Note d'auteur.

it's me again, j'espère que votre confinement se passe bien =)

On se retrouve pour un KuroAka (qui l'eut cru ? Je suis faible face aux marchés) ultra fluff et sans plot. Juste une petite tranche de vie avec une etablished relationship, des petits vieux, une maison super grande, et bref vous voyez le topo. Bro, cet OS est pour toi, i'm sorry j'étais trop à fond au début et à moitié en train de me tuer à partir du milieu, j'ai expédié la fin et... bref, je ferais mieux la prochaine fois promis

J'espère que ça vous plaira, je vous fais des bisous kiss


Le rêve de Kuroo se dissipe et il ouvre les yeux sur un plafond éclairé par la lumière du jour. À ses côtés, un corps chaud immobile lui permet de remettre les pieds sur Terre. Il soupire, se frotte les yeux, grimace un peu, et finit par se tourner vers le dos nu : il pose son front dessus et entoure la taille de ses mains.

Il veut juste sentir un peu de chaleur : la pièce n'est plus tellement chauffée en ce début de printemps, et les nuits sont parfois fraîches. Peut-être même se rendormir : aucun d'eux ne travaille, autant se reposer.

Kuroo entend Akaashi rire, et devine qu'il est réveillé. Il sourit, se déplace un peu, se relève à l'aide de son coude, et aperçoit qu'effectivement, Akaashi fait défiler les pages d'actualité sur son téléphone. Ce dernier se tourne vers lui, revenant sur le dos afin de le regarder – ses cheveux sont en batailles pourtant il semble bien plus éveillé.

Sa main libre s'égare dans la nuque de Kuroo et il demande :

– Ça va ?

– Mmh.

Il hoche doucement la tête, la pose contre le haut du torse d'Akaashi, et le laisse lui caresser le haut du dos. Il fait souvent ça en ce moment : quelques minutes le matin, quelques minutes le soir, ce n'est pas Kuroo qui va se plaindre. Il n'est jamais contre ces petites marques d'affection.

– Quelle heure ?

Akaashi se tourne vers son téléphone et répond :

– 8h12.

C'est quelque chose qu'il aime bien chez lui : Kuroo aurait dit un truc comme « un peu plus de 8h » mais Akaashi est toujours précis. C'est bête, mais appréciable.

Dehors, il doit faire beau car même à cette heure le soleil fait son chemin à travers les deux