Hey
Il y a un longtemps que j'ai envie d'écrire une fic sur le groupe britannique Placebo, que j'aime beaucoup. Je pense qu'aujourd'hui il n'y a plus grand monde qui écoute ce groupe, mais c'est pas grave. Si vous ne connaissez pas, je vous invite à aller écouter leur musique (surtout les premiers albums). Le chanteur Brian Molko est sûrement l'une des personnes que je trouve les plus belles au monde. J'avais envie d'écrire sur lui et de l'intégrer à une histoire complètement fictive, avec des personnages complètement fictifs.
Bref. Premier chapitre.
Chapitre 1
Alec inspire longuement. Il bloque sa respiration, il étouffe avec le trop d'air, il entend son cœur battre de plus en plus fort. Expire. Le bruit de son souffle se noie dans le vacarme de la rue : les sirènes de police, les talons des femmes, le moteur continu des voitures. Et tout se mélange dans une mélodie urbaine qui lui semble presque familière. C'est la première fois qu'il voit Londres. Et c'est d'abord ce bourdonnement de vie qui le marque, qui claque comme les cordes d'une guitare. Il sert la lanière du sac dans son poing, sourit un peu.
Il marche. Il ne sait pas trop où aller, découvre les rues au hasard, cherche les noms sur les plaques. Le soleil gris commence déjà à baisser. Il croise des femmes en cuissardes à plateforme argentées avec un blouson en cuir et un arc-en-ciel sur les paupières. Elles rient quand il les dévisage et leur bouche rouge se tord dans un pli moqueur, carnassier. Elles se déplacent en groupe, fument beaucoup, leurs longs doigts blancs immobiles à quelques centimètres de leur visage, comme suspendus une seconde au ciel par la fumée blanche de leur cigarette. Elles ont ce regard, londonien, que nulle autre femme ne peut avoir, une lueur spéciale, la couleur un peu plus intense de l'iris.
Alec les regarde passer, immobile sur le trottoir où la foule en mouvement perpétuel s'agite comme une grosse fourmilière. Soudain des voix se font entendre, un peu rauques. Elles crient des insultes suivies de ricanements un peu obscènes, Alec distingue le bruit sourd des coups, quelques mots, un « fucking slut » accompagné du bruit caractéristique d'un crachat. Les bruits proviennent d'une petite ruelle sur la droite, un cul-de-sac étroit entre les murs hauts des immeubles, sombre, encombré de poubelles. Alec se fige, il hésite, regarde longuement autour de lui avant de recentrer son regard sur l'entrée de la ruelle et de s'y engager d'un pas ferme mais tranquille.
La lumière grise du soleil déclinant lui permet d'apercevoir des silhouettes entremêlées près d'un mur : deux hommes à l'air goguenard encadrent une jeune femme qu'un troisième a plaquée face contre un mur. Fermement planté derrière elle, il maintient les poignets frêles dans son dos et fait pression de son autre main sur sa chevelure brune pour immobiliser le côté droit de son visage contre le béton, dissimulant ses traits à Alec. Ce dernier reste figé quelques instants à observer la scène. Les hommes rient forts et s'essuient la bouche du revers de la manche, le troisième a tiré en arrière les cheveux de leur victime et lui murmure des paroles inaudibles qui redoublent l'hilarité du groupe. C'est presque inconsciemment qu'Alec dépose ses sacs sur le pavé et s'avance entre les bâtiments gris qui cernent l'allée. Une fois parvenu à quelques pas d'eux, il s'arrête et lance d'une voix assurée :
- Eh les gars !
Le silence se fait immédiatement et trois visages ingrats se tournent vers lui d'un même mouvement. La jeune fille reste immobile, la tête toujours maintenue du côté opposé. L'un des deux gorilles qui l'entourent s'avance vers Alec et lâche d'une voix traînante :
- T'as un problème gamin ?
Alec ne prend même pas le temps de répondre. Les mains dans les poches, il lève une jambe et administre un puissant coup de pied dans l'estomac de son opposant qui s'affale sur le sol plusieurs mètres en arrière. Les deux autres hommes restent immobiles une fraction de seconde, un rictus contrarié sur le visage, avant de s'élancer vers Alec. Ce dernier ne se départit pas de son calme et envoie un direct dans la mâchoire du premier. D'un mouvement quasi simultané, il empoigne entre ses longs doigts la gorge du second, celui qui brutalisait la fille, et le plaque contre le mur. La peau devient blanche là où ses doigts s'enfoncent et le visage se teinte peu à peu de rouge tandis que l'homme, haletant, les mains cramponnées à l'avant-bras de son adversaire, tente vainement de se débattre. Alec menace d'une voix ferme :
- Toi et tes copains vous allez vous barrer d'ici et ne plus jamais lever la main sur elle, c'est compris ?
