Paris était glaçant en ce mois d'Octobre. Les journées raccourcissaient à vue d'oeil, les soirées étaient plus sombres et le moral des habitants sombrait tout autant. Raphaëlle Coste n'échappait pas à la morosité ambiante, seul son fils Théo semblait heureux d'être fin Octobre.
« Pourquoi tu souris autant ? lui demanda sa mère.
— C'est bientôt Halloween ! À l'école, on va faire une journée déguisée ce jour-là. Et même les profs participeront ! répondit-il joyeusement.
— D'accord. Et tu sais déjà en quoi te déguiser ?
— J'ai une fille de ma classe, Julie, qui m'a proposé de me maquiller en monstre de Frankenstein.
— Ah je comprends mieux, répondit Raphaëlle un sourire en coin. Et ça fait longtemps que tu discutes avec cette Julie ?
— Maman! protesta le jeune garçon en rougissant.
— Bon, bon, j'arrête là. Mais n'oublie pas que je suis une formidable enquêtrice, et qu'avec ma partenaire de choc, je saurai tout bien assez tôt. »
Ce fût maintenant au tour de Théo de regarder sa mère malicieusement.
« Tiens donc! Ça faisait bien une heure que tu n'avais pas parlé d'Astrid. J'ai bien cru que vous vous étiez disputées.
— Quoi ? Mais pas du tout ! Je ne parle pas tout le temps d'elle ! dit-elle offusquée, mais gênée d'être face au fait accompli.
— On devrait l'inviter pour un dîner d'Halloween. On mettrait des fausses toiles d'araignées partout et on mangerait à la lanterne.
— Oh tu sais, je ne suis pas sûr qu'Astrid soit du genre à fêter Halloween, dit-elle avec un air de déception dans la voix. Mais au fait, tu ne m'avais pas dit que tu passais la soirée d'Halloween chez ton copain Maxime ?
— Ah oui, tiens. répondit Théo faussement surpris. Ça m'était complètement sorti de la tête.
— Mouais, dit Raphaëlle dubitative. Je ne sais pas encore ce que tu manigances, mais je le découvrirai vite.
La soirée était toujours aussi morose, le ciel toujours aussi gris. Mais après cette discussion, et surtout l'évocation de sa partenaire blonde, Raphaëlle se sentit un peu plus légère et elle ne put s'empêcher de sourire.
Le lendemain, c'est une Raphaëlle toute guillerette et à l'heure que voient arriver ses collègues.
« Eh bien Raph, t'es tombé du lit sur le bon pied ? Qu'est ce qui nous vaut cette visite bien matinale sans rechignement ? s'enquérit Nicolas.
— Je ne sais pas, répondit-elle innocemment. J'ai l'impression que l'univers me veut du bien en ce moment. » Elle ne pouvait décemment pas lui dire que sa discussion avec son fils hier soir à propos de la jeune documentaliste était la raison de sa bonne humeur. Il faudrait qu'elle trouve une excuse pour aller la voir aujourd'hui. Si seulement ...
Arthur interrompit ses pensées en raccrochant le téléphone. « Commandant Coste, on a un corps découvert au 55, Place de la Madeleine.»
Raphaëlle étouffa un petit « yes » , puis d'un air sérieux, reprit:
« Ah tu vois ? Une affaire de bon matin, c'est le signe d'une journée de travail remplie. Je m'en vais chercher Astrid et je file. »
Nicolas aurait juré voir Raphaëlle sautiller en quittant la pièce, et ne pût un soupir désespéré.
« Ben alors Nico, cette déclaration, c'en est où ? Parce que de ce que je vois, rien n'a changé !
— Arthur ! T'es lourd avec ça. En plus, je sais qu'elle me voit pas comme ça donc ça sert à rien de tenter quoi que ce soit.
— Tu peux pas être sûr tant que …
— Je me suis pris un râteau, voilà t'es content ? s'énerva Nicolas. Pire que ça, je me suis fait "brozoner". Clairement, je ne suis même pas dans la liste des candidats potentiels.
— Hé mec, je suis désolé d'avoir forcé, s'excusa Arthur. Allez, ce soir on se met une petite chez Michel. C'est moi qui invite ! précisa-t-il avant que Nicolas n'ait pu répondre. Ce dernier balança un simple « ouais » et se replongea sur son ordinateur, signe de reprendre le boulot.
