— Camp de vacances ?
Ils étaient tous les quatre assis dans le bureau de Marraine la Bonne Fée, alignés les uns à côté des autres, presque sagement. En face d'eux, les mains posées sur son bureau, la directrice de l'école leur souriait avec enthousiasme, choisissant de ne pas prendre en compte le ton dégoûté et à la limite de l'impertinence avec lequel Mal venait de l'interrompre.
— Oui ! s'exclama-t-elle d'une voix beaucoup trop réjouie. N'est-ce pas une merveilleuse idée ?
Les quatre adolescents se regardèrent mutuellement, échangeant des expressions méfiantes et perplexes, avant qu'Evie ne se racle la gorge.
— Nous ignorons ce qu'est un camp de vacances, déclara-t-elle d'une manière beaucoup plus polie et explicite que celle que Mal avait employé un instant auparavant.
Quelques jours plus tôt, ils ne savaient même pas vraiment ce qu'étaient des vacances, et Ben avait dû leur expliquer le principe de congé, de semaine de repos et de retour dans les familles et les royaumes d'origine. Malgré le ton enjoué du jeune roi, les quatre enfants de l'île avaient rapidement compris que ce concept de vacances n'allait faire que compliquer leur vie et qu'il était peu probable qu'on les laisse tranquillement rester dans une école déserte. Ils n'avaient pas posé de question, attendant simplement que la sentence tombe d'elle-même. Et maintenant les voilà, tous rassemblé alors qu'on leur présentait la solution comme s'il s'agissait d'une opportunité incroyable.
L'enthousiasme de Marraine la Fée s'effaça légèrement alors qu'elle les dévisageait, prenant une nouvelle fois conscience des lacunes qu'ils possédaient, non pas seulement scolaires ou de culture générale, mais aussi sur des éléments de la vie de tous les jours. Elle se reprit bien vite, et son sourire réapparut, peut-être encore plus ravi que le précédent.
— Ce sera donc une belle expérience pour vous tous ! déclara-t-elle en tapant dans ses mains.
Mal plissa des yeux, sa patience commençant sérieusement à s'égrainer.
— Mais c'est quoi au juste ? demanda-t-elle dans ce qui ressemblait à un grognement.
Evie posa sa main sur sa cuisse pour l'apaiser alors que la femme en face d'eux semblait enfin accepter de leur fournir une explication.
— Ce sont des lieux qui accueillent les enfants et les adolescents comme vous pendant les congés. Vous serez nourris, logés et encadrés tout au long du séjour par des surveillants qui vous proposeront de chouettes activités en fonction du thème de votre camp. Jane adorait y aller lorsqu'elle était petite.
Mal haussa un sourcil, mais ce fut Jay qui prit la parole cette fois, n'hésitant pas à revêtir un ton moqueur.
— Ouais, c'est comme l'école quoi.
— Non, pas vraiment. A l'école on attend de vous des efforts et des résultats, dans un camp on vous propose juste des activités pour occuper vos journées et vous éviter de passer plusieurs jours à vous ennuyer. On ne sait jamais quel genre d'idées peut passer dans la tête d'un jeune qui s'ennuie.
Ils se raidirent tous les quatre, parce que l'allusion, bien que subtile, était évidente. Ils n'allaient pas être autorisés à avoir du temps libre. Auradon n'allait pas prendre le risque qu'ils retournent à leurs vieilles habitudes de complots et de malveillance. Après un court silence, Mal émit un rire dédaigneux et croisa les bras.
— Je suppose qu'on n'a pas le choix, constata-t-elle d'une voix amère.
— Je suis ravie que vous soyez partants ! s'exclama Marraine la Fée comme s'ils avaient accepté de bon cœur. Maintenant il suffit de trouver les camps qui conviendront le mieux à chacun de vous. J'ai déjà sélectionné quelques brochures et je pense que...
— Attendez, la coupa brusquement Mal. Chacun de nous ? Vous voulez qu'on aille dans des camps différents ?
— Et bien, oui. Vous avez tous des centres d'intérêts différents, cela me semble évident de supposer que vous allez chacun choisir un camp avec une thématique correspondant à vos goûts.
Il y eut un silence, au cours duquel les quatre amis se tournèrent à nouveau les uns vers les autres. Ils n'eurent pas à prononcer un mot, tout passa par leurs regards avant qu'ils ne se retournent vers l'adulte avec quatre expressions identiques.
— On reste ensemble, affirma Mal d'une voix déterminée, et les trois autres acquiescèrent en silence.
Marraine la Bonne Fée flancha et son sourire s'effaça à nouveau. Elle se racla la gorge, visiblement hésitante, et fit mine de fouiller dans les papiers qui étaient étalés sur son bureau avant de reprendre la conversation, légèrement mal à l'aise.
