Shattered Realms – Ch 1 – Magna Tempus –

La valse du temps reprend là où elle s'est arrêtée. Et ils reprennent ainsi leur guerre secrète, une guerre qu'ils se mènent sans pitié, sans interruption et qui finira par tout emporter. De ce duel entre l'ombre de la nuit éternelle et la fine lueur de l'aube, il n'en restera qu'un.

Pour l'un comme pour l'autre, cette scène-ci sera peut-être l'épreuve la plus redoutable d'entre toute. Une scène où tout ce que l'on tient pour acquis n'est jamais qu'un grain de sable dans le vent. Il ne reste qu'à lever le rideau une nouvelle fois. Raziel observa ses frères, assis et concentrés sur l'exposé de Metatron. Son regard croisa celui de Lucifel qui lui sourit légèrement en coin avant de retourner aux explications de l'ange de la connaissance.

A côté d'elle, Samaël ne faisait même pas semblant de suivre. Il était à moitié étalé sur la table, son visage dans sa paume, l'air clairement ennuyé. D'ailleurs ses yeux se fermaient et s'ouvraient à un rythme irrégulier. Il ignorait le regard sévère – et inquiet – de Gabriel sur lui.

L'ange de la justice avait toujours été le plus sérieux des deux jumeaux. Samaël avait une certaine tendance à prendre les choses avec une certaine légèreté. Loin de l'image de soldat d'acier qu'il avait eu dans ce royaume brisé. Elle savait que c'était une façade et qu'il ressemblait plus à cette autre version qu'il ne voudrait le dire.

En tout cas, il ne suivait pas grand-chose de la réunion mais elle savait que son petit frère lui ferait un résumé. Si résumé il y avait à faire. L'objet de la réunion était la fameuse création matérielle. Et contrairement à beaucoup d'autres mondes, il n'y avait aucune surprise.

Cette discussion, ils l'avaient eue il y a des âges de cela à une occasion spéciale où ils avaient été tous convoquée. Elle n'était encore qu'une enfant alors et elle se souvenait qu'elle avait passé la réunion sur les genoux de Michaël à manger les framboises que père avait cueilli – rien que pour elle, lui avait-il bien spécifié -.

Raziel s'était endormie dans les bras de son aîné car les discussions allant bon train s'était poursuivie jusqu'à très tard. A l'époque, elle n'avait pas tout à fait compris l'importance de l'idée de père, encore innocente. Tout ce qu'elle avait retenu, c'était l'orgie de framboise et l'ours en peluche dans ses bras au réveil. Elle n'avait pas su ce qu'était un ours mais la créature lui avait paru somme toute sympathique et elle était d'une douceur apaisante. Elle trônait sur l'étagère au-dessus dans ses appartements, aujourd'hui encore. Comme beaucoup de cadeaux qu'elle avait reçu dans son enfance.

Raziel était la plus jeune de la fratrie mais il n'y avait pas autant de différence que lors de son expérience dans les royaumes brisés. Elle était une adolescente au milieu d'adultes. Zaphkiel faisait le pont entre eux et elle. L'ange de la raison était d'ailleurs le seul à écouter attentivement en réalité. Il prenait même des notes, toujours aussi studieux. Il était assis à côté entre Uriel – juste en face d'elle – et Raphaël. Le maître espion ne faisait même pas semblant, il avait une pile de dossiers à ses côtés et avait le nez plongé dedans depuis le début. Personne ne doutait de sa capacité à écouter avec son esprit compartimenté. A vrai dire, le plus étonnant serait qu'il ne le fasse pas.

Raphaël, justement, n'écoutait pas plus que Samaël. Il avait un papier dans la main qu'il pliait et repliait, lui donnant la forme d'un canard. L'objet semblait fasciner Michaël parce qu'il le lui avait pris plusieurs fois pour le contempler. Raziel eut envie de rire. C'était rare de voir l'ange de la guerre à leurs réunions. Habituellement, qu'importe la gravité, il préférait sécher.

