Texte inspiré de séances de jeu de rôle basé dans l'univers de la Roue du Temps et se passant quelques années avant la naissance de Rand al'Thor, au moment de la guerre de succession conduisant Morgase au pouvoir. Arrivée de personnages connus (Morgase, Thom,...) à prévoir.
Bonne lecture !
Prologue
La Tour Blanche était plongée dans l'obscurité. Rien n'y bougeait encore, à part dans les cuisines. Pourtant, dans sa petite chambre, Shamara Cosreth était déjà éveillée. Assise au bord de son lit, elle tournait et retournait son anneau d'acceptée entre ses doigts. Elle avait eu du mal à s'endormir la veille au soir et n'était pas étonnée de se réveiller si tôt. Ce n'était pas la première fois ces dernières semaines alors qu'avant, elle s'endormait avant même d'avoir posé sa tête sur l'oreiller.
Son regard se posa sur la lettre posée sur son bureau mais elle ne se leva pas pour la lire. Après tout, elle la connaissait par cœur maintenant.
Quand elle compris qu'elle ne se rendormirait pas, elle repassa son anneau à sa main gauche, enfila ses chaussures et sortit de sa chambre. À peine passé le pas de la porte, Shamara frissonna et regretta de ne pas avoir mis sa cape. On approchait de la fin de l'automne et un vent glacé soufflait dehors, s'insinuant jusque dans les quartiers des Acceptées. Les novices devaient être frigorifiées dans leurs lits.
Shamara s'aventura jusqu'à l'extrémité du couloir en s'efforçant de marcher silencieusement. Ses camarades n'apprécieraient pas qu'elle les réveille à cette heure-là. Juste à côté de l'escalier qui montait et descendait vers les autres étages du quartier des novices, un panier était rempli de grosses bûches. Elle en cala une sous chaque bras, regrettant de ne pas avoir le droit d'utiliser le Pouvoir Unique pour en porter davantage. Il lui faudrait faire un deuxième voyage. Elle fit demi-tour, plus lentement à cause du poids qu'elle portait. À deux reprises, elle manqua même de trébucher sur sa propre robe.
Une porte s'entrouvrit alors qu'elle approchait et Shamara grimaça avant de réaliser de quelle porte il s'agissait. Le visage de Laodin, toujours poupin malgré ses vingt cinq ans, apparu dans l'entrebaillement. Les deux jeunes filles se sourirent et Laodin lui fit signe de rentrer dans sa chambre. Shamara s'empressa d'accepter, trop heureuse d'avoir un peu de compagnie et déposa ses bûches près de la porte.
-Je suis désolée de t'avoir réveillée.
Laodin haussa les épaules.
-Tu me connais. Je me réveillerais à cause du battement d'ailes d'une mouche. Mais toi ?
-Une insomnie. Sans doute que je m'inquiète trop pour les épreuves.
Laodin ricana.
-Mensonge. Tu n'es pas encore prête de passer Aes Sedai si je peux lire si facilement dans ton jeu. Apprends à mentir Shamara !
-Les Aes Sedai ne mentent pas.
-Alors apprend à ne pas mentir plus discrètement. Tu t'inquiète à cause de ce qui se passe en Andor ?
-Oui, répondit Shamara en repensant à la lettre sur son bureau. Ma mère dit que la guerre est inévitable.
Levant les yeux au ciel, Laodin s'empara d'une des bûches de Shamara et s'en servit pour ranimer son feu. Les deux jeunes filles s'assirent à côté pour se réchauffer.
-Je ne comprendrais jamais les gens du sud. Il n'y a jamais eu de guerre de succession chez moi en Arafel. Si un roi ou une reine meure sans enfant, nous allons chercher le membre de sa famille encore en vie le plus compétent, ou le meilleur général le remplace.
Shamara n'essaya pas de discuter. Elle ne comprendrait sans doute vraiment le monde où Laodin avait grandi que le jour où elle y mettrait les pieds. Les Terres Frontalières la faisaient frémir et rêver depuis qu'elle était devenue son amie. De la même manière, Laodin ne comprenait pas que dans des régions où les raids de Trollocs étaient inexistants depuis des centaines d'années, on n'hésite pas à en venir aux mains pour savoir qui pourrait gouverner.