— Je comprends bien qu'être séparé vous effraie les enfants, tenta-t-elle de les amadouer. Mais ce serait fort dommage pour vous de rater l'occasion de...
— On reste ensemble, répéta Mal avec insistance, et ses yeux s'illuminèrent d'une étincelle verte alors qu'elle les plongeait dans ceux de la directrice avec une certaine forme d'insolence.
Celle-ci soutint son regard sans broncher, loin de se laisser intimider, puis lâcha un soupir.
— Vous ne pouvez pas, finit-elle par admettre. J'ai réussi à négocier votre acceptation dans ces camps à l'unique condition que vous soyez séparés. Les organisateurs refusent de vous accepter en groupe.
Carlos émit un petit bruit qui ressemblait à un gémissement et, immédiatement, la main d'Evie se glissa dans la sienne, entrelaçant ses doigts dans les siens pour le rassurer. Les yeux de Mal luisaient d'une lueur dangereuse et sa mâchoire était serrée, retenant de justesse les insultes qu'elle avait envie de cracher. Ce fut donc Jay qui répondit, exposant l'évidence.
— Si on ne reste pas ensemble, on n'ira nulle part.
Et cette fois le sourire de Marraine la Bonne Fée avait disparu pour de bon, laissant place aux soupirs et à beaucoup de regrets.
oOoOoOo
Ils n'avaient pas le choix. Cela prit quinze minutes à Marraine la Bonne Fée pour leur expliquer en long, en large et de manière faussement désolée pourquoi c'était impossible pour eux de rester ensemble, et qu'ils devaient être séparés. Ce n'était que du blabla pour dire que la décision avait été prise sans eux, et qu'ils devaient s'y plier, que ça leur plaise ou pas. La seule liberté qu'on leur laissait était celle de choisir le camp de vacances où ils désiraient aller, mais même pour ça, le choix avait pratiquement déjà été fait à leur place.
— C'est destiné à valoriser le travail d'équipe et l'entraînement acharné. Cela me semble être idéal pour toi, déclara la directrice en tendant à Jay le fascicule d'un camp sportif dont elle venait de lui vanter les mérites.
Le garçon s'en empara, un peu méfiant mais sensible à tout ce qu'elle venait de décrire et de promettre. Quitte à se retrouver envoyé de force quelque part, autant que ce soit un endroit cool où il pourrait se dépenser en toute liberté, non ?
Evie jeta un coup d'œil aux fiches avec lui tandis que Mal fusillait la femme du regard, mécontente de la tournure que prenait la situation et bien déterminée à le faire savoir. Marraine la Bonne Fée ne se laissa pas démonter pour autant et sortit un second fascicule de la pile qui se trouvait sur son bureau.
— Pour toi Mal, j'ai pensé qu'un camp d'art plastique serait idéal. Il y assez peu d'activités en extérieur malheureusement, mais c'est un endroit où l'expression créative est encouragée sous toutes ses formes. Ne trouve-tu pas ça parfait pour toi qui aime tant t'exprimer ?
Jay émit un bruit moqueur alors que Mal grognait, la mâchoire dangereusement serrée. Face à elle, la femme resta imperturbable et lui tendit la fiche du camp d'art avec un sourire encourageant. Mal ne bougea pas d'un millimètre, et après un instant suspendu dans le silence, ce fut Evie qui s'empara du papier et le posa sur ses genoux avant de relever sagement la tête, s'attendant à être la prochaine sur la liste. Mais ce ne fut pas sur elle que l'attention de la directrice se tourna, les surprenant tous.
— Carlos.
Le garçon sursauta, ne s'attendant pas à entendre son nom. Depuis l'annonce de leur séparation imminente, il s'était plongé dans ses pensées, se coupant de ce qui l'entourait pour se concentrer sur la panique et le chaos qui s'étaient libérés dans sa tête. Il ne voulait pas être séparé des autres. Il ne voulait pas se retrouver seul. Il n'était pas certain de pouvoir tenir le coup. Pas aussi longtemps.
— Je n'étais pas très sûre pour toi, déclara la Bonne Fée, totalement inconsciente de sa détresse. Mais je me suis dit qu'une semaine au contact des animaux pourrait te plaire ? Dans une ferme ! Tu apprendrais à traire les vaches, à t'occuper des moutons, et des poules. Ça peut être une expérience très enrichissante pour toi !
