette menace qui plane dans son regard, la violence qui émane de lui, la façon dont la police m'a photographié à la sortie de son palais, l'énigme autour de la mort de sa femme.
Scotty s'appuie sur son coude, il fume une nouvelle cigarette et mate sans aucune gêne une italienne qui roule du cul dans un bikini bien serré. Son jolie profil se découpe sur le fond d'un étrange bâtiment situé au bout de la jetés, une énorme villa. Elle est complètement en ruine et semble dater du quinzièmes siècle. Les fenêtres sont murées, pour la plupart et le toit est percé de palmiers. Je me demande comment on a pu laisser une si belle bâtisse se délabrer à ce point. Parfaitement située, elle surplombe la plage de Pausilippe et j'imagine qu'elle offre une imprenable sur la baie de Naples. Remise en état, elle vaudrait au moins dix millions de dollars.
- C'est le palazzo Donn'Anna.
Suivant mon regard, Scott répond à mes interrogations muettes.-
- Trois cents chambres. On dit qu'il est hanté... et aussi que des orgies s'y dérouleraient.
Je reste bouche bée devant le bâtiment. Cette ville est tellement étrange et mystérieuse... Je crois qu'elle est trop différente de tout ce que j'ai connu jusqu'à présent. Je dois apprendre à me l'appoprier. Je ne veux pas retomber dans les bras de Derek Hale, mais je veux savoir pourquoi cette ville est tellement délabrée, perdu en et ce qui fait son charme irrésistible.
Je rentre chez moi un peu ivre, sonné par tous ces verres de mauvais rosé bus en plein soleil, et je m'installe à mon ordinateur pour commencer de nouvelles recherches. Quand mon écran s'allume, je vis un mains de ma mère, intitulé:
- « J'arrive! »
J'ouvre le mail. "Mon chéri..." Il s'agit d'un mail typiquement maternel, plein d'amour et de points d'exclamation. Il décrit de manière alambiquée le pourquoi de comment de sa venue en Italie. Sa meilleure amie, Margo, a invité un groupe d'amis -dont ma mère- à Amalfi. Margo est très riche et maman profite de "cette merveilleuse occasion pour faire un petit détour par Naples et rendre visite à mon fils adoré et goûter à la delicioso glace la vanille, je ne resterai pas longtemps promis juré juste le temps d'un petit coucou, quelle joie, vivement les retrouvailles, à dans trois jours mon coeur" !
Je referme ma boîte mail. Ma chère petite maman américaine qui se fait tout un rêve de l'Italie romantique. Je me demande ce qu'elle va penser de Naples et de ses ordures, des bâtiments délabrés et de la circulation infernale. Au fond, je suis content qu'elle vienne. Elle me manque. Ma famille me manque. Elle et moi étions très proches lorsque j'étais enfant. Elle a été une mère formidable. Ce n'est pas de sa faute si j'ai fini par m'ennuyer au Starbucks de San José.
Est-ce que je lui dis pour Derek ?
Il n'y a rien a dire.
Je remets la question à plus tard. Sur Google, je tape "cultes à mystères".
" Les cultes à mystères, aussi appelés culte initiatiques ou cultes orientaux, sont des cultes apparus avant l'ère chrétienne dans le monde gréco-romain autour de l'an 400 avant J.-C. La caractéristique principale des cultes à mystères est le secret gardé autour des rites d'initiation. Ils sont censés amener le participant à une révélation spirituelle. Les mystères les plus célébrés étaient les mystères d'Eleusis. Ils honorent la triade Déméter, Perséphone et Hadès. Les cultes de Mithra célébrant le guerrier du même nom, les mystères orphique célébrant Orphée et enfin les mystères dionysiens honorant Dionysos et son avatar orphique, Zagreus, étaient, eux aussi célèbres."
La question se pose donc de savoir à quel culte Derek participe. Après des recherches un peu plus approfondies, j'en viens à la conclusion qu'il doit s'agir des mystères dionysiens, ou d'une de leurs variantes.