L'Andor était au bord de la guerre civile, Shamara le savait même sans les rares lettres de sa mère. Toute la Tour le savait. La reine Mordrellen Mantear était malade depuis des mois et s'affaiblissait de jour en jour. Shamara ne l'avait jamais rencontrée, elle n'était qu'une fille de marchands, mais sa famille avait beaucoup de respect pour la Reine et ces nouvelles la rendaient triste. Mordrellen n'était pas si vieille que ça et, en temps normal, elle aurait régné encore bien des années, mais ses récentes épreuves l'avaient affaiblie. Deux ans plus tôt, Luc, son fils, avait disparu sans laisser de traces. Puis un ans plus tard, c'était la fille-héritière d'Andor, sa fille Tigraine, qui avait disparu quelques mois après la naissance d'un petit garçon, Galad. Personne n'avait rien pu découvrir à ce sujet, ni la conseillère Aes Sedai de la Reine, ni son armée. Mordrellen se mourrait doucement depuis.
Seules les femmes pouvaient régner en Andor, depuis la fondation du royaume par la grande Ishara. Le petit Galad ne pouvait hériter de sa grand mère. Toutes les nobles andoranne pouvant prouver descendre plus ou moins directement d'Ishara allaient se disputer le trône. Il y avait déjà eu deux guerres de succession ces mille dernières années et l'Andor se dirigeait visiblement vers la troisième. Shamara tremblait pour ses parents. Dans sa dernière lettre, sa mère disait que les grandes maisons d'Andor commençaient à s'armer.
Elles avaient étudié tout ça en cours, mais Laodin ne comprenait toujours pas comment les choses pouvaient dégénérer ainsi entre êtres humains. Pour elle, la violence devait être réservée aux affrontements avec les Engeances de l'Ombre. Quand elle aurait passé les épreuves, elle ferait une Jaune formidable.
Shamara, elle, comptait bien rejoindre l'Ajah Verte et se battre contre ces mêmes Engeances de l'Ombre. Elle n'était pas encore tout à fait prête, mais elle le serait bientôt.
-Tu crois que la Tour interviendra en Andor ?, demanda-t-elle à son amie.
-Je ne sais pas. Pas ouvertement en tout cas. Mais je ne suis pas douée pour toutes ces questions politiques. Tu ferrais mieux de demander à tes amies novices.
Shamara hocha la tête. Elle n'avait pas beaucoup d'amies parmi les Acceptées, mis à par Laodin. Une question de caractère. Elle agissait souvent avant de réfléchir et se mettait facilement les gens à dos. Pire, elle détestait s'excuser, même quand elle se savait en tort. Laodin lui pardonnait ce défaut parce qu'elle était pire qu'elle à ce sujet, sauf qu'elle c'était parce qu'elle ne se souciait pas de ce que ses interlocuteurs pouvaient penser d'elle. Si elle ferait une grande guérisseuse un jour, la pire chose qu'elle puisse faire serait de rejoindre l'Ajah Grise. Laodin n'avait rien d'une diplomate.
À part Laodin, Shamara n'avait vraiment lié amitié à la fin de son noviciat qu'avec deux novices fraîchement arrivées, Siuan et Moiraine. Toutes les deux avaient une compréhension des questions politiques que leur enviait Shamara. Malheureusement, elle avait du mettre fin à leur amitié en devenant acceptée. Il lui tardait que les deux jeunes filles le deviennent également. Mais alors, elle passerait rapidement Aes Sedai et il lui faudrait attendre qu'elles aussi obtiennent le châle pour renouer leur amitié. Parfois, Shamara trouvait ces règles tacites stupides. Comme si on devait cesser d'être amies parce qu'on était un peu plus avancée dans ses études.
Elle demanderait quand même leur avis à Siuan et Moiraine la prochaine fois qu'elle leur donnerait cours.