Silence, l'homme lui lance un regard haineux. Alec accentue la pression de ses doigts.
- C'est compris ?
L'homme hoche la tête, Alec le relâche. Aussitôt ils décampent avec des insultes. Alec les regarde s'enfuir avec le sentiment naïf du devoir accompli et, pour parfaire son image de justicier aguerri, il lance d'un air complaisant :
- Vous y réfléchirez à deux fois avant de vous en prendre à une femme.
- Qui est-ce que t'appelles une femme, abruti ?
Alec se retourne lentement vers la source de cette voix si particulière, légèrement nasillarde mais pourtant pas désagréable, aux accents traînants tirant sur l'aigu. La silhouette se relève péniblement, appuyée contre le mur, tout en essuyant sa bouche du revers du poignet. Elle redresse la tête et Alec reste muet sous l'effet du choc, fixant de ses yeux écarquillés le profil le plus déroutant qui lui ait été donné de contempler. Son regard court sur cette peau pâle et lisse comme l'ivoire, les bras maigres dégagés par le t-shirt noir, la pomme d'Adam saillante. Les cheveux ébènes coupés au-dessus des épaules nues encadrent en mèches raides un visage finement sculpté. Une larme de sang roule à la commissure des lèvres roses et pulpeuses. Mais c'est en captant le regard électrique qui lui fait face qu'Alec finit de perdre ses derniers repères : deux grands yeux perlés, soulignés d'un trait de khôl, brillants du bleu-gris incertain d'un ciel d'orage, fixent sur lui de leurs profondeurs les plus abyssales un regard indéchiffrable qui hérisse en un instant les cheveux courts de sa nuque glacée. Une première pensée le frappe alors comme la plus pure évidence : jamais encore il n'a rencontré de beauté pareille à celle-ci. La seconde pensée survient au terme de ces quelques secondes d'égarement et enflamme brusquement les joues d'Alec. Son visage se décompose tandis qu'il tente de bredouiller quelques paroles incohérentes. Il finit par s'incliner très bas sans pouvoir cacher son embarras et lance d'une voix précipitée :
- Je suis vraiment désolé !
L'homme qui lui fait face s'adosse au mur et allume une cigarette sans lui accorder un regard. Rejetant sa tête en arrière, il expire avec une volupté manifeste un nuage de fumée blanchâtre, le bâtonnet de tabac en équilibre entre ses longs doigts aux extrémités vernies de noir. Enfin il reporte son attention sur Alec qui, mal à l'aise, n'ose soutenir ce regard impénétrable. Après un silence aussi long qu'une éternité, Alec ajoute en bafouillant tout autant :
- J'ai agi sans réfléchir. Je… j'ai pas fait attention, j'ai pas bien vu ton visage. Vraiment… désolé…
A mesure qu'il parle il voit un sourire narquois naître au coin des lèvres de son interlocuteur, dont le regard reste aussi immobile que celui d'un serpent. Ce dernier ne fait aucun effort pour interrompre le flot de paroles maladroites et semble se délecter du malaise où est plongé son sauveur. Alec finit par se taire en frottant sa nuque d'un air embarrassé. Enfin l'étrange jeune homme se met à rire en s'approchant près de lui, peut-être même trop près, et lève la tête pour pouvoir continuer à l'observer. Alec sent ses yeux le brûler au contact de la fumée de cigarette. Le garçon est bien plus petit et frêle que lui, il lui arrive à l'épaule et doit être moitié moins large. Il sourit légèrement, les yeux fixés sur son visage troublé, avant de tendre une main amicale. Alec s'en saisit après une hésitation.
- Je m'appelle Brian. Merci pour ton aide. Ces crétins ont une grande gueule mais quand ça en vient aux poings ils repartent vite la queue entre les jambes.
Alec se sent rassuré par cette discussion banale pour deux personnes qui viennent de se rencontrer et se présente à son tour.
- Alec. Ravi d'avoir pu t'aider. Et… encore désolé pour…
Brian pousse un petit rire et écrase son mégot sur le mur avant de s'avancer vers la rue principale.
- T'inquiète pas pour ça. Pour la peine je t'invite. Aller, suis-moi.
Les deux hommes remontent la rue en silence. Du coin de l'œil, Alec ne peut s'empêcher d'observer son compagnon insolite et note les nombreuses marques laissées par les agresseurs : la trace des doigts sur son poignet, la lèvre fendue ainsi que des ecchymoses de couleurs et de formes diverses sur ses bras, sa nuque et ses épaules.
