Momento Mori

Auteur: Docteur Citrouille

Rating: Général

Résumé: Orpheline d'Ingleton, Jayne Feyre est engagée comme gouvernante au manoir de Rochester Hall, où elle fait la connaissance du maître des lieux, lord Edvard Thornfield. Mais, tandis que Jayne cherche sa place dans le vaste monde, une épidémie mystérieuse réveille les morts: ceux ci dévorent les vivants pour prolonger leurs existences...


Prologue

L'orphelinat d'Ingleton avait toujours eu une sinistre réputation : trop vétuste, trop sinistre, trop glacial.

C'était là que les jeunes filles qui n'avaient plus de famille ou qui devenaient une charge bien trop importante étaient envoyées, afin d'y être éduquées : elles y apprenaient la lecture et l'écriture, le calcul et la géographie, recevaient une instruction religieuse, se perfectionnaient dans les travaux d'aiguille.

Jayne Feyre était l'une de ces jeunes filles, petite chose frêle, aux longs cheveux noirs et au visage pâle. Une cicatrice enlaidissait son visage sans attrait : une longue entaille lui barrait tout le côté gauche, du sourcil jusqu'au menton, lui crevant l'œil au passage.

Son seul œil valide avait la couleur de la pluie, d'un gris terne : il regardait la silhouette qui se cognait violemment contre la grande grille de fer forgé qui séparait l'orphelinat du reste du monde.

C'était ce bruit, invoquant un puissant orage d'été, qui avait tiré la petite fille de son lit. Elle s'était postée à l'une des fenêtres du couloir, donnant sur la cour. Un froid glacial sévissait et elle tremblait de froid dans sa simple chemise de nuit. Dehors, la neige commença à tomber, recouvrant d'une pellicule blanche le sol gelé du jardin.

La silhouette continua de se jeter avec virulence contre la grille.

Jayne n'y tint plus. Elle savait que son acte était stupide et déraisonné, mais elle ne pouvait taire l'angoisse qui prenait son cœur en tenaille. Elle retourna dans le dortoir, où les petits lits des orphelines s'alignaient en deux rangées bien nettes.

Toutes dormaient, recroquevillées sur elles-mêmes pour se protéger du froid ambiant. Les souffles réguliers du sommeil brisaient le silence, parfois agrémenté d'un sanglot ou d'un gémissement.

À tâtons, Jayne regagna son lit. Sans bruit, elle enfila ses bas, chaussa ses bottines, mit sur son dos un long manteau noir en feutrine, rapiécé à bien des endroits. Sur la pointe des pieds, elle quitta le dortoir et fila dans les couloirs enténébrés, veillant à se confondre aux ombres de la nuit, craignant qu'un professeur ne la surprenne malgré le couvre-feu.

Elle arriva à la grande porte qu'elle tira vers elle : le bois craqua quand elle tourna sur ses gonds, rompant le silence apaisant de la nuit. Jayne sortit affronter le froid ; le vent fit gonfler son manteau, la fit frissonner.

À pas lents, elle s'approcha de la grille, croisant ses bras contre sa poitrine menue pour garder un peu de chaleur contre elle. Ses pas faisaient craquer la mince couche de neige. L'air glacial, qui lui giflait le visage, lui fit monter les larmes aux yeux. Malgré tout, elle avança, jusqu'à faire face à la silhouette décharnée qui tentait vainement de forcer la grille.

Avec une horreur indicible, Jayne contempla ce qui avait été encore quelques jours plus tôt son amie. Sa robe partait en lambeaux, découvrant un corps sale et amaigri. Une couronne de fleurs mortuaire pendait tristement sur son crâne rasé, d'où perçaient des plaques rougeâtres, là où le ciseau avait maltraité sa peau.

Jayne se souvint d'avoir admiré la belle chevelure rousse qui embellissait alors la tête gracile, et de la peine qu'elle avait ressentie en voyant son amie se faire tondre par crainte de la contagion de la rougeole.