Les yeux de Carlos s'écarquillèrent de terreur à cette perspective. Oui, depuis qu'il s'était lié à Camarade, il avait développé une curiosité et un attrait pour les animaux. D'une certaine manière, ils étaient plus faciles à comprendre et à côtoyer que les humains. Mais se retrouver entouré d'animaux ? Pendant sept jours ? Sans échappatoire, et sans aucun allié à ses côtés ? Rien que l'idée suffisait à faire grimper la panique en lui, et si la main d'Evie n'avait pas pressé gentiment la sienne, il aurait sans doute oublié comment respirer.
— Vous n'auriez pas quelque chose de moins aventureux et de plus intellectuel pour lui ? demanda son amie d'une voix douce et posée. Peut-être un camp scientifique ? Ou en rapport avec la robotique ?
Carlos expira, soulagé. Ces idées lui plaisaient beaucoup plus, mais il aurait été incapable de les demander de lui-même. Comme toujours, Evie était là pour veiller sur lui et il lui en était infiniment reconnaissant. Marraine la Fée les contempla un instant, surprise mais pas vraiment contrariée, et après une légère réflexion, elle se mit à fouiller dans ses nombreuses brochures.
— Je pense que...Oui, oui voilà ! Un camp d'ingénierie et de robotique. Est-ce que ça pourrait te plaire ?
Carlos cligna des yeux, surpris qu'on lui demande son avis, et tendit sa main libre vers le petit tas de feuilles qu'elle lui tendait. Rapidement, il parcourut les images et les titres, notant les outils, le matériels, les nombreux objets et les ateliers qui y étaient représentés. C'était exactement le genre d'endroit où il avait rêvé de pouvoir aller, lorsqu'il était sur l'île et qu'il bricolait mais qu'il lui manquait l'une ou l'autre pièce pour finaliser son invention. Comme elle l'avait fait avec Jay, Evie se permit de regarder par-dessus son épaule et afficha un sourire.
— Ça me semble très bien pour toi, lui murmura-t-elle avec gentillesse.
Carlos leva donc les yeux en direction de la femme adulte qui attendait sa réponse, et hocha timidement la tête.
— Je veux bien y aller, accepta-t-il avant de se raidir au grognement à peine audible de Mal.
Il se rétracta alors sur lui-même, comprenant qu'il était malvenu de montrer la moindre forme d'enthousiasme ou de coopération. Evie lui tapota gentiment la main pour le rassurer, lui indiquant qu'il n'avait rien fait de mal et que leur amie était juste de mauvaise humeur, mais il jugea plus prudent de se couper à nouveau de la conversation puisque, à priori, on n'aurait plus besoin de son avis.
— Et pour moi ? s'enquit Evie alors avec une pointe de curiosité.
La perspective d'être séparée de ses amis ne l'enchantait pas particulièrement, mais les activités proposées leur correspondaient vraiment, et Evie voulait prendre cette nouvelle expérience du bon côté. C'était effectivement une belle opportunité pour eux tous de tester de nouvelles choses, de voir de nouveaux endroits et peut-être de rencontrer de nouvelles personnes. Bien sûr, cela n'allait pas être simple et elle aurait aimé pouvoir rester avec les trois autres, ou au moins pouvoir garder un moyen de communication avec eux, mais Evie n'était pas le genre à s'apitoyer sur son sort. Bien au contraire.
Marraine la Bonne Fée lui adressa un petit sourire peiné, presque repentant.
— Je suis navrée Evie mais il n'existe malheureusement pas de camp de vacances orienté vers la mode ou la couture. Je t'assure que j'ai cherché mais je ne suis pas parvenue à en trouver.
L'adolescente répondit en souriant en retour, polie et distinguée.
— Ce n'est pas grave, assura-t-elle. Je peux trouver une autre activité. Il y a des tas de choses que j'aime faire.
— Que c'est agréable à entendre !
Avec enthousiasme, elle lui tendit la pile entière de fascicules qui se trouvait sur son bureau, et Evie s'en empara avec surprise. Qu'on lui laisse un choix total était déconcertant, et légèrement stressant puisqu'elle devait apparemment prendre sa décision immédiatement et devant tout le monde. Mais elle se plia à la demande et se mit à parcourir les fiches une par une, cherchant quelque chose qui pourrait l'intéresser.
Même s'ils prétendaient ne pas être intéressés, Jay et Mal ne purent pas s'empêcher de jeter un œil aux différents camps qu'elle passait en revue, curieux de voir où ils auraient pu être envoyés. Finalement, après quelques minutes de recherche, Evie se stoppa sur un papier rose et blanc, à l'aspect épuré et légèrement brillant. Son cœur rata un battement en lisant le nom du camp mais, avant qu'elle ne puisse ouvrir la bouche et prononcer quoique ce soit, la voix de Mal retentit, tranchante et autoritaire.
— C'est hors de question.
Evie se tourna vers elle, la bouche ouverte d'indignation.