- Tu devrais pas aller voir les flics pour porter plainte, ou quelque chose dans ce genre là ? finit-il par demander.
Un sourire étrange flotte sur les lèvres de Brian suite à sa proposition.
- T'inquiète, avec la raclée que tu leur as mise ils devraient pas se repointer de sitôt. Et puis… disons que les flics m'aiment pas trop.
Alec ouvre la bouche pour poser une question mais une appréhension soudaine l'en dissuade. Peut-être vaut-il mieux ne rien savoir…
Enfin son guide s'immobilise devant un bar à la façade délavée et aux allures tranquilles et pousse la porte d'un air connaisseur. Alec le suit, légèrement intimidé. Ils sont à peine rentrés qu'une voix tonitruante s'élève dans la salle presque déserte.
- Brian ! Qu'est ce que tu fous là ? J'arrive pas à croire que tu sois en avance pour la première fois depuis que tu bosses ici !
Brian sourit suite à cette exclamation et s'avance vers le bar pour serrer la main d'un quadragénaire au crâne rasé et à l'ossature imposante. Embarrassé, Alec le suit jusqu'au comptoir où il sent le regard du barman se poser sur lui.
- C'est qui ce gamin ? Tu l'as ramassé où ? Pas d'embrouilles avec Curt hein ?
Alec sent ses joues s'empourprer en se voyant traité de gamin mais n'ose rien dire. Brian lui lance un regard amusé avant de répondre :
- T'inquiète Jack, tout est clean. Il m'a aidé à me débarrasser de Tony et sa bande alors que j'étais dans une… mauvaise posture.
Le barman pousse un soupir en levant les yeux au ciel.
- Dis-moi mon gars, ça t'arrive de passer une journée sans te foutre dans la merde ? Bon, qu'est-ce que je vous sers ?
- Deux bières. Mets-les sur le compte habituel !
Assis à une table dans le fond de la salle, les garçons se retrouvent à nouveau seuls. Alec joue avec sa pinte et Brian a rallumé une nouvelle cigarette qu'il fume d'un air distrait, le menton posé dans le creux de la main. Alec ne peut s'empêcher de le dévisager pour la énième fois. Ses traits fins, ses longs cheveux et son attitude séductrice lui donne définitivement un aspect efféminé. Il a déjà entendu des légendes sur les travestis et leurs comportements, mais Brian ne ressemble en rien à ce qu'il s'imaginait. C'est à peine si le maquillage, les poses sensuelles et les regards troublants choquent l'observateur tant cela semble inhérent à sa nature. Il sursaute en sentant le regard électrique croiser le sien et se replonge aussitôt dans la contemplation de sa bière.
- Alors, d'où tu viens ?
Brian sourit en dardant sur lui son regard indéchiffrable. Alec s'éclaircit la gorge.
- D'un bout de campagne paumée dans un coin de la France. Je viens tout juste d'arriver à Londres.
Le garçon hausse les sourcils d'un air surpris.
- Ta maîtrise de l'anglais est excellente. Et qu'est-ce que tu viens faire à Londres ?
Alec sourit en sentant d'avance le pathétique de sa réponse.
- Changer de vie je crois.
Il s'attendait à recevoir un sarcasme de la part du jeune homme mais il est surpris de voir un sourire énigmatique se dessiner sur les lèves rouges.
- Alors… tu es à l'endroit parfait pour ça.
Alec cherche en vain quelque chose d'intelligent à dire et finit par rire en baissant les yeux devant le regard insistant de Brian. Le jeune homme sourit et tire une latte sans le quitter des yeux.
- Et tu sais où loger ?
Embarrassé, Alec avoue à contrecoeur :
- Non pas vraiment… Disons que mon départ a été assez précipité.
- Tu peux rester chez moi pour l'instant, le temps de te stabiliser. C'est petit mais c'est mieux que rien.
Gêné, Alec tente de l'en dissuader mais le garçon continue à insister et c'est débordant de reconnaissance qu'il finit par accepter sa proposition.
Avec la nuit qui tombe, le bar se remplit au compte-goutte pour peu à peu déborder de bruit et d'individus. Alec reste étonné face à la diversité des clients qui envahissent les tables et le comptoir. La plupart portent des vêtements extravagants, tous fument et parlent fort en buvant des boissons colorées. Alec remarque qu'il lui est pour certains difficile, voire impossible, de déterminer leur genre et comprend peu à peu dans quel style d'endroit son nouvel ami l'a emmené.
- Alors tu fais de la guitare ?