« Qu'est ce qu'on a ? » demanda Raphaëlle à l'agent devant la porte.
— La victime s'appelle Raphaëlle Martin, 28 ans. C'est sa coloc qui l'a découverte en rentrant ce matin. Astrid surgit alors de derrière Raphaëlle, surprenant le jeune agent:
— Ah c'est intéressant, dit-elle. La victime possède le même prénom que vous. Dans tous vos procès verbaux et affaires résolues, je n'ai jamais rencontré cette évènement.
— Il faut une première à tout. Vous pourrez mettre ce dossier à part du coup.
— Je ne crois pas. Les dossiers d'enquêtes sont triés accordément au code de la documentation criminelle. »
Raphaëlle abandonna cette bataille et pénétra dans l'appartement suivi d'Astrid qui ne tarda pas à observer chaque recoin de la pièce principale. La jeune victime était ligotée sur une chaise avec des rubans violets, un bandeau sur les yeux. Elle était vêtue d'un long t-shirt descendant à mi-cuisse, une tenue classique pour dormir, songea Raphaëlle. Seuls les rubans dénotaient avec la morbidité de la scène. Avait-elle été attachée volontairement ? Fournier apparut dans son champ de vision et elle s'approcha de lui.
« Bonjour Fournier, qu'est ce que vous pouvez me dire ? lui demanda-t-elle.
— La victime est morte étranglée par ce ruban, il lui tendit un sachet contenant un ruban similaire à ceux attachés au poignet de la jeune femme. Pour l'instant, j'estime l'heure de la mort à cette nuit, voire tôt ce matin. L'autopsie nous en dira plus. Et si vous cherchez le témoin, elle est dans la chambre de gauche. Elle est assez secouée.
— Merci »
Raphaëlle croisa le regard d'Astrid, et lui fit signe de continuer de fouiller. Elle rentra dans la chambre et s'agenouilla devant la colocataire en pleurs.
« Bonjour, je suis le commandant Coste. Comment vous appelez-vous ?
— Je m'appelle Samantha Buis, répondit-elle séchant ses larmes.
— On m'a dit que c'est vous qui avez découvert la victime ?
— C'est exact. Je suis serveuse dans une boîte de nuit donc je rentre toujours tôt dans la matinée. Du coup, on se voyait rarement mais on s'équilibrait de cette façon.
— Est-ce que vous connaissez des gens qui auraient pu lui en vouloir ? Des collègues ou un ex peut-être ?
— Elle a UNE ex, corrigea-t-elle. Marine Prince. Maintenant que j'y pense, leur rupture est assez récente, un mois tout au plus. Il ne me semblait que Marine était du genre revancharde mais je me suis peut-être trompée. Raphaëlle s'était remise à sortir dernièrement et il m'est arrivé de croiser des gens le matin.
— Des gens, donc des deux genres ?
— Oui. Je ne suis pas experte mais ça pourrait être un mobile.
— Merci pour ces informations. Restez joignable » et Raphaëlle quitta la chambre.
Astrid rejoint Raphaëlle dès qu'elle entra dans la pièce à vivre. Raphaëlle ne manqua pas le sourire de satisfaction qu'arborait sa partenaire. La pêche avait été bonne, pensa-t-elle.
« Commandant Coste, j'ai relevé des indices extrêmement déroutants sur cette scène de crime.
— Dîtes moi tout, Astrid.
— Tout d'abord, j'ai relevé la bibliothèque. Ou plutôt son incompletion. Regardez, la victime possédait une collection encyclopédique avec une lettre pour chaque tome mais les livres s'arrêtent à la lettre "R".
— C'était peut-être le genre de collection que l'on reçoit au fur et à mesure, et elle n'avait pas reçu le reste.
— Je ne crois pas, corrigea Astrid. En observant l'étagère sur laquelle sont entreposés ces livres, vous pouvez noter que le bois est plus clair à l'endroit où les livres devraient se trouver. Ce qui laisse penser que ces exemplaires étaient là depuis longtemps mais qu'ils ont été retirés récemment.
