Chapitre 1 : Un voyage plus dangereux que prévu
Brume était mortifiée, jamais elle n'aurait dû quitter l'île où elle était née et sa petite maison qui l'oppressait tant. Désormais, elle était enfermée pour de bon. Elle repensait à ses parents qui l'avaient tant mis en garde sur les dangers de l'extérieur.
Quand elle s'était embarquée sur ce petit navire de marchand, son souhait était de voyager par delà ce qu'elle pouvait connaître à travers les livres. Elle avait l'envie irrésistible de voyager et d'explorer les îles afin de pouvoir mener une vie libre sans regret. Elle voulait travailler et gagner de l'argent là où elle le pouvait pour toujours continuer son périple. Elle avait sauté dans le premier navire marchand mené par un capitaine très sympathique. Il s'était beaucoup intéressée à elle et l'avait fait rire une bonne partie du trajet. Brume s'était bien entendue avec lui et l'avait plusieurs fois assisté à la vigie. Là-haut, elle avait pu utiBrumer son talent avec ravissement. Ses yeux verts avaient une particularité dont elle était plutôt fière, elle avait des yeux de lynx. Ses parents avaient découvert son talent très tôt, lorsqu'elle passait son temps à guetter les navires exotiques qui s'arrêtaient au port de la ville en contrebas. Poussée par sa famille, elle avait passé du temps à s'exercer pour alerter sa mère des marchands qui venaient accoster sur l'île. Ses yeux n'étaient pas bien différents d'aspect, mais c'était indéniable, l'horizon n'avait aucun secret pour elle. Lorsqu'elle se concentrait quelque peu, elle pouvait voir certaines choses bien avant que quelqu'un en possession d'une longue-vue ne les distinguent. Son talent était donc d'une grande utilité sur un bateau, le capitaine avait bien évidemment soulevé ce point et lui avait proposé de rester quelques temps sur son navire en échange d'un bon salaire. Pouvoir déceler les navires alentours et les îles proches, c'était un avantage non négligeable pour un navire transportant des denrées rares, en particulier pour éviter les pirates trop nombreux sur cette mer.
Brume avait décliné poliment, le monde du commerce ne l'intéressait pas. Elle rêvait d'aventure et de liberté. Autant dire qu'elle ne pourrait pas choisir ses destinations dans cette situation. Elle était décidée, son voyage venait à peine de commencer et ce n'était pas pour qu'il s'arrête alors qu'elle n'avait pas encore atteint une seule île.
Le problème, c'est que son voyage s'était bel et bien arrêté là. Cette nuit, elle somnolait dans sa cabine, bercée par le mouvement de la mer. Le sourire aux lèvres, elle songeait au lendemain, l'île était proche, une île sauvage et plutôt aride. Il lui tardait de la découvrir. Mais des cris stridents et des coups de feu l'avaient violemment tirée de son sommeil. Elle s'était immédiatement terrée sous le lit de sa cabine minuscule en priant de toutes ses forces pour qu'on ne la remarque pas. Alors qu'elle ramenait ses genoux contre sa poitrine, elle avait entendu la voix du capitaine.
"C'est içi".
Malgré ses protestations et ses demandes d'explications, on l'avait tiré sans ménagement de sa cachette. Une fois amenée sur le pont avec les autres voyageurs, on lui avait liés les poignets. Les gens autour d'elle pleuraient et gémissaient de douleur. Brume s'était recroquevillée, elle avait compris à qui ils avaient affaire : des marchands d'esclaves… Dépitée, elle n'eut pas de mal à comprendre que le capitaine baignait aussi dans cette histoire. De loin, elle avait vu une conversation en apparence amicale. Petit à petit, on les avait enchaînés, et le capitaine s'était approché. Elle n'oublierait jamais les dernières paroles de cet homme vil. "Couvrez sa tête, il vaut mieux que cette femelle ne voit pas votre repère". Brume eut le plus grand mal à rester calme face à ces paroles sexistes qu'elle détestait tant… mais la raison l'emportait… Elle voulait vivre !
Brume ne bougeait plus, enchaînée et allongée dans le cachot, elle ne pouvait que ruminer sa peine. On lui avait placé un masque en deux parties sur le visage: l'une couvrait sa bouche et son nez tandis que l'autre consistait plutôt en un large bandeau qui cachait ses yeux. Le tout était serré et elle avait l'impression de suffoquer à chaque respiration ! Et par dessus tout cela, ils avaient enroulée une sorte d'écharpe tout autour, elle ne verrait rien du tout pour sûr. Comment pouvaient-ils prendre autant de précautions ? Elle ne pouvait rien faire de toute façon ! Une évasion au beau milieu de l'océan était loin d'être dans ses plans.