-Si nous nous entraînions ?, proposa-t-elle finalement à Laodin. Je ne vais pas réussir à me rendormir, autant faire quelque chose d'utile.
Laodin opina et s'assit un peu plus confortablement pendant que Shamara saisissait la Source. Si tout allait bien, elles passeraient leurs épreuves d'ici quelques semaines ou quelques mois. Shamara devait être prête à canaliser les cent tissages nécessaires pour devenir Aes Sedai sans se tromper. Elle commença le premier tissage.
Elle s'en retourna exténuée vers sa chambre alors que l'aube se mettait à poindre. Laodin ne l'avait pas épargnée, créant avec le Pouvoir une sensation de brûlure sur tout le corps de Shamara pour l'empêcher de se concentrer. Les autres acceptées commençaient petit à petit à sortir de leur chambre pour aller chercher de l'eau ou des bûches avant de devoir partir manger et étudier. Shamara échangea un signe de tête avec celles avec qui elle s'entendait le mieux.
Une fois à la porte de sa chambre, elle se figea. Celle-ci était entrouverte alors que Shamara la fermait toujours parfaitement. Elle détestait que d'autres puisse voir le seul endroit où elle pouvait être tranquille et elle n'aurait jamais laissé entrouvert au risque qu'un coup de vent ne fasse s'éteindre définitivement son feu.
-Qui a ouvert ma porte ?, s'exclama-t-elle, s'attirant les coup d'oeil curieux ou furieux de ses camarades.
Ouvrant la porte, elle poussa un cri furieux. Quelqu'un était rentré, c'était certain. La lettre de sa mère n'était plus posée au même endroit, sa chaise et son tapis avaient été légèrement déplacés et sa couverture traînait sur le sol.
-On a fouillé ma chambre !, cria-t-elle, ulcérée.
Laodin, attirée par le bruit, jeta un coup d'œil par dessus son épaule.
-Tu es sûre ?
Shamara était maniaque avec ses affaires. Elle n'aurait jamais laissé traîner sa couverture.
-Certaine. Je suis sûre que c'est cette garce d'Elaida.
Un reniflement dans son dos fit se retourner Shamara.
Les bras croisés sur sa poitrine, Elaida la regardait avec mépris.
-Bien sûr, tu m'accuse. Comme si j'avais envie ou besoin de pénétrer dans ta chambre.
-Qui d'autre ferait ça ? Qu'est-ce que tu cherchais.
Les autres Acceptées se mirent à former un cercle pour observer la scène. Ni Elaida ni Shamara n'étaient très aimées. Elles étaient ravies de les regarder s'écharper. Elaida fronça les sourcils.
-J'en ai assez. Je ne vais pas me laisser insulter sans raison. La maîtresse des novices en entendra parler.
À ces mots, la plupart des Acceptées se dispersèrent, peu pressées que cette dernière s'intéresse de trop près à ce qu'elles avaient fait ou n'avaient pas fait quand Shamara lançait ses accusations. Elaida eut alors toute l'attitude de s'en aller pour se plaindre auprès de Merean Sedai. La colère de Shamara retomba.
-Tu va avoir de ces ennuis, résuma Laodin. Je ne t'envie pas.
La mine sinistre, Shamara ne put qu'opiner.
Shamara finissait son repas quand elle fut convoquée chez la maîtresse des novices. Elle quitta la grande salle de repas au moment où Elaida la regagnait, le regard triomphant. Si elle avait osé, Shamara lui aurait donné deux grandes gifles. Du jour où elle était rentrée à la Tour, elle avait détesté Elaida et ses grands airs arrogants.
Consciente d'être examinée par la centaine d'acceptées et de novices qui mangeaient en silence, Shamara se contenta de rendre son regard à Elaida et se pressa de rejoindre le bureau de Merean Sedai. Elle n'avait pas hâte d'y être, mais la maîtresse des novices punissait sévèrement les retards.
Arrivée devant la lourde porte de son bureau, Shamara toqua et ouvrit dès qu'elle entendit l'ordre d'entrer. Merean était assise derrière son bureau et écrivait. Shamara s'avança, la tête basse, et attendit qu'elle daigne lui parler.