— Donc notre meurtrier est aussi un féru de connaissances, plaisanta Raphaëlle.
— Non, répondit Astrid. L'équipe scientifique a retrouvé les huit tomes manquants: ils étaient dissimulés sous le canapé. Bien évidemment, il n'y avait aucune empreintes. » dit-elle sans pouvoir contenir sa joie face à cette énigme. Raphaëlle aussi était heureuse de présenter ce genre d'affaire énigmatique à son amie. Elle se força à sortir de son admiration pour rediriger ses pensés sur l'enquête.
« Autre chose ? questionna-t-elle. Astrid se dirigea vers le comptoir délimitant le salon de la cuisine, aussitôt suivie par Raphaëlle.
— Là. Il y a ces trois bougies allumées. Hors il n'y a aucun historique de coupure de courant dans le bâtiment.
— Mais vous savez Astrid, on peut parfois dîner à la bougie, enfin à la chandelle plutôt, pour rendre l'ambiance plus romantique.
— Je ne comprends pas comment manger dans la pénombre peut être romantique, dit-elle dubitative.
— J'imagine que c'est le genre de situation à vivre pour mieux la comprendre, suggéra Raphaëlle à demi-mot. Astrid n'eut pas l'air de réagir à cette dernière phrase et poursuivit:
— J'ai aussi relevé l'étrangeté des liens qui retenaient la victime. C'est un choix inhabituel pour restreindre une personne.
— Oui, j'ai relevé ça aussi. Je pense que vu les éléments, il s'agit d'un rendez-vous qui a mal tourné.
— Un rendez-vous, demanda Astrid circonspecte.
— D'après la colocataire, notre victime multipliait les conquêtes. J'imagine que les bougies plus la victime attachée avec des jolis rubans doivent faire partie de ses plans de soirée. Bien évidemment, elle ne pensait pas en mourir. »
De retour dans les bureaux de la police, l'enquête avance. Aucun téléphone portable n'avait pas été retrouvé sur les lieux, ce qui sous-entendait que le meurtrier avait sûrement dérobé ou détruit celui de la victime. En revanche, son ordinateur avait été retrouvé dans son placard. De là, les équipes techniques de la police ont pu prouver que Raphaëlle Martin s'était inscrite sur une appli de rencontre et qu'elle avait rencontré un, ou une Max le soir du meurtre. Mais le profil rencontré avait déjà été supprimé, ce qui le rendait d'autant plus suspicieux. Un simple appel à l'ex-petite amie a suffit à prouver son innocence: celle-ci est actuellement en Bretagne depuis le début de la semaine. Impossible pour elle de rentrer rapidement sur Paris commettre un meurtre.
La commandante de police poursuivit donc la piste du mystérieux rendez-vous qui, d'après les messages échangés sur le site, a commencé au bar "Daniel's". Connaissant le malaise d'Astrid dans les lieux bruyants et bondés, Raphaëlle se résigna à laisser sa camarade à la documentation le temps de poser quelques questions au gérant.
Le bar était situé non loin de l'appartement de la victime et elle n'avait pas conduit jusqu'ici. Donc le meurtrier devait être dans la même situation puisque l'application de rencontre ne signalait les candidats potentiels que dans un rayon délimité. À l'intérieur, seuls 2-3 clients étaient accoudés au bar, le principal de la clientèle venant le soir. Raphaëlle approcha le serveur et dégaina son badge:
« Commandant Coste, police criminelle. Vous étiez de service hier soir ?
— Euh … oui, balbutia le serveur surpris. En quoi puis-je vous aider ? Raphaëlle sortit son téléphone portable et montra le portrait de la jeune victime.
— Vous vous souvenez de cette femme ? D'après nos renseignements, elle était là hier soir.
— Ah oui ! La pauvre fille a attendu un moment au bar. J'ai bien cru qu'on lui avait posé un lapin. J'allais lui offrir une consommation mais son mec est arrivé, dit-il visiblement déçu.
— Donc il s'agissait d'un homme. Vous pouvez me le décrire ?
— Pas bien, non. Il était banal, du genre caucasien 1m80, brun cheveux courts. Rien qui ne saute aux yeux, quoi.
— Et merde! grogna Raphaëlle, encore un cul de sac! Bon, merci quand même » Et elle quitta le bar en direction du commissariat.
