Disclaimer : Tout est à Eiichiro Oda!
Rating : M
Genre : hurt/comfort, tragedy, friendship, romance (?)
Nda : Bonjour, bonsoir à toutes, me voici de retour avec un nouveau petit projet sur Law et Zoro, bien que l'histoire s'articulera essentiellement autour du premier, de sa psychologie, de ses doutes et sera donc une analyse poussée du personnage depuis fin Punk Hazard jusqu'au début des événements de Wa. Concernant le rating M, il se justifiera plus tard en raison d'altercations... hmm... pas vraiment pacifiques (avec Doflamingo dans les parages, ça grimpe vite dans les ratings).
Peut-être y aura-t-il également mention d'un pairing, je ne suis pas encore fixée, donc attendez-vous à tout et à rien concernant la sexualité des personnages. Toutefois, si romance il devait se développer au cours des chapitres, gardez à l'esprit qu'elle sera sans doute anecdotique et qu'elle ne constituera pas le fond même de l'histoire que j'ai décidé de vous présenter.
Beta : Merci à Miss Macaronii pour son excellent travail de relecture, ses conseils avisés et son œil de lynx, à qui aucune coquille(tte) n'échappe. Amour et pâtes sur toi.
.
« S'il existe un enfer en ce monde, il se trouve dans le cœur d'un homme mélancolique. »
R. Burton
.
Il est presque vingt-trois heures. Dans cette partie de Grand Line, le crépuscule tardif jette sur l'océan ses dernières lueurs avant la nuit. C'est un moment que Law contemple volontiers, lorsque le Thousand Sunny se fait silence, et qu'il apprécie pour la tranquillité d'esprit que cela lui apporte. Il n'a pas toujours l'occasion de suivre les différentes phases du soleil à bord du Polar Tang, souvent immergé dans les profondeurs – la plupart du temps, si le submersible ne plonge pas au-delà de cinquante mètres, il s'en fait une vague idée en jaugeant le niveau de luminosité absorbé par la surface de l'eau.
À cette heure, il n'y a pas un chat sur le pont du navire, ce qui ne l'étonne guère ; il a remarqué que la plupart des membres d'équipage ne sont pas des oiseaux de nuit, à commencer par le capitaine lui-même, Monkey D. Luffy (sans doute l'un des secrets de son extrême… vitalité).
Law fixe les étoiles naissantes dans le ciel presque noir et il capte un point plus brillant sur sa droite. C'est la lumière vacillante d'une bougie, visible à travers l'une des fenêtres en rotonde de la vigie, et il devine la présence de Nico Robin avant même d'apercevoir sa longue chevelure noire. Il est trop loin pour la distinguer avec précision, mais il lui semble bien qu'elle lit un livre. Il est même prêt à parier que le cuistot lui a préparé du café pour l'occasion.
Il a eu des difficultés à trouver ses marques au début, emporté par le quotidien mouvementé de cet équipage hors normes, où chacun a ses propres occupations, ses propres habitudes, ses propres rêves, et pourtant, semble agir en synergie. Peu à peu, il apprend à les connaître, il assimile leur routine, mémorise leurs règles – peu nombreuses en vérité, et en grande partie liées à la cuisine –, et surtout, retient les zones à éviter (début de soirée, bibliothèque, Nami).
Law observe plus attentivement l'archéologue, dont le profil est tourné vers l'extérieur, et il réalise qu'elle aussi l'observe.
« Tout va bien ? » s'enquit soudainement une voix féminine sortie de nulle part.
Il réprime de justesse un violent sursaut tandis qu'à sa gauche, un clone de Nico Robin finit de fleurir dans une gerbe de pétales de cerisier et s'assoit tout proche de lui sur l'escalier de la figure de proue. Il n'a pas la place de se décaler, alors il se voit contraint de s'accommoder de ce besoin de proximité qui semble animer tout l'équipage, jusqu'aux joutes perpétuelles du cuistot et du bretteur.
« Bon sang, Nico… » souffle Law pour se redonner contenance, le pouce et l'index pressés sur ses paupières, et le cœur caracolant sous ses côtes au point d'en devenir douloureux.
Le rire de l'archéologue est chantant à ses oreilles. Le médecin lui jette un regard en biais.
Elle a passé un pull à rayures sur ses épaules malgré la douceur de la nuit, et ce détail lui fait croire qu'elle est peut-être aussi frileuse que lui. Les températures ont beau être plus clémentes depuis leur départ de Punk Hazard, Law ne s'est toujours pas débarrassé de son pull, ni de son bonnet qu'il garde résolument vissé sur sa tête, quand bien même le mercure dépasserait la vingtaine de degrés. Comme hier après-midi, une journée des plus éprouvantes pour ses nerfs, de par la vive attention que lui a porté son nouvel allié un peu trop tactile et qui l'a obligé à trouver refuge dans la vigie, sous les yeux curieux des trois autres épéistes du navire, en pleine séance de méditation à cet instant-là.
« On te voit peu en dehors des repas depuis hier, dit Robin, en écho à ses propres pensées. Luffy tente toujours de te prendre ton pull ?
– Il est persuadé que je vais mourir de chaud… J'ai cru que tu allais l'aider dans son entreprise, ajoute-t-il après une pause.
– J'ai été tentée », confesse l'archéologue avec un brin d'espièglerie, se souvenant de la voix tonitruante de son capitaine l'appelant à la rescousse de l'autre bout du pont.
La franchise de l'aînée arrache un rictus amusé à Law et il s'autorise à se détendre un peu, lui toujours si distant. C'est une erreur, il le sait. Il ne doit s'attacher en aucune manière ; cette alliance n'existe que pour servir son objectif, une pièce sur l'échiquier dont il est préparé à prendre le rôle du pion sacrifiable si cela permet de raser l'empire que Doflamingo s'est échiné à bâtir ces dix dernières années.
Mais c'est sans compter l'extraordinaire attraction qu'exerce Monkey D. Luffy sur tous ceux qu'il rencontre, et sa capacité à se faire aimer, deux choses que Law ne peut pas encore pleinement mesurer à ce stade de leur aventure commune ; il en constatera les effets plus tard, dans une cabane perdue au milieu d'un champ de tournesols.
Une brise fraîche balaie le pont du navire et provoque une chair de poule sur les bras nus de Robin. Il fait pratiquement noir à présent. Law lève le nez vers la silhouette installée dans la vigie – elle a les bras croisés devant elle –, sans remarquer le long regard que lui lance le clone à ses côtés et qui semble vouloir le décrypter tout entier, à la manière d'un ponéglyphe particulièrement complexe.
Il prend une profonde inspiration ; les émanations iodées du large réveillent ses sens émoussés par ses récentes nuits agitées. Il a l'impression qu'un masque de plomb s'est formé autour de ses yeux, comme si le marchand de sable s'était soudain rappelé de venir lui rendre visite, et il sent que le moment est venu pour lui de prendre congé lorsque même son esprit éprouve des difficultés à formuler des phrases complètes.
Toutefois, avant cela, il tient d'abord à clarifier un point qui l'intrigue.
Au cours des derniers jours, et durant les événements de Punk Hazard qui ont abouti à leur alliance, Law a remarqué que chacun des membres d'équipage est prompt à obéir aux ordres de leur capitaine, peu importe leur nature (souvent déraisonnable) ou la divergence de leurs opinions. Pourtant, cette fois-ci, l'archéologue n'a pas suivi Luffy dans sa lubie.
« Qu'est-ce qui t'a retenue ? questionne-t-il, reprenant le fil de la conversation.
– Mes bonnes manières.
– Un pirate n'a pas de bonnes manières.
– Disons une certaine compassion.
– Encore moins », tranche le médecin, amusé par cette discussion digne d'un échange de balle.
C'est au tour de Robin d'afficher un sourire, et il lit dans son regard quelque chose d'indéfinissable. Peut-être serait-il capable de le déchiffrer en d'autres circonstances. Malheureusement, ce soir, ses facultés d'analyse fonctionnent au ralenti.
« Notre capitaine est particulier. Il n'a pas de filtre, ni de barrière, murmure Robin avec emphase, le menton dans la main et l'air un peu rêveur. Son ignorance de certaines conventions sociales donne parfois lieu à des situations… surprenantes. »
L'écho d'un souvenir singulier fait pétiller les yeux de Robin. Law attend, accoudé à l'une des marches de l'escalier, ses longues jambes croisées devant lui. Ainsi qu'il l'a suspecté, l'équipage ne connaît pas la monotonie, et chaque jour doit apporter son lot de surprises et d'imprévus – sa conversation avec le Chasseur Blanc lui revient en tête et ses doutes semblent se confirmer : malgré ses aptitudes de fin stratège, il se demande plus que jamais s'il va réussir à gérer les membres de l'équipage du Chapeau de Paille. À plus forte raison maintenant qu'il découvre l'étendue de leur imprévisibilité et de leur apparente désinvolture (en particulier chez Roronoa Zoro, qui paraît le plus détendu du lot à l'idée de se mesurer à un Empereur tel que Kaido).
« … De temps en temps, j'essaie de lui faire comprendre qu'il y a un fossé entre ce qu'il veut faire et ce qu'il peut faire. »
Law cille. Un fossé, hein ? songe-t-il. Il a assez bien cerné le personnage pour savoir que celui-ci se contenterait simplement de le franchir d'un bond, sourire en prime. Il demande tout de même à l'archéologue si ses efforts portent leurs fruits.
« Pas toujours, sourit-elle franchement, le début d'un rire dans la voix. Luffy est... Luffy. »
Law fronce les sourcils sous la visière de son bonnet en fourrure. Il ne saisit pas ce que ce compliment vague signifie, comme s'il résumait à lui seul tout ce qui définit Monkey D. Luffy, mais il note derrière un respect et une affection si profonds que le timbre de l'archéologue s'en trouve changé. Cela a le mérite d'éveiller son intérêt, et il creuserait certainement le sujet si une sorte de torpeur ne venait pas tout juste de l'envahir.
Robin a dû le remarquer, car elle lui signale, l'air de rien, que Chopper s'est assoupi sur Luffy, et que Brook ne va pas tarder à prendre son quart. Une façon subtile de lui signifier qu'il y a un hamac de libre dans le quartier des hommes et qu'il n'a pas à s'endormir sur le pont à l'instar des nuits précédentes.
