Alors qu'il allait pénétrer dans l'enceinte de l'aéroport, un mauvais pressentiment s'empara de Paolo.
Pourtant, cela faisait maintenant deux jours qu'il ne dormait plus, tant il était impatient d'enfin la revoir. Tout le long de cette année, qui s'était écoulée, selon lui, bien trop lentement, il n'avait fait qu'attendre ce moment. Celui où enfin, il la retrouverait.
Cette année, il se l'est promis, il ne repartira pas sans lui avoir enfin avoué tout ce qu'il ressent pour elle. Il ne veut plus être son meilleur ami, son ami d'enfance qui vit bien trop loin de chez elle, celui avec qui elle passe toutes ses vacances d'été.
Cette année, il veut faire du bateau en la prenant dans ses bras, il veut nager avec elle en la tenant par la main, il veut l'emmener manger une glace en la regardant dans les yeux.
Paolo n'a pas peur de tout lui dire. Il la connait trop bien. Si par bonheur, elle partage ses sentiments, elle lui sautera au cou. Si ce n'est pas le cas, elle se mettra à rire, lui frappera le bras en lui répétant qu'il est vraiment marrant et elle ferra comme si de rien été.
Il n'y aura pas de regard gêné, pas de joue qui s'échauffe d'embarras, pas de longues discussions sur la remise en question de leur amitié. Si elle rit, ils repartiront bras dessus, bras dessous et ils resteront les meilleurs amis.
Mais il y a ce mauvais pressentiment, qui le broie de l'intérieur alors qu'il se rapproche inexorablement de la sortie. L'italien le sait. Il l'a compris lorsqu'il était dans l'avion et que tout lui a paru soudain beaucoup trop beau. Ça ne marche pas comme ça, ça ne marche jamais de cette façon. Il y a toujours un obstacle.
Et il se questionne sur la nature de celui-ci : peut-être est-elle malade ? Il secoue la tête, non, on n'est pas dans un film. Alors peut-être ne veut-elle plus le voir ? Non, elle lui aurait envoyé un message pour lui dire de ne pas la rejoindre cette année. Peut-être qu'il s'est passé quelque chose entre ses parents, alors. Le jeune homme se dit que c'est sûrement ça. Après tout, l'automne dernier, en Italie, ils n'étaient pas spécialement proche.
Alors le jeune homme pousse les portes qui sépare la zone d'embarquement de celle où les visiteurs attendent avec impatience leurs amis et leurs familles.
Elle n'est pas là. Il jette un regard à son montre. Elle est en retard. Il vérifie son téléphone. Peut-être lui a-t-elle envoyé un message pour le prévenir. Rien. Paolo hésite : doit-il l'appeler pour savoir où elle est ou doit-il attendre ? S'il l'appelle, elle pourrait mal le prendre. Elle est susceptible.
Mais elle n'est jamais en retard. Alors l'italien s'inquiète. Lui est-il arrivé quelque chose en venant ? Est-elle blessée ?
Non, il doit se calmer. Se calmer et attendre.
Alors Paolo s'affaisse contre le mur, les yeux rivés sur les portes d'entrées de l'aéroport.
Il n'attend pas longtemps. A peine dix minutes. Elle arrive en courant. Elle a les joues rouges, donc il sait qu'elle a couru. Elle a tressé ses cheveux en deux longues nattes de chaque côté de sa tête parce qu'il doit faire très chaud dehors. La bretelle de son débardeur a glissé, laissant apparaître sa peau bronzée. Ses lunettes de soleil cachent ses grands yeux bruns. Elle sourit.
Elle lui sourit. Un sourire flamboyant qui lui coupe le souffle. Et puis Paolo remarque son bras, qui part vers l'arrière. Il descend son regard vers sa main. Elle tient quelqu'un. Alors qu'elle s'écarte, Paolo comprend enfin pourquoi un tel pressentiment c'était emparé de lui.
