Castiel n'était jamais tombé amoureux d'elle. Tout simplement parce que c'était une fille et qu'il en aimait déjà un autre. Mais dès le premier regard, elle l'avait fasciné. À cette époque, il était encore un ange, avec tous ses pouvoirs. Il ne connaissait la Terre et les humains qui la peuplaient, que de loin. Il pensait encore que cette vie que son père avait créée n'était faite que de miracle.
Elle lui avait prouvé qu'il avait tort.
Il n'y avait rien de beau chez elle. C'est ce qui a en premier attirait Castiel. Parce que derrière ses joues creuses et ses cernes violettes, il n'avait aucun mal à imaginer les joues rondes et le regard pétillant d'un enfant. Elle ne ressemblait en rien à ce qu'il avait appris à connaître des humains.
Elle était passée devant le banc où il était assis, dans un parc. Elle marchait lentement et elle ne semblait plus être consciente d'elle-même. Elle était tombée devant lui, évanoui. C'est comme ça qu'ils s'étaient rencontrés.
Elle semblait intelligente, presque trop. Il était inimaginable qu'un esprit aussi brillant puisse se satisfaire dans la privation. Elle paraissait malade, mais quand Castiel posa sa main sur son front, il comprit qu'il n'y avait rien à guérir. Elle mourrait pourtant. Il avait pensé que c'était peut-être son pouvoir d'ange qui lui faisait défaut. Mais il sentait sa grâce bouillonner sous sa chair. Ça ne venait pas de lui. Alors il l'avait ramené au bunker pour que les frères Winchester puissent l'aider à comprendre. Il était sûr qu'eux pourraient trouver une solution pour la sauver. Ils en savaient beaucoup plus que lui sur les sacrifices qui battaient les humains.
C'est Sam, le premier à avoir mis des mots sur son état. Un mot, plus particulièrement. Anorexique.
Elle avait juste souri en entendant cela. Un simple rictus qui intrigua profondément Castiel, comme si elle était déjà au courant de son état. Il comprit plus tard que ce n'était qu'un sourire ironique de la part d'une personne qui se sentait condamnée.
Il ne connaissait pas cette maladie et il ne savait pas comment la guérir. Pour la première fois de sa vie, il se retrouvait impuissant à la regarder dépérir.
À la demande de Castiel et face à l'insistance de Sam, elle avait fini par accepter de rester au bunker. Ils voulaient tous essayer de l'aider et ça la faisait jubiler intérieurement de savoir qu'ils ne pourraient rien y faire, c'était elle qui avait le contrôle de la situation. Et elle ne voulait pas être sauvée. Mais elle n'avait nulle part où aller et personne qui l'attendait chez elle, alors elle s'installa dans la chambre qu'ils lui proposaient. Ce n'était sûrement pas de leur aide dont elle avait besoin, ils le savaient tous.
Son prénom se posa dans l'air et resta longtemps accroché à leurs lèvres. Cléopâtre. Un prénom particulier sur une fille particulière.
Castiel semblait particulièrement impliqué dans sa guérison. Cette fille l'intriguait trop. Elle semblait ne souffrir de rien et pourtant c'était comme si elle portait toute la douleur du monde sur ses épaules. Et il observait avec une attention particulière ses divers stratagèmes. Sauter un repas. Ne pas manger. Bouger. Courir. Elle semblait dotait d'une nouvelle force, un pouvoir étrange qui la poussait toujours plus loin dans ses limites. C'était comme une fièvre psychologique qui l'obligeait à marcher pendant des heures. Elle semblait ne pas pouvoir rester longtemps assise. Le besoin de bouger la démangeait rapidement et elle était obligée de l'assouvir.
En plus de ça, elle dormait à peine. Il passait ses nuits à ses côtés. Il essayait de comprendre. Comment tout cela avait-il commencé ? Pourquoi continuait-elle alors que ça la tuait ? Se rendait-elle compte de tout cela ?
Elle n'avait que très peu de réponses à lui donner. Elle ne faisait pas exprès, c'est tout ce dont il était sûr.
Il avait ensuite essayé une méthode qu'il avait vue dans un film. Il lui avait tendu une feuille blanche et un stylo qu'elle avait pris entre ses faibles mains.
- Dessine comment tu te sens aujourd'hui, lui avait-il proposé.