Law saisit aisément le sous-entendu. Cela dit, l'archéologue se méprend sur un point : si le corsaire s'évertue à rôder de la proue à la poupe, ce n'est pas parce qu'il n'a nul endroit où dormir – en vérité, le Thousand Sunny en fourmille –, c'est juste qu'il ne tient pas à fermer l'œil.
À l'aube de son combat contre Doflamingo, c'est totalement déraisonnable, il en a conscience. Seulement, son récent face-à-face avec Vergo a réveillé en lui ses plus vieux traumatismes, ceux qu'il gardait enfouis depuis treize ans et qui, à présent, se manifestent dans son sommeil par des cauchemars effroyables, emplis de cris, de coups de feu et de sang.
C'est pourquoi il n'a pas l'intention d'occuper l'unique couchette libre. Ce serait inutile.
Et puis il a une autre idée en tête.
« Nico…, dit-il en se levant, étouffant un bâillement inopportun. La salle de bain est occupée ? »
Il se doute que non, mais il préfère s'en assurer. Se tournant vers le clone, Law remarque son inertie, son regard fixe, et il en vient à se demander, au bout de cinq minutes de parfaite immobilité, si l'archéologue l'a bien entendu, et si tel est le cas, ce qui lui prend autant de temps. Peut-être que disperser son pouvoir lui demande plus d'énergie que ce qu'il croyait.
« Elle est libre », s'anime soudain le clone avant de s'évanouir dans une gerbe de pétales, sachant pertinemment que la discussion est reportée à une autre fois.
Un vent léger emporte les traces du pouvoir de Robin et Law regarde les pétales roses virevolter dans le ciel d'un bleu profond. À l'intérieur de la vigie, l'archéologue est retournée à la lecture de son livre, sans manifester plus d'attention à l'égard du médecin, qui ne s'en vexe aucunement. Du bout des cils, il flatte quelques secondes la silhouette découpée sur un fond orangé puis prend la direction de la poupe, un brin perplexe.
Il jurerait avoir vu un demi-sourire sur les lèvres de Robin.
La démarche souple et nonchalante d'un homme qui a la nuit devant lui, Law descend les deux volées d'escaliers de la proue, longe le bastingage du pont principal, où César, lourdement enchaîné, ronfle sans élégance, et gravit la vingtaine de marches du pont arrière, passant devant les hublots de la cuisine plongée dans une semi-obscurité. La lune pleine éclaire ses pas avec l'efficacité d'une lampe à huile et de fait, il ne ressent pas le besoin de dissiper les ténèbres de la bibliothèque lorsqu'il en pénètre l'espace – les rayons d'argent filtrant à travers les fenêtres lui permettent d'évoluer sans heurt.
La pièce ronde, bercée par le roulis des vagues, fleure l'encre et le vieux livre, et ces deux odeurs font resurgir chez Law des souvenirs qu'il s'empresse de balayer. L'échelle sur sa droite, celle de la salle de bain, l'appelle comme un phare. Il pose une main sur le barreau à hauteur d'épaule, prêt à grimper, quand un éclat métallique près du bureau attire son attention.
C'est la bague d'une plume. Posée à côté du journal de bord de l'équipage du Chapeau de Paille.
À cet instant, le regard que Law porte sur le carnet est intense. C'est la première fois qu'il le voit, là, à portée de main, ne demandant qu'à être parcouru, et cela l'étonne grandement, car il a très vite appréhendé le caractère méthodique et pointilleux de la navigatrice, Nami – beaucoup trop selon lui pour que cet oubli soit involontaire.
Que doit-il en conclure ? Lui dévoiler leur histoire passée est-il un moyen détourné pour mieux construire l'avenir de cette alliance qui, définitivement, ne semble pas avoir la même signification pour lui que pour eux ?
Bien entendu, fort d'une retenue à toute épreuve, Law mord à l'hameçon à la vitesse de l'éclair.
Il laisse son nodachi contre l'une des armoires et, debout derrière le bureau, feuillette lentement le journal, d'abord un peu au hasard, puis de manière déchronologique – l'écriture est ronde, penchée, très féminine dans sa forme. Sans surprise, la dernière entrée notable relate les événements de Punk Hazard, ainsi que les conséquences qui en ont découlé ; Law y accorde peu d'intérêt. Les dates antérieures, en revanche, se révèlent beaucoup plus intéressantes.
Elles lui donnent un aperçu de ce à quoi risque de ressembler son minutieux plan de bataille une fois l'élément Monkey D. Luffy ajouté à l'équation, la navigatrice n'étant pas avare de détails lorsqu'il s'agit de relater leur voyage à travers Grand Line. Ainsi, le capitaine du navire apparaît plus imprévisible que prévu, et s'il reste un pirate dans son désir de liberté et d'aventures, lui et son équipage au complet semblent néanmoins pulvériser à coups de boulets tous les codes établis en matière de piraterie.
Morale. Droiture. Justice. Ce ne sont pas des valeurs que l'on s'attend à trouver chez des pirates, à fortiori quand le montant de leurs primes est aussi élevé.
Law lève le nez du carnet, et les carreaux de la fenêtre lui renvoient le reflet de sa propre incrédulité.
Le corsaire n'est pas un homme vertueux ni un bienfaiteur ; son plan visant à destituer Doflamingo découle moins d'un élan altruiste que d'une volonté farouche d'accomplir le rêve d'un homme. Une fois cette histoire terminée, ce qu'il adviendra du royaume de Dressrosa lui importe peu.
Ce n'est pas le rôle des pirates de se soucier de la pérennité des royaumes, pas plus de résoudre les défaillances systémiques de la Marine, et par extension, celles du Gouvernement Mondial, mais ironie du sort, Law s'est allié au seul équipage, à travers les cinq mers, qui s'y emploie à chaque étape de son périple. En d'autres circonstances, peut-être éprouverait-il une forme de respect pour leur aptitude à faire le bien, seulement la pensée qu'un hors-la-loi puisse agir avec l'abnégation d'un soldat de la marine est, à ses yeux, d'une absurdité sans nom et fait naître en lui un sentiment de contrariété mâtiné de frustration.
Refermant le journal de bord avec humeur, Law fait inconsciemment claquer sa langue : tss.
Des criminels portés aux nues ? Acclamés en sauveurs de la nation ? En héros ? Et pourquoi pas un pirate fédérant les peuples tant qu'on y est ?
Ridicule.
Law se détourne vers l'échelle, sans arriver à chasser cette sensation désagréable qui comprime son cœur, et débouche après une brève ascension dans l'étroit vestibule servant de stockage au nécessaire des toilettes. Il est loin de se douter, à ce moment-là, qu'il finira par s'appuyer entièrement sur un gamin qui lui arrive à peine à l'épaule, et qu'il placera tous ses espoirs en lui.
À gauche de la porte des WC, le miroir du lavabo révèle la profondeur de ses cernes dont un jeu d'ombres fait ressortir les contours. Préférant ne pas s'attarder sur cette image peu flatteuse, il passe le seuil de la salle de bain. La perspective de pouvoir se délasser lui donne soudain des fourmis dans les jambes.
… Seulement, la pièce n'est pas vide, et lorsqu'il s'en rend compte, Roronoa Zoro le vrille déjà de son regard pénétrant.
Figé sur le pas de la porte, Law marque une seconde de totale stupéfaction. Le temps semble ralentir, s'étirer tandis que les deux pirates se jaugent, l'un par-dessus son épaule, l'autre par-dessous la visière de son bonnet.
Il fait chaud, la pénombre ambiante éclipse les angles des murs, la buée mange une partie de la fenêtre du fond et la lune, à travers elle, dépose un rectangle d'argent sur le sol de granit, accentuant l'éclat des gouttes de condensation qui se sont égarées en son sein et celui, métallique, de trois boucles d'oreille en or. Roronoa est installé dans le grand bain, accoudé au rebord en fonte, et ainsi dissimulé dans la vapeur et l'obscurité, il ressemble à un animal dangereux que l'on vient de déranger en plein repos.
Law se demande comment il a pu ne pas déceler sa présence quand tous les indices pointent en ce sens : la chaleur de la clinche sous sa paume, l'air moite dans le vestibule et surtout, le plus évident, la présence d'une paire de bottes à côté de la porte.
« Désolé si je t'ai surpris, s'excuse-t-il d'un ton poli. Je ne voulais pas te déranger. »
Zoro hausse les épaules d'un air détaché et se tourne à moitié vers lui, son profil se découpant nettement sur un fond bleu d'encre moucheté d'étoiles. Il a un regard étrange, à la fois interdit et… quelque chose d'autre que Law n'arrive pas à définir avec précision.
« T'en fais pas, je t'ai senti arriver. »
Le médecin arque un sourcil, se demandant s'il fait référence au Haki de l'observation ou à Kikoku, sa lame maudite, dont le bretteur doit ressentir l'aura, tout comme lui ressent celle de Kitetsu – d'ailleurs, maintenant qu'il y songe, il n'a vu nulle trace des trois katanas. Peut-être les a-t-il laissés en cabine avant de venir ici.
Quoi qu'il en soit, Law se rend à l'évidence : son projet tombe à l'eau pour ce soir. Alors, faisant un vague signe de tête en direction du bretteur, ce qui doit signifier quelque chose comme je te laisse, il s'apprête à rebrousser chemin quand Roronoa, d'un geste de la main, l'invite à entrer.
« Il y a assez de place pour deux », dit-il simplement.
Si la proposition surprend Law, il n'en montre rien, et il prend le temps de considérer l'offre en y accordant un intérêt poli. Il n'est pas quelqu'un de pudique, mais il préfère de loin prendre son bain seul – allié ou non, partager ce genre d'intimité avec un homme qu'il connaît depuis moins d'une semaine est une limite qu'il n'a pas l'intention de franchir, ni ce soir ni ultérieurement, en dépit des (trop) nombreuses sollicitations du petit capitaine du navire.
« Hé, Traffy, l'apostrophe Roronoa qui est retourné à sa méditation, et l'intéressé n'a pas l'énergie de le reprendre sur son patronyme. Laisse pas la porte ouverte, ça refroidit tout. »
La température a légèrement chuté depuis son irruption, cependant, elle l'incommode toujours autant et Law, les vêtements lourds d'humidité, retourne dans le vestibule en prenant garde à fermer correctement la porte derrière lui. Il ne sait pas ce qui lui prend d'obéir sans broncher ; en temps normal, le médecin réagirait au quart de tour, abhorrant tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à une manifestation d'autorité à son encontre – raison pour laquelle il avait recadré Eustass Kidd deux ans auparavant, sur l'archipel Sabaody. Toutefois, plutôt que d'analyser les infimes changements qui s'opèrent en lui au contact de l'équipage du Chapeau de Paille, Law préfère mettre son manque de réactivité sur le compte de la fatigue, se disant qu'il reprendrait le sabreur, ou quiconque d'autre à bord, la prochaine fois.
