Elles riaient. Sielle faillit s'étrangler quand elle les vit, ses filles, s'attarder sous la pluie lourde et poussiéreuse, sous les éclairs distordant le ciel violet… mais elles riaient. Sielle s'en aperçut au bout de longues secondes. Elles étaient toutes les pieds nus dans la boue, les mains enlacées, Jalie plus grande qu'Azela qui tenait sa petite sœur sur la pointe des pieds, la faisant sautiller. Dans leurs robes colorées et salies, leurs cheveux noirs et lisses sur lesquels se reflétaient des éclats roses et violets, elles avaient une vague allure de… de nymphes ou de fées. De son côté de la fenêtre, Sielle sourit.
Helenaon obligea bientôt les filles à rentrer et Sielle s'occupa de les déshabiller et d'enlever toute trace de boue et de poussière de leurs peaux et de leurs cheveux. Les filles étaient jeunes et ce fut vite oublié, mais pas pour Sielle. Elle se dit parfois qu'elle aurait du immortaliser cet instant… mais de toute façon, rien n'aurait pu traduire ce moment tel qu'elle avait vu. Comme elles était belles, ses filles! Toutes les deux. C'était improbable mais Jalie et Azela se ressemblaient encore tellement, des années après.
…
La planète était occupée depuis déjà une dizaine d'années, ce jour-là. Assez longtemps pour qu'ils soient en paix quand ils s'étaient installés. Helenaon avait pensé qu'ici, ils avaient le plus de chances d'être heureux et que la présence d'Azela au sein de leur famille ne devrait pas poser de problème. Azela ne se souvenait pas d'un "avant". Jalie n'était pas beaucoup plus vieille: s'il lui arriva, au départ, de demander quand ils rentreraient à la maison, elle oublia vite tandis qu'elle prenait ses marques ici. Et c'était tant mieux, pensèrent ses parents. Ainsi elle accepterait mieux sa sœur.
Néanmoins, quand Azela eut dix-huit ans- l'âge à lequel la communauté humaine fixait la majorité-, Helenaon alla lui parler d'Hazel Radley. Et il donna le choix à sa fille cadette de partir ou de rester. Azela refusa l'idée-même de partir. Et malgré son inquiétude, une partie du père de la jeune femme ne put que s'en sentir heureux.
Ce fut donc en tant qu'Azela Peolis qu'elle entra dans l'âge adulte. Et le peuple illumidas était strict, mais cela lui convenait parfaitement: elle voulait être médecin. Elle sauverait des gens, un jour… et elle était motivée.
Azela fêta bientôt ses vingt-deux ans, l'âge de la majorité illumida, en compagnie de sa famille. Elle aurait aimé pouvoir rester sur Sadir pour toujours, dans ce sable et sous ces orages, dans cette chaleur qui avait bercé ses plus lointains souvenirs. Néanmoins, quand elle eut vingt-six ans, elle fut mutée au moment où elle ne s'y attendait pas. Elle n'était cependant pas inquiète: elle serait loin derrière les conflits. Elle serait en sécurité, affirma-t-elle à sa famille, serrant successivement sa mère, son père et sa sœur dans ses bras. Et bien sûr qu'elle reviendrait. Avant de partir, pourtant, son père tint à ce qu'elle prenne avec elle une copie de l'acte de naissance d'Hazel Radley, dans l'éventualité où elle voudrait refaire sa vie en tant qu'humaine, chose dont Azela elle-même n'en avait pas envie. La jeune femme les quitta sur cette contrariété.
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Curieusement, ce fut à cet instant, alors qu'elle travaillait encore pour un gouvernement étranger, qu'elle apprit à connaitre l'humanité, qu'elle découvrit l'histoire et le tempérament de ce peuple dont elle en savait si peu, au final. Ce fut aussi là-bas qu'elle rencontra Orun Raliail. Aux yeux de ses confrères, Azela apparaissait comme une étrangère… mais pas à lui. Il semblait être le premier en dehors de sa famille à la voir telle qu'elle était vraiment. Ce fut le premier à qui elle raconta son histoire, comment Helenaon avait trouvé une enfant dans les décombres et décidé de la garder et de l'emmener avec lui où elle serait en sécurité, malgré sa peau brune, parce qu'elle avait de beaux yeux noirs comme ceux de son autre fille et parce qu'il s'était attaché à elle. Orun sourit en entendant cette histoire; il vit la photo de Jalie et commenta qu'elles se ressemblaient, et surtout, il devint bientôt le seul à l'appeler encore Azela, à un moment où elle se sentait parfois forcée de redevenir Hazel.
Leur mariage eut lieu deux ans, jour pour jour, après leur rencontre, dans un joyeux mélange des coutumes de la Terre, de Liumna et de rites symboliques sortis de leurs imaginations. Hazel n'en regretta que l'absence de sa famille.