Cet homme derrière elle, aux cheveux blonds et au regard froid, Paolo le sait déjà, il ne l'aime pas.
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C'était une idée stupide. C'était rare qu'elle ait des idées aussi bête. Paolo l'avait toujours trouvé très intelligente. Peut-être qu'il s'était trompé.
Axel aussi semble penser que cette idée est idiote. L'italien le sait, le japonais ne l'aime pas. D'ailleurs, Paolo se demande s'il lui arrive d'éprouver du plaisir dans sa vie. Il ne sourit jamais, ne semble aimer personne.
Elle lui a dit qu'il adorait le football, mais vu la façon dont il regarde le ballon qui vient de rebondir entre ses pieds, le jeune homme se demande si elle n'a pas menti.
D'un signe de main, il fait signe à Axel de lui renvoyer le ballon. Il ne le fait pas. Alors il soupire, et il lance un regard vers elle qui lui fait de grands signes dans les gradins. Il n'y a plus aucun doute. Il faut être stupide pour proposer un tel jeu.
Et puis, pourquoi elle ne joue pas avec eux ? Ils ont toujours joué ensemble au football depuis qu'ils savent taper dans un ballon.
Paolo se souvient. Axel ne veut pas qu'elle joue, parce qu'il ne veut pas qu'elle se blesse. Il n'a pas aimé la façon dont elle lui a souri comme si elle avait en face de lui le meilleur homme sur terre.
Elle n'était pas elle-même à ce moment-là. Sinon, elle lui aurait jeté un regard noir et menaçant elle l'aurait bousculé en lui prenant le ballon et en clamant haut et fort qu'elle faisait ce qu'elle voulait.
L'italien a attendu qu'elle le fasse d'ailleurs. Mais au lieu de ça, elle est allée s'asseoir dans les gradins et elle crie depuis cinq minutes comme une de ses stupides groupilles qu'elle déteste.
Après presque une heure, Paolo décide qu'il est temps d'arrêter. Elle vient vers lui et elle le félicite pour sa victoire. L'italien sourit : ça n'a pas été une mince affaire. Axel se débrouille bien.
Il veut prendre sa main, l'autre est loin, encore allongé sur le terrain. Peut-être est-ce le bon moment, peut-être va-t-il pouvoir lui dire qu'il l'aime. Mais la pression était trop légère, elle ne l'a pas senti. Et elle s'éloigne en direction du terrain, en direction d'Axel.
Paolo sent son cœur se briser doucement. Le blond se relève quand il la voit arriver, et il la prend dans ses bras. Maintenant, le brun sent son cœur tomber au fin fond de son estomac.
Elle tape dans ses mains, elle l'encourage. Mais il a perdu.
Alors Paolo se détourne. Il ne gagne jamais quand il faut de toute façon.
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Paolo a toujours aimé faire du bateau avec elle à Okinawa. Ils le font chaque été depuis l'âge de trois ans. Chaque fois, il attend avec impatience le moment où elle va se plaindre de des embruns qui font boucler ses cheveux, du soleil qui lui brûle le visage, et du sel qui brûle sa peau.
Parce qu'il sait, qu'après seulement, elle va se mettre à rire. Alors elle prendra sa main, et lui demandera s'il est capable de sauter d'une telle hauteur. Ils sauteront tous les deux, et ensemble, ils profiteront de cette eau chaude et translucide.
Mais cette année, elle ne se plaint pas lorsqu'ils montent tous les trois dans le bateau. Ses cheveux sont déjà bouclés, son visage a déjà été rougis par le soleil, une crème protège sa peau des effets indésirables du sel. Elle est en train de rire alors qu'Axel lui raconte une blague. Ce n'était pas encore le bon moment.
Ils arrivent déjà au milieu de l'océan. Elle n'hésite pas, elle ne lui demande pas s'il est capable de sauter, et elle n'attend pas pour le faire. C'est la première à l'eau, et Axel la rejoint rapidement. Peut-être va-t-elle l'appeler. Mais elle ne le fait pas.