Mais le pire restait sans doute le visage, autrefois poupin. La faim l'avait poussée à dévorer le pourtour de ses lèvres et à se ronger l'intérieur de ses joues, laissant apparaître une mâchoire rougeâtre.

Jayne en était horrifiée.

Qu'était devenue son amie ?

— Eileen ? chuchota-t-elle.

Eileen Burns arrêta son geste et considéra Jayne, la tête penchée sur le côté. La reconnaissait-elle ?

Elle passa ses mains au travers de la grille, pressant son corps fluet contre le métal, poussant des grognements rauques. Jayne remarqua que certains de ses doigts manquaient et qu'elle avait perdu tous ses ongles.

Eileen cherchait à l'atteindre, et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle amorça un geste dans sa direction.

— N'y pensez même pas, Miss Feyre.

La voix avait asséné l'ordre comme un claquement de fouet, faisant sursauter la petite fille. Henry Blackwood, le directeur de l'orphelinat, s'avança dans la neige, un long fusil pointé devant lui et une lueur meurtrière dans le regard.

— Reculez, ordonna-t-il.

Eileen arrêta de grogner et regarda la bouche béante du canon avec curiosité. Jayne eut un haut-le-cœur quand elle comprit ce que Blackwood s'apprêtait à faire.

— Non ! s'exclama-t-elle, en se dressant entre l'arme et Eileen, bras tendus en une supplique.

— Poussez-vous, Feyre ! Vous ne savez pas à quoi vous avez affaire.

Il se trompait : Jayne le savait parfaitement.

— S'il vous plaît, c'est mon amie, implora-t-elle.

Seul le silence lui répondit. Blackwood affichait une mine terrible : son long nez en bec de corbeau, ses yeux noirs dépourvus de chaleur, son visage lugubre qui ne souriait jamais. Le vent faisait claquer les pans de son manteau contre ses longues et maigres jambes, lui conférant une silhouette sinistre. Il baissa enfin son arme, dévisageant la petite Jayne qui grelottait. Un rictus étira ses lèvres.

— Fort bien.

Il fit basculer son fusil, crosse en avant. Jayne fit un pas en arrière.

— Vous le ferez dans ce cas.

Jayne secoua la tête. Il en était hors de question. C'était d'une cruauté inouïe. Blackwood pointa un doigt effilé vers la silhouette décharnée d'Eileen.

— Cette chose n'est plus votre amie, Miss Feyre. Elle n'appartient pas à ce monde. Sans doute est-ce là l'œuvre du Diable, et le Diable n'a rien à faire ici. Alors, vous allez me faire le plaisir de renvoyer ce monstre d'où il vient.

Il fourra dans les mains de la fillette l'arme. La chose était hideuse à voir et beaucoup trop lourde pour ses petits bras. Les larmes lui brouillèrent la vue. Elle savait que Blackwood avait raison : la Eileen qu'elle avait connue et aimée était morte, remplacée par cette chose dévoreuse de chair. Elle pouvait sentir de là où elle se tenait le parfum entêtant de la mort, un atroce mélange de terre et de pourriture mêlée.

Jayne rassembla ses maigres forces, le froid de l'hiver anesthésiant sa volonté. Elle sentit derrière elle l'ombre menaçante de Blackwood l'avaler tout entière par sa grandeur et sa méchanceté.

— Prenez appui sur vos jambes, Miss Feyre, dit-il en cognant son pied contre les siens pour les mettre dans la bonne position. La crosse calée contre votre joue — comme ceci. Gardez votre ligne de mire droit dans sa tête. Respirez calmement.

Jayne ne voyait plus que son amie. Le reste du monde avait disparu.

Elle se rappela la bonté d'Eileen, sa douceur, son sourire. Sa chevelure rousse brillant sous le soleil du printemps. La chaleur intense de son petit corps avant de mourir. Sa froideur rigide dans son linceul blanc.