— Pourquoi ? C'est exactement...
— Exactement là où elle t'aurait envoyée. C'est pour ça que c'est non.
— Mal !
— Evie.
Le ton de son amie était indiscutable, et Evie se sentit légèrement vexée. Cela faisait longtemps que Mal n'avait plus eu recours à son statut de leader pour leur imposer une décision comme elle le faisait régulièrement sur l'île, et qu'elle se décide à reprendre cette habitude juste en face de la directrice de l'école était presque humiliant.
— Allez E, intervint Jay d'une voix pacificatrice. Tu n'as pas besoin de ce genre d'endroit. Je suis certain qu'on va trouver un truc qui te convient mieux.
Alors qu'elle pouvait sentir le regard curieux de la Bonne Fée et celui plus inquiet de Carlos posés sur elle, Evie fit la moue. Ses doigts caressèrent le papier glacé, où l'écriture rose et les paillettes promettaient à toutes les jeunes filles qui participeraient à ce camp d'en ressortir avec une véritable éducation de princesse, puis elle soupira et accepta de le déposer sur la pile qui ne l'intéressait pas. Cela ne sembla pas être suffisant pour Mal qui s'empara de la brochure et la déchira d'un geste décidé, s'assurant ainsi qu'elle ne change pas d'avis derrière son dos.
— Je ne peux pas juste aller avec Carlos ? demanda Evie en ignorant sa meilleure amie.
Une fois de plus, le regard de la directrice se fit compatissant, mais sa réponse était inébranlable.
— J'ai bien peur que ce soit impossible ma chère. Il faut que tu te fasses ton choix pour un autre camp.
Alors que sa décision de faire contre mauvaise fortune bon cœur commençait à vaciller, Evie baissa les yeux et tira un papier au hasard. Dessus était dessiné de la nourriture, présentée de manière raffinée et élégante. Un camp de cuisine. Un parfait moyen de se familiariser avec tous les aliments encore inconnus d'Auradon et de perfectionner ses talents aux fourneaux, comme sa mère l'aurait souhaité.
— Celui-ci alors, décida-t-elle en tendant la fiche à la directrice, empêchant ainsi Mal de la voir plus en détails et évitant une nouvelle objection.
— Fabuleux ! s'exclama la femme. Je suis certaine que cette semaine sera très enrichissante pour vous tous ! N'est-ce pas merveilleusement excitant d'être à l'aube d'une nouvelle aventure ?
Les seules formes d'excitation qu'elle obtint en retour consistèrent en des grognements, une moue boudeuse, un regard absolument terrifié et une ambiance générale de mécontentement. Mais quelle importance ? Ils n'étaient pas les premiers adolescents à se plaindre d'un départ en vacances, et ne seraient certainement pas les derniers.
oOoOoOo
— Seulement sept jours, rappela gentiment Evie. De samedi à samedi. Ça passera vite.
— Sept jours, répéta Carlos à voix basse. Cent soixante-huit heures. Dix mille quatre-vingts minutes.
Les chiffres le réconfortaient. Ils étaient plus faciles à appréhender qu'une durée de temps vague et incertaine. Les chiffres étaient logiques. Ils se décomptaient facilement, et permettaient d'avoir une meilleure perception de ce qui était écoulé et ce qu'il restait à attendre.
Evie lui sourit gentiment, pressant sa main dans la sienne. C'était bientôt le moment du départ. L'instant où ils allaient chacun monter dans un véhicule différent et se séparer. Juste à côté d'eux, Mal se tenait droite, les bras croisés, l'expression presque aussi lointaine que celle de Carlos. Jay lui mit un coup de coude pour la ramener vers eux.
— Tu as peur ? la taquina-t-il avec un sourire narquois.
— Ouais, répondit Mal dans un souffle avant de réaliser ce qu'elle venait de dire et de reprendre contenance. Je veux dire, pour vous ! J'ai peur pour vous. Je n'aime pas l'idée de vous laisser sans surveillance et livrés à vous-mêmes. N'importe quoi peut arriver et...
Elle serra les poings, frustrée par son impuissance.
— On devrait rester ensemble. Se protéger mutuellement.
Jay ne répondit pas, se rapprochant simplement de Carlos qui s'était remis à marmonner des chiffres, tandis qu'Evie lâchait la main du plus jeune des garçons pour passer ses bras autour de Mal, l'attirant dans une étreinte dont elles avaient toutes les deux besoin.
— Tout ira bien, assura-t-elle comme si elle avait le pouvoir d'écrire le futur. Ça passera vite.
Mal ne répondit pas et ferma les yeux tout en se blottissant dans le câlin.
Sept jours.