-Quel est le comportement attendu d'une acceptée qui prétend devenir une Aes Sedai un jour prochain ?
-Qu'elle fasse preuve de la même mesure et de la même dignité que si elle était déjà Aes Sedai.
-Et est-ce ce que tu as fait mon enfant ?
Shamara ne répondit pas. Elle luttait pour ne pas serrer les poings comme elle faisait quand elle était une petite fille colérique. Elle pouvait avoir une dignité d'Aes Sedai. C'était juste parfois terriblement difficile.
-J'attends une réponse.
-Non, Merean Sedai. Je n'ai pas agi correctement.
-Je suis ravie que tu le reconnaisse. Lancer ainsi des accusations sur une de tes camarades ! Qu'Elaida et toi ne vous entendiez pas, c'est une chose. Je comprends que des novices se disputent, ce ne sont que des enfants. Je comprends que des acceptées se jouent des tours. Vous avez besoin de vous détendre une fois de temps en temps et je peux être accommodante dans ces cas là.
Shamara hocha la tête. Merean était sévère, mais terriblement indulgente face à certaines facéties des acceptées. Elle même avait bénéficié à deux ou trois reprises de cette indulgence.
-Mais accuser une acceptée de vol ! Voilà ce que je ne saurais accepter. Il n'y a jamais eu de vol entre acceptées depuis que je suis la maîtresse des novices, et jamais d'accusation aussi calomnieuse.
-Mais je n'ai jamais dit qu'elle avait volé des choses ! Juste qu'elle avait fouillé mes affaires.
Le regard noir de Merean manqua de faire reculer Shamara.
-Tu trouves que cette différence rends tes accusations moins grave ?
-Non, Merean Sedai.
-As-tu la moindre preuve de ce que tu avances ?
-Non, Merean Sedai.
Son intime conviction ne servirait pas de preuve, surtout avec l'attitude qu'elle avait adopté. Sa maniaquerie non plus. Elle n'était maniaque que dans sa propre chambre avec ses possessions. On lui avait déjà reproché à plusieurs reprises de laisser en désordre la salle où elle faisait cours à des novices et d'avoir oublié de ranger les livres qu'elle consultait à la biliothèque.
-J'attends mieux de mes élèves. Tu aurais du venir me voir, tout simplement. Je mènerais mon enquête, mais tu ne seras pas informée de ce que j'apprendrais. Considère cela comme faisant partie de ton châtiment.
Shamara inclina la tête. Il était trop tard pour protester. Elle se promit d'accepter la suite avec dignité, mais frémis néanmoins quand Merean se leva et sortit une baguette de bois d'un tiroir de son bureau.
Elle dut retenir des gémissements de douleur le reste de la journée. Merean avait décrété qu'elle devrait attendre la fin du repas du soir pour revenir dans son bureau recevoir la guérison de ses blessures. Cela aussi faisait partie de son châtiment. Shamara n'osa pas s'asseoir de la journée et tout son dos la faisait souffrir. C'était supportable, contrairement au détestable sourire d'Elaida.
Une fois le soir venu et son repas avalé en se tortillant pour ne pas trop souffrir en étant assise, Shamara rejoignit à nouveau le bureau de la maîtresse des novices. Alors qu'elle était à mi-chemin, elle entendit un bruit de course derrière elle et s'arrêta. C'était une novice nouvellement arrivée à la Tour dont Shamara ne connaissait pas encore le nom. Elle était petite, rousse, et ses grands yeux étaient exorbités.
-J'ai vu Merean Sedai, couina la jeune fille. Tu es convoquée chez l'Amyrlin.
À son tour, Shamara sentit ses yeux s'écarquiller. Elle retint un gémissement et se contenta de hocher la tête avant de faire demi-tour pour monter jusqu'aux bureaux de l'Amyrlin. Chaque pas faisait battre son cœur un peu plus vite. La calomnie ne pouvait pas être une raison suffisante de renvoi, non ? Et c'était la maîtresse des novices seule qui s'en chargeait.
