Mardi 5 février

Il était entré machinalement dans son bureau, sans sentir que son parfum n'y flottait pas, sans sentir que ses yeux brillants ne le regardaient pas, sans sentir qu'un grand vide était assis sur sa chaise.

- Bonjour Marlène, servez-moi un café, s'il vous plaît.

Et, ce n'est qu'en pliant sa longue silhouette au-dessus du fauteuil qu'il s'aperçut qu'il était seul, avec ses mots vides et son ton sec.

Pas de café, pas de jupe crayon, pas même un reste de fragrance qui se serait attardé bien après elle pour se traîner jusqu'au lendemain.

Agitant ses nageoires dans une éternelle boucle, Bubulle le fixait entre deux algues caoutchouteuses, il se sentit soudain mal à l'aise devant ce poisson rouge à l'air narquois, ce veilleur de chagrins qui nageait dans les larmes qu'il avait essuyées.

- Elle est juste en retard, ce n'est pas la peine d…

Etait-il sérieusement entrain de se justifier auprès d'un poisson ? Décidément, Marlène avait déteint sur des recoins insoupçonnés de sa personnalité.

Son estomac le brûlait un peu, une pointe acide qui avait le goût de l'agacement…

- De l'inquiétude vous voulez dire, commissaire !

La voix de Marlène, perçante et amusée, avait dirigé son attention de l'autre côté de la pièce mais son regard buta sur une porte qui ne s'était pas ouverte, un porte-manteau dénudé et des talons qui ne fendaient pas le couloir. Il délirait une fois de plus et ça le surprenait encore.

Peu importe. Elle était probablement entrain de bavasser avec Glissant, appuyée joliment contre un casier, ses doigts fins tapotant le métal, le sourire rayonnant sous la lumière blanche de cette pièce sans fenêtre, les jambes croisées, longues et galbées dans des bas satinés qu'il ferait volontiers glisser...

- Commissaire, j'ai les résultats de l'autopsie.

- Ah heu...Glissant vous tombez bien, vous n'auriez pas croisé ma secrétaire, par hasard ?

- Marlène ? Non, pourquoi ?

- Pour rien, donnez-moi ce dossier et retournez couper vos cadavres.

- On est de mauvais poil on dirait...

- Merci, Glissant.

Il transpirait légèrement, encore perdu dans des pensées qu'il ne devrait pas avoir. Cette journée amputée de sa routine le perturbait déjà et sentir sa gorge amère et râpeuse avant même d'avoir bu une goutte de café n'annonçait rien de bon. Ce matin, la seule chose qui semblait tourner rond était un poisson rouge qui n'avait pas le choix.

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La fin de la matinée gargouillait sans répit dans son estomac, il avait essayé de l'appeler, deux fois, sous prétexte d'une urgence montée de toute pièce mais tout cet aplomb bien préparé n'avait servi à rien et ses appels sans réponse ne portaient que le souvenir d'une sonnerie stridente, coincée entre quatre murs.

Il n'eut pas besoin de réfléchir plus longtemps, Marlène ne viendrait pas, peut-être même qu'elle ne viendrait plus et il savait sans ombrage qu'il en était responsable.

- Ah, enfin du bon sens, commissaire !

La voix fantôme de Marlène s'évada au plafond et il comprit un peu tard que plus rien ne se vivrait comme les jours d'avant.

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A suivre