And our love become a funeral pyre.

(The Doors, Light My Fire)

Mello était au Feu ce que Near était à la Glace. L'un brûlait de passion, de colère et d'émotions, tandis que l'autre n'était que stoïcisme, logique et rationalité. Ils n'avaient en commun que leur envie de vaincre l'autre, de l'asservir, d'être le premier. D'être L, pour ce que cela représentait. D'être meilleurs que L. Il y avait entre eux une haine intense, une rivalité sans borne. Ils ne se comprenaient pas, et cela leur était inconcevable. D'ordinaire, ils comprenaient tout. Ils avaient toujours tout compris, toujours tout su. Le comportement de l'autre, en revanche, ils le rejetaient en bloc. Ils s'étaient toujours rejetés.

Des années plus tôt, Mello s'était approché pour jauger ce nouvel enfant, projetant son ombre sur la silhouette lumineuse de Near, et l'accueil glacial qu'il avait reçu avait été comme une gifle. Il pouvait recevoir haine, jalousie et rejet sans s'en formaliser : il connaissait ces émotions, il les apprivoisait plus facilement encore que l'amour ou l'admiration, elles n'étaient pas un problème. L'indifférence, en revanche, le frustrait au plus haut point. Et l'enfant face à lui n'était qu'indifférence. Il l'avait regardé sans le voir, et avait reporté son attention sur un jouet, tirant distraitement sur une boucle de ses cheveux blancs. Le sang de Mello s'était glacé, une sensation qu'il ne connaissait pas et qu'il abhorrait, et il avait eu envie d'agripper ces cheveux pour forcer le garçon à le regarder, pour l'obliger à réagir, mais tout ce qu'il avait gagné avait été une punition. Et Near n'avait pas bronché, malgré la douleur et les coups. Cela, Mello ne le lui pardonnerait jamais.

Le calme apparent de Near avait pourtant été mis à rude épreuve, ce jour-là. Quand Mello avait attrapé sa nuque pour le secouer, son cœur avait raté un battement et il avait eu peur. Il s'était rapidement maîtrisé, mais il avait croisé le regard incendiaire de son adversaire, et les flammes qui inondaient les yeux noirs de Mello s'étaient propagées jusqu'à son ventre, accélérant son cœur, nouant ses tripes, lui donnant la surprenante envie d'agir et de répliquer. Il avait eu envie de frapper Mello à son tour, et il était surpris que le brasier qui l'avait envahi ne réduise pas en cendres toute la bibliothèque dans laquelle ils se trouvaient, tout le manoir, même. Car c'était un feu immense, plus grand que tout ce qu'il n'avait jamais connu, qui s'était éteint au moment même où Mello avait cligné des yeux, interrompu par Roger venu les séparer. Si Mello haïssait Near pour son absence totale de réaction, Near au contraire haïssait Mello pour avoir provoqué un tel incendie en lui, ce jour-là. Un incendie qu'il n'aurait jamais voulu connaître à nouveau, et qui reprenait pourtant vie à chaque fois que les yeux noirs de son rival se posaient sur lui.

Puis ils avaient grandi, et leurs différences aussi. Ils s'étaient nourris de leur rivalité, ils s'étaient appuyés l'un sur l'autre, s'écrasant, se rabaissant, pour s'élever toujours plus haut. Ensemble, tout le monde à la Wammy's en était convaincu, ils auraient été invincibles. Mais eux savaient qu'ils pouvaient être davantage : leur lutte infinie pour la première place les poussait toujours plus loin, et c'était séparément qu'ils brillaient le mieux. En contrastant avec l'ombre dérangeante que l'autre s'évertuait à projeter par sa simple existence.

La mort de L, aussi incompréhensible et douloureuse fut-elle, avait été un catalyseur pour les deux génies, qui avaient alors cessé de jouer l'un avec l'autre. Near, qui détestait L autant qu'il détestait Mello, avait pris sa place sans problème, créant une unité spéciale, le SPK, en attendant que le faux-L ne soit échec et mat –et en travaillant d'arrache-pied à provoquer cet échec. Mello, qui admirait L plus que personne, avait eu plus de mal à trouver sa voie, mais il avait finalement pris place à la tête de la mafia américaine, s'approchant de Kira par des moyens plus inattendus. Et pourtant, même en choisissant la voie la plus éloignée de celle de Near, il avait fini par recroiser sa route. Inévitablement, pour un dernier combat. Un dernier round, qui donnerait le vainqueur et mettrait le second définitivement au tapis.