" Les mystères dionysiens datent de la Grèce antique. Dionysos était le dieu du vin, mais aussi celui de la fertilité et de la flore. Les hommes et les femmes ne suivaient pas la même initiation. Les femmes étaient appelées ménades, "les femmes en furies", ou bacchantes, "les femmes de Bacchus". On les initiait par le vin, le chant, une intense activités sexuelle allant de la flagellation à l'orgie et même davantage."
Davantage?
Les trois heures qui suivent, je me plonge dans le monde merveilleux d'Orphée, dieu de l'extase, et je surfe sur le net jusqu'à me perdre littéralement. Mon esprit divague et, malgré moi, mes doigts tapent une à une les lettres qui forment le nom de Derek Hale.
Le premier site qui s'affiche en haut de la page du moteur de recherche est un site d'infos, un site people. Sa prose est aussi mal ponctuée que celle de ma mère. Laborieusement, je lis en traduisant u mieux que je peux.
Il bellissimo scapolo - le très beau célibataire - lord Hale a été vu à Londres, il assistait à un festival de cinéma italien. Une petite photo illustre l'article, je zoome dessus. On y voit Derek à la sortie d'un restaurant à la mode dans de West End de Londres. Le sourire distant, toujours cette tristesse, il est entouré d'une grappe de jeune femmes, des papillons pris dans la lumières des flashes des paparazzis. Derek regarde en direction des photographes. Je détailles les femmes qui l'accompagnent, jambes effilées, comme des canons de revolvers, des femmes splendides, des Italiennes, des Anglaises, qui sait ? Des princesses de la nuit, des femmes hors de prix. Sont-elles initiées ?
Je me dis que j'aurais pu être à leur place, sur cette photo, mais j'ai refusé. D'un clic sur la souris, je ferme la fenêtre, jaloux, mélancolique. Plein de remords, de regrets, de soulagement aussi. C'est fini, je ne veux rien regretter. Ciao Bello.
Trois jours plus tard, ma mère arrive de San Francisco.
Elle est surexcitée, heureuse et en plein décalage horaire. Elle ne sort pas de l'aéroport, elle déboule! Scott et moi lui courrons derrière en portant ses sacs, moitié grimaçants, moitié amusés. Dans le taxi qui nous ramène à Santa Lucia, elle parle sans cesse. Elle a réservé un hôtel pas cher à coté de mon appartement, nous la déposons dans le hall poussiéreux en imaginant qu'elle aura besoin de quelques heures de repos après ce long voyage. A peine dix minutes plus tard, elle est déjà ressortie. Elle sonne à ma porte, les cheveux encore mouillés de la douche qu'elle vient de prendre et m'attrape le bras.
- Mon chéri, amène-moi au Caffè Gambrinus. Il paraît qu'ils y servent le meilleur expresso de Naples, c'est dans tous les guides!
Normalement, je craindrais d'y croiser Derek, mais je sais qu'il est à l'étranger, et je peux emmener ma mère où bon lui semblera. elle est si contente, on dirait une petite fille. Nous descendons la via Santa Lucia dans la douce lumière de cette fin d'après midi. Ma mère le parle de la retraite de mon beau-père, de ses progrès au golf, de ma soeur. Nous marchons, elle parle sans discontinuer.
Soudain, j'ai un haut-le-coeur. Nous traversons la piazza del Plebiscito, la lumière rose s'étire merveilleusement au dessus d'Anacapri et je ne sens plus mes jambes. Je viens de voir Derek Hale.
- Par là, maman, par là!
Je tire ma mère par le bras.
- Quoi ?
Elle s'arrête net.
- Mais c'est le Caffè Gambrinus, je le vois, il est là mon chéri!
Je tire aussi fort que je peux dans la direction opposée;
- C'est par là!
- Mais qu'est ce qui te prend ?
Elle ressemble à un cheval qui refusait obstinément d'avancer. Il est trop tard.
Il n'est plus qu'à trois mètres de nous. Il remet son portable dans la poche de sa veste, relève la tête et nos yeux se rencontrent.
Inévitablement.