Elle se souvenait même d'une fois où il était venu la chercher alors qu'ils devaient parler d'une nouvelle redistribution des rôles au sein de leur société. Lucifel voulait diviser définitivement le pouvoir en trois : judiciaire, avec Gabriel à sa tête, législatif, le Conseil Blanc composé d'élus du peuple serait parfait et il conserverait l'exécutif pour le chœur des séraphins en collaboration avec Metatron. C'était une décision à prendre collégialement. Et visiblement insuffisante pour que Michaël juge qu'il soit bon de participer ou qu'elle ait besoin de le faire. Il l'avait presque kidnappé – en débarquant en pleine réunion en plus – et ils avaient fini par passer la journée à la plage. Raziel n'avait pas eu à souffrir de remontrances mais elle savait que Michaël avait eu une explication musclée avec Lucifel. Ils avaient toujours des explications musclées la concernant. Le porteur de Lumière tâchait de faire d'elle une adulte responsable et son jumeau s'échinait surtout à la faire sourire.

L'éternité pour tout apprendre des arcanes du pouvoir, c'était pas rien en terme de temps. Elle leur avait déjà fait remarquer qu'ils agissaient plus comme ses parents que comme des frères aînés. Après un long silence gêné des jumeaux, la seule réponse qu'avait trouvé Michaël était que c'était lui le père et il ne voulait rien entendre de plus.

La jeune fille observa Sandalphon en dernier lieu, il avait les yeux fermés, les bras croisés sur sa poitrine. La tête sans doute à sa prochaine composition. Une composition qui avait tout à voir avec la Création. Si Metatron pouvait créer à partir de rien, Sandalphon était capable d'affiner la création dans les moindres détails. Ainsi l'ange de la connaissance donnerait le souffle mais celui de l'art réglerait le tempo du battement de cœur. C'était une œuvre excitante pour lui, trouver la bonne mesure pour que la matrice devienne ce qu'elle était censée être le passionnait.

Ce n'était pas la première fois qu'ils fonctionnaient en duo ainsi. Une bonne partie des neuf sphères leur devait beaucoup. Celle de Raziel, et sa capitale Hokmah, était une gigantesque ville s'étendant sur des kilomètres. Une ville flottant dans les airs. C'était un peu un contre-exemple, si l'architecture en verre et en or devait beaucoup à Sandalphon, ce qui permettait à Hokmah de flotter, c'était le génie d'Uriel. La sphère était alimentée de longue date par le pouvoir du secret qui circulait tout le long de la ville dans des tubes vitrifiées au diamètre incroyable.

Si à l'origine l'idée était d'alimenter un moteur à mouvement perpétuel par effet magnétique de l'Ether, elle avait un peu modifié les choses quand il avait été jugé qu'elle était assez âgée pour prendre le contrôle sa sphère et former son propre chœur – libérant Metatron qui avait toujours le remplacement de longue date –. Il lui avait fallu un sanctuaire secret, à l'abri des regards et des intrusions inopportunes, surtout celle du maître des Trônes qui était décidé à tout savoir, surtout les choses qu'on tentait de lui cacher. Pas de chance, Raziel était plus discrète qu'elle l'avait toujours laissé paraître.

Mais elle le lui devait. Pour cacher quelque chose, il fallait le masquer dans la lumière, pas le placer dans l'ombre. Et c'est ce qu'elle s'était échinée à faire, avant même que l'Acuité ne s'éveille véritablement. Elle avait toujours été maligne et en capacité de comprendre qu'elle était trop mignonne pour être soupçonnée. Après l'Acuité, avec une expérience de vie qui surpassait celle de ses frères – l'Histoire et ses ironies –ça n'avait même plus été un problème. Uriel n'y voyait que du feu. L'immense majorité des Chérubins également. Ne parlons même pas des autres chœurs.

- Mon canard ! s'exprima horrifié Raphaël en se levant pour le reprendre des doigts de Michaël.

- C'est un canard ce truc ? J'étais persuadé que c'était un bateau de guerre !

Ils se regardèrent tous les deux et un ange flotta. Raphaël eut le bon goût de rougir, pris en faute, ce qui en amusa certain. Metatron était par contre au bord de la syncope, réalisant qu'on ne l'écoutait même pas. Évidemment l'ange de la guerre n'en était que plus à l'aise.

- Regarde, tu rajoutes une baliste sur son dos et il est prêt à aller affronter les pires dangers. T'imagines l'idée ? Faire la guerre sur la mer déchaînée, affronter des hordes barbares voulant nous voler notre trésor.