Jayne tira.

Dans une explosion de feu et de fureur, la balle argentée fila et vint se ficher dans la tête d'Eileen, au milieu de son front. Elle ouvrit la bouche dans un cri qui ne vint pas, les yeux révulsés, et bascula sans grâce en arrière.

Blackwood émit un long sifflement appréciateur. Il s'approcha de la grille et contempla le corps de celle qui avait été de son vivant Eileen Burns. Autour de sa tête, un halo de sang noir goutta sur la neige blanche.

— Beau tir, Miss Feyre, commenta-t-il. C'est votre première fois ?

Jayne hocha la tête, les mains cramponnées au fusil, le corps secoué de sanglots silencieux. Blackwood la regarda, songeur. Il se décida enfin à reprendre son arme, l'arrachant presque des mains de Jayne.

— Retournez au lit, Miss Feyre, ordonna-t-il. Demain, nous commencerons vos nouvelles leçons.

Jayne déglutit péniblement et s'arracha à la contemplation du corps perverti d'Eileen.

— Mes leçons ? bégaya-telle.

— Afin de faire de vous un Chasseur. Partez maintenant.

Jayne frissonna. Elle eut un regard pour cet homme froid et sec, sans pitié et surtout sans cœur.

— Qu'allez-vous faire ? demanda-t-elle d'une voix angoissée en le voyant tirer d'une poche de son manteau son trousseau de clés.

— Brûlez le corps, afin de faire disparaître cette pourriture. Partez maintenant ou je vous oblige à allumer vous-même le bûcher.

Il trouva la bonne clé et ouvrit la grille, à l'affût du moindre geste suspect. Puis, il se baissa pour prendre les pieds d'Eileen et traîna son cadavre dans la cour, laissant une trace noirâtre dans la neige.

— Dégagez Feyre ! s'exclama Blackwood, mécontent de la voir se tenir près de lui, tremblante de froid et de peur.

Jayne sursauta et tourna les talons avant de courir jusqu'à la relative sécurité de l'orphelinat. Son cœur battait si fort qu'il semblait vouloir s'envoler de sa poitrine. Elle ne se retourna pas une seule fois et alla se terrer au fond de son lit, sans parvenir à calmer les tremblements de son corps.

Quelques instants plus tard, un grand feu illumina le ciel et Jayne vit sa lueur danser sur le plafond du dortoir. Elle tira sur sa tête la couverture et, dans le silence de la nuit, se mit à pleurer.


Bonjour à tous!

Et bienvenue dans cette nouvelle fanfiction... un peu particulière, j'ai envie de dire. J'espère sincèrement que cette histoire ne va pas vous rebuter et que vous prendrez plaisir à la lire! Oui, il s'agit bien d'une fanfiction sur Jane Eyre, l'un de mes romans préférés, oui, il s'agit d'une réécriture totale, où il sera question de morts-vivants et de steampunk... Un peu étrange, il est vrai, mais je vous promets que vous retrouverez les ingrédients de Charlotte Brontë (moderne, féministe, romantique, sombre, gothique, fantastique et une bonne dose de héros angoissé, torturé et ténébreux). Bon, je me suis mise la pression toute seule comme une grande...

La trame de l'histoire, vous la connaissez dans doute, mais je me suis permise à quelques (beaucoup) de changement (tel que les noms ou les lieux)... J'espère que vous les apprécierez!

Si cela vous plaît, je posterais un chapitre toute les deux semaines (oui oui, je sais, j'ai la Symphonie du Corbeau sur le feu, me tapez pas par pitié!). Les cinq premiers chapitres sont déjà écrits, yapuka posté.

Et je termine cette petite note sur un remerciement: AppleCherry Pie, merci pour absolument tout. Tu es la petite voix dans ma tête qui me souffle les histoires et l'encre de ma plume qui les écrits :)

A très bientôt!

Votre Citrouille