En vérité, Paolo n'aime pas l'eau. En Italie, il ne se souvient pas s'être déjà baigné de son plein grès. Il n'y a qu'ici qu'il le fait. Parce qu'ici, elle est là. Alors, aujourd'hui, il ne se baigne pas. Il s'allonge sur sa serviette, à l'arrière du bateau, et il écoute ses rires à elle, qui se mêle bien malgré lui, à ceux du japonais.
Et puis soudain, une ombre fait place au soleil. Et il sent des gouttes qui lui tombe sur la peau. Plic. Ploc.
Elle est là, elle le regarde en souriant. Il ne sait pas où est Axel, mais il s'en fiche bien. Elle lui fait signe de s'écarter, de lui laisser de la place. Alors il s'exécute, parce qu'il ne lui refuse jamais rien. Elle met la tête sur son épaule, et il l'attire doucement contre lui.
Son cœur bat. Boom. Boom.
- Paolo, je crois bien que je suis amoureuse de lui.
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Paolo regarde avec admiration la façon dont son corps se meut sur la planche. C'est délicat et agile, et c'est comme ça qu'elle parvient à flotter sur la vague. Peut-être même qu'elle vole.
L'italien ne le savait pas. Quand est-ce qu'elle a commencé à surfer ? Il ne lui semble pas qu'elle en faisait l'été dernier. Il sourit parce qu'il la trouve vraiment douée. Il ne peut pas s'empêcher de se dire qu'elle est faite pour ça.
Elle dompte les vagues et ses dernières semblent la respecter entièrement. C'est comme si elles la portaient, la caressaient, la cajolaient. Elles lèchent ses jambes mais elles ne vont jamais plus loin.
Il n'a pas compté. Depuis combien de temps est-elle dans l'eau ? Autour de lui, la foule s'extasie devant une telle performance. On chuchote son nom. Certains pensent qu'elle va gagner. Paolo ne pense pas lui, il en est sûr. Parce qu'elle n'a jamais perdue une seule fois dans sa vie. Parce qu'elle ne fait rien, si elle sait qu'elle n'est pas douée un minimum.
Elle ne perd pas de temps à essayer ou à apprendre. Elle sait ou elle ne sait pas. Et quand elle le sait, c'est toujours fait à la perfection. A leurs cinq ans, elle a gagné un concours de peinture. A sept ans, elle a remporté le premier prix d'une compétition de natation. A neuf ans, elle est montée sur la première marche du podium d'un marathon. A onze ans, son équipe de foot dont elle était la capitaine a terminée première du championnat national. A treize ans, elle s'est illustrée dans une chorale du quartier.
Cette année, Paolo sait qu'elle va gagner.
Elle arrive sur la plage. Ils auront bientôt les résultats. L'italien accourt vers elle. Puis il s'arrête.
Axel a été plus rapide et il la félicite déjà. Pourquoi semble-t-elle si heureuse ? Pourquoi ne le cherche-t-elle pas dans la foule ? C'est pourtant la tradition, leur tradition : c'est à lui de la féliciter en premier.
Le jury rend son verdict. Elle a gagné. Mais ça Paolo le savait déjà, ce n'est pas une surprise. Elle monte en souriant sur la première marche du podium où le présentateur lui remet un collier de fleurs et une magnifique médaille d'or.
Il l'aime trop, alors Paolo ne peut pas s'empêcher de sourire. Il lui sourit à elle. Mais elle ne le regarde pas, c'est Axel qu'elle fixe dans les yeux.
Alors l'italien s'éloigne. Comme d'habitude, lui a perdu. Ce n'est pas une réelle surprise.
Ce qui est surprenant, c'est que pour la première fois de sa vie, Paolo est dessus d'avoir perdu.