Par un effet de vases communicants, la vapeur a envahi le vestibule et le médecin cille à plusieurs reprises pour chasser cette impression de voile devant ses yeux. Au-dehors, à cinq bras de distance de l'unique hublot, le grand-mât, cylindre massif surmonté d'une brigantine ponceau, s'élève comme un doigt tendu vers le ciel, bouchant en grande partie la vue sur le reste du navire.
La brise est légère à l'extérieur ; Law le devine au mouvement paresseux des fleurs en contrebas, empotées dans leurs jardinières sur le toit de la cuisine, et dont les couleurs bigarrées ajoutent une touche bienvenue dans la palette à dominance jaune et rouge du Thousand Sunny. Parfois, il peut voir Robin les arroser et si cette dernière en prend le plus grand soin, au même titre que Nami et ses mandariniers, elle ne manifeste pas la même pugnacité à les défendre.
En levant le menton, il peut apercevoir une partie du nid-de-pie juché au sommet du mât de misaine. À l'intérieur, une silhouette dégingandée, très mince, passe devant les fenêtres – celle du musicien, selon toute vraisemblance. Depuis son point d'observation, Law ne peut pas dire si Robin s'y trouve encore, et étrangement, alors qu'il se détourne et que son regard accroche les bottes du bretteur, une connexion se fait dans son esprit surmené, lui faisant réaliser une chose qui le chiffonnait sans qu'il ne parvienne à mettre le doigt dessus – une chose si évidente qu'elle lui saute au visage tel un diable hors de sa boîte.
L'archéologue lui a affirmé que la salle de bain était libre. Pourtant, c'est loin d'être le cas.
Le sourire étrange de Robin se rappelle à son bon souvenir, et Law devine qu'il ne s'agit ni d'une erreur de la part de la jeune femme, ni d'un concours de circonstances, Roronoa n'ayant pas pu rejoindre la bibliothèque et s'installer dans le bassin, un étage plus haut, durant le court laps de temps qu'il lui a fallu pour parcourir la distance séparant la proue de la poupe – sans compter toutes les étapes préalables que nécessite la prise d'un bain.
Donc, Roronoa s'y trouvait déjà quand Robin a usé de son pouvoir. Ce qui signifie… qu'elle lui a menti, tout simplement, et la conclusion jette Law dans un abîme de perplexité.
Nico Robin… Une femme remarquable à bien des égards, et l'un des esprits les plus brillants qui lui ait été donné de rencontrer. Dans ses yeux marrons, alertes et vifs, il y a une soif de savoir que de multiples lectures peinent à assouvir ; un puits de science dont il est difficile d'appréhender les limites, mais dans les profondeurs duquel on pressent quantité de secrets et de mystères. À de rares occasions, il arrive que l'un deux surgisse du voile, passe la barrière de ses cils et se révèle dans l'éclat intense de ses pupilles. Par deux fois, Law a pu capturer ces précieux moments et ce qu'il y a lu trouve un écho aux frontières de son être.
Le médecin n'ignore pas les événements qui ont abouti à la poursuite de l'archéologue dès ses huit ans – le montant exorbitant de sa prime avait provoqué un drôle de ramdam à l'époque, et bien que les implications lui étaient passées par-dessus la tête, du haut de ses quatre ans, chacun y était allé de sa petite hypothèse.
La sombre vérité, celle du drame caché derrière le Wanted imprimé en lettres capitales, il l'avait apprise bien des années plus tard, à Spider Miles, au détour d'une discussion entre les quatre Commandants de la Donquixote Family sur l'atout que représenterait l'Enfant Démoniaque au sein de leur équipage. L'échange avait été bref, ponctué de la protestation silencieuse de Corazon et du ton cinglant plutôt inhabituel de Trébol – Nous avons Doffy –, toutefois, il s'était révélé suffisamment riche en informations pour aviver la haine des marines dans le cœur dévoyé d'un petit garçon de douze ans.
Plus que quiconque, Law a les clés pour décoder la personnalité complexe de Robin ; elles se trouvent dans son propre passé, dans son sentiment de solitude, sa désillusion d'enfant, ses tourments et ses épreuves. Il comprend Robin, il se voit en elle, dans son comportement, son humour lugubre, son détachement, son attitude vis-à-vis des autres, à la fois proche et distante, conséquence d'une vieille peur enfouie, qui ne disparaît jamais vraiment peu importe les efforts déployés pour l'oublier, comme un monstre tapi sous le lit, qu'on ne voit pas, mais dont on sent la présence.
Oui, ils se ressemblent beaucoup. En revanche, si leurs nombreuses similarités permettent à Law de faire des parallèles, de créer des ponts et de mieux cerner certains aspects de l'archéologue, elle lui reste imperméable sur bon nombre d'autres points, tel que celui qui le travaille présentement.
Le médecin n'est pas du genre girouette, à changer d'avis brutalement comme peut le faire Monkey D. ; ses décisions mûrement réfléchies se montrent, à l'inverse, irrévocables tant que la nécessité ne le pousse pas à revoir ses priorités, ce qui n'arrive pour ainsi dire jamais, fin calculateur qu'il est. Du moins, il en était ainsi jusqu'à l'arrivée de l'équipage du Chapeau de Paille sur l'île dichotomique de Punk Hazard. Depuis, son inflexibilité se montre plus… flexible.
Law s'appuie sur le rebord du lavabo, délace ses chaussures d'une main et les dépose à côté des bottes de Roronoa. Il y a une chose qu'il déteste plus que les prunes salées ou le pain : c'est la sensation de nager en eaux troubles, et pour y remédier, il est décidé à y mettre un peu de sa personne.
À son retour, le bretteur a la délicatesse de ne pas lui accorder trop d'attention, gardant son regard rivé sur l'océan, et Law l'en remercie silencieusement. Il referme la porte puis se dirige vers la rangée de six paniers superposés en osier. Pour les avoir déjà inspectés, il sait trouver gels douche et shampoings dans les paniers du bas – deux pour les hommes, un pour les femmes –, ceux du haut sont vides la plupart du temps, destinés à accueillir les effets personnels.
Saisissant l'ourlet de son pull, Law le fait passer par-dessus sa tête, attrapant au passage son chapeau d'une main habile quand celui-ci menace de tomber. Le soudain sentiment de délivrance qu'il en retire, de sa peau débarrassée de son carcan de laine au sein de cette fournaise intenable, le fait souffler d'aise. Il capte vaguement un clapotis du côté de Roronoa auquel il ne prête guère attention, pliant son vêtement avec soin et déposant le tout à l'intérieur d'un des paniers encore libres devant lui – celui du milieu est occupé par un pantalon noir plié et rangé tout aussi soigneusement.
La vapeur est dense, l'air saturé de chaleur humide l'enveloppe, le recouvre comme une seconde peau, et cela ne rend la friction de son jean contre ses cuisses que plus inconfortable lorsqu'il s'efforce de l'enlever avec la précipitation retenue des personnes trop fières pour laisser filtrer leur impatience.
Il secoue brièvement son pantalon afin d'en chasser les plis, et sans doute que les claquements secs attisent la curiosité du second occupant de la pièce, car à nouveau, Law perçoit un clapotis, et cette fois-ci, son visage se détourne vers le bassin où ses yeux accrochent d'abord la peau brillante et humide d'un genou affleurant à la surface de l'eau, suivent la ligne forte d'une épaule carrée, pour remonter, enfin, jusqu'au regard placide de Roronoa qu'il sent rivé sur le tatouage de son Jolly Roger.
La prévenance dont le bretteur a pu faire preuve plus tôt, en lui manifestant une indifférence courtoise, semble désormais de l'histoire ancienne, et il va jusqu'à incliner la tête pour mieux voir le cœur encré sur son épaule droite.
« La vue te convient ? »
Le timbre du médecin n'a pas changé, pourtant, derrière la neutralité presque plate de sa voix transparaît l'acidité froide de celui qui goûte peu à l'indiscrétion dont il est l'objet. Law est loin d'être prude ; il a parfaitement conscience de l'effet que provoquent ses tatouages, il en joue, et la lueur de convoitise que leur vue ne manque pas de susciter chez ses partenaires d'un soir flatte son ego. Mais Roronoa Zoro n'est rien de ça, juste un allié avec lequel il ne compte pas pousser l'entente au-delà d'un temporaire statu quo.
Cependant, si cet examen visuel le dérange, il ne s'en offusque pas ouvertement : lui non plus ne s'est pas privé de détailler le sabreur le temps d'un bref coup d'œil – ou du moins le peu qu'il y avait à voir. Ce qui, visiblement, n'a pas échappé à l'intéressé puisque Roronoa se tourne vers lui, offrant une vue plus dégagée sur son torse bardé de cicatrices, avant de déclarer d'un ton impassible où pointe l'accent traînant d'une singulière légèreté :
« Je te retourne la question.
– … Peut mieux faire.
– On est au moins d'accord sur un point. »
L'immédiateté de la réponse, quasi machinale, prend Law de court, et sa stupeur l'emporte sur son flegme à toute épreuve. Ce n'est pas tant la pique qui le surprend que le ton avec lequel le bretteur la lui a balancée et qui n'est pas sans rappeler les invectives tranquilles que s'envoient l'homme et Jambe Noire avec la régularité d'un métronome, souvent au moment le plus inattendu, juste pour le plaisir de voir l'autre sortir de ses gonds.
Law n'a pas pour habitude d'essuyer ce genre de riposte ; sa nature peu expressive, sa renommée de grand pirate et sa réputation sinistre, basée sur les rumeurs d'une hypothétique cruauté, ont toujours coupé l'envie aux importuns de plaisanter ou de s'amuser à ses dépens. Qu'une personne lui renvoie sa propre insolence d'une manière aussi nonchalante est, pour le coup, plutôt déconcertant. Et immanquablement, le corsaire hésite sur la conduite à adopter.
Finalement, il adresse un rictus au pirate, pour la forme, puis retourne à ses affaires, décidant que le mieux à faire est encore de ne pas relever, et il rate du même coup la lueur étrange dans l'œil vert de Roronoa alors qu'il dépose son pantalon au fond du panier, suivi de près par son caleçon.