Cent soixante-huit heures
Dix mille quatre-vingts minutes.
Ça passera vite.
OOoOoOo
Mal ne l'admettrait jamais, mais pendant les quelques jours qui avaient séparés le choix imposé des différents camps et celui du départ, elle s'était doucement faite à l'idée que cela pourrait ne pas être si nul que prévu. Bien sûr, elle était toujours en colère parce qu'ils les séparaient sans leur demander leur avis, et elle se sentait frustrée d'être impuissante et de ne rien pouvoir faire contre cette décision. Mais entre l'optimisme débordant d'Evie, les promesses de la directrice et le contenu du fascicule de présentation de son camp qu'elle avait parcouru en cachette dans son lit, elle avait commencé à espérer que tout n'était pas entièrement négatif. Peut-être que ce camp allait vraiment être chouette. Peut-être qu'elle allait vraiment apprendre des choses, s'y plaire et s'y sentir bien. Après tout, l'art et le dessin avaient toujours été ses activités préférées, les seules qui lui donnaient vraiment l'impression d'exister. Ne faire que ça pendant une semaine complète, ça ne pouvait pas être si terrible que ça.
La réalité fut bien décevante. Les matinées d'apprentissage étaient similaires à des cours pendant lesquels les participants au camp devaient rester assis et écouter des gens à peine compétents leur parler de techniques basiques et extrêmement ennuyeuses. Les après-midi, supposés être des moments de "liberté créative et artistique", étaient des ateliers avec un projet précis, que les élèves devaient suivre à la lettre sans avoir le droit de sortir un peu des normes ou d'adapter le projet à leur manière. Mal parvint à tenir une journée avant de succomber d'ennui et décider de remédier à la situation de la seule manière efficace qu'elle connaissait : en créant du chaos.
Dès le deuxième jour, elle se mit à perturber les cours avec des remarques moqueuses et insolentes, elle entra en conflit avec l'intégralité des animateurs, elle exprima sa créativité en s'offrant toutes les libertés qu'elle voulait – autrement dit en dessinant sur les murs, en peignant sur les portes et en bâtissant une sculpture de papier mâché qui bloquait l'accès aux toilettes – et se mit à dos absolument chacun des autres adolescents inscrits au camp.
Elle se fit bien sûr réprimander, punir, priver d'activité et menacer d'être renvoyée du camp – menace qui se révéla vite impossible à mettre à exécution, à la plus grande déception de Mal qui aurait été ravie de se faire virer de cet endroit – mais ce genre de punition ne l'impressionnait pas le moins du monde. Elle avait connu bien pire, et ce n'était pas parce qu'on la forçait à laver les pinceaux de tout le monde qu'elle allait se priver de repeindre intégralement le carrelage autour de l'évier par la même occasion.
Ce camp était stupide, les gens qui l'animaient étaient ridicules et les autres étudiants étaient prétentieux et imbus d'eux-mêmes. Mal se fichait de faire mauvaise impression ou d'être mise à l'écart à cause de son comportement. Discuter avec eux de ses projets artistiques ne l'intéressait pas. Découvrir les parcours et les talents de chacun l'indifférait. Participer à la création des t-shirts et des banderoles du camp était idiot. Elle était contente de pouvoir échapper à tout ça.
Et non, le soir tombé, lorsqu'ils étaient tous réunis autour d'un feu de camp à manger des friandises, à chanter et à se raconter des histoires, elle n'était absolument pas triste d'être mise à distance, privée de cet échange où de toute façon personne ne voulait la voir ou lui parler. Et si, alors qu'elle était roulée en boule dans un coin à écouter les autres chanter et rigoler, quelques larmes lui échappèrent, et bien c'était à cause du vent et des produits nettoyants qui lui avaient irrité les yeux, et pas du tout parce qu'elle avait l'impression de ne pas avoir sa place dans le monde.
oOoOoOo
Jay fut le plus chanceux des quatre. Sa place dans un camp sportif était une évidence, et le rythme soutenu des activités, couplé à la découverte et la pratique des nouveaux sports, lui plaisait énormément. Définitivement plus que l'école où il devait rester assis pendant des heures. Ici au moins, il pouvait courir, sauter, frapper et se dépenser autant qu'il le souhaitait. Et il était doué pour ça.
Quelques membres de son équipe de Tournoi participaient eux aussi au camp, lui offrant des visages familiers, et ses exploits physiques lui permirent rapidement de se démarquer et de s'attirer la sympathie des autres garçons. Malgré la répartition en équipes, l'ambiance était bonne et conviviale et l'esprit de compétition était bon enfant, faisant découvrir à Jay que parfois il n'était pas forcément question de capacités, de compétences ou de domination, et qu'on pouvait s'entendre avec tout le monde, y compris ses adversaires.