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Il ne peut pas s'empêcher de la regarder, et de la trouver magnifique. Pourtant, elle ne porte pas les jolies robes qu'ont pris la peine d'enfiler les filles de leur âge. Elle a mis une jupe en jean. Et Paolo sait pourquoi.
Lorsqu'ils étaient enfant, elle se prenait pour une princesse. Elle portait toujours de longs jupons, et des robes à volants. Elle coiffait ses cheveux d'une couronne de fleurs. Paolo la trouvait très jolie comme ça, mais il fallait bien avouer que ce n'était pas pratique.
Habillée ainsi, elle ne pouvait pas jouer avec lui dans les rochers, courir dans le parc après le ballon, sauter dans les flaques d'eau après les pluies tropicales.
Un jour, ce qui devait arriver arriva, et elle est tombée. Il y avait de la boue dans chaque plie de sa jupe, chaque centimètre de tulle et l'eau a lissé les froufrous. Alors Paolo a enlevé sa veste en jean, celle qu'il préférait car elle était à son père. Et il lui a donné.
D'un regard, il lui a promis que ça ne le dérangeait pas parce que, de toute façon, cette veste était trop grande. Quand elle est revenue, elle avait enlevé sa jupe toute sale et l'avait remplacée par la veste en jean, intelligemment enroulée autour de ses jambes et serrée à la tête. Paolo a souri en lui faisant remarquer qu'elle ressemblait bien plus à une princesse habillée ainsi.
Tous les trois, ils marchent en direction de la place du village où un bal a été organisé. Ce n'est pas la première fois qu'ils vont à un bal, mais cette fois, l'italien veut vraiment danser.
C'est fini le temps où ils se moquaient des amoureux gênés, des amies esseulées, des groupes de garçons trouillards. Mais il y a Axel, et il sait déjà que ça ne sera pas facile avec le japonais dans ses pattes.
La musique éclate dans ses oreilles, les rires résonnent, les lumières lui font mal aux yeux. Il attrape sa main pour ne pas qu'elle s'échappe. Ce soir, ils danseront tous les deux.
Mais ce n'est pas encore le moment. Le rythme est trop rapide, le tempo trop endiablé. Il faut que ce soit plus doux, plus délicat, plus lent. Il faut que les lumières cessent de clignoter, et qu'elles s'arrêtent complètement. Qu'il ne reste plus que la lumière des étoiles, de la peine lune qui se reflète dans l'océan un peu plus loin.
Il faut que ce soit parfait.
Alors Paolo attend en la surveillant du coin de l'œil. Elle danse avec son amie d'abord. Puis elle s'éloigne boire un verre. La musique change. Pas encore.
L'italien se lève pour demander au DJ quand est-ce qu'il compte diffuser le premier slow. Ce dernier lui demande qu'elle est la fille qu'il espère inviter. Le brun rougit, bafouille, lui promet que ce n'est qu'une amie. Mais il lui montre tout de même. Parce qu'il veut que tout le monde voit à quel point elle est magnifique, et à quel point il est chanceux de l'avoir dans sa vie.
Alors le DJ lui sourit, et lui assure qu'à la prochaine chanson, il pourra l'inviter.
Et il n'a pas menti. Paolo se précipite. Mais Axel est déjà là, il lui tient la main, lui murmure quelque chose à l'oreille. Elle rougit et il ne peut s'empêcher de se faire la réflexion qu'il ne l'a jamais vu aussi gênée. Il pose une main sur son cœur : est-ce normal qu'il ne l'entende plus battre dans sa poitrine ?
Paolo les regarde danser sous le regard désolé du DJ. La prochaine danse sera pour lui.
Mais ils dansent toute la nuit. Et Paolo les regarde.
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Elle n'a jamais aimé pique-niquer. Elle n'aime pas les petites bêtes qui rampent sur les couvertures, les guêpes qui volent au-dessus de sa nourriture, l'herbe qui lui gratte la peau.