- De quoi il parle l'abruti là ? Questionna Samaël en se tournant vers Gabriel qui se frappa le plat de la main sur le visage.

C'était reparti pour un tour, soupira Raziel en regardant d'un air contrit le pauvre Metatron. Elles étaient rares les fois où il présidait.

- C'est moi que tu qualifies d'abruti, abruti ? Rétorqua leur frère aîné alors que Samaël venait de se lever également.

- Ouais c'est toi, ouais. Qu'est ce que tu vas faire avec ton canard à la main ?

- Les enfants, je vous prie de cesser les chamailleries, les interrompit Lucifel en élevant à peine la voix. Vous avez toute la latitude pour régler ce que vous estimez avoir à régler dehors. Metatron, je te remercie pour l'exposé, je pense que l'on a saisi l'essentiel et pour ceux qui n'ont absolument rien écouté, je vous enverrais une note à la hauteur de vos capacités de concentration.

Ils osèrent grogner en plus.

- J'espère qu'elle sera plus détaillée que la dernière, répliqua goguenard l'ange de la guerre avec son sourire solaire. Tu sais quoi Gab ? La dernière il m'a envoyé « Bosse, idiot » quand même. C'est pas dingue ça ?

- Je te prie de bien vouloir ne pas me mêler de cette histoire, ni de près, ni de loin, lui répondit le blond en souriant. Tu méritais sans doute qu'on t'y incite, en plus.

- J'ai toujours su que t'étais pas vraiment un pote, renâcla l'ange aux longs cheveux noirs.

- Mais qu'on le fasse taire, soupira le premier fils. Ne viens pas si c'est pour nous raconter comment tu meubles ton existence.

- J'ai même pas commencé à le faire, eh !

Lucifel eut un geste de la main signifiant bien qu'il n'avait vraiment que faire des étrangetés de son frère. Raziel se permit un nouveau sourire, sincère. Elle aimait les voir ainsi, à se chamailler. Et ça rendait ce qu'elle faisait plus important encore.

- Quelque chose à ajouter Meta ? Avant que l'on ne perde définitivement l'attention de tout le monde.

- Bande de nuls, bouda l'ange de la connaissance en gonflant ses joues comme un enfant.

- Moi j'ai une question, commença Uriel en ignorant absolument tout le monde, les yeux toujours fixés sur son dossier. Quand tu dis qu'il faudra abaisser le bouclier, on parle de combien de temps ?

- Un ou deux cycles, si on s'y met sérieusement avec Sandy, répliqua le plus petit d'entre tous.

- Tss, réagit l'ange de la terre avant de se tourner vers Lucifel. C'est ok pour toi ?

- Les Grigori vont se faire surprendre sur la Frontière si les énergies du vide se déversent librement, fit remarquer Zaphkiel en relisant ses propres notes.

- Je comptais envoyer Michaël à vrai dire, leur répondit-il à tous les deux.

- Dans ce cas là ça va devoir attendre que je revienne. J'ai demandé un truc spécial à Kam'.

Le prince des anges considéra la réponse de son petit frère et hocha la tête, donnant son assentiment silencieux. Rien ne pressait dans la mise en place et cela permettrait à Metatron de s'accorder avec les autres.

- Bien. Je vous remercie pour votre présence, je sais que vous avez tous des responsabilités prenantes. J'assurerais la coordination pour éviter d'avoir à se réunir ainsi trop souvent, n'hésitez pas à me contacter en cas de besoin.

Ils hochèrent tous la tête et la tension retomba. Zaphkiel rangea ses notes, se faisant interpeller par Gabriel sans doute pour discuter de la mise en place du projet. Les studieux ensembles, songea Raziel. Raphaël récupéra son canard avant de se diriger vers Metatron, qui boudait toujours un peu. Mais, l'ange de l'eau était irrésistible.

Raziel les observait tous et il lui sembla que le temps ralentissait son cours. Qu'il se suspendait presque. Elle resta immobile un instant, la bouche entrouverte.

Elle vit l'éclat d'une lame dorée assombrie par les ténèbres rencontrant un sabre forgé dans l'obsidienne irradiant d'une lumière intense. Les armes claquèrent l'une contre elle avec une telle violence qu'il y eut comme un bruit de tonnerre. Une évasion surnaturelle et l'épée corrompue se retrouver ficher dans le sol, son possesseur à terre, le bleu de ses yeux défiant encore son ennemi.