Alec acquiesce en buvant une gorgée de bière et souhaite au plus profond de lui que le sujet s'arrête là. Brian le fixe toujours sans discrétion ni pudeur et Alec feint maladroitement de ne pas le remarquer. Le contact d'une peau douce sur sa main le fait tressaillir. Brian passe négligemment un doigt le long de ses phalanges, la tempe appuyée contre son poing.
- Un jour quelqu'un m'a dit de faire confiance aux gens qui ont de belles mains. Tu as des mains de musicien. De bon musicien.
C'est absurde mais Alec se sent étrangement heureux. C'est la première fois qu'on lui dit quelque chose comme cela. Mais bientôt la gêne reprend le dessus et il ôte brusquement sa main de la table en riant bêtement.
- Tu sais lire dans les lignes aussi ?
Brian sourit du même air dérangeant.
- Peut-être bien. Mais tu aurais peur de ce que je pourrais trouver.
Il y a un petit silence puis Brian finit par demander :
- Où t'as appris à te battre comme ça ?
Alec est plus à l'aise avec ce sujet et il répond avec un petit sourire :
- J'ai fait de la boxe quand j'étais plus jeune, et ces dernières années j'ai enchaîné les petits boulots à l'entrée des boites ou des casinos.
Un mouvement près de la porte d'entrée attire soudain les regards, un petit groupe d'hommes baraqués fait irruption dans la salle. On vient les accueillir avec des rires mais certains quittent la piste de danse, semblent se faire petits sur leur siège tout à coup. Le meneur dégage une aura puissante, presque animale. Ses épaules larges et son regard perçant dominent l'assemblée, le calme de sa démarche lui donne immédiatement un air protecteur, rassurant. A cet instant on lui aurait confié même le plus petit être du monde, qu'il saurait protéger dans ses bras puissants. Alec le reconnaît tout de suite, son œil de rapace, calme et attentif, c'est un regard qui voit tout et peut tout contrôler.
Les nouveaux arrivants serrent quelques mains ou se contentent de simples signes de tête. Alec se détourne bientôt, désireux de se faire oublier. Il remarque alors le regard de Brian, brillant d'une lueur indéchiffrable, fixé sur eux. Un drôle de sourire flotte sur ses lèvres pulpeuses. Mais aussitôt le jeune homme ramène son attention sur son invité et feint une ignorance totale. Pourtant Alec sent bien qu'il n'est plus concentré sur leur conversation. Son esprit est ailleurs. Soudain une ombre, qui leur paraît gigantesque, fait irruption à leurs côtés. Le leader du groupe, d'une trentaine d'années, se tient debout près de la table. Ses cheveux blonds coupés courts sont ébouriffés sur son crâne, une barbe de trois jours court sur sa mâchoire carrée. L'inconnu lui accorde un regard froid avant de rediriger son attention sur Brian. Ce dernier tire sur sa cigarette en lui lançant un sourire mi-figue mi-raisin.
- Hey babe.
Le nouvel arrivant ne répond pas immédiatement et lance un coup d'œil agacé en direction d'Alec. Celui-ci tente de se faire discret sur sa chaise, embarrassé. Sans vraiment savoir pourquoi, il a la brusque impression d'être de trop entre ces deux-là. L'homme soupire en saisissant le menton de Brian entre ses doigts. L'extrémité de son pouce caresse lentement la lèvre rouge et légèrement gonflée.
- Qu'est-ce que t'as fait encore ?
Brian se dégage d'un mouvement de tête et lui lance un regard indéchiffrable.
- Une petite altercation avec Tony. Mais ça s'est bien terminé. Grâce à lui.
Alec frissonne en sentant le regard méfiant de l'homme se poser à nouveau sur lui. Brian sourit, visiblement enchanté par l'air embarrassé de son nouvel ami.
- Voici Alec, il est nouveau par ici. Il a foutu une raclée à Tony et ses potes tout à l'heure, c'était pas beau à voir !
Silence.
- Je lui ai dit qu'il pouvait rester à l'appart le temps de trouver un logement.
Le visage de l'homme jusque-là impassible se contracte légèrement, les sourcils se froncent et forment quelques rides sur son front. Alec ne sait plus où se mettre, mal à l'aise. S'il avait su que Brian partageait un appartement avec ce genre d'hommes, il ne se serait pas risqué à accepter l'invitation. Il aurait dû savoir pourtant qu'une personne aussi belle avait forcément quelqu'un à ses côtés. Il s'apprête à refuser la proposition mais l'homme finit par lui tendre une main caleuse dont il se saisit après une hésitation infime.
- Je m'appelle Curt. Je te remercie d'avoir pris soin de Brian pour moi, tu es le bienvenu chez nous.