Le crépuscule était bien avancé contrairement à l'enquête: Fournier avait confirmé la cause du décès, il avait même demandé un deuxième avis d'Astrid. Raphaëlle était fière des progrès sociaux que faisait sa partenaire; à ce rythme là, elle serait bientôt plus populaire qu'elle ! se laissa-t-elle imaginer. Quant au compte disparu de notre amant fantôme, il n'était pas possible de remonter jusqu'à son créateur. La description physique n'avait pas aidé non plus; avec cette description, même Nico aurait pû être suspect! Il était temps de mettre fin à cette journée, mais avant Raphaëlle devait recharger ses batteries en visitant sa pile blonde à la documentation.
Comme d'habitude, la pièce était faiblement éclairée. Seules les lampes de bureau illuminaient la forme d'Astrid penchée sur son bureau, triant des dossiers minutieusement. Raphaëlle l'admira un moment avant de l'appeler d'une voix douce:
« Hey, Astrid » La jeune femme blonde détourna le regard de sa paperasse pour le diriger vers sa collègue, puis après avoir vérifié qu'elles étaient seules, répondit dans un sourire:
« Bonsoir Raphaëlle. Vous avez terminé votre journée ?
— Oui, et je me demandais si vous vouliez rentrer avec moi ? Enfin, rentrer chez vous avec moi! Je veux dire que je vous ramène chez vous pour ensuite rentrer chez moi! » Raphaëlle lâcha un soupir. Pourquoi était-ce si dur ce soir ? Et après ce qui sembla une éternité, Astrid lui répondit:
« Je suis désolée Raphaëlle mais j'ai mon groupe de parole ce soir, et si ma mémoire est bonne, Théo est avec vous cette semaine. Il vaudrait mieux passer du temps avec lui qu'avec moi.
— Théo vous a pratiquement adopté donc il comprendra que je passe du temps avec mon …. amie. Et je vous jure, ce gamin est plus autonome que je ne l'ai jamais été! Je vais rentrer et je sais déjà que j'aurais un repas chaud sur la table, dit-elle en plaisantant.
— Je retiens votre invitation Raphaëlle, mais - Astrid se leva et enfila sa veste - il est déjà tard et j'ai un rendez-vous de prévu. » Raphaëlle n'osait dire un mot face à ce refus, le visage grave, et ce fut Astrid qui, s'approchant du visage de la brunette, brisa le court silence gêné:
« Mais moi aussi je veux passer plus de temps avec mon amie. Je vous propose donc de me ramener demain chez moi, si cela vous convient. Et nous pourrons boire une tasse de thé.
— C'est un rendez-vous ? demanda Raphaëlle avec espoir.
— C'est un rendez-vous. » confirma Astrid.
Raphaëlle savait qu'Astrid n'attachait pas la même valeur au mot "rendez-vous" qu'elle, mais le mot était dit, et une étape était quasiment franchie. Les deux jeunes femmes s'échangèrent un "bonne soirée en quittant la documentation puis se séparèrent. Raphaëlle monta dans sa voiture et , tout en souriant, suivit Astrid du regard jusqu'à qu'elle disparaisse au coin de la rue. Mais ce qu'elle ne vit pas, c'est qu'Astrid arborait le même sourire.
Raphaëlle fut réveillée par son téléphone aux alentours de 6h du matin. Elle tâtonna sa table de chevet et se saisit de l'appareil coupable de son malheur. Mais le nom du commissaire affiché sur l'écran la sortit de sa torpeur et elle décrocha.
« Commissaire ? Il y a un problème ?
— Ça sera à vous de me le dire. Notre patrouille de nuit a trouvé un corps dans la ruelle près du bar que vous avez visité hier. À vous de déterminer si cela a un lien avec votre affaire ou pas.
— Bien commissaire, je m'y rends tout de suite.
— Autre chose, Commandant. Je ne sais pas si ça a un lien avec vous mais la victime s'appelait Damien Coste.
C'est mon premier cliffhanger donc j'espère que vous êtes sur le bout de votre siège! L'histoire est déjà toute tracée, je dois juste compléter entre les lignes donc normalement, la suite ne devrait pas tarder ;)