Elle avait réfléchi un long moment avant de lui rendre la feuille blanche. Elle n'avait rien écrit dessus.
- Je ne me sens pas aujourd'hui, avait-elle murmuré.
Il avait posé sa main sur la sienne et elle avait levé les yeux vers lui. C'était la première fois qu'elle n'évitait pas son regard.
- Ça ne va pas ? Lui avait-il demandé.
- Si, elle hocha la tête. Je vais bien. C'est un de ces moments où je ne me sens pas coupable d'exister.
Elle força un faible sourire sur ses lèvres. Castiel se leva de sa chaise pour aller rejoindre Dean dans la cuisine, tandis que Sam restait avec elle. L'ange se sentit obligé d'interroger l'humain, il se sentait de plus en plus perdu et impuissant face à la situation.
- Je ne comprends pas Dean. Un tel contrôle de soi ce n'est pas un problème mental, c'est une réussite psychologique.
Il n'obtint qu'un petit sourire contrit de la part de l'autre. Il avait l'impression de passer à côté d'une information importante et ça le laissait désemparé. Il fixa la feuille blanche qu'il tenait encore dans la main. Il savait qu'il ne pourrait jamais comprendre les ombres dessinées sur cette feuille puisqu'elles n'y seront jamais déposées. Il voulut ensuite retourner la voir mais Dean posa sa main sur son avant-bras pour le retenir.
- On devrait les laisser tous les deux… chuchota-t-il à l'intention de Castiel.
Celui-ci comprit en apercevant Sam qui tenait Cléo dans ses bras. Il n'avait pas vu ça. Il avait l'impression de ne plus rien voir et de ne plus rien comprendre depuis qu'elle était arrivée dans sa vie. Elle avait chamboulé tout ce qu'il croyait savoir des humains. Il pensait pourtant les avoir assez étudiés pour tout comprendre à leur sujet. Il se retourna vers Dean.
- Tu le savais ?
- Je connais suffisamment mon frère pour voir quand une fille lui plaît. Elle est intelligente et gentille, et elle est plutôt jolie derrière son effrayante maigreur…
Il avait raison, songea Castiel. Elle était jolie. Et avec quelques kilos en plus, elle serait magnifique.
- Alors ils s'aiment ?
- Ils se plaisent en tout cas.
- Alors pourquoi elle ne guérit pas pour lui ?
- Ce n'est pas aussi simple Cass.
- Alors explique-moi ! Parce que moi, ça me paraît simple. Elle mange, elle guérit, elle va mieux.
- Arrête de croire que toutes les blessures sont physiques.
Après ça, Castiel disparut un long moment. Il était en colère. Mais pas contre elle, contre lui-même. Il se rendait compte qu'il ne pouvait pas l'aider. Que personne ne le pouvait. Que la seule personne capable de la sauver c'était elle-même. Elle avait le pouvoir entre ses mains, et il commençait enfin à comprendre pourquoi elle faisait ça. On devait se sentir fort quand on parvenait à contrôler ses pulsions, à les agenouiller devant notre bonne volonté. Il n'était pas humain, alors il ne pouvait pas tout comprendre non plus. Mais il commençait à apercevoir le visage du mal.
Il était venu la rejoindre une nuit. Il s'était assis à ses côtés sur son lit. Elle semblait l'avoir attendu et un sourire avait fleuri sur son visage quand elle l'avait aperçu. Ils n'avaient pas dit un mot, profitant juste de la présence l'un de l'autre. Ils étaient proches, Castiel ne comprenait pas comment cela pouvait être possible. Il tenait à elle. Il ne parvenait pas à se souvenir du moment où il avait baissé sa garde et s'était attaché à cette humaine. Et ils avaient juste attendu, comme ça, que le matin se lève.
La dispute avait éclaté sans prévenir entre elle et Sam. Ce dernier s'était aperçu qu'elle cachait de la nourriture dans ses poches pour ne pas avoir à la manger. C'était sûrement le fait de se rendre compte de son impuissance qui l'avait le plus énervé. Il avait lâché ses mots, injustes mots, qu'il avait immédiatement regrettés.
- Pourquoi tu fais ça ? Tu ne te trouves pas assez maigre ?
- Arrête de faire ça Sam !
- Arrêter de faire quoi ?