Alec le remercie sobrement et Curt s'éloigne pour rejoindre son groupe installé sur des canapés en cuir à l'autre bout de la salle.
Une fois l'homme éloigné, Alec pousse un soupir de soulagement qui entraîne l'hilarité de Brian.
- Impressionnant pas vrai ? Il fait son sketch à tout le monde, après il est fier comme un caniche qui a réussi à aboyer assez fort pour se faire remarquer.
La description parvient à détendre Alec qui lâche un petit rire contenu.
- Pour parler de lui comme ça, tu dois bien le connaître.
Brian tire longuement sur sa clope avant de répondre dans un nuage de fumée :
- Pas vraiment. Mais je préfère le voir comme un caniche, c'est plus facile.
Alec s'apprête à poser une nouvelle question quand la voix du barman s'élève dans leur direction :
- Brian ! Time !
Ce dernier rejette sa tête en arrière pour apercevoir son patron et lance avec un sourire :
- T'inquiète Jack, j'arrive !
Brian écrase sa cigarette à moitié consumée sur le cendrier et se lève d'un mouvement fluide.
- Suis moi.
Alec obéit sans hésiter et s'élance dans les pas chaloupés du jeune homme avant de ralentir en réalisant qu'il le conduit vers Curt et sa bande.
- Salut les gars ! lance Brian en se penchant sur leur table.
Les hommes, un peu plus jeunes que leur chef, relèvent la tête et lui rendent son salut avec un sourire. Ils ne semblent plus si terrifiants. Mais le regard de Curt se durcit davantage en avisant son cadet qui l'ignore avec superbe. Brian attrape Alec par le bras et minaude en posant sa tête contre son épaule :
- Je vous présente Alec, mon sauveur. Il m'a tiré des griffes de Tony pendant que vous tous étiez occupés ailleurs. Alors soyez gentil avec lui, d'accord ? Ce soir c'est mon invité... spécial. Je vous le confie le temps de mon service !
Son discours fait rire l'assemblée et, avant qu'Alec puisse prononcer une parole, il se retrouve poussé sur une banquette usée entre deux armoires à glace aux biceps aussi gros que son cou. Brian disparaît avec un dernier clin d'œil, au grand désespoir d'Alec qui se sent vite de trop parmi ces inconnus. De plus, il ne peut ignorer le regard menaçant de Curt fixé sur lui comme s'il voulait le consumer sur place. C'est quoi son problème à ce mec ?
- Alors petit, paraît que t'es nouveau dans le coin ?
Alec se tourne vers son voisin de gauche, un moustachu aux traits sympathiques et à l'ossature imposante. Il tente de contenir son agacement face aux surnoms que tous s'accordent à lui donner et répond en entamant une nouvelle bière apportée par une jeune blonde couverte de piercings.
- Je suis arrivé dans la soirée. J'ai fait trois pas et je suis tombé sur Brian.
Sa remarque fait rire le gros moustachu qui lui claque amicalement le dos, entraînant un rictus de douleur de sa part.
- Ouais, Bri est doué pour entraîner les autres dans ses emmerdes ! Mais bon malgré tout on l'aime quand même, personne ne peut lui résister ! Et tu comprendras vite pourquoi !
Et il part d'un rire tonitruant avant de s'étouffer en avisant le regard menaçant de Curt posé sur lui. Soudainement calme, il boit une longue gorgée de bière afin de se reprendre et soupire en s'affaissant sur la banquette.
- Enfin, poursuit-il d'une voix plus basse, si tu veux un conseil mon gars : t'implique pas trop dans leurs affaires à Curt et à Brian. Je m'appelle Derek. T'as l'air d'être un type bien. Si t'as besoin d'aide un de ces jours, hésite pas.
Alec sourit face à la bonhomie manifeste de cet ours en peluche bodybuildé et serre la main qu'on lui tend.
L'alcool commence à lui monter à la tête, le bar bondé sent la bière et le déodorant bon marché, la chaleur corporelle est difficilement supportable. Soudain les lumières s'éteignent et deux spots viennent illuminer une petite scène dans un coin de la salle que deux rideaux tenaient jusque-là hors des regards. Aussitôt des cris et des exclamations enjoués retentissent dans toute la pièce et trois musiciens, habillés de perruques et fanfreluches, lancent les premières notes d'un morceau bien connu de T. Rex. Aussitôt, les mains frappent le rythme entraînant de la musique, Alec se sent immédiatement projeté dans l'ambiance musicale et festive, son cœur s'accélère et un sourire irrépressible s'inscrit sur ses lèvres. Il adore déjà.