Une fois dans la soute, Brume n'entendait qu'un silence malsain. Les autres prisonniers devaient aussi être baillonné et quelques plaintes étouffées rendaient l'ambiance très pesante. Peu de temps avant, le bruit d'un feu que l'on attise avait annoncé la couleur. Un par un, tous les prisonniers furent marqués du symbole des esclaves, si populaire dans ce milieu. Brume serra les dents lorsque ce fut son tour mais elle vacilla légèrement. La douleur sur son poignet avait été vive et le feu semblait toujours brûler sa peau même quelques heures plus tard. Un linge humide était le seul réconfort qu'elle avait pu obtenir de ses geôliers. Et encore, ils ne leur donneraient certainement pas de quoi manger ce soir…
Elle avait entendu brièvement qu'ils seraient tous vendu dès le lendemain. Adossée au mur, Brume détendit ses jambes. Elle espérait de tout coeur pouvoir s'enfuir dès que l'occasion se présenterait, sûrement après avoir été vendue. La peur et l'espoir en tête, elle s'endormit épuisée en se tenant le bras.
NUIT
Brusquement réveillée par les geôliers qui n'avaient rien trouvé de mieux à faire que donner des coups de pieds sur les prisons de fer, Brume fut sur pied immédiatement. Elle avait encore du mal à réaliser ce qu'il lui arrivait mais son poignet douloureux lui indiquait bien que c'était réel. Son bras la tiraillait toujours mais ça ne saignait pas, ce qui était plutôt bien.
Après ce réveil brutal, les marchands d'esclaves permirent aux prisonniers de boire un peu d'eau, Brume fut soulagée pour sa gorge mais elle fut déçue lorsqu'on lui remit ce foutu baillon. Enfin, ils les guidèrent tout le long du chemin vers le marché. Brume trébucha quelques fois mais ses geôliers la rattrapèrent de justesse à chaque fois. Désormais envahie par les bruits et les odeurs du marché, elle dut se retenir avec violence pour ne pas pleurer. Cela lui rappelait les souvenirs de son enfance… L'ambiance semblait la même si ce n'est qu'un marché aussi différent que cruel se mettait à l'oeuvre. Elle n'avait jamais eut affaire à des marchés d'esclaves, c'était interdit sur son île mais elle voyait le pire se profiler à l'horizon. Ils s'arrêtèrent enfin après avoir monté quelques marches.
"Reste debout et ne bouge pas" souffla-t-on à son oreille.
Elle ne put répondre, on ne comptait apparemment pas lui enlever le masque de son visage. Elle se demandait qui pouvait bien acheter une esclave sans voir son visage…
Après plus d'une heure debout en plein soleil, Brume commençait à avoir mal aux jambes et elle se sentait complètement absente. Il ne restait qu'elle sur tous les prisonniers capturés dans le navire du marchand. Échangés contre une somme considérable, les anciens voyageurs serviraient de main d'oeuvre dans les chantiers ou encore de fille de joie dans des établissements spécialisés. Brume tremblait, la dernière option ne lui plaisait pas du tout… Le vendeur d'esclave répétait inlassablement la même chose à son sujet. Elle pouvait très bien servir comme il se doit dans un navire grâce à ses yeux "uniques au monde" mais aussi pour divertir les hommes restés trop longtemps en mer. Brume ne pouvait qu'entendre ses humiliations en priant pour que la deuxième option n'attire pas quelqu'un.
Ses pensées tournaient au ralenti, l'eau de ce matin contenait certainement de la drogue, elle n'avait pas la force de protester ou s'enfuir, de toute façon, même sans cela, elle n'aurait certainement rien pu tenter.
Elle était désespérée, il lui semblait qu'elle pouvait faire une croix sur ses rêves, c'était assez clair. Pourvue qu'elle ne tombe pas sur quelqu'un qui la traite mal, c'est tout ce qu'elle espérait. La bouche pâteuse et l'esprit en vrac, Brume comprenait tout de même que son marchand d'esclave souhaitait la vendre trop cher. Ses anciens compagnons avaient été vendu pour 100 drachmes chacun et il en voulait 400 rien que pour elle. Les acheteurs devaient vraiment être aisés pour l'acheter.
Enfin, et à son plus grand désarroi, une voix grasse et empreinte de dédain se fit entendre:
"Pour 300 dr, elle est vendue".
Le marchand protesta:
"Vous n'êtes pas sérieux, ce n'est pas assez ! Un talent aussi rare !"
Ils discutèrent ainsi un long moment, Brume se sentait inexistante à deux pas de ces négociations. Comment cela pouvait-il arriver ? Comment pouvait-on vendre des êtres humains aussi facilement ? Elle voulut soupirer, c'était vraiment en train de se passer et elle avait encore du mal à y croire.
En silence, elle souhaitait de tout coeur ne pas avoir à satisfaire ses désirs pervers.
Alors qu'ils étaient en plein débat, une voix plus jeune et nonchalante se fit entendre :
"Pour 400, cela me paraît honnête".
Le marchand se précipita vers ce nouvel arrivant.
"Ah, voilà quelqu'un qui sait reconnaître la valeur des choses, Monsieur… ?"