Les jours passèrent donc rapidement pour Jay, remplis d'évènements et de camaraderie, et correspondants à tout ce qui avait été promis par Marraine la Fée. Il aurait pu passer une excellente semaine, si sa bonne humeur n'avait pas été en permanence obscurcie par l'inquiétude. Il n'avait pas de moyen de contacter ses amis, et n'avait aucune idée de comment ça allait pour eux. Alors, malgré les heures de sport, malgré les tapes dans le dos, malgré les blagues et la camaraderie, il ne se passa pas une heure sans que le cœur du garçon ne se serre, désirant plus que tout troquer ces bons moments contre l'assurance que ses amis allaient bien.
oOoOoOo
Les premiers jours avaient été un rêve pour Evie. Elle s'était presque immédiatement liée d'amitié avec un groupe de filles, et avait entamé un jeu de séduction gentillet avec quelques-uns des garçons inscrits au camp. Les activités de cuisine étaient à la fois passionnantes et amusantes, elle avait l'impression de découvrir de nouveaux aliments et du nouveau vocabulaire à chaque atelier. L'ambiance était chaleureuse, accueillante, tout le monde était souriant, les animateurs étaient dynamiques et heureux de partager leurs connaissances, les jeunes étaient curieux et enjoués. Evie était heureuse d'être là, elle se sentait inclue et comme la Bonne Fée l'avait promis, c'était une expérience qu'elle était contente de vivre.
Tout fut absolument idyllique. Jusqu'au mardi soir.
L'inconvénient, dans un camp où la nourriture était au centre des activités, c'est qu'il suffisait qu'un seul aliment ne soit pas frais, mal conservé ou contaminé, et tout le monde se retrouvait malade. La nuit du mardi au mercredi fut atroce, remplie de plaintes, de vomis, de bousculades pour aller aux toilettes, de gémissements et d'adolescents en souffrance à cause d'une terrible indigestion. Absolument personne ne fut épargné. Sauf Evie.
Evie, qui avait mangé bien pire sur l'île de l'Oubli, et dont le système digestif était bien plus résistant que les autres. Evie, qui fit gentiment de son mieux pour alléger la souffrance de ses camarades, qui donna un coup de main pour nettoyer, qui épongea des fronts de transpiration et apporta des verres d'eau. Evie, qui était la fille de la Méchante Reine, réputée pour avoir empoisonné une pomme. Evie, vers qui des dizaines de regards accusateurs convergèrent le lendemain matin, lorsqu'il devint évident qu'elle était la seule à ne pas être malade. Evie, qui insouciante et pleine de volonté, avait participé à la préparation des tartes aux pommes la veille.
Il n'y eut jamais de preuve. Personne ne savait quel aliment était responsable, ni même quel plat. Tout le monde se remit rapidement de l'indigestion, et le camp reprit sa routine habituelle. Mais Evie n'était plus incluse dans les activités. Elle n'était plus autorisée à participer à la préparation des repas, et avait été reléguée au ménage et à la vaisselle. Ses nouvelles amies ne voulaient plus lui adresser la parole, et les garçons qui la complimentaient encore deux jours plus tôt lui lançaient à présent des pics méchantes.
En l'espace de quelques heures, le rêve était devenu un cauchemar pour l'adolescente. Ses yeux se remplirent de larmes et son cœur de mélancolie, de chagrin et de regrets. Ses amis ne lui avaient jamais autant manqué.
Si Mal avait été là, elle aurait provoqué un scandale pour dénoncer cette injustice. Si Jay avait été là, il l'aurait prise dans ses bras et lui aurait murmuré des mots gentils pour la réconforter. Si Carlos avait été là, il serait resté à ses côtés, sans juger, sans se préoccuper de ce que les autres racontaient.
Mais aucun d'entre eux n'était là. Evie était toute seule, livrée à elle-même, pointée du doigt et mise à l'écart. Rejetée. Comme elle l'avait toujours été.
oOoOoOo
Carlos n'avait jamais été doué pour aller vers les autres. Sur l'île, ce n'était pas un problème. Personne là-bas n'était supposé vouloir se faire des amis, et de toute façon, les autres parvenaient toujours à établir un contact avec lui, souvent pour le martyriser, parfois pour se servir de lui et plus rarement – Evie avait été la seule à le faire, à vrai dire - pour apprendre à le connaître et sympathiser.
Sur Auradon, c'était différent. Tout était différent, et les interactions entre pairs étaient une obligation. Jusqu'à présent, Carlos avait toujours été accompagné d'Evie ou de Jay pour servir d'intermédiaire. Dans ce camp, il était seul. Pour la première fois depuis son arrivé à Auradon, il était entièrement seul, comme il avait pu l'être sur l'île de l'Oubli. Mais ici, les autres semblaient avoir peur de lui autant que lui avait peur d'eux.