Quand il met un genou à terre afin de détailler les flacons des paniers inférieurs, en particulier ceux des hommes, qu'il a boudés d'emblée lors de ses précédentes toilettes, leur préférant les senteurs plus nuancées et délicates des produits propres aux femmes, Law se moque de savoir si l'autre épéiste le regarde toujours. L'image qu'il doit offrir, ainsi penché, le dos rond, un bout de fesse découpé par un rayon de lune, ne doit pas être triste, et en entendant le clapotis brusque d'un mouvement un peu trop vif, l'ombre d'un sourire étire ses lèvres ; il se demande, avec un brin d'ironie, si cette vue-là a mieux convenu à Roronoa.
Un coup d'œil furtif en direction du bain le conforte dans sa certitude : l'épéiste n'est pas près de le zieuter de sitôt.
Se saisissant d'une bouteille au hasard, Law la décapsule, en hume l'odeur de sapin et la repose aussitôt. Le nez froncé, il lorgne le panier resté fermé, à sa droite, dans lequel Robin, prévenante, l'a invité à se servir lorsqu'elle lui a fait la visite guidée du bateau (aux côtés d'un Luffy surexcité), tout en le mettant en garde de ne pas toucher aux affaires de Nami, qu'il a très vite identifiées pour être principalement des produits à base d'agrumes.
Ce soir, la présence de Roronoa à trois pas de là le retient. Law ne sait pas dans quelle mesure celui-ci tolère la liberté dont il jouit à bord, ni de quelle manière sera perçu, aux yeux du bretteur, le fait de fouiller dans les effets de Robin, quand bien même elle lui en aurait donné explicitement l'autorisation – s'il n'est pas aussi expansif que le cuistot, Roronoa se montre protecteur à sa façon. Il suffit de voir la réaction excessive qu'a suscitée le fils du samouraï, un simple gamin, en se voyant autorisé à dormir dans la chambre des femmes, pour comprendre sa réticence.
Law ne craint pas le bretteur – la seule personne à y avoir jamais prétendu repose désormais sous les décombres d'un laboratoire –, simplement, il préfère autant que possible s'éviter des complications inutiles. Alors pour le bien de sa relative tranquillité, il s'efforce de réprimer l'impulsion de sa main droite et se saisit d'une autre bouteille sur laquelle s'étale le dessin rose d'un pétale de fleurs (cerisier, sans doute).
Law se relève, puis rejoint le coin douche à l'autre bout de la pièce, le pas chaloupé, et remarque qu'à son passage, Roronoa, jusqu'alors immobile, raide, le regard résolument dirigé vers la fenêtre, s'immerge jusqu'au menton, son visage soudain baissé sur les ondulations de la surface de l'eau dont il est l'épicentre.
Le médecin hausse un sourcil, se demandant ce que lui vaut cette réaction curieuse, presque comique en un sens. Un soudain élan de pudeur ? Ce serait un comble.
Tirant à lui un tabouret, il s'installe face à la douchette, empoigne le pommeau, tourne la poignée et s'asperge brièvement sans attendre que la plomberie termine d'acheminer l'eau chaude le long des tuyaux. Le flot glacial sur son visage a le mérite d'éclaircir ses idées, à défaut d'emporter les flashes qui l'assaillent et qui se font plus nombreux, plus intenses, plus douloureux à mesure que la distance entre lui et Dressrosa se réduit, tel un barrage prêt à céder sous le poids d'une pression trop grande.
En vérité, c'est physiquement douloureux. Law peut le sentir dans sa poitrine alors qu'il se savonne les bras, le torse et les jambes, tant et si bien qu'à l'instant où il se contorsionne pour atteindre les endroits les moins accessibles de son dos, il se voit contraint de s'arrêter, affaissé sur lui-même, les poings pressés contre son front, tant la douleur rayonne sous sa peau.
Ce n'est pas un jeu de son esprit, son cœur a des ratés ; il sent l'organe pomper furieusement derrière ses côtes.
Rester dans cette pièce surchauffée n'est pas prudent. L'air lourd d'humidité fait durement travailler son cœur, déjà fort fragilisé par la succession de mauvais traitements qu'il a subis entre les mains de Vergo – César, en particulier, s'est montré des plus vindicatifs à son égard, au point de lui faire craindre une lésion interne –, et peut-être aussi que la fatigue accumulée ne doit pas aider non plus.
Les battements effrénés rugissent bientôt dans ses oreilles, assourdissants, au moment même où une pointe de douleur lui tire une plainte sourde. Le son est faible, mais à travers le silence étiré de la pièce, il prend des proportions cacophoniques.
Fébrile, Law cherche à tâtons la poignée de l'arrivée d'eau, puis reste prostré, immobile sous le jet glacé frappant le sommet de son crâne. Lentement, le froid chasse ses bouffées de chaleur, ralentit le rythme de ses pulsations, et enfin, le courant d'air frais, bienvenu, achève d'apaiser son cœur. Le corsaire n'est pas en état de saisir toute l'incongruité de cette brise, juste l'effet bienfaisant qu'elle laisse derrière chaque caresse, telle une tendre amante, et dont il profite silencieusement, les paupières closes, allant jusqu'à couper l'eau pour mieux la sentir sur son épiderme frissonnant.
Rasséréné, Law sort de son état d'inertie. La douleur, bien que toujours présente, a atteint un seuil supportable.
Se massant les tempes, il dirige machinalement son regard du côté de la fenêtre, où brillent les étoiles, et remarque tout de suite deux choses : la première, que celle-ci est grande ouverte, la seconde, que le bassin est incontestablement vide.
Où est passé… ?
Un raclement en retrait sur sa gauche, furtif, proche, beaucoup trop, lui fait pivoter la tête à la vitesse de l'éclair et il se rend compte que Roronoa est en train de s'installer derrière lui, le plus naturellement du monde, une éponge de bain à la main, le gel de fleurs dans l'autre, envahissant effrontément le périmètre de son espace personnel.
Law réagit au quart de tour et se saisit fermement du poignet du pirate lorsque celui-ci approche la main de son dos.
« Qu'est-ce que tu fais ? demande-t-il en repoussant le bras de Roronoa d'une légère pression.
– Je te file un coup de main. »
L'évidence même. Au vu de l'expression impassible du bretteur, il ne semble pas voir le souci que pose son comportement cavalier.
« Je n'ai pas besoin d'aide…
– C'est ça, répond Roronoa que les cernes de Law, le teint pâle et le regard fiévreux de sa récente crise ne doivent pas convaincre le moins du monde.
– … Et je ne t'ai rien demandé, continue le médecin, choisissant volontairement d'ignorer le commentaire condescendant, au risque de devenir très désagréable.
– Si j'attendais que tu me fasses signe, tu serais en train de jouer les comateux sur le carrelage à l'heure qu'il est. »
Le timbre du bretteur, grave et profond, n'a pas oscillé d'une octave, mais il y a derrière un reproche latent qui fait sourciller Law. Il se rappelle soudain la fenêtre, réalisant après coup qu'elle ne s'est pas ouverte toute seule, pas plus que la porte d'entrée, qui oscille sur ses gonds, et par laquelle s'engouffre un rapide souffle d'air, de manière trop soutenue pour que le hublot du vestibule ne le soit pas également.
Ainsi, non content de saisir de quoi il retourne, Roronoa a aussi su agir en conséquence.
Law pourrait disserter sur l'anatomie du cœur, faire un exposé, démontrer par A+B qu'il n'a pas frôlé la crise cardiaque, pas même de loin, comme semble le croire l'autre pirate, et par conséquent, qu'il n'est pas près de jouer les comateux sur le carrelage. Pourtant il n'en fait rien ; ce qui l'intrigue surtout, au-delà de l'excellente réactivité dont Roronoa a fait preuve, c'est comment il a su pour son cœur – parce qu'il le sait, c'est évident.
Le corsaire se souvient très nettement de l'image projetée par l'escarméra, celle du bretteur et des autres membres de l'équipage du Chapeau de Paille courant à travers la neige pour échapper à Slime, la créature gélatineuse de César, pendant que lui était enchaîné au fond d'une cage, tout comme il se souvient ne pas avoir fait mention de son état à qui que ce soit après la conclusion de tout ce foutoir – quant à son combat contre Vergo, hormis le Chasseur Blanc, personne n'était présent.
« Chopper, l'informe Roronoa. Il a beau te trouver flippant, il s'inquiète pour toi. »
Ah. Le mystère s'éclaircit. Il est vrai que Tony se trouvait dans les locaux, caché derrière des conduits – enfin à sa façon – lorsque Vergo et César se sont acharnés sur son cœur. Et en sa qualité de médecin, il est normal qu'il se soucie de la bonne santé de ses patients. Sauf que Law est médecin lui aussi et l'idée d'être surveillé par un confrère, tout bienveillant soit-il, le vexe quelque peu.
À cette pensée, une interrogation germe dans son esprit.
« Il t'a demandé de garder un œil sur moi ?
– Non. Je l'ai juste entendu en parler avec Robin et Franky l'autre jour. »
L'espace d'une seconde, les deux hommes se regardent en chiens de faïence.
« Et donc, tu t'es dit que tu allais me surveiller ? Je ne suis pas un gamin, Roronoa, réplique froidement Law en comprenant mieux la raison des regards récurrents du pirate, qu'il avait interprétés à tort comme de la méfiance.
– Je sais. Mais avec ce qu'il vient de se passer, je me dis qu'il n'y a pas que du faux dans ce qu'on raconte sur les médecins et leur qualité de mauvais patient. Donc… »
Prononçant ces mots, Zoro se défait de l'emprise des doigts sur son poignet avant de forcer doucement leur propriétaire à regarder droit devant lui d'une pression sur son omoplate. Il a dû observer que le corsaire n'est pas quelqu'un de tactile, car il s'abstient de poser la main, se contentant du bout de son index.
Hélas, c'est déjà trop pour Law, qui se raidit instantanément.
« Détends-toi, Traffy, je vais pas te bouffer… »
Law décoche un regard noir par-dessus son épaule auquel Roronoa, pas impressionné, oppose une totale indifférence. Décidément, peu importe où le vent le mène, il faut toujours qu'il tombe sur des casse-pieds. Mais tout incommodante soit la brusque obligeance de Roronoa, son cœur demeure sa principale préoccupation.