Elle n'aime pas non plus manger dans des assiettes en plastique, elle préfère les couverts solides. Depuis qu'il la connaît, c'est la première fois qu'ils vont piquer niquer.
Paolo essaie de voir à quel point elle déteste ce qu'ils sont en train de faire. Il essaie de détecter les rides de frustrations au coin de ses lèvres pour assurer qu'elle se force à sourire, mais il n'y en a pas. Elle semble véritablement heureuse d'être ici.
Ce pique-nique, c'était une idée d'Axel. Paolo était heureux qu'il propose une telle activité pour la simple raison qu'il allait le voir déchanter lorsqu'elle lui dirait non.
Mais elle ne l'a pas fait. Elle a hoché la tête et s'est tourné vers lui pour lui demander s'il était d'accord. Mais Paolo est toujours d'accord avec elle.
Après avoir mangé, Axel a proposé une randonnée. A la plus grande surprise de l'italien, elle a encore hoché la tête avec enthousiasme. Pourtant, elle n'aime pas marcher.
Il regarde ses pieds : elle porte des sandales. L'italien soupire en faisant signe à Axel qu'ils ne peuvent pas y aller. Ce dernier veut se rétracter, il a un sourire triste. Paolo sait qu'il est déçu. Elle le sait aussi, alors elle insiste. Elle promet que ça ne la dérange pas, qu'elle sait marcher, que des sandales c'est mieux que rien.
Alors ils cèdent. Et maintenant Paolo le sait : face à elle, ils sont faibles tous les deux.
Ils marchent depuis une heure. Elle rit, elle chante, elle court en avant et revient vers eux en les pressant. L'italien regarde ses pieds. Ils sont égratignés, l'un de ses orteils est ouvert : elle s'est coupée.
Sans un mot, il enlève ses chaussures et lui tend. Il la menace un peu : « si tu ne les mets pas, je pars dès demain ». Elle rit d'abord, parce qu'elle ne le croit pas. Puis elle croise son regard, elle s'exécute.
Axel décide de rentrer, Paolo pense que c'est une bonne idée. Ses chaussures sont trop grandes pour elle les pieds de l'italien sont sales et écorchés, il y a un trou dans sa chaussette.
En arrivant, elle se dirige vers lui et le prend dans ses bras. Paolo oublie la douleur causée par les coupures sur ses pieds, la lourdeur de ses articulations après avoir marché pied nu, le nœud dans ses jambes. Elle a anesthésié tout son corps.
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Paolo avait toujours trouvé que les plages d'Okinawa étaient romantique. Il y a quelques mois, il s'est dit qu'il n'y aurait pas meilleur endroit pour lui avouer ses sentiments.
Le bruit des vagues, les rires des enfants un peu plus loin, le vent dans les palmiers : ce serait la bande sonore parfaite.
Le sable, les coquillages, l'eau qui mouillent leurs pieds : ce serait le tapis le plus moelleux.
Ils seraient tous les deux, elle aurait une glace dans la main, et lui il la prendrait en photo : ce serait le cadre parfait.
Alors Paolo a tout préparé. Il tient dans sa main une glace au yuzu. Et dans sa poche, il y a un bracelet de coquillage qu'une gamine du quartier lui a donné. « C'est comme une bague de fiançailles, mais c'est moins formel » pense-t-il. Il lui a donné rendez-vous et il l'attend.
La glace a fondu. Elle n'est pas là.
Il l'appelle. Elle ne répond pas.
Le niveau de la mer est descendu. Ses pieds sont secs. Elle n'est pas encore là.
Il l'appelle. Elle ne répond pas.
Les enfants sont rentrés. Elle n'est toujours pas là.
Il l'appelle. Elle ne répond pas.
Paolo quitte la plage. Et alors son téléphone sonne.
Quand il décroche, il l'entend pleurer. Il panique : est-ce qu'elle va bien ? Est-elle blessée ? Où est-elle ?