La vision s'estompa aussi vite qu'elle était venue. Qu'est-ce-que…

- Eh princesse, t'as l'air livide, l'interpella Michaël en glissa une main sur ses épaules. Tu vas bien ?

- Je… oui, pardon, ça va. Et toi ?

-Au maximum de ma forme, comme d'habitude, lui répondit-il. T'es sûre que tu vas bien Raziel ? T'es pâlotte franchement. Je veux pas être insistant ni rien. Tu veux un verre ou quelque chose ?

-Non je t'assure, ça va bien. J'ai juste eu une absence, je viens de me souvenir que Vertaël m'a parlé d'une nouvelle recrue qu'il voyait en officier. Il m'a demandé un rendez-vous pour examiner son dossier. Je viens de m'en rappeler.

D'accord, ce n'était pas son mensonge le plus crédible et elle vit que Michaël était soucieux mais il garda le silence.

Ce qu'elle ne manqua pas non plus, c'est le regard qu'il échangea avec Lucifel, dans un temps si court qu'elle fut sans doute la seule à le capter. La communication des jumeaux divins l'étonnerait toujours. Samaël et Gabriel étaient capables de se comprendre l'un l'autre mais pas à ce point, pas ainsi. Elle avait déjà vu les deux premiers fils échanger et tenir un long dialogue sans dire un seul mot.

- Eh Sam, interpella l'ange de la guerre.

- Qu'est-ce que tu veux encore ? rétorqua l'autre, d'un ton cynique à faire grincer des dents.

Dans ce monde, dans leur monde, Zaphkiel n'avait jamais eu utiliser son pouvoir d'adaptation pour atteindre Samaël. Parce que c'était l'ange de la guerre lui-même qui l'avait tiré de son propre pouvoir.

L'était-ce ? Demanda une petite voix dans l'esprit de Raziel. Elle fronça les sourcils. Comment ça ? Là encore, elle n'eut pas le temps d'y réfléchir, Michaël venait de l'entraîner à sa suite vers l'ange de la mort.

- Kam' m'a dégoté un truc sensationnel. Ecoute bien, des géants de glace. Qu'est-ce que t'en dit ?

- Des géants de glace ? C'est-à-dire ?

- Bah des géants, donc pour te donner une idée c'est plus grand et plus balaise que moi. Et de glace. Fais en glace quoi. Tu sais le phénomène de solidification de l'eau passé le point zéro.

- Merci cher frère, lui répondit l'autre en roulant des yeux dans leur orbite, j'avais effectivement un doute. Qu'est-ce que tu veux à des géants de glace ?

- Me battre, pourquoi ? Non attends, ils doivent envahir un monde prêt à négocier si on les débarrasse de la menace. Ça va être marrant, la toundra, la chasse pour se nourrir, les peaux de bêtes pour se vêtir, l'alcool pour se tenir chaud et la baston pour digérer tout ça. Et ça fait combien de temps qu'on s'est pas retrouvé ensemble. Et puis comme ça on peut rentrer plus vite et aider Meta. Alors ?

Samaël soupira, en roulant une nouvelle fois des yeux.

- T'es quand même conscient que contrairement à toi j'essaye de maintenir une certaine rigueur parmi les Dominations ?

- Roh ça va, Graël peut très bien te remplacer dans tes mornes œuvres habituelles. Tu lui files une cape, une faux et tout le monde n'y verra que du feu. Bon ok, y'a le côté cicatrice sur le visage. De toute façon, l'idée de la mort et compagnie, c'est que personne ne peut en témoigner, après, non ?

- C'était pas exactement le souci. Mais je suppose que pour une fois…

- Cool, lui sourit l'ange de la guerre. Dans deux jours, ça te va ?

L'autre hocha la tête. Approuvant silencieusement. Les yeux de l'ange de la mort se posèrent sur Raziel et il sembla à la jeune fille que son frère sembla réaliser quelque chose. Cependant, il n'osa rien dire et elle comprit que c'était lié à la présence de Michaël. Elle n'eut pas le temps d'y penser plus avant parce que cette fois, c'est Lucifel interpella son jumeau, suivi d'Uriel.