« Room. »
Un bruit sourd rompt le silence. Le mot est à peine soufflé qu'une sphère bleue de la taille d'un ballon se matérialise entre ses doigts ouverts. Derrière lui, Roronoa marque une discrète hésitation et le corsaire a un petit sourire en percevant chez l'homme un subtil mouvement de recul – parce qu'au fond, en dépit de son apparente familiarité, ce dernier ne perd pas de vue que Traffy reste un rival, quoi qu'en dise leur capitaine, et qu'à ce titre, la possibilité d'une traîtrise n'est pas à écarter.
Sur ce point, Roronoa se montre plus lucide que Chapeau de Paille. Le premier l'estime suffisamment dangereux pour se méfier et ne pas accorder trop de crédit à cette alliance que le second, au contraire, a acceptée sans sourciller, sans en mesurer les conséquences, allant jusqu'à ajouter les trois autres Empereurs à la liste.
« Détends-toi, Roronoa. »
Un discret claquement de langue se fait entendre en réponse. Roronoa a perçu la raillerie dans le ton de sa voix.
La sphère pénètre la poitrine de Law et à son contact, des picotements désagréables parcourent son épiderme avant de se dissiper dans la foulée. À l'intérieur de la room, il perçoit une partie de son poumon gauche, son cœur, le travail des muscles, la circulation du sang dans les artères ; il ressent tout, jusqu'au nerf le plus infime. À la recherche d'une anomalie, Law s'abîme en lui-même, tel un plongeur dans les profondeurs d'un lac noir, et bien vite, plus rien d'autre ne l'atteint que le son de ses propres pulsations.
Quand il émerge à nouveau au terme de son inspection (pas de pronostic vital engagé) et qu'il reprend pied avec la réalité, le contact mou d'une éponge contre sa peau fait retentir une alarme silencieuse dans sa tête : Roronoa a profité de son absence pour lui savonner le dos tranquillement, poussant même l'audace jusqu'à poser deux doigts à la jonction de son épaule et de sa nuque dans une demande tacite de lui faire courber l'échine et lui faciliter la tâche.
Law saisit derechef le poignet de l'importun.
« Je croyais avoir été clair.
– Moi aussi », répond le bretteur, très détendu en comparaison.
À son visage ferme, le médecin comprend que Roronoa n'a pas l'intention de lâcher l'affaire, et songe que, tout compte fait, se laisser entraîner dans le jeu de Robin pour mieux cerner ses desseins n'est pas la meilleure idée qu'il ait eue.
La brise continue de balayer la pièce ; il fait frais, et la vapeur a disparu. Sous ses doigts, la peau légèrement froide de Roronoa est prise de chair de poule, pourtant il ne tremble pas et continue de le fixer, imperturbable, avec la même lueur que Law a surprise au fond de son œil en entrant tantôt dans la salle de bain.
« Pourquoi tu y tiens tellement ? l'interroge-t-il au bout d'une poignée de secondes.
– Je dois te donner une raison ? »
Roronoa fronce les sourcils et a sincèrement l'air de ne pas comprendre la logique du médecin.
« Qu'elle soit implicite ou explicite, il y en a toujours une. Personne n'aide sans raison.
– Pourquoi le contraire te paraît si invraisemblable ? »
Law, pensif, scrute l'expression du pirate qui, libéré de sa poigne, pose les coudes sur les genoux. Le souvenir d'un visage grimé surgit dans son esprit et il repense à Cora, à la façon dont son comportement a changé après la révélation de son nom complet, Trafalgar D. Water Law, et à quel point leur relation a évolué à partir de ce moment. Cora a pris sous son aile un gamin qui, par la force du désespoir, l'a poignardé sans aucune hésitation ; il a suspendu sa mission, a fait le tour de North Blue à bord d'une barque misérable, visité un nombre incalculable d'hôpitaux, et a même grillé sa couverture auprès de son propre frère, pour le sauver lui.
Un porteur du D.
Si Law est en vie aujourd'hui, c'est à cette lettre qu'il le doit. Car c'est bien pour elle que Cora a sacrifié sa vie, pour ce qu'elle signifie. Sinon, pourquoi aurait-il offert un futur à un gamin paumé qui ne croyait plus en rien ?
« Mes expériences passées ont forgé mes certitudes. Je ne me suis jamais interrogé sur leur bien-fondé, parce que rien de ce que j'ai vécu ne m'a poussé à le faire », dit Law, qui a soudain le sentiment désagréable d'en dire trop.
Un sentiment que l'expression grave de Roronoa ne fait que renforcer. Ce dernier lui signifie qu'il n'attend rien de sa part, les autres non plus, et qu'il ne doit pas prendre son aide autrement que pour ce qu'elle est : de l'aide. Il y met tant de conviction que Law voudrait le croire, seulement les pirates sont par essence des êtres opportunistes, et il ne manque pas d'en faire la réflexion.
« Tu sembles avoir des idées très arrêtées sur ce que devrait être ou non un pirate, note l'épéiste, l'ombre d'un sourire ourlant ses commissures. J'aime autant te prévenir, on n'est pas du genre à faire comme tout le monde. Surtout Luffy. Donc si tu veux que les choses se passent bien entre nos deux équipages, je te suggère d'apprendre à lâcher prise, sinon t'es pas au bout de tes peines. »
À cela, Law ne trouve rien à ajouter. Roronoa l'ignore sans doute, mais c'est là le meilleur conseil qu'il pouvait lui donner, et qui trouvera toute son importance plus tard, au cœur d'une conspiration qu'il aura ourdie treize années durant. Il saisit également, en demi-teinte, que ce lâcher-prise dont parle Roronoa n'englobe pas que les points essentiels de leur alliance, mais aussi les petites choses du quotidien, de prime abord insignifiantes, et dans le sillage desquelles Law, malgré lui, se laisse entraîner avec une facilité si déconcertante.
Comme pour confirmer ses pensées, le bretteur lève l'éponge de bain sans rien ajouter de plus, et face à son obstination butée, Law finit par capituler.
Contrairement à ce qu'il s'attendait, la chose est loin d'être déplaisante, au contraire, les frictions sur sa peau le détendent, et bientôt, le corsaire se met à somnoler, étouffant un bâillement dans le creux de son poing.
Ce que Zoro remarque.
« Tu sais… T'es pas obligé de dormir dehors sur le pont, il y a de la place dans la cabine des hommes.
– … Vous êtes sept et il y a six lits », marmonne Law, faisant fi de l'information donnée par l'archéologue pendant sa courte conversation avec elle.
Il a eu l'occasion de le constater dès le premier jour de son arrivée, lorsqu'il a déposé ses affaires près de la table basse chauffante (il a d'ailleurs également eu le déplaisir d'y découvrir une petite pile de vêtements sales, entassés pêle-mêle à côté des casiers, chose impensable à bord du Polar Tang).
« Il y en a toujours un debout pour monter la garde, explique Zoro. Chopper aime avoir quelqu'un avec lui et Brook n'a pas vraiment besoin de dormir.
– Il n'a pas non plus besoin de manger…, observe très justement le médecin qui voit en Brook une véritable énigme scientifique.
– Je crois que ça l'aide à se souvenir.
– Se souvenir ?
– Qu'il est vivant. »
Un silence confortable s'installe entre les deux hommes. Law se laisse bercer par les ondes de bien-être qui courent le long de sa colonne vertébrale et viennent se loger à l'arrière de sa tête. La quiétude l'envahit. Un soupir de contentement lui échappe. Il a très envie de dormir.
Roronoa s'arrête à la moitié supérieure de sa région lombaire, murmure quelque chose que Law ne parvient pas à capter puis retourne s'installer dans le bassin après avoir rangé le tabouret contre le mur, nettoyé l'éponge et refermé porte et fenêtres. Durant ce temps, Law ne s'est pas gêné pour l'observer ouvertement. Même si Roronoa s'est couvert lorsqu'il est sorti de l'eau, cela n'a pas empêché le médecin de recenser un nombre impressionnant de cicatrices – celles aux chevilles sont intrigantes –, mais le plus significatif est leur absence totale dans le dos de l'épéiste.
Law, lui, n'en a pas. Ou du moins, la seule qu'il possède est interne, donc invisible, et date d'une époque révolue où le saturnisme menaçait de le tuer. Depuis lors, les pouvoirs de son fruit du démon lui ont toujours permis d'esquiver les offensives assez dangereuses pour laisser des marques indélébiles sur sa peau.
Il détourne finalement les yeux de Roronoa quand celui-ci met son essuie de bain de côté pour s'enfoncer dans l'eau chaude. Il termine de se savonner, shampouine ses cheveux, rêches de l'air iodé du large, puis se rince avec application, observant distraitement les bulles de savon disparaître dans la bonde.
En enjambant le rebord du bassin à son tour, alors qu'il prend appui sur un coude pour s'immerger face à la fenêtre, Roronoa lui jette un coup d'œil oblique, très rapide, se décale d'une vingtaine de centimètres, bien qu'ils soient tous deux espacés d'un bon mètre, et plie sa jambe droite, probablement dans le but de dissimuler son entre-jambes aux yeux du corsaire qui, à l'inverse, ne se donne pas cette peine.
Law le regarde faire et il a soudain l'impression absurde que Roronoa esquive son regard. Il peut éventuellement comprendre l'élan de pudeur qui le pousse à conserver une certaine intimité. Par contre, il ne s'explique pas cette soudaine distance que l'homme s'efforce d'instaurer entre eux – il y a pourtant dix minutes, les deux pirates se trouvaient à moins de quarante centimètres l'un de l'autre sans que cela semble gêner le bretteur.
« Roronoa…
– Hmm ?
– Ma présence te met mal à l'aise ?
– … Je ne suis pas mal à l'aise. »
Law incline la tête en direction du pirate. Il étudie son profil, comme si la moindre variation de son expression avait une grande importance. Roronoa a fermé les yeux, son coude repose sur le rebord en fonte et son poing est appuyé contre sa tempe, de sorte que Law peut voir en partie la fine ligne de la cicatrice sur sa joue. On pourrait le croire fait de marbre, ainsi immobile. Cependant, le léger frémissement de ses paupières indique qu'il est parfaitement attentif.
« Alors quel est le problème ?
– Il n'y en a pas. »
Law réprime un claquement de langue et décide de ne pas insister.
Au-dehors, la mer ondule paresseusement, telle une voile qui se gonfle sous le vent ; la lune se faufile entre les étoiles scintillantes, coureuse inlassable, et l'horizon, indistinct, s'efface dans la nuit d'encre. De temps en temps, un nuage solitaire sillonne le ciel, vite guidé vers les terres par le doux souffle du zéphyr, ce samaritain bienveillant.