La lumière s'intensifie sur le plateau et une silhouette souple se découpe peu à peu dans le fond de la salle. Les yeux d'Alec remontent tout le long de ce corps élancé, et s'écarquillent brusquement en avisant le profil si particulier qui lui fait face. Avec une certaine stupeur et un sentiment incompréhensible, il reconnaît Brian au centre des musiciens. Le garçon s'avance du haut de ses jambes fines et interminables, rallongées encore par le talon haut de ses cuissardes. Un pantalon en cuir enveloppe le galbe de ses jambes comme une seconde peau, dévoilant aux yeux de tous ses hanches voluptueuses et gainant avec indécence la protubérance de son entrejambe, seul signe de sa virilité. Le haut noir qui épouse chaque forme de son buste glisse sur ses bras et laisse apparaître ses épaules nues et sa gorge pâle.
D'une main délicate, il écarte une mèche de son visage et la place derrière son oreille, ses yeux électriques se lèvent vers l'assemblée qui l'applaudit avec entrain. Un sourire carnassier se dessine sur ses lèvres peintes en rouge et il s'avance vers le devant de la scène dans un roulement de hanches. Là, il s'empare du micro qu'il déloge de son pupitre et commence à arpenter la scène sans quitter son public des yeux, envoyant un baiser du bout des doigts ou s'amusant à faire des gestes obscènes tout au long de l'intro. Enfin il s'immobilise et porte le micro à sa bouche pulpeuse.
Inspiration.
Il se met à chanter. Alec reste sous le choc. A dire vrai, il s'attendait à un spectacle grivois, des parodies bon enfant. Mais là… La voix de Brian s'élève sur l'assemblée, haute et nasillarde, et Alec sent un frisson remonter le long de son échine. Il ne sait que penser, jamais il n'a entendu un chant comme celui-ci, si particulier mais également si beau.
Brian a quitté la scène et circule à présent entre les clients, son micro à la main. Il s'amuse en grimaces et gestes éloquents, s'arrête près de quelques personnes embarrassées et se colle à eux en postures sensuelles, approche ses lèvres trop près, caresse du bout de ses doigts fins, puis s'éloigne avec un clin d'œil et un air amusé. Alec ne peut détacher son regard du spectacle qui se déroule devant lui et contemple avec une certaine culpabilité les fesses rondes et parfaites moulées dans le pantalon en cuir.
Brian, oscillant sur les talons aiguilles avec une légèreté impressionnante, s'approche d'un homme de la bande qui se tient debout juste devant Alec. Il lui lance un regard aguicheur et plaque sensuellement son dos contre son torse imposant, sans pour autant interrompre la chanson. La réaction embarrassée de sa victime entraîne les fous rires et applaudissements du public. Mais Brian ne s'arrête pas là et, après avoir passé un bras autour de la nuque du garçon, il se cambre avec ostentation et décrit quelques mouvements circulaires du bassin contre l'entrejambe de son partenaire visiblement au supplice. La foule explose en sifflements et éclats de rire. Brian se retourne pour faire face au garçon et enroule une jambe autour de son bassin, une main dans sa nuque et l'autre tenant le micro, dernier rempart entre leurs bouches essoufflées.
Alec rit et applaudit avec les autres, mais une drôle de sensation le tenaille. Il a honte de se l'avouer, mais jamais encore il n'a vu de spectacle aussi sensuel que celui-ci. Il lance un coup d'œil curieux à Curt. Ce dernier, immobile sur son siège, les jambes croisées, fume lentement sans quitter Brian du regard. Son visage n'exprime aucune joie, aucun amusement, il reste froid et sévère, et Alec sent une drôle d'angoisse tordre son estomac.
Brian a rejoint la scène pour les dernières notes de la chanson qui finissent noyées dans un tonnerre d'applaudissements. Les musiciens saluent et Brian, provocateur, se penche en présentant sa langue et son majeur aux spectateurs euphoriques. Il se redresse avec un sourire et rapproche le micro de ses lèvres.
- Merci, merci…
Les applaudissements redoublent et il est forcé d'attendre quelques instants avant de poursuivre.
- Ce soir, je voudrais faire une adresse toute particulière à notre nouvel ami… Alec. Bienvenue parmi nous !
Alec rougit brusquement en sentant tous les regards se braquer sur lui et c'est à peine s'il entend les applaudissements et salutations qu'on lui destine. Derek lui donne une claque sur l'épaule qui manque de le faire décoller de son siège, quelques personnes l'incitent à se lever. Maladroit, il sourit en passant une main dans sa nuque. Brian le regarde avec ce sourire qui lui va si bien et s'approche pour finalement l'attraper par le bras. Alec se laisse guider comme un pantin jusqu'à la scène. Honnêtement, il aimerait s'enterrer six pieds sous terre. Il aurait pu dire non, mais sans savoir pourquoi il se sent incapable de refuser quoi que ce soit à ce garçon si spécial.
Brian marche à grandes enjambées du haut de ses talons. Alec le suit, il le domine de toute sa hauteur malgré le prolongement des chaussures. Arrivé sur la scène, il est ébloui par les spots et le nombre de visages qui le fixent avec avidité. Il sent ses dernières miettes de confiance en lui le quitter. Comment Brian peut-il être aussi à l'aise qu'un poisson dans l'eau devant tous ces gens ? L'envie de fuir domine plus que jamais, mais il sent son bras retenu contre le torse du plus petit qui lui lance un sourire amusé avant de récupérer son micro.
- Alec, en ton honneur j'ai choisi d'interpréter une chanson française ! Désolé, c'est la seule que je connais…
Sans avoir le temps de réaliser ce qui lui arrive, Alec se retrouve plongé dans l'obscurité la plus complète. On s'agite autour de lui et les premières notes frappées à la guitare électrique résonnent dans la salle. Un spot s'allume brusquement, dardant son rayon de lumière sur le centre de la scène miniature où Brian se déhanche en rythme, les yeux fixés sur lui avec un petit sourire inquiétant. Il s'approche lentement et passe un bras autour de son cou, la tête levée et le micro près des lèvres qui s'apprêtent à chanter.
Il s'est levé à mon approche,
Debout il était bien plus petit
Je me suis dit « c'est dans la poche,
Ce mignon là, c'est pour mon lit ».
Alec lâche un rire gêné et passe une main sur son front, évitant de regarder Brian ou l'assemblée. La vieille chanson de Boris Vian est remise au goût du jour avec un tempo rock et une voix si provocatrice que le brave homme s'en retournerait dans sa tombe. Les mains de Brian glissent sur son torse pendant qu'il fixe l'assemblée d'un œil provocateur, agrémentant sa chanson de gémissements et autres bruits obscènes afin que le public anglophone puisse en saisir toute la dimension sexuelle.
Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny,
Envoie-moi au ciel Zoum!
Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny,
Moi j'aime l'amour qui fait boum!
L'assemblée frappe en rythme le refrain. Alec sent le corps en mouvement de Brian se presser contre le sien et prie pour que les rougeurs s'estompent de son visage. L'accent british et les soupirs exagérés de sa voix nasillarde rendent la chanson irrésistible. Les deux garçons se regardent et Alec ne peut s'empêcher de sourire devant les mises en scène de Brian, espérant en son for intérieur que personne à part eux ne soit capable de comprendre les paroles…
Alec finit le dernier shot de vodka et repose le verre sur la table avec un claquement sec. Autour de lui les applaudissements et les cris se déchaînent, il rejette la tête en arrière et lâche un cri de victoire qui fait rire son public. L'alcool lui monte à la tête et les ennuis de la journée s'évaporent dans un nuage d'insouciance. Derek rigole avec sa voix énorme et le fait boire autant qu'il peut sous les encouragements de ses camarades. Enfin, Alec s'effondre sur le canapé, épuisé. La nuit est bien avancée, les silhouettes se faufilent dans la pénombre, dansent, chantent, boivent sans jamais s'arrêter. Toute cette activité bourdonne dans l'esprit fatigué d'Alec.
Il aperçoit soudain la silhouette reconnaissable de Brian à quelques pas de là, près du bar. Il fume. Ses lèvres rouges enserrent la cigarette à sa base et y laissent une traînée de gloss. Alec ne peut détacher son regard de cette scène, cette bouche qui s'ouvre pour accueillir le bâtonnet de tabac, sourit un peu. Une main apparaît soudain dans son champ de vision et vient caresser la joue de Brian pour écarter une mèche brune de son visage. Curt se tient debout face au jeune homme et l'observe avec concupiscence. Leurs lèvres bougent mais Alec ne peut saisir la moindre parole dans le brouhaha ambiant.
Ses pensées se perdent dans un brouillard épais et il ne parvient pas à leur faire suivre un fil exact. Il sait juste que Curt est très près du jeune homme. Trop près. Sa main glisse sur sa taille, caresse le galbe de la hanche. Soudain il se penche en avant et vient chuchoter une parole mystérieuse à l'oreille de son interlocuteur. Alec peut apercevoir le regard liquide de Brian derrière ses paupières lourdes. Ses yeux se ferment un instant, la foule frissonne comme un seul être.
Les deux hommes ont disparu.