- Arrêter de me faire croire que mon corps est celui à blâmer !
- Mais qu'est-ce qui ne va pas dans ta tête ?
Même Castiel comprit à quel point cette phrase était blessante. Elle était restée un instant sans voix, ne sachant que dire à cela. Finalement, elle se rendit compte qu'elle n'avait plus rien à dire à personne. Alors elle prit ses quelques affaires et elle partit du bunker. Castiel laissa un Sam effondré dans les bras de Dean ce soir-là.
C'est dans une rue déserte qu'il la trouva. Elle s'était assise sur le trottoir et laissait la pluie la geler sur place. Encore une fois, il s'était assis à côté d'elle et il avait passé son trench-coat sur ses fines épaules. Elle ne releva même pas les yeux sur lui.
- Ni ta tête, ni ton corps ne sont à blâmer.
- Arrête de mentir Castiel.
- Je ne mens pas.
- Ai-je l'air inconsciente ?
Il se tourna vers elle. Elle jouait avec le bout de sa manche du bout du doigt. Elle paraissait vraiment faible comme ça, avec ce manteau trop grand pour elle sur ses épaules et ses cheveux qui pendaient le long de son crâne à cause de la pluie.
- Il tient à toi. On tient tous à toi en fait.
- Je suis désolé de ne pas pouvoir être sauvé.
- Tu peux l'être. Je suis sûr que tu peux encore être sauvé.
- Je n'y arrive pas Castiel…
Elle semblait sur le point de fondre en larmes. Il ne l'avait encore jamais vu pleurer. Celq fit comprendre à Castiel à quel point elle prenait sur elle le reste du temps. Il lui tendit une main.
- On devrait rentrer à la maison maintenant.
- Ce n'est pas chez moi.
Ça ne l'empêcha pas d'attraper sa main pour qu'il la ramène au bunker. Cette nuit-là, la pluie cogna à l'extérieur tandis que les excuses coulaient à l'intérieur. Dès le lendemain matin, la dispute était oubliée.
Quand Castiel la prenait dans ses bras, il ne serrait jamais très fort. Il avait peur de la briser, et puis on ne peut pas saisir le vide.
La première chute fut sûrement la plus impressionnante. C'est comme si toutes les ombres auxquelles Cléo essayait d'échapper toute la journée avaient fini par la rattraper. Elle n'avait pas vu l'inconscience la prendre. Elle avait l'impression d'avoir juste cligné des yeux, mais quand elle les avait rouvert, elle était couché sur le sol, Sam accroupis près d'elle, l'air inquiet.
Ils avaient pensé que ce n'était qu'un évènement isolé. Mais ça avait recommencé, de plus en plus fréquemment. Et chaque inconscience durait plus longtemps que la précédente. Puis elle avait fini par ne plus pouvoir se lever de son lit. Elle n'en avait tout simplement plus la force.
Et puis il y avait le froid, qui la laissait pantelante. Elle semblait constamment frigorifiée au plus profond de ses os. Et Castiel se sentait humain quand il la voyait comme ça, replié sur elle-même, haletante de douleur. Parce qu'il se sentait impuissant et il y avait ce même désespoir qui battait entre ses chairs, le même que celui de Sam et Dean.
C'est un soir de novembre qu'elle s'éteignit. Elle semblait s'être simplement endormi. Elle avait cessé de tousser. Son cœur avait lâché.
- J'y aurais cru jusqu'au bout…
Avait simplement dit Castiel. Et c'était vrai. Il pensait vraiment pouvoir la sauver. Elle était son amie après tout. À bout de souffle, il avait prié. Il n'y avait plus que ça à faire à présent. Sam avait fini par poser sa main sur son épaule.
- C'est fini maintenant...
Castiel s'était envolé au son de cette phrase qu'il redoutait d'entendre. Il n'arrivait pas à y croire. Il veilla lui-même à ce qu'elle parte bien au paradis. C'est tout ce qu'elle méritait. Puis il s'assit, sur le même banc et dans le même parc où ils s'étaient rencontrés. Il avait acheté un bouquet de fleurs, pour elle. Mais il ne savait pas quoi en faire. Il enfuit sa tête entre ses bras.
Ce soir-là, l'ange seul pleurait la mort d'une amie qui n'avait jamais vraiment vécu.