Et cela rassure le corsaire. De jour comme de nuit, les nuages le rendent nerveux.
Il se laisse glisser vers l'avant, incline sa nuque contre le bord et dans le même temps, ramène une jambe contre lui pour croiser les doigts sur sa cheville. L'eau est presque brûlante, et si Law a l'air absent, il n'en reste pas moins vigilant quant aux élancements de son cœur et à ce qui l'entoure. C'est pour cette raison qu'au bout de plusieurs minutes, son attention se tourne une nouvelle fois vers Roronoa.
Celui-ci a les lèvres entrouvertes et le regarde franchement, comme s'il était sur le point de lui poser une question, mais se retenait de le faire. Law n'esquisse pas un geste pour l'inciter à parler, parce qu'il sait que c'est inutile. Roronoa est un homme à la fois direct et taciturne ; s'il a quelque chose à dire, il le dira. Et s'il ne le souhaite pas, autant s'adresser à une tombe que d'essayer de lui tirer un traître mot.
« Pourquoi as-tu sauvé Luffy lors de la Grande Guerre ? »
Le chirurgien arque un sourcil. Roronoa est la deuxième personne à lui poser cette question. La première était Silvers Rayleigh.
« Tu aurais préféré que je m'abstienne ?
– Ce n'est pas ce que j'ai dit. Je te remercie de l'avoir sauvé, mais c'est une conduite inhabituelle pour un capitaine pirate de secourir un rival.
– Tu sembles avoir des idées très arrêtées sur ce que devrait faire ou non un pirate. »
Les yeux de Law pétillent. Un tic anime les joues de Roronoa. Il sourit, mi-figue, mi-raisin.
« Tu esquives la question. »
Le médecin prend le temps d'ajuster sa position ; il se redresse et s'accoude au rebord en fonte, croisant ses longues jambes devant lui, tel un échalas.
« … Je l'ignore, ment-il.
– Personne n'aide sans raison. Tu l'as dit toi-même.
– Inutile que je te rappelle ce que tu as répondu à cela. »
À ce stade de la conversation, n'importe qui comprendrait que Law ne souhaite pas poursuivre l'échange. Malheureusement, Roronoa est têtu, et surtout très doué pour retourner les arguments de son interlocuteur contre lui. Il évoque la possibilité que le médecin ait sauvé Luffy par opportunisme, comportement intrinsèque à tout pirate selon l'opinion de Law, en prévision de son futur plan. Ce que ce dernier réfute avec négligence (bien que la réflexion ne soit pas dénuée de logique).
Il y a deux ans, le corsaire ignorait que les choses prendraient une telle tournure. L'arrivée inopinée de Chapeau de Paille sur Punk Hazard a quelque peu bousculé ses projets et l'a contraint à dévoiler ses véritables intentions plus tôt que prévu – leur alliance, si elle s'avère propice, résulte plus d'un heureux concours de circonstances que d'une réelle préméditation.
Cela dit, la coïncidence est trop grosse pour ne pas être tenté d'accuser la fatalité. Peut-être étaient-ils destinés à se rencontrer de nouveau, eux, les ennemis jurés des Dieux.
Law se rappelle encore des mots graves de Cora ; leur sens s'est imposé à lui sur Sabaody, en même temps que Monkey D. Luffy logeait violemment son poing dans la figure d'un Dragon Céleste. Un instant d'anthologie qui n'a pas manqué de lui inspirer une profonde satisfaction, ainsi que sympathie et considération envers le petit capitaine à l'origine du plus grand outrage de ce siècle. Et assez curieusement, au-delà de l'aura particulière du gamin, Law pressentait déjà à ce moment-là son importance.
La conversation se poursuit et Roronoa dévie sur un point de leur plan que Law n'a que très peu développé, même après l'appel passé à Doflamingo : le rendez-vous de Green Bit.
« Qui va rester sur place ? J'imagine qu'on ne va pas se contenter de déposer César à l'endroit convenu.
– Non, en effet. Je jouerai les appâts et je me chargerai d'accueillir Doflamingo.
– Seul ?…
– Je ne vais pas l'affronter. Juste l'occuper suffisamment longtemps pour vous permettre de détruire l'usine.
– C'est du pareil au même. »
Law feint de ne pas avoir entendu. Ses pensées se tournent vers Joker et une ombre passe sur son visage. Peut-être que Roronoa l'a remarquée, car il lui jette un long regard oblique pendant que Law se gratte machinalement le torse, juste sous le tatouage du sourire reliant les deux arrondis du cœur.
« Traffy… Ce Doflamingo, il n'est pas qu'une étape dans le plan, je me trompe ? » articule lentement Roronoa, fronçant les sourcils de manière presque imperceptible.
Le silence de Law est plus parlant que n'importe quel aveu. L'œil vert du bretteur se fait acéré.
« Tu as déjà pêché ? demande-t-il à brûle-pourpoint.
– Rarement, avoue le chirurgien qui s'étonne de ce brusque virage. C'est plutôt le passe-temps de mon navigateur.
– Hmm. Il m'arrive de pêcher avec Usopp quand les réserves de nourriture sont trop basses. Luffy ne pêche jamais seul, sinon le vivier se transforme en fourre-tout et on finit par retrouver dedans des poissons qui ne devraient pas y être.
– Quel genre ?
– Des requins, raconte Roronoa, le début d'un soupir dans la voix. On s'en est rendu compte le lendemain. Et comme cet idiot ne peut pas nager, c'est moi qui me suis tapé le nettoyage avec Franky. L'eau était un peu rose. »
L'image d'un requin somnolant, la peau du ventre tendue d'avoir trop mangé, tournant paresseusement à l'intérieur de l'aquarium, s'impose dans l'esprit de Law, et il réprime difficilement un rire, à cheval entre l'hilarité franche et la consternation d'avoir un énergumène comme Monkey D. Luffy pour allié. Toutefois, il ne perd pas de vue le fil de leur conversation. Il sent que Roronoa, à travers cette anecdote aux allures innocentes, tente de faire passer un message.
« Où veux-tu en venir, Roronoa ? »
L'intéressé tourne son visage vers le corsaire, le regardant droit dans les yeux, et celui-ci peut physiquement sentir la légèreté du moment s'évaporer, comme l'eau d'une petite mare sous un soleil caniculaire.
« Je ne conteste pas ta décision, mais si la pêche m'a appris une chose, c'est que l'appât a très peu de chances de s'en tirer.
– Je saurai me débrouiller. Inutile de t'en faire pour moi.
– Ce n'est pas pour toi que je m'inquiète. »
Law incline légèrement la tête sur la droite, jauge Roronoa, dont l'attitude rustre cache en réalité une compréhension aiguë des choses, à commencer par la fureur qui habite son propre cœur, toute entière tournée vers un seul homme, qu'il s'efforce de dissimuler, mais qui parfois, au détour d'une pulsion, surgit du fond de ses yeux gris. Roronoa devine qu'il y a plus. Que les enjeux sont plus importants, plus complexes qu'il n'y paraît, et que ce plan visant l'Empereur Kaido n'est, au fond, qu'un prétexte pour laisser libre cours à sa rage envers Doflamingo. Seulement, si Law la laisse prendre le pas sur leurs intérêts communs, la sécurité de l'ensemble de l'équipage du Chapeau de Paille s'en trouvera compromise, et Roronoa l'a très bien compris.
« Tu faisais partie de son équipage par le passé. Doflamingo n'a pas l'air du genre indulgent. Je doute qu'il te loupe si tu vas à sa rencontre seul. »
Law remue un peu. Il sait quel sort le pirate réserve aux traîtres. Il le sait mieux que personne à bord de ce bateau. Raison pour laquelle une part de lui, la partie rationnelle et pragmatique, l'enjoint à laisser Doflamingo se prendre de plein fouet le courroux de Kaido. Mais une autre, plus insidieuse, plus irréfléchie, plus sentimentale, le pousse à aller au-devant du danger, à presser lui-même la détente afin de clore définitivement le chapitre « Famille Donquixote » et de pouvoir enfin tourner la page.
Il doit écouter sa raison. C'est un homme logique et cartésien. Il est capable de se maîtriser, il ne laissera pas ses sentiments prendre le dessus.
« J'y réfléchirai. »
Roronoa inspire et expire par le nez. Il n'ajoute rien.
Le silence se love entre eux. Paisible. Serein. Semblable à un chat ronronnant. Law ferme les paupières et tente de faire le vide. Malheureusement, ses pensées agitées le parasitent et il décide d'occuper son esprit d'une autre façon.
Le bruit caractéristique de son pouvoir lui attire un regard de Roronoa, qui passe d'interrogateur à intéressé lorsque apparaît entre ses doigts un manuscrit sur les propriétés médicinales des plantes du royaume de Torino, piqué sur l'une des étagères de la bibliothèque en dessous d'eux. Se rendant à la page dix-huit – il a parcouru quelques chapitres, ce matin, bien que l'écriture en patte de mouche ait rendu leur déchiffrage fastidieux –, il n'a même pas le temps d'en lire la première ligne que déjà Roronoa le presse de questions :
« Tu peux faire ça avec n'importe quel objet ?
– Oui, entre autres, répond Law, laconique.
– Jusqu'où tu peux étendre son diamètre ? demande le bretteur en indiquant la fenêtre, derrière laquelle étaient encore visibles, une minute auparavant, les limites de la sphère.
– Pour l'instant… trois kilomètres. Il y a certaines variables à prendre en compte. »
Roronoa a un sourire appréciateur, une sorte de rictus qui découvre, à droite, un peu de ses dents et lui donne l'air fauve du combattant aguerri qui vient de trouver un adversaire à sa mesure. L'idée de croiser le fer avec Law doit probablement le chatouiller.
« Donc… tu peux l'étendre jusqu'à la cuisine du Sunny.
– … En effet. »
C'est au tour de Law de sourire. Un micro-sourire teinté d'amusement. Il sait à quoi pense Roronoa. Ce dernier est trop peu subtil, et le corsaire trop malin.
Une sphère bleue surgit entre les doigts tatoués de Law, d'abord pas plus grande qu'une balle, puis grossit dans un voom! sourd sous les yeux attentifs de Roronoa, qui observe les parois bleues s'étirer hors des murs de la salle de bain. Si Law était honnête avec lui-même, il avouerait avoir accédé à la demande de Roronoa pour offrir un bref échantillon de ses capacités à un épéiste aussi redouté que redoutable, et non pour s'assurer une relative tranquillité en lui donnant de quoi s'occuper. Mais tout intelligent soit-il, le corsaire n'échappe pas à sa condition d'homme, et à la particularité qui fonde les plus puissants d'entre eux : l'orgueil.