- Est-ce que je peux te parler Michaël ? demanda l'aîné avec une gravité qui ne laissait pas énormément de choix à l'ange de la guerre.

Ce dernier perdit d'ailleurs son sourire et Raziel sentit qu'il se redressait, délaissant sa posture désinvolte. Même le bleu de ses yeux semblait briller d'une façon différente. Il serra légèrement sa paume sur la fine épaule de la jeune fille et il s'éloigna. Elle n'eut pas le temps de se demander ce qui se passait.

- Je te raccompagne, lui indiqua Samaël sans trop lui laisser le choix.

Elle hocha la tête et lui emboîta le pas.

C'est dans un silence calme qu'ils atteignirent le Merkaba, l'ascenseur reliant chaque sphère. Il obéissait non aux règles mécaniques classique comme les ascenseurs humains, plus tard – quand l'humanité existerait, par exemple – mais à des règles quantiques éthériques. Pour des yeux mortels, ça s'apparenterait à de la téléportation ou presque.

S'il était possible de voyager de sphère en sphère avec leurs ailes, c'était extrêmement rare : les espaces les séparant étaient aussi vides qu'infinis. S'y retrouver était difficile – mais au début de leur civilisation, tout le monde l'avait fait – et le voyage était fatiguant dans tous les cas. Il existait quelques îlots pour se reposer mais tout de même. Et même en descendante, ça n'était pas de tout repos.

Le Merkaba offrait donc un confort de vie certain. Il en existait deux modèles en réalité : celui que tout le monde prenait et où chacun se croisait librement et celui-ci, relié d'un sanctuaire à l'autre, du cœur d'une sphère à l'autre. Il leur était généralement réservé et c'est pourquoi ils ne furent que tous les deux.

- Tu devrais arrêter l'hexatherium, lui dit-il sans ambages.

Raziel resta un moment silencieuse avant de se tourner vers l'ange de la mort. Presque instinctivement, parce qu'il la laissa voir à travers lui, elle comprit pourquoi il lui avait dit ça.

- Pourquoi est-ce que tu en prenais ? Demanda-t-elle à son tour alors qu'il appuyait sur le bouton pour descendre vers Hokmah.

- Parce que je voyais des choses. Des choses que je ne voulais pas voir après être arrivé. Raphaël était le seul au courant et il pensait que ça pourrait m'aider.

- Et ça t'a aidé ?

Samaël grogna alors qu'un sourire carnassier déforma ses lèvres.

- Au début oui. Le therium annihile l'etherion et diminue notre capacité à ressentir l'éther de fait. Pas de connexion, pas de vision. Mais le vieux ne nous a pas créé pour ça. Mon corps s'est adapté. Peu importe l'augmentation des quantités, les visions sont revenues plus fortes, plus violentes. Jusqu'au moment où ça n'était plus des visions mais la superposition des deux mondes. Jusqu'à ce que je me mette à savoir des trucs que j'ai jamais appris sur des gens que j'ai jamais vu.

- Whoua, réagit la jeune fille en l'observant pleine d'empathie.

- Ouais, comme tu dis. Je vais pas te forcer à me dire ce qui ne va pas. Chacun ses secrets et contrairement aux autres, j'ai bien conscience que tu es assez grande pour prendre tes décisions seule. Sache juste deux trucs, si tu estimes devoir en parler, je veux juste que tu comprennes que je suis là et que ça n'a pas besoin de s'ébruiter à des oreilles plus stressées que les miennes. De la même manière, j'ai pas spécialement envie de te dire ce que tu as à faire à ce sujet, je peux comprendre l'angoisse si ton pouvoir grandi. Mais c'est pas une solution sur le long terme.