"J'en propose 500" relança le premier homme.
Le marchand d'esclave était vraisemblablement aux anges, quoi de mieux que des enchères pour faire monter les prix ? Brume l'entendait bouger en tout sens, hésitant sur l'acheteur qui offrirait le plus d'argent.
"Eh bien 600" renchérit la voix plus jeune.
S'ensuivit divers grognements de la part du premier homme, Brume ne pouvait qu'assister auditivement à la scène. Elle espérait juste tomber entre des mains qui ne profiteraient pas de son corps mais plutôt de ses yeux.
Le fil de ses pensées fut interrompu par un rire gras venant du premier homme. La jeune femme frissonna, cet acheteur potentiel ne lui disait rien qu'y vaille.
"800" dit-il enfin pour terminer son rire. Des froissements de papiers, certainement des billets se firent entendre…
Le marchand semblait se délecter de la situation, il répétait toujours le même discours à propos de mes yeux si particuliers. A l'entendre, elle avait des yeux de serpent, avec des pupilles très fines. Cette histoire allait la mettre dans de beaux draps…
"Elle va bien me servir, j'en suis sûr" continua la voix grassouillette "Cela évitera aussi à mes marins de s'arrêter à chaque île pour s'amuser".
Brume faillit s'évanouir mais elle se força à rester debout, elle ne voulait pas montrer dans quel état cela la mettait. Malgré sa détermination, elle sentit quelques larmes se former mais les ravala, son existence était en train de lui filer entre les doigts. Finir esclave sexuelle pour des marins, c'était le pire des scénarios qui se réalisait.
"J'en propose 1000" lança enfin le deuxième acheteur d'une voix suave.
Il continua : "1000 maintenant ou les négociations sont rompues de mon côté". Brume reprit brièvement espoir. Quitte à choisir, elle le préférait largement même si elle ne savait pas ce qu'il lui réservait.
Le premier acheteur protesta mais en vain. Le marchand d'esclave n'hésitait pas, il voyait bien que celui-ci ne comptait pas renchérir, il prit l'argent et donna des ordres pour qu'on la fasse descendre. Effrayée, Brume fut conduite à son propriétaire avec beaucoup d'attention comparé à auparavant.
"Elle est à vous".
L'acheteur ne répondit pas et posa simplement sa main sur l'épaule de Brume pour la faire avancer. Celle-ci encore droguée et aveugle pour le moment, tâchait de marcher en rythme avec lui. Au bruit de pas, elle remarqua qu'il y avait en fait quelqu'un d'autre en plus de l'acheteur. Elle maudit ses masques en silence, si seulement elle pouvait voir à qui elle avait affaire. Une voix d'homme beaucoup plus aigu se fit entendre:
"Capitaine, 1000 drachmes c'est peut-être un peu trop vous ne croyez pas ? Et puis depuis quand on achète des humains ?"
"Du calme Bepo, nous ne sommes pas à court d'argent pas vrai ?"
"Oui mais quand même".
"Elle nous sera utile, j'en suis sûr".
"Au moins, elle sera mieux avec nous plutôt qu'avec ce gros porc".
Brume frissonnait, le groupe continua sa marche en silence mais cela commençait à être long. Petit à petit, elle marchait moins vite submergée par la fatigue et les effets de la drogue. Elle n'avait pas mangé depuis un moment et cela commençait à se faire ressentir. Sans un mot, l'un des hommes la souleva et elle fut placée sur son épaule. Déconcertée, elle faillit pousser un cri de surprise. Cet homme était-il vraiment aussi poilu ?!
Brume trouvait cela confortable même si ça lui paraissait bizarre et elle se laissa enfin aller. Elle appréhendait un peu mais elle sentait qu'elle n'était pas entre de si mauvaises mains que ça. Mais pour le moment, elle rêvait de dormir aussi longtemps qu'elle le pouvait et surtout de manger…
Le son du vent claquant sur les voiles la tirèrent soudainement de ses réflexions. Ils allaient certainement rejoindre leur bateau et prendre le large, ses derniers rêves d'évasion s'envolèrent. Le plancher grinça lorsqu'ils arrivèrent sur le pont du bateau. Brume entendit un équipage curieux les accueillir et des questions assaillirent les deux hommes.
Enfin le capitaine, celui qui l'avait acheté les remit au travail avec autorité:
"Vous avez du boulot non ?"
Des protestations s'élevèrent
"J'ai à lui parler, dépose la demoiselle dans mon bureau" dit-il plus bas à l'homme qui la portait.
"Oui Captain !"
"Et ferme bien le verrou".
Plein d'entrain, Bepo l'amenait à destination en sifflotant. Quelques claquements de porte plus loin et il la déposait sur un fauteuil assez confortable.
"Pas de bétise" entendit-elle tandis qu'il verrouillait l'accès.
Soulagée d'être enfin seule et de ne pas trop se sentir en danger, Brume s'endormit rapidement sur le fauteuil.
.
.
.
