Grain de sable dans le rouage

Des siècles à visionner les lanternes cinématiques des défunts. Voir les morts. Toutes les morts. "Calmement, très calmement. Indéfiniment. Avec indifférence et détachement."

#136649 est aux antipodes d'Undertaker ; froid, détaché, sans sourire aucun, regard blasé derrière le verre de ses lunettes de fonction.

Éteint. Mort. Mais définitivement classe. Agile, virevoltant d'un toit à l'autre, dans une envolée de queue de cheval haute, à catogan élégant, faux prête à se délecter de toute lanterne cinématique prescrite sur la liste.


Il l'a croisé par pur hasard. Sa silhouette lui frappant d'emblée la rétine, rallumant ce sursaut de vie qu'il pensait enterré, mort avec lui. Il aurait eu un sourire, fugace.

Puis ça aurait commencé à sérieusement le travailler. La silhouette. La liste des morts du jour à honorer. La silhouette, obsédante. Il avait beau fermer les yeux, l'image demeurait.

Se concentrer sur sa tâche. Se réciter les lois interdisant aux Shinigamis de frayer avec des humains, patiemment, paragraphe après paragraphe. Butant méticuleusement sur chaque mot, récitant la sanction telle une litanie fervente.

Vaquer avec zèle à ses occupations. S'apercevoir qu'une silhouette dans la rue ou dans un parc lui rappelait la sienne. La chercher des yeux. Fouiller le secteur. Consulter sa montre et se rendre compte qu'un retard a été pris. Le rattraper dans les délais. Rentrer au bercail comme si de rien n'était.

Prendre de plus en plus de retard, l'accumuler. Être obsédé par cette silhouette. Ne plus voir que cette silhouette. Y penser en continu. Occulter le prochain nom sur la liste. Se trouver au cœur même d'une bataille organisationnelle contre le temps et ses supérieurs. Commencer à dévaler la pente, lentement, sûrement. Ne plus penser à rien d'autre qu'à ce corps, ce regard, envoûtants.

Renier en bloc les fondements mêmes de l'organisation, commencer à faire de la résistance.

Songer que ce sort est absurde. Penser âprement à en démissionner.

Ne plus être à la hauteur de sa tâche et s'en congratuler.

Suivre la silhouette, l'épier jusqu'à en devenir fou, ne vivre que pour cela.

Troquer le zèle pour la désobéissance. Rire au nez du conseil de discipline.

Programmer sa propre éviction des rangs en causant un maximum de dégâts.


Faire son trou dans la métropole londonienne. Y officier comme croquemort, avoir pignon sur rue. Camoufler les émeraudes phosphorescente sous une longue et épaisse frange improvisée.

Conserver un œil sur sa promise. Se compromettre de la plus délicieuse des façons. Se sentir enfin plus homme que dieu.

Être à l'affût des informations circulant dans le monde de l'ombre, apprendre la catastrophe imminente. Se précipiter sur les lieux. Livrer bataille aux innombrables obstacles. Ramener ce petit corps chétif, mis à mal par des abjects. Pleurer à chaudes larmes devant un cercueil vide.

Devenir exigeant quant aux paiement de ses prestations. Ériger en Graal le rire de première qualité. Veiller sur ce cercueil spécial comme la prunelle des yeux.

Rencontrer le survivant. Noter qu'il est, ma foi, bien mal accompagné. Faire la guerre au démon.

Révéler sa véritable nature, passant d'informateur à dieu, donner du fil à retordre au démon et à deux Shinigamis en fonction lors d'une croisière de luxe servant de lieu d'expérience.

Briquer la fonction de proviseur d'un établissement prestigieux, tirer sur toutes les ficelles disponibles pour voir les pions s'agiter.

Se révéler être derrière les plus grosses trames, en jouer habilement, renvoyer ce démon dans les cordes, sortir la faux en guise de sotoba.


Retourner dans le confort de l'ombre, veiller sur le revenu à la vie comme lait sur le feu, lui prodiguer la nourriture vitale.

Expérimenter encore et toujours. Expérimenter comme un fou. Jusqu'à en perdre la raison.

Attendre le dénouement final avec une certaine résignation.

FIN.