- Axel est malade, il a été hospitalisé. Je reste avec lui ce soir.
Elle ne s'est pas excusé d'avoir raté leur rendez-vous, alors l'italien se dit qu'elle a sûrement oublié. Il soupire.
Maintenant, il n'est plus le centre de son univers. C'est vraiment dommage pense-t-il. Parce qu'elle, elle est toujours le centre du sien.
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Paolo a mal. Il souffre tellement qu'il aimerait mourir pour que la douleur s'arrête. Il reste pétrifié un long moment devant la scène.
Pourtant, quand ils étaient petits, c'était beaucoup plus drôle.
Il la revoit hésiter. Ils avaient onze ans, douze ans peut-être. Au regard qu'elle lui lance, Paolo sait qu'elle lui en veut. Mais l'italien trouve ça plus drôle qu'autre chose. Elle n'avait qu'à réfléchir avant de parier des choses aussi stupides avec lui. Lui, il a embrassé la voisine avec une facilité déconcertante, comme s'il posait les lèvres sur une pomme bien mûre.
C'était facile.
Elle a assuré qu'elle pouvait faire la même chose. Alors l'italien lui a indiqué du doigt, le petit Hurley. Il ne sait pas vraiment pourquoi, mais elle ne l'aime pas depuis qu'il lui a volé ses crayons parfumés en maternelle. « Une sombre histoire » lui a-t-elle assurée à de nombreuses reprises.
Mais elle n'aime pas perdre, et d'ailleurs elle ne perd jamais. Alors, elle l'embrasse et revient en pestant vers Paolo. Ce dernier lui fait un grand sourire et lui tend une glace au yuzu. Il est fier d'elle.
Aujourd'hui, Paolo ne trouve pas ça aussi drôle. Il ne se souvient pas d'avoir parié, alors elle n'a aucune raison de faire cela. Il aimerait s'énerver, être en colère. Mais il n'y arrive pas. Il a l'impression qu'il va se briser en mille petits morceaux, il n'arrive plus à respirer, il a envie de pleurer.
Axel la tient dans ses bras, et il pose ses lèvres sur les siennes. Elle sourit comme si elle avait attendu ça depuis longtemps. L'italien entend les secondes s'écouler dans sa tête. Quand-est ce qu'ils vont s'arrêter ? Ils n'entendent donc pas les morceaux de son cœur qui explosent contre le sol ?
C'est donc si facile que ça de briser un cœur ?
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Paolo la prend dans ses bras et lui fait un grand sourire. D'un geste du pouce, il essuie les larmes qui coulent sur ses joues. Il n'aime pas la voir triste.
- Pourquoi dois-tu partir si tôt ? Nous ne sommes qu'à la fin du mois de juillet.
L'italien lui explique qu'il doit rentrer car il a eu une proposition qu'on ne peut pas refuser pour un grand club de football. L'entraînement commence la semaine prochaine.
Elle hoche la tête parce qu'elle comprend. Elle sait à quel point le football est important pour lui, peut-être même plus important qu'elle.
Elle lui répète qu'il va lui manquer, et qu'elle viendra le voir bientôt. L'italien lui sourit et lui promet de lui envoyer des places en tribunes d'honneur pour voir son premier match. Son cœur bat plus vite à mesure que son sourire s'agrandit. Il aime tellement son sourire.
Elle l'accompagne jusqu'à l'aéroport. L'italien est un peu déçu qu'Axel ne soit pas venu avec eux. Ils ont passé un mois tous les trois, il aurait pu lui dire au revoir.
En arrivant devant les portes de l'aéroport, elle se jette dans ses bras en pleurant. Paolo tient bon. Il ne veut pas avoir mal de nouveau. Il se force à sourire.
Et puis, étrangement, elle s'excuse. L'italien sursaute. Pourquoi fait-elle ça ?
Elle s'excuse d'avoir été si distante, d'avoir passé trop de temps avec le blond, de ne pas lui avoir consacré toutes ses journées.