Leur rencontre au quartier général du SPK avait réveillé leurs vieux démons. Near n'avait pas daigné tourner la tête pour le regarder, et comme des années plutôt, Mello avait eu l'irrépressible envie de la lui arracher, un froid glacial figeant son sang comme à chaque fois que Near l'ignorait. Il ne pouvait pas comprendre, il ne pouvait pas ressentir le brasier qui animait à nouveau Near, qui dévorait ses entrailles. Near accueillit les flammes comme de vieilles amies, et quand il les eut apprivoisées, il se tourna lentement vers Mello. Il jaugea sa cicatrice sans broncher, jeta un rapide coup d'œil sur les bras et le ventre plus musclés du blond, sans que les flammes ne le trahissent : avec le temps, il avait appris à les maîtriser. D'un ton monocorde, comme s'il ne s'était pas passé plusieurs années depuis leur dernière rencontre, il informa Mello de l'avancée de l'enquête sur Kira, lui donnant les informations qu'il avait sur le Death Note. Il en garda certaines pour lui –Mello ne supporterait pas qu'il l'aide davantage, et il renvoya tous les agents du SPK chez eux. Rester insista pour le protéger ou au moins pour désarmer Mello avant de quitter la pièce, mais Near ricana. Mello ne lui ferait aucun mal.

Seuls. Ils restèrent un instant immobiles, dans un duel silencieux. Le premier qui bougerait se trahirait. Au bout de quelques secondes, Mello laissa échapper un rire cristallin et avança : qu'en avait-il à faire, de perdre une bataille de regards ? Etaient-ils encore des gamins ? Bien sûr, qu'ils l'étaient. Sinon, Near se serait déjà levé pour le saluer. Fichu Near, il fallait toujours qu'il gagne leurs affrontements psychologiques. Déstabiliser Mello en ne faisant rien, le faire sortir de ses gonds par sa simple présence et en posant sur lui un regard vide d'émotions, c'était ce pourquoi il s'appliquait le mieux. Qu'importe. Le mafieux traversa la pièce en faisant claquer ses bottes sur le carrelage et s'accroupit à quelques centimètres de Near. La bataille qui suivrait, il la remporterait. Il gagnait tous les combats de ce type, depuis qu'il avait découvert le brasier qui vivait en Near, depuis qu'il avait ressenti l'incendie qui animait le plus jeune en le laissant sans défense. Sûr de sa victoire, Mello approcha encore, attrapant sans douceur le plus jeune par la nuque.

« Near… Tes flammes calment-elles toujours les miennes ? » demanda-t-il à mi-voix en posant ses lèvres sur celles de son rival. Le point d'équilibre. La balance entre la Glace de l'un et le Feu de l'autre. L'ataraxie complète, l'unique fenêtre pour que leurs esprits s'apaisent. Ils l'avaient trouvé en tâtonnant dans les couloirs sombres de la Wammy's, et ils l'avaient apprivoisé, conscient que c'était leur seule option pour ne pas perdre la tête. Leurs différences disparaissaient, leurs frustrations se gommaient, et ils respiraient. Ensemble, dans une danse macabre qu'ils ne voulaient jamais terminer mais qui, inlassablement, les laissait seuls et vulnérables. Plus vulnérables, et paradoxalement plus forts que jamais. Héritiers de L, deux parties d'un Tout qu'on ne saurait dissocier.


J'ai lu de trop belles fictions sur M & N pour me risquer à écrire quelque chose de plus long. Je vous conseille "Les enfants de la Raison" de Tsubaki Him qui m'a retournée, et "Supernova" de Negen, notamment.

J'avais cependant moi aussi besoin de mettre des mots sur la relation de Mello & Near, alors me voici avec un One Shot tout simple. C'est ma dernière apparition sur Death Note, les plus belles histoires existent déjà sur ce fandom et les miennes n'apporteraient rien de plus. (cf les deux auteurs citées plus haut, c'est vraiment fantastique)

Merci d'avance pour vos avis,

Antsybal.