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La guerre prit fin par la destruction de Liumna environ trois ans plus tard. Les choses auraient pu s'achever autrement… mais Liumna se croyait invincible et n'avait aucun plan de secours. Personne n'avait pu prévoir que les lignes de défense seraient franchies par… par ceux qui l'avaient fait, d'ailleurs. Malgré de nombreuses rumeurs, personne ne le sut jamais- il n'en resta personne pour témoigner. Dans la panique, de nombreuses bases et colonies militaires furent abandonnées- même des planètes civiles furent mises à feu et à sang. Hazel se souvint du chaos comme des heures puis des jours qu'elle avait passées à tenter de contacter sa famille, sur Sadir, et finit par presser Orun pour qu'ils aillent voir d'eux-mêmes. Elle ne trouva rien. Mais de retour sur le sol de son enfance, Hazel se persuada que c'était impossible. Qu'ils avaient dû trouver un moyen, qu'ils étaient forcément partis avant la fin… et ce jour-là, levant les yeux vers le ciel, elle jura devant l'univers que si ses parents ou sa sœur étaient encore en vie quelque part, où qu'ils soient, elle trouverait.
…
Après cette résolution, revenir vers la Terre sembla difficile aux yeux d'Hazel, mais encore une fois, la situation lui forçait la main. Tant étaient morts et la Terre encourageait, petit à petit, ses "enfants" à revenir, tant et si bien que certains mondes se vidèrent peu à peu. (1) Et puis cela n'empêchait pas sa recherche de sa famille, même si elle en était freinée.
Hazel et Orun s'installèrent sur Mars, ce qui leur semblait le meilleur choix. La voisine de la Terre comptait certaines villes mixtes, et Hazel fut plutôt surprise de constater qu'elle n'était pas la seule dans son cas- qu'Orun et elle n'étaient pas les seuls dans leur cas. Et pour ajouter à sa stupéfaction, elle s'aperçut plusieurs semaines plus tard qu'elle était enceinte, ce qu'elle n'avait pas cru possible. Leur fils, qu'Orun insista pour appeler Iro- "blanc"- naquit sur Mars, inhabituellement petit mais tout de même vivant. Et Hazel ferait tout ce qu'elle pourrait pour qu'il puisse grandir.
…
La rencontre fut un hasard. Hazel faisait partie du groupe chargé de s'assurer une dernière fois que ces adolescents étaient en bonne santé avant d'atteindre la Terre- peut-être parce qu'elle avait l'avantage d'être humaine et de parler leur langue. Les raisons de leur présence ici semblait étrange, bien sûr, mais aucune question ne trouva de réponse. Hazel en apprit davantage en les écoutant parler entre eux, mais ils semblaient tout aussi perdus. Certains d'entre eux semblaient même… Hazel n'aurait pas osé dire inhumains mais c'était peut-être le terme le plus approprié. L'une d'entre eux, en particulier, frappa Hazel: elle avait le même teint pâle et les mêmes yeux foncés qu'Iro, elle avait quinze ans mais elle en paraissait douze. Hazel lui demanda son nom et la jeune fille répondit avec précaution, visiblement surprise d'entendre ce langage ici. Elle jura être humaine quand Hazel s'hasarda à lui poser la question, mais la femme était persuadée qu'il devait y avoir une explication, que cette étrange ressemblance n'était pas un hasard.
La jeune fille finit par partir, même si Hazel s'assura qu'elles restèrent en contact. Il faillait qu'elle comprenne… même si en chemin, elle s'y attacha réellement.
Elles se revirent, heureusement, quelques années plus tard, même si ce fut bref. Hazel avait l'habitude, maintenant, de partir là où la vie serait meilleure, mais elle, elle ne l'entendit pas de cette oreille. Hazel le vit dans ses yeux: elle se sentait abandonnée. Elle avait pourtant une autre famille. Cela ramena Hazel en arrière, au jour de leur rencontre. Elle avait déjà un frère pour l'élever et toute une fratrie pour la soutenir, et il avait semblé difficile à Hazel l'idée de créer un lien avec elle alors qu'elle avait déjà seize ans, la majorité et l'habitude de se débrouiller seule. Mais il semblait que ce lien s'était fait de toute façon.
Elle fit ce qu'elle pouvait pour la recontacter le lendemain- si elles devaient se séparer, qu'elles ne le fassent pas fâchées l'une contre l'autre. Mais peu importe ce qu'elle faisait, elle n'arrivait pas à la rejoindre. Peut-être préférait-elle que ce soit ainsi. Néanmoins, quand elle rentra ce soir-là, elle eut la surprise de voir la jeune femme qui l'attendait en compagnie de ses enfants.
(1) Ce qui explique, dans la chronologie de cette fanfiction, pourquoi en 2980 la Terre compte des milliards d'habitants alors qu'elle sort d'une guerre dévastatrice qui ne date même pas d'il y a dix ans.
Notez qu'au départ, je ne devais parler que d'Hazel et de sa jeunesse.
J'ignore quand, mais il y a eu une confusion: dans le tout premier jet, Hazel est humaine. Dans l'univers de L'enfant des étoiles, c'est une sylvidre (à cause de son nom, je crois). Et ici, comme j'ai basé le début sur un vieux texte, elle est humaine. Très logique, je sais. J'avais aussi envie de souligner des points communs entre Hazel et Mikara (toutes les deux élevées par une famille d'une race qui n'est pas la sienne); Hazel est un des noms que j'envisageais pour Mikara au tout départ.