Carlos n'était pas venu dans ce camp pour se faire des amis, donc il ne s'en préoccupa pas. Il était venu pour bricoler, pour fabriquer, pour inventer. Et comme la brochure le promettait, tout le matériel nécessaire était mis à leur disposition. Du matériel performant, avec de nombreuses pièces mécaniques, des outils dont le garçon n'avait jamais entendu parler, des plans, des machines, des possibilités infinies. Il y avait aussi des moniteurs, des ateliers de groupe, des activités d'entraide et des explications s'ils le désiraient, mais Carlos n'en avait pas besoin. Les rouages de son cerveau s'étaient déjà mis en marche et le reste du monde avait disparu. Pendant sept jours, il manipula les pièces, monta et démonta des moteurs, activa des manivelles, créa des connexions et construisit des machines bien plus complexes que celles de ses camarades. Mais personne ne s'en rendit compte, parce que personne ne s'intéressait à ce qu'il faisait. Il était coupé du monde, dans sa bulle, ne réalisant même pas lui-même qu'il était exclu des rires et de l'animation ambiante. Personne ne chercha à l'inclure, et ce fut à peine si les moniteurs pensèrent à lui apporter à manger de temps en temps.
Le plus dur était le moment du couvre-feu, quand il était arraché à ses inventions et envoyé de force dans la petite chambre qu'aucun autre enfant n'avait voulu partager avec lui. La première nuit, il en sortit une fois le silence revenu, et retourna bricoler sans un bruit. Les nuits suivantes, il se fit donc enfermer à clé, abandonné, laissé seul pour faire face à l'obscurité, à la solitude et aux cauchemars.
Pendant sept jours, cent soixante-huit heures, ou dix milles quatre-vingts minutes, Carlos dormit extrêmement peu, ne prononça pas un seul mot, et n'émit pas le moindre bruit.
oOoOoOo
Jay fut le premier à arriver à l'école. Il n'eut même pas besoin d'aller vérifier dans leurs chambres, ou de demander autour de lui. Il savait que si ses amis avaient déjà été là, ils l'auraient attendu devant l'entrée de l'école, exactement de la même manière dont lui se mit à les attendre, guettant l'arrivée d'un nouveau véhicule, de plus en plus impatient au fil des minutes. Si le camp lui avait offert une certaine distraction, maintenant plus rien n'empêchait les questions de défiler dans sa tête alors que l'inquiétude grandissait à l'intérieur de lui. Il avait tellement hâte de retrouver les autres, de savoir comment ça s'était passé pour eux, de s'assurer qu'ils allaient tous bien, d'écouter le récit de leur semaine pour que cette zone de flou et d'incertitude concernant la vie et le bien-être de chacun disparaisse de sa tête.
Au bout de presque une heure d'attente, une voiture apparut enfin, déposant Evie et sa valise. Jay n'eut pas le temps de faire un geste ou de dire un mot que l'adolescente se précipita sur lui, tel un boulet de canon bleuté, se jetant littéralement dans ses bras. Il crut d'abord que c'était une de ses démonstrations affectives excessives, comme elle en avait l'habitude, mais réalisa ensuite que le corps de son amie tremblait, agité par des sanglots silencieux.
Elle pleurait.
Le cœur de Jay se brisa en morceaux alors que ses craintes étaient confirmées. Les camps des autres n'avaient pas été aussi joyeux et idéals que le sien.
— Hey, princesse, appela-t-il doucement en caressant les cheveux d'Evie. Tu veux en parler ?
Elle secoua la tête, se blottissant un peu plus fort contre lui. Il comprit le message et referma son emprise autour d'elle, lui offrant une protection et une présence dont elle avait cruellement manqué au cours des derniers jours, la laissant pleurer et évacuer autant qu'elle en avait besoin maintenant qu'elle était en sécurité.
Petit à petit, les sanglots s'espacèrent et les larmes s'apaisèrent, et Evie se détacha gentiment de son étreinte.
— D-désolée, hoqueta-t-elle avec un petit sourire penaud. Je ne t'ai même pas demandé comment tu allais.
— Mieux que toi, répondit le garçon avec un sourire pour lui montrer que c'était la vérité. Est-ce que j'ai besoin d'aller cogner quelqu'un en représailles de tes larmes ?
Elle rit doucement, d'un petit rire faible et triste, et secoua la tête.
— Ce n'est la faute de personne, murmura-t-elle d'une voix résignée.