Deux novices gardaient l'antichambre de l'Amyrlin. L'une d'elle se leva et l'annonça pendant que Shamara tentait de ne pas trembler. Elle était déjà venue dans le bureau de l'Amyrlin, mais seulement pour porter des messages ou servir du thé.
Noame Masadin était une femme au visage dur et aux traits communs. Si ce n'était sa robe de soie bleue brodée et l'étole sur ses épaules, on l'aurait ignoré dans presque toutes les situations. Si on ne parlait pas de l'âge d'une Aes Sedai, ses cheveux gris indiquaient qu'elle avait atteint un âge très avancé. Shamara lui trouva l'air fatigué.
L'autre femme dans la pièce avait davantage l'air d'une Aes Sedai que Noame. Plutôt belle, avec de longs cheveux noirs et une robe de lin brune et jaune à la coupe altarane typique tâchée de poussière, assise près du feu avec un carnet dans lequel elle grattait frénétiquement, elle avait la prestance d'une reine. Elle ne leva pas les yeux à l'arrivée de Shamara qui ne la reconnut pas.
-Melisande, voici la jeune fille en question, Shamara Cosreth.
Alors seulement l'Aes Sedai releva la tête et fixa Shamara. La jeune fille remarqua les fines cicatrices blanches qu'elle portait sur la joue gauche. On disait que les altaranes n'hésitaient pas à se battre au couteau et elle se demanda si ces cicatrices dataient d'avant ou d'après son arrivée à la Tour.
La jeune fille fit la révérence. Melisande claqua son carnet et le rangea dans une large poche qui pendait à sa ceinture.
-Très bien. Nous allons pouvoir y aller alors.
-Y aller, Aes Sedai ? Où donc ?
-Tu vas accompagner Melisande Sedai en Andor. Je l'envoie en mission diplomatique.
Shamara resta abasourdie. Les acceptées ne quittaient jamais la Tour, encore moins pour partir en mission diplomatique dans leur pays d'origine et surtout pas juste après avoir été sévèrement punies.
-Elle ne va nulle part.
Merean venait d'entrer dans la pièce et croisait les bras d'un air furieux. Les acceptées et les novices étaient son domaine. Shamara aurait voulu être n'importe où sauf dans la même pièce qu'elle et l'Amyrlin à cet instant.
-Sortez mon enfant, lui ordonna celle-ci. Attendez dans l'antichambre.
Shamara s'empressa d'obéir. Les novices lui demandèrent ce qui se passait, mais elle ne dit rien, se rapprochant juste du feu. Elle tendit l'oreille, mais les murs étaient solides dans la Tour. Une bonne demi-heure s'écoula, puis Melisande sortit, seule. Elle jaugea du regard Shamara.
-Tu as un cheval ?
-Non, Aes Sedai.
-Je vais passer par les écuries pour demander qu'on t'en selle un alors. Retrouve-moi là bas dans une heure.
Shamara jeta un regard à l'horloge posée sur la cheminée. Il était désormais sept heures du soir. Le couvre-feu des acceptées était à dix heures.
-Mais...
-Ne discute pas. Cela te laisse le temps de repasser chercher tes affaires.
Elle sortit comme un ouragan, laissant Shamara et les deux novices échanger un regard interloqué. Shamara n'osa pas bouger, mais heureusement, Merean sortit peu après du bureau de l'Amyrlin. Son visage était serein, mais à ses lèvres serrées, Shamara crut comprendre qu'elle était furieuse. Quand la maîtresse des novices lui fit signe de la suivre sans dire un mot, Shamara s'empressa de la suivre.
Elles ne se dirigèrent pas vers le bureau de Merean, comme elle s'y attendait, mais vers les quartiers des acceptées.
-Tu pars sur l'heure avec Melisande Sedai, finit par dire Merean. Il va de soi que j'y suis fermement opposée mais on dirait que je n'ai plus le droit au chapitre au sujet de mes propres acceptées. Tout ce dont tu auras besoin a été déposé dans ta chambre. Si on te demande ce que tu fais, répond que la curiosité peut mener tout droit dans mon bureau.
-Mais Merean Sedai, que se passe-t-il ? Pourquoi je dois quitter la Tour ?
-Ne questionne pas les ordres de l'Amyrlin, mon enfant.
Shamara eut l'impression qu'elle parlait par réflexe, alors qu'elle même ne demandait que ça. La jeune fille jugea plus sage de se taire et suivit silencieusement Merean. Ce n'est que quand celle-ci fit mine de l'abandonner devant les quartiers des acceptées que Shamara retrouva sa voix.
-Merean Sedai, je ne peux pas chevaucher comme ça !, réussit-elle à coasser.
La maîtresse des novices lui jeta un regard vide avant de comprendre ce que voulait dire Shamara. Plaçant ses mains sur ses épaules, elle s'ouvrit à la saidar et la guérit sans plus de formalités. Le processus fut si soudain que Shamara manqua de tomber par terre. Elle remercia Merean, puis s'engouffra dans les quartiers des acceptées pour échapper à son regard.
À son grand soulagement, ils étaient presque vides. À cette heure, la plupart de ses camarades étudiaient dans leur chambre ou à la bibliothèque, à moins qu'elles n'aient une corvée quelconque à finir. Malgré les ordres, Shamara toqua à la porte de Laodin, mais celle-ci ne répondit pas.
Dans sa chambre, elle découvrit soigneusement posés sur son lit un ensemble de vêtements de voyage de bonne qualité et une robe qu'aurait pu porter une Aes Sedai ou une noble de bas rang. Une paire de bottes de voyage, une bourse et une cape épaisse accompagnaient le tout. Se débarassant avec empressement de sa robe d'acceptée, Shamara se changea. Elle accrocha à sa ceinture la bourse, qui lui sembla convenablement garnie et hésita à y ajouter la lettre de sa mère. Mais non, celle-ci ne lui écrivait que par sens des convenances et Shamara se contenta de la ranger dans un tiroir de son bureau avec les trois autres lettres qu'elle avait reçu d'elle ces huit dernières années.
Quand elle fut prête, elle glissa sa tête par l'entrebâillement de sa porte. Le couloir était vide et nul ne l'arrêta entre sa chambre et l'écurie.
Il faisait nuit désormais. À l'entrée de l'écurie, sous un porche éclairé, Melisande lisait assise sur une botte de foin. Un garde de la Tour patientait à côté d'elle en tenant deux chevaux par la bride. En voyant Shamara, il se racla deux fois la gorge avant que Melisande ne redresse la tête.
-Très bien. J'imagine que tu es prête à partir.
-Oui Aes Sedai. Mais où allons nous ? Et pourquoi si tard ?
-On n'attends pas le matin quand on voyage pour la Tour. Notre bateau pour Aringill part dans une heure. Sur cette partie du fleuve, il n'y a pas besoin de la lumière du jour pour éviter les bancs de sable.
-Aringill ? C'est là que j'ai grandi !
-C'est surtout le meilleur port où débarquer quand on se rend à Caemlyn, et nous devons y passer pour rejoindre Danabar le plus rapidement possible. En route.
Shamara s'empressa d'obéir et grimpa sur son cheval. Caemlyn. Elle n'y avait jamais mis les pieds. Ses parents voyageaient souvent pour les affaires, mais son père ne l'avait emmené avec eux que lors des plus longs voyages, quand il n'osait la confier trop longtemps à des voisins. Elle avait vu Illian une fois, mais jamais Caemlyn. Quand à Danabar, elle en ignorait tout, à part que c'était le siège de la famille Trakand. Qu'importe. Elle était trop excitée pour se poser plus de questions. Elle partait à l'aventure ! Ni Laodin, ni Elaida ni aucune autre novice ou acceptée pouvait en en dire de même. Elles seraient vertes de jalousie quand elles l'apprendraient.
Incitant du pied sa monture à avancer, Shamara jeta un ultime coup d'œil à la Tour avant de tourner son regard vers le sud et le port, encore caché par les bâtiments alentours. Pour la première fois depuis presque dix ans, elle quittait la Tour.
Elle avait hâte de voir quelles aventures l'attendaient.