Elle resta muette mais la sollicitude et la prévenance de son frère la touchèrent au plus profond d'elle-même. Presque assez pour qu'elle veuille lui dire ce qu'il en était. Mais elle savait qu'elle ne pouvait pas. Elle ne devait pas. Ils arrivèrent à Hokmah, dans le palais des Chérubins et Samaël continua de marcher à ses côtés, d'un pas relaxé. Les gens travaillant les saluaient avec respect, restant à une certaine distance autour d'eux. Raziel perçut le changement quand même, malgré la déférence. Elle était aujourd'hui l'ange de la mort lui-même, une présence rare en ces lieux. Ils finirent par arriver devant ses appartements privés et elle s'apprêta à le remercier mais son frère, et elle constata à cet instant, semblait chercher ses mots. Il sembla se résoudre à quelque chose lorsqu'il ouvrit la bouche :

- J'ai fait une erreur avec l'hexatherium. Quand ça n'a plus suffit, j'ai pris un combiné avec du proxytriméthokeros. Un annihilateur d'éther qui est utilisé en cas de malformation des ailes à la naissance. Pendant un moment, ça a tout supprimé. Les visions, la maladie, la capacité de phaser. Je t'assure que j'étais le plus heureux des anges. Le vieux a sans doute jugé qu'il me fallait une bonne leçon. Tu connais Azraël ?

Elle secoua la tête négativement. Le nom ne lui disait rien.

- Etonnant. Un bon gamin, l'un de chez toi. Doué comme pas deux, malin, gentil. J'étais présent le jour de sa naissance. Si je croyais au hasard, je te dirais qu'il était bien fait puisque sa mère est venue accoucher devant mon bureau par une curieuse suite d'évènement. Mais comme je te l'ai dit, le vieux voulait me faire comprendre quelque chose. Donc me voilà avec le gamin dans les bras, braillant de toutes ses forces. Il s'est passé un truc. Je suis pas certain de savoir quoi à ce jour Raziel, il s'est juste passé un truc. Le gamin a eu un Don à sa naissance, rien d'étonnant de nos jours. Mais celui-ci… Unique en son genre.

- Quel don ? finit-elle par lui demander en essayant de chercher dans sa mémoire un Don unique dans son chœur.

- Azraël est l'ange des morts.

Le visage de Raziel blêmit d'un coup en écarquillant les yeux. Qu'est-ce qu'il venait de lui dire ? L'esprit de Raziel fit un lien entre ce Don et celui qu'elle avait eu dans le monde précédent. Des secrets. Des morts. Une sous-division à peine inférieure au pouvoir d'un séraphin. Comme un avertissement.

- Ouais. Comme je ne voulais plus le faire, le vieux s'est dit qu'il fallait donner le titre à quelqu'un d'autre. Je suis pas un idiot complet même si j'ai mes moments, j'ai tout de suite réalisé que s'il était né devant mon sanctuaire, si j'avais dû accoucher sa mère, c'était pour que le lien puisse être fait. J'ai pas voulu lui laisser ça sur les épaules, comme je t'ai dit, c'est un bon gamin. Il n'a pas eu la maladie et il a une façon différente de la mienne de ressentir l'inframonde. Mais c'était pas son rôle à l'origine, j'en suis persuadé. Ce que je veux te dire, c'est de faire attention. Le peur nous fait agir bêtement, parfois.

Elle hocha la tête avec gravité, réalisant que Vertaël, qui lui avait réellement demandé un rendez-vous pour ça, voulait sans doute lui parler d'Azraël. Il faudrait qu'elle gère la situation et ce que Samaël venait de lui avouer alimentait une autre réflexion sur la conséquence de ses choix.

- Merci Sam, pour tout, sincèrement.

- A ton service, princesse, répliqua-t-il avant de lui sourire légèrement. N'oublie pas si tu as besoin, je suis là.

Elle hocha la tête et le laissa tourner les talons avant de fermer la porte. Contre laquelle elle glissa, expirant fortement. Seigneur.

Raziel observa le mur en face d'elle, d'un air absent. Ce que Samaël ne savait pas, c'est que le phénomène avait un nom précis. La résonance. Si elle prenait du proxytriméthokeros mêlé à de l'hexatherium et d'autres dans un cocktail détonnant ce n'était pas uniquement pour cacher ses pouvoirs grandissants, démesurément à chaque nouveau retour, c'était pour combattre le phénomène de résonance : la persistance des royaumes brisés en elle au point où elle devenait de plus en plus confuse. Jusqu'à quel point ? Pour autant qu'elle le sache elle pouvait devenir complètement folle. Voire, elle l'était déjà et ne percevait plus la différence le réel et ses expériences. Mais il lui fallait continuer, c'était son seul choix.

Raziel glissa sa main dans sa poche et en tira un cachet. Un mélange de substances. Il était temps de finaliser son nouveau saut.

Fin du chapitre.