La porte de la cabine se referme. Brian se sent violemment plaqué contre le mur, un corps s'abat sur le sien, brûlant. Il sent les mains caresser sa peau, des lèvres tremblantes tracent un sillon humide sur la courbure de son cou.
- Attends… Curt !
Une bouche se plaque sur la sienne. La langue s'insinue entre ses lèvres et fouille désespérément sa cavité buccale. Brian sent une légère panique l'envahir. La bouche glisse sur sa joue jusqu'à son oreille et susurre avec un sourire dans la voix :
- Je sais que t'en as envie, après t'être pavané comme une pute devant tous ces gens.
Brian lui lance un regard orageux et tente vainement de se dégager de l'emprise du plus vieux.
- Fuck you !
Sa réaction entraîne l'hilarité de Curt qui maintient fermement ses poignets contre le mur froid.
- Quoi ? Avoue.
Brian sent un genou glisser lentement entre ses cuisses et presser la bosse qui déforme son pantalon. Un gémissement s'échappe de ses lèvres rougies, il baisse les yeux pour tenter de fuir le regard carnassier de l'homme qui lui fait face.
- Avoue que t'as juste envie de ça.
Le sourire sur le visage qui le surplombe le met mal à l'aise. Il faut qu'il reprenne le contrôle de la situation, absolument, avant qu'il ne lui échappe tout à fait.
- Curt, attends… pas ici…
- Pourquoi ? T'as peur que ton nouveau copain découvre quel genre de salope tu es ?
Curt s'incline en avant et embrasse longuement sa gorge pâle et dénudée, laissant sur son passage des marques rouges et violacées. Brian tente de l'écarter d'une main faible mais ne peut ignorer la chaleur dérangeante qui irradie dans tout son corps.
- Tu bandes. Je le sens contre ma cuisse.
Il tremble de plus en plus, son corps est secoué de spasmes incontrôlés. Une angoisse indicible ronge ses entrailles comme si elle voulait le consumer tout entier.
- Attends… S'il-te-plaît…
Il tente de se raccrocher à la réalité, les poings agrippés au T-shirt de l'homme qui lui fait face, le front brûlant pressé contre les pectoraux puissants, mais le monde autour de lui se fond en un amas de couleurs indistinctes, dégoulinantes. Il y a cette douleur, familière, qui semble battre dans ses veines, se propager au plus profond de son être, qui le brûle et le dévore.
- S'il-te-plaît, j'ai besoin… j'en ai besoin maintenant…
Il y a un instant de silence, à peine troublé par la respiration saccadée de Brian. Curt s'est figé, comme en pleine réflexion. Puis il s'écarte légèrement. Appuyé contre la paroi de la cabine, le col droit de son t-shirt révélant la peau laiteuse de ses épaules, Brian sent l'angoisse monter sous le regard brûlant de Curt. Ses doigts enserrent son avant-bras, ses ongles s'enfoncent légèrement dans la peau et tracent des rayures rouges le long de ses veines dilatées. L'arrière de son crâne vient cogner contre le mur, son regard se perd dans la lumière blanche qui rayonne du plafond, les contours des objets tremblent un peu, deviennent flous. Il prend conscience d'une légère douleur sur son bras, un engourdissement comme si le sang ne circulait plus, enfin la sensation si reconnaissable de l'aiguille qui s'enfonce…
Des sentiments divers l'envahissent aussitôt, un bien-être sucré, un enivrement de tous les sens. L'angoisse est purgée hors de son corps, il se sent si léger que son esprit semble s'ouvrir et s'élever dans la pièce, bien au-dessus de la cabine des toilettes un peu sale. Le corps se presse à nouveau contre le sien, la bouche recherche ses lèvres, s'en empare. L'angoisse disparue, il ne reste plus en lui qu'un sentiment d'euphorie douce.
Il rend son baiser à Curt, leurs lèvres s'unissent dans un désir commun, impatient. Curt laisse échapper un grondement rauque en sentant la main du plus jeune se poser sur son entrejambe et caresser lentement la bosse qui s'y est formée. Brian est presque aussitôt retourné contre le mur où il pose ses mains pour se maintenir en équilibre. Le pantalon et le sous-vêtement en dentelle glissent sur ses cuisses, il sent les grosses mains un peu rudes de Curt sur ses hanches qui empoignent la chair et y laissent des traces rouges. Leurs bassins s'assemblent, et puis il y a la pression, légère puis de plus en plus forte, familière. Il a mal un peu, au début, mais c'est une douleur superficielle, lointaine, et bientôt son esprit s'égare parmi leurs gémissements essoufflés.
A Suivre...