Ignorant le coup de fatigue qui s'abat sur ses yeux, Law pousse les limites de sa room. Celle-ci englobe la passerelle arrière, le garde-manger, la cuisine, ainsi qu'une partie de l'aquarium à l'étage inférieur. Une sensation familière l'envahit ; il perçoit les battements de cœur réguliers de Roronoa à un pas de là, ceux plus rapides des poissons qui pénètrent avec témérité l'espace de la sphère pour en ressortir tout aussi vite, et même… Tiens, serait-ce un rongeur ? Ici ?
« Scan. »
Law repère l'objet recherché, tend son pouce, son index et son majeur en sa direction, puis ramène son coude contre son corps, paume vers le haut, comme s'il tirait à lui une poignée invisible. Une bouteille de saké fait son apparition devant son visage et il la réceptionne avec flegme à l'aide de son autre main, pile au moment où la gravité terrestre l'attire vers le sol – le toucher de la céramique est frais sous ses doigts.
« Pratique ton pouvoir, commente Roronoa tandis que l'alcool est déposé au bord du bassin.
– Jambe Noire s'en rendra compte…, l'avertit Law, qui voit le sourire du bretteur se transformer en une petite moue dédaigneuse à l'évocation du cuisinier.
– Je m'occuperai de Sourcil en vrille », élude-t-il en allongeant le bras pour saisir le col étroit de la bouteille.
Cela, Law n'en doute pas.
Annulant l'effet de son pouvoir, il passe une main dans son dos et tâte le sol en granit à la recherche du manuscrit qu'il a laissé là juste avant de faire étalage de ses capacités, sans le trouver. Il se retourne et l'aperçoit à un mètre sur sa gauche.
Tiens, il ne pensait pas l'avoir déposé si loin.
Il tente de saisir le coin du carnet en étendant le bras et les doigts au maximum, seulement son allonge se révélant insuffisante, il finit par se hisser sur les genoux de mauvaise grâce et prend le sol pour appui d'une main. Cette fois, il réussit à attraper le bord inférieur de la couverture reliée.
À côté de lui, il entend Roronoa déboucher la bouteille et prend vaguement conscience que ce dernier le regarde faire.
Law se redresse d'une poussée pour ensuite se réinstaller dans l'eau, le mouvement fait cogner la région sensible de ses crêtes iliaques contre l'angle droit de la paroi. Il remarque alors que Roronoa l'observe, mi-curieux, mi-perplexe ; ses joues sont un peu rouges, tout comme la pointe de ses oreilles.
Le médecin ouvre son livre à la page dix-huit. Et le bretteur ne tarde pas à demander :
« Pourquoi tu n'as pas simplement utilisé les pouvoirs de ton fruit ? »
Law prend le temps de terminer son paragraphe avant de répondre :
« J'évite quand ce n'est pas nécessaire. Plus j'y fais appel, plus je m'épuise. »
D'aucuns diront que dévoiler la plus grande faiblesse de son pouvoir à un pirate d'un équipage rival est peu judicieux, voire relève de la bêtise. Dans le cas de Trafalgar Law, cela trahit surtout une totale confiance en ses capacités.
« Je vois… »
Roronoa, l'air songeur, se réadosse, paraissant méditer les paroles du chirurgien et leurs implications. Il le regarde ensuite, se gratte la joue, fixe la distance qui les sépare, le regarde encore… puis il finit par se rapprocher, pas trop, juste un peu, tendant l'alcool en sa direction sans un mot.
Law contemple la bouteille ; les doigts du bretteur autour du fût sont épais et calleux, là où les siens sont longs et fins.
Qu'il boive ce soir n'était pas vraiment prévu, mais il aurait dû se douter que Roronoa voudrait partager le contenu de la bouteille avec la personne qui a rendu la chose possible. Il pourrait refuser. Il devrait d'ailleurs. Pourtant, et peut-être parce que le visage du bretteur a perdu son expression habituellement indifférente, peut-être parce que son sourire se fait enjoué et creuse une fossette sur sa joue, peut-être parce que dans son œil humide brille la satisfaction d'avoir un compagnon de beuverie, peut-être parce que la nuit rend propice ce genre de complicité – peut-être en raison de tout cela, Law accepte de l'accompagner.
Leurs bavardages, s'ils se montrent de prime abord anecdotiques, n'en sont pas moins intéressants aux yeux de Law qui voit là l'opportunité de mieux cerner Roronoa, l'un des membres les plus taiseux du groupe. Et sans conteste, ce dernier se révèle beaucoup plus loquace sous l'effet de l'alcool (en particulier lorsque ledit alcool est subtilisé au nez et à la barbe du cuisinier), tout en restant néanmoins évasif sur certains sujets.
Le temps passe et la bouteille de saké fait son chemin d'une main à l'autre. Il y a une curiosité latente dans leurs échanges que par pudeur, réserve ou prudence, ni l'un ni l'autre ne souhaite éveiller. Ainsi, l'œil de Roronoa s'égare fréquemment sur les tatouages de Law, et bien que ceux-ci l'intriguent de façon flagrante, il se garde de poser quelque question à leur sujet. Law en fait autant et s'abstient de demander à Roronoa l'origine de la fine cicatrice qui l'a rendu borgne.
« Tu… collectionnes les pièces commémoratives ? s'étonne celui-ci peu après que la discussion ait dérivé sur leurs hobbies respectifs.
– C'est un passe-temps comme un autre, se défend Law.
– T'as pas vraiment une tête à collectionner des pièces… »
Law hausse un sourcil.
« Des bouts de gens, peut-être…, songe l'épéiste à voix haute avant de boire une gorgée de saké.
– Toi, en revanche, tu as tout à fait la tête du type qui passe son temps à lever le coude, rétorque le médecin froissé, qui échoue à gommer la note piquante dans le ton de sa voix.
– Pour ta gouverne, j'ai d'autres activités, grommelle Roronoa avec une moue contrariée.
– Tu parles de tes siestes ?
– Faut bien se reposer entre deux entraînements.
– Tu en aurais moins besoin si tu dormais plus de trois heures par nuit », objecte Law de cette gravité propre aux médecins, qui a toujours fait trembler d'effroi son équipage quand sa voix en prenait les accents.
Roronoa, loin de s'en effrayer, a plutôt un claquement de langue irrité.
« De ta part, c'est gonflé, grogne-t-il tout en passant la bouteille aux trois quarts vide. Depuis combien de temps t'as pas dormi ?
– Je préfère garder un œil sur César, répond Law, évasif, avant de saisir le col en céramique du bout des doigts.
– Menotté comme il est, il risque pas de s'envoler.
– Lui, non. »
Un pli se creuse entre les sourcils de Roronoa, mais Law ne le remarque pas : son attention est accaparée par un nuage à peine visible dans l'obscurité de la nuit. Lorsque ce dernier disparaît de son champ de vision, le corsaire se permet de boire d'une traite le reste de la bouteille. L'alcool de riz trace un chemin de feu, brûlure agréable, jusqu'à son estomac et échauffe son corps ; il peut distinctement sentir la chaleur de l'ivresse empourprer ses joues, bien que peu visible sur sa peau foncée.
« Il y en a d'autres dans la réserve », indique distraitement la voix grave de l'épéiste.
Un petit sourire relève les commissures de Law qui coule un regard vers le pirate.
« C'est à titre informatif, t'en fais ce que tu veux, ajoute Roronoa en haussant les épaules.
– Te siffler la majeure partie de la bouteille ne t'a pas suffi ?
– Tu plaisantes ? C'est même pas assez pour se mettre en bouche. »
À nouveau, Roronoa affiche ce rictus un peu fauve découvrant en partie ses dents. La lumière blanche de la lune fait ressortir leur couleur nacrée et Law note distraitement une canine plus pointue que la moyenne. Le tableau lui donne cette même sensation qui l'a étreint plus tôt, celle d'avoir affaire à un animal dangereux.
Le corsaire ne se donne pas la peine d'avertir Roronoa sur les dangers d'une trop forte consommation d'alcool, sentant par la force de l'expérience qu'il est le genre de patient à ne prêter aucune oreille aux recommandations d'un médecin. Alors autant ne pas gaspiller sa salive en vains conseils, même si sa conscience s'enflamme et lui vrille le crâne à l'idée que l'épéiste puisse descendre quotidiennement plus de cinq verres de saké.
« Je pense que c'est assez pour ce soir, Roronoa », répond-il en se levant, comme pour clôturer cette parenthèse dans son quotidien chamboulé.
Law ignore depuis combien de temps ils sont là, mais vu l'état de ses doigts, aussi fripés qu'un vieillard de South Blue, il se doute que cela fait déjà un moment. Du coin de l'œil, il capte un discret mouvement de Roronoa. Ce dernier a incliné sa jambe droite vers l'intérieur et il ne faut pas deux secondes au chirurgien pour comprendre pourquoi. En d'autres circonstances, et de la part de quelqu'un d'autre, Law trouverait cet excès de pudeur, relevant à ce stade de la pudibonderie, fortement absurde, voire risible.
De la part de Roronoa, c'est surtout… surprenant compte tenu du fait que celui-ci se balade régulièrement à moitié dévêtu sur le navire avant, pendant et après ses exercices quotidiens, là où le corsaire se couvre presque à outrance de la tête aux pieds.
Les êtres humains sont définitivement pleins de contradictions.
Se retournant, Law écarte d'un doigt précautionneux sa lecture du soir, puis enjambe le rebord du bassin ; l'eau ruisselle sur sa peau sombre en une multitude de gouttes et crée de petites flaques scintillantes sous ses pieds. Alors qu'il attrape le cadavre de ce qui fut une bonne bouteille d'alcool, Roronoa, alerté par le tintement clair de la céramique contre la fonte, l'arrête d'un geste de la main. Et pour une personne venant de consommer l'équivalent de douze coupes de saké, le mouvement est étonnamment fluide.
« Laisse, je t'ai dit que je gérais Sourcil en vrille, dit-il, tournant à peine la tête dans sa direction.
– Je peux aussi bien la déposer en passant », répond le médecin sans vraiment réaliser que les doigts du bretteur sur la bouteille chevauchent presque les siens.