Jay aurait voulu l'interroger davantage et obtenir plus d'informations, mais l'arrivée d'une voiture les interrompit. Le véhicule eut à peine le temps de s'arrêter que Mal en sortit, une aura d'agacement tout autour d'elle. Elle donna un coup de pied dans son sac, l'envoyant valser dans les hautes herbes avant d'expirer bruyamment.
— Stupides Auradoniens, déclara-t-elle avant de se tourner vers ses amis.
Il lui fallut moins de dix secondes pour noter les yeux rougis d'Evie et son maquillage qui avait coulé, et immédiatement, un jet de colère verte flasha dans ses yeux.
— Qu'est-ce que...
Mais elle n'eut pas le temps de dire quoique ce soit de plus que Evie se détacha complètement de Jay pour l'enlacer avec tendresse, heureusement de la retrouver. Elle, sa mauvaise humeur et son besoin déjà bien exprimé de faire payer quiconque l'avait fait pleurer.
— Tu m'as manquée.
Mal s'apaisa aussitôt, laissant sa colère et son irritation se dissiper pour profiter de l'affection de sa meilleure amie.
— Tu m'as manquée aussi, admit-elle en refermant ses bras autour d'Evie, puis lança un regard à Jay qui se tenait juste derrière. Toi aussi.
Le garçon ricana, heureux de voir qu'elle semblait aller bien, et lui mit un coup de poing dans l'épaule.
— La séparation t'a rendu sentimentale ?
Mal lui tira la langue, et la tête d'Evie s'extirpa de leur câlin pour se tourner vers Jay.
— Ne commencez pas tous les deux, les gronda-t-elle gentiment avant de se contorsionner habilement et d'attraper le bras de Jay pour le tirer vers elles.
Ils étaient assez orgueilleux et fiers pour ne pas initier de câlins d'eux-mêmes, mais ils avaient tous besoin d'affection et de sentir la présence les uns des autres. D'ailleurs, ni Mal ni Jay ne protestèrent, se contentant d'enlacer leur princesse sans un mot.
Lorsqu'ils se dégagèrent de l'étreinte, prêts à demander à Mal comment s'était passé le camp de son côté, ils eurent tous les trois la surprise de constater que Carlos les avait rejoints. Ils n'avaient pas entendu de véhicule, ils ne l'avaient ni vu, ni senti approcher, mais il se tenait bien là, juste à côté d'eux, parfaitement silencieux.
— Hey, lui lança Jay une fois la surprise passée. Comment tu vas ?
Le plus jeune cligna des yeux, comme étonné qu'on s'adresse à lui, et ne répondit rien. Il se contenta de le fixer sans broncher, d'un air absent et lointain. Dans un autre monde.
Il y eut un instant de silence, pendant lequel les trois autres prirent la pleine mesure de l'expression hagarde et distante de leur ami.
— Merde, marmonna Mal.
Evie se détacha d'elle et Jay, et franchit la courte distance qui la séparait de Carlos.
— Carlos, prononça-t-elle gentiment. Je vais te prendre la main, d'accord ?
Le garçon réagit à peine, se contentant de poser des yeux vides sur elle, et Evie s'empara de ses doigts, établissant un contact physique, le premier depuis des jours, entrant dans sa bulle pour mieux l'en faire sortir.
— Tu es avec nous maintenant. C'est fini. On est à nouveau ensemble, et on ne te laissera plus.
Les yeux de Carlos se baissèrent sur leurs mains à présent liées, puis remontèrent en direction du visage doux et chaleureux de son amie. Lentement, comme sortant d'un long brouillard, il nota ses yeux encore un peu rouges, les traces des larmes et son sourire apaisant et familier.
— E...vie, parvint-il à prononcer d'une voix rauque. Tu...as pleuré ?
Elle pencha la tête, lui souriant tendrement alors que ses yeux se remplissaient à nouveau de larmes, et elle hocha la tête.
— Parce que tu m'as manqué. Tu nous as manqué à tous les trois.
A nouveau, Carlos cligna des yeux, semblant prendre conscience la présence de Mal et de Jay qui se tenaient juste derrière, observant l'échange sans oser intervenir.
— Vous m'avez manqué aussi, réalisa-t-il d'un seul coup.
Une seconde plus tard, les bras d'Evie l'encerclait dans un câlin qui aurait pu être étouffant s'il avait été offert par quelqu'un d'autre. Et une autre seconde plus tard, Jay et Mal s'étaient joint à l'étreinte, ébouriffant ses cheveux, cognant son épaule, tapotant ses taches de rousseur.
Ils s'étaient retrouvés. Et la prochaine fois que quelqu'un tenterait de les séparer, ils se battraient jusqu'au sang pour rester ensemble.