Elle lui demande de la pardonner d'être tombé amoureuse d'Axel, de l'avoir blessé, de ne pas être venu ce jour-là, sur la plage.
- Désolé de ne pas t'aimer comme toi tu m'aimes.
Paolo déglutit. Alors elle sait. Au fond, il n'est pas étonné. Elle a toujours tout su. On ne peut rien lui cacher. Il hésite un instant : doit-il fuir après un tel embarras ? La rassurer en lui promettant que ce n'est pas de sa faute ?
Non, il décide de la prendre dans ses bras. Puis, il sort de sa poche un petit bracelet. Le petit bracelet de coquillage qu'il comptait lui donner. Doucement, il l'enroule autour de son poignet.
C'est n'est pas un cadeau. C'est une promesse. La même qu'il lui fait chaque été : « on se revoit l'année prochaine ».
Elle observe attentivement les petits coquillages qui composent le bijou. Il reste des grains de sables à l'intérieur : il est parti trop vite.
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Paolo est accoudé contre le muret de l'aéroport. Après un coup d'œil à sa montre, il confirme au chauffeur de taxi que son amie ne devrait pas tarder, qu'il faut attendre un peu.
Ce dernier soupire, se plaint qu'il perd du temps, qu'il pourrait avoir d'autres clients. Le jeune homme s'énerve. A quoi s'attendait-il ? Ils sont dans un aéroport : et parfois les avions arrivent en retard.
Il claque la porte et l'envoie balader. Ils rentreront en métro.
On est en automne, mais il fait encore très chaud à Rome. L'italien pénètre dans l'enceinte de l'aéroport et se délecte de l'air qui souffle depuis les appareils climatisés. Il fixe la porte d'embarquement, elle ne devrait plus tarder à s'ouvrir.
Il a hâte de la voir, de l'emmener assister à l'un de ses matchs, de lui faire manger la meilleure pizza de la capitale. Oh ! Elle se plaindra un peu d'abord parce qu'elle adore dire qu'elle n'aime pas la pizza. Mais elle les a toujours mangées.
Ensuite, ils iront manger une glace à l'italienne. Les meilleurs de la capitale.
C'est un beau programme, et il sait que ça va lui plaire.
Mais elle est en retard. Il vérifie son téléphone. Peut-être lui a-t-elle envoyé un message pour le prévenir. Rien. Paolo hésite : doit-il l'appeler pour savoir où elle est ou doit-il attendre ? S'il l'appelle, elle pourrait mal le prendre. Elle est susceptible.
Alors Paolo s'inquiète : y-a-t-il eut un problème avec l'avion ? A-t-elle perdu son bagage ?
Non, il doit se calmer. Se calmer et attendre.
Alors Paolo s'affaisse contre le mur, les yeux rivés sur les portes d'embarquement de l'aéroport.
Il n'attend pas longtemps. A peine dix minutes. Elle arrive en courant. Elle a les joues rouges, parce qu'il devinne que sa valise est lourde. Elle a tressé ses cheveux en deux longues nattes de chaque côté de sa tête parce qu'elle déteste les avoir dans les yeux quand elle prend l'avion. La manche de son gilet a glissé, laissant apparaître sa peau toute pâle. Ses lunettes de soleil cachent ses grands yeux bruns fatigués par les heures de vol et le décalage horaire. Elle sourit. Elle lui sourit. Un sourire flamboyant qui lui coupe le souffle. Et puis Paolo remarque son bras, qui part vers l'arrière. Il descend son regard vers sa main. Elle tient quelqu'un.
Paolo ne l'avouera jamais, mais au fond de lui, il est tout de même content de voir Axel. Il n'aurait pas rêvé meilleur rival.
Avant d'aller à leur rencontre, il envoie un message au père de son meilleur ami, le pizzaiolo : « Il faudra une pizza supplémentaire, un autre ami nous accompagne ».