Leurs voix sont basses, presque des chuchotis. Roronoa insiste, et Law laisse tomber, s'occupant de se sécher sans un mot près des paniers. C'est une fois habillé et prêt à sortir qu'il lance par-dessus son épaule :
« Au fait, Roronoa… merci. Pour tout à l'heure. »
Law ouvre la porte, et au moment de franchir le seuil, la voix profonde de Roronoa le prévient :
« Je t'ai toujours à l'œil, Traffy.
– Dans ce cas, j'ose espérer que celui qu'il te reste est alerte », rétorque Law en ajustant son bonnet, et dans la seconde où il aperçoit Roronoa juste avant que la porte ne se referme, il est certain de voir un sourire oblique creuser sa joue.
Tandis qu'il se chausse, le médecin regarde machinalement par la fenêtre et il aperçoit la vigie, toujours découpée dans la nuit par le faible halo d'une bougie. Il se demande ce que peut faire le musicien lorsqu'il se sait seul, ce qu'il est possible de lire dans ses orbites vides, et si lui aussi, à l'instar de Nico Robin, porte un masque pour dissimuler ses cicatrices. Parce qu'une âme qui a vécu deux vies doit, inévitablement, en porter un certain nombre.
De passage dans la bibliothèque, Law en profite pour y ranger le livre et récupérer son nodachi, sans remarquer ni l'absence du journal de bord sur le bureau de Nami, ni la présence d'un fragile pétale de cerisier aux pieds de celui-ci. Au-dehors, sur la pelouse, César continue de dormir à poings fermés, marmonnant dans son sommeil d'hypothétiques représailles sans lendemain. Law s'installe par terre près des escaliers de la cuisine, dos au bastingage et Kikoku contre lui, de sorte à avoir une vue sur le scientifique et l'entièreté du pont.
Il commence tout juste sa veillée quand soudain, un bruit métallique sourd le fait relever le nez. C'est la trappe de la pelouse, ouverte sur les entrailles obscures du Sunny, et de laquelle dépassent des mains, une tête, puis un buste et bientôt des jambes. Le sniper de l'équipage en sort, l'arme au poing et les sens aux aguets, affublé de cette tenue encombrante des guerriers de Wa, gracieusement donnée par le samouraï, et qui lui donne l'air d'un scarabée. Il s'assit au bord du trou, un pied dans le vide, l'autre en appui sur les barreaux de l'échelle, regardant dans toutes les directions, prêt à décocher ses billes au moindre mouvement suspect.
Miraculeusement, Law semble échapper à son radar.
« Hey, Usopp ! Bouge de là ! tonne une grosse voix grésillante.
– Attends, je regarde si la voie est libre ! répond celle chevrotante du sniper. Et parle moins fort, Franky, tu vas réveiller Nami !
– Arrête de stresser comme ça, je vais avoir un SUPER infarctus rien qu'à te regarder. »
Le pirate s'écarte de la trappe pour laisser la place à une silhouette aux allures de cyborg, qui s'extirpe du trou et saute sur ses pieds d'un bond étonnamment agile pour son gabarit.
« Je vais pas réussir à dormir, se plaint le sniper. Robin m'a fichu la trouille avec ses histoires d'assassinats.
– Ce sont tes genoux qui font ce bruit de claquettes ?
– Tu ferais pareil si t'avais entendu ce qu'elle m'a raconté ! Doflamingo pourrait venir nous tuer dans notre sommeil !
– Il ne se montrera pas », intervient Law enveloppé dans la pénombre, et le son de sa voix est si bas et profond qu'il fait tressaillir les corps des deux pirates.
Si le cyborg ne semble pas tant s'émouvoir de la présence du grand corsaire, le sniper, en revanche, opère un bond d'une hauteur telle que jamais personne ne l'en aurait cru capable, même au meilleur de sa forme, et qui le fait atterrir à deux mètres de sa position initiale, derrière son compère, les bras en l'air pour marquer son effroi et la bouche ouverte sur un cri qui n'aurait pas manqué de rameuter tout le navire s'il n'y avait pas eu une grande main robotique pour le museler.
« Comment tu le sais ? se renseigne le cyborg.
– Parce que je connais Doflamingo, souffle Law en levant le menton vers le ciel.
– Ouais, j'ai cru comprendre que tu as fait partie de son équipage.
– Hmm. C'était il y a longtemps.
– Tu penses pas que tu pourrais te tromper ? dit le pirate, croisant les bras sur son torse.
– Je suis sûr de ce que je dis, affirme Law. Qu'est-ce qu'il a ? »
Il désigne le sniper, figé dans la même position grotesque depuis son intervention.
« Je crois qu'il est bloqué, observe platement le cyborg. Tu peux faire quelque chose ? D'habitude, c'est Chopper qui s'en occupe, mais il dort. Tiens, en parlant de Chopper, ça sent comme lui… » marmonne-t-il en reniflant les alentours.
Visiblement, le sniper n'a pas perdu ses facultés auditives, car la seule mention du chirurgien, et de ce qu'il pourrait faire, suffit à le sortir de son état léthargique. Il ne lui faut qu'une seconde pour atteindre la cabine des hommes, baragouinant avec force quelque chose à propos d'une maladie dont Law ne connaissait pas l'existence, et moins de temps encore pour s'enfermer à l'intérieur, à l'abri d'un potentiel coup de scalpel.
Law, l'air interdit, regarde la porte par laquelle le sniper a disparu. Il lui suffit d'un coup d'œil au cyborg pour saisir que ce dernier est aussi sceptique que lui.
« Bon sang… Vous en faites du boucan. Vous allez finir par réveiller l'autre sorcière. Et vous savez comment elle est quand elle a pas ses heures. »
Le médecin lève la tête et voit Roronoa, torse nu, un essuie négligemment passé autour des épaules, sortir tout juste de la cuisine. Inutile de demander des précisions pour savoir de qui il veut parler – les colères de la navigatrice sont aussi impressionnantes qu'elles sont mémorables, en particulier le soir et sur la personne de Chapeau de paille.
« Usopp est un peu nerveux.
– Ça change pas de l'ordinaire », réplique l'épéiste en descendant la volée de marches pour se poster à leurs côtés.
Law ne l'a pas remarqué tout de suite à cause de la distance, mais maintenant que Roronoa est à trois pas de lui, il peut voir que ses cheveux sont encore humides, et il suit machinalement des yeux la course d'une goutte d'eau sur sa nuque. Les deux membres d'équipage échangent des banalités au terme desquelles Roronoa se voit abandonné par son comparse parti se coucher. Law a beau être à la limite de piquer du nez et ne pas avoir prêté l'oreille à leur discussion, il n'en reste pas moins qu'il a parfaitement intercepté le coup de tête se voulant discret du cyborg dans sa direction, le pincement de lèvres de Roronoa en réponse et leur échange de regards.
Et sans vraiment se l'expliquer, leur manège silencieux, quoi qu'il veuille signifier, fait courir sous sa peau un vif sentiment d'irritation.
« Tu comptes rester là ? demande Roronoa à son adresse, le ton tranquille et le visage tourné vers César ronflant près de la balançoire.
– Cela pose un problème ? » se tend le médecin, une légère note acide dans la voix.
L'épéiste focalise son attention sur Law. Il a les paupières plissées de manière presque imperceptible. Bien sûr, le corsaire sait où il veut en venir, mais ce surplus d'attention de la part de l'équipage du Chapeau de paille l'exaspère au plus haut point et dans un élan somme toute puéril, Law a décidé de ne pas faciliter la tâche au sabreur, qui semble avoir été désigné d'office pour les pourparlers.
« Ce que je t'ai dit tout à l'heure tient toujours.
– Moi aussi.
– Brook gardera un œil sur César, insiste Roronoa en indiquant la vigie du pouce. T'as pas besoin de rester sur le pont.
– Allons-nous vraiment ravoir cette conversation, Roronoa ? » soupire Law qui sent une pointe d'agacement venir s'ajouter à son irritation déjà galopante.
Il n'a pas l'intention de pousser cette porte, ni maintenant ni plus tard. Dans son esprit, il y a un cercle très net autour de Roronoa et des autres qu'il ne doit pas franchir, bien qu'il l'ait dangereusement frôlé à plusieurs occasions durant la soirée. Ce sont des alliés, rien de plus. Il ne peut se permettre de fraterniser avec eux. Pas avec ce qui l'attend. Alors Law se convainc de mettre de la distance entre les Chapeaux de paille et lui.
« Si tu changes d'avis… », dit l'épéiste après un silence, laissant sa phrase en suspens.
Il paraît vouloir ajouter quelque chose, mais se ravise en secouant la tête et disparaît à son tour dans la cabine des hommes. Il a encore eu ce regard étrange, et Law ne peut s'empêcher de se demander ce que voit l'équipage du Chapeau de paille lorsqu'il le regarde. Est-ce de ces choses qui inquiètent et poussent à la méfiance ? Je t'ai toujours à l'œil, Traffy, répète en fond la voix de Roronoa.
Law lève les yeux vers le ciel, comme si les étoiles pouvaient lui apporter les réponses qu'il cherche.
Et toi, Cora… Qu'est-ce que tu as vu ?
Une douce mélodie parvient jusqu'à ses oreilles, aux accents tantôt joyeux, tantôt mélancoliques.
Là-haut, dans la vigie, le musicien joue du violon.
Law est incapable de dire à qui est dédiée cette berceuse, mais il ne peut nier qu'elle l'apaise au plus profond de lui, et bientôt, avant même de s'en rendre compte, le médecin s'endort d'un sommeil sans rêves. Il n'entend pas des bruits de pas s'approcher de lui peu de temps après, ni ceux-ci s'arrêter à sa hauteur, et ne saura jamais qu'une couverture lui a tenu chaud une bonne partie de la nuit, car elle aura disparu le matin même, aux environs de sept heures, quand le bois d'Adam commence à se gorger des premiers rayons du soleil et s'échauffe sous leur chaleur.
Il ne subsistera, à son réveil, que la sensation d'être dans la plénitude de ses forces, et une odeur de sapin si fugace qu'il pensera l'avoir imaginée.
.
A bientôt ! Et prenez soin de vous !
Si la lecture vous a plu, n'hésitez pas à écrire un commentaire pour le faire savoir. Il n'est pas nécessaire de faire une dissertation, parfois un simple petit "j'ai aimé, c'était chouette" suffit à faire plaisir à l'autrice, et les commentaires sont souvent le seul carburant des autrices. Pensez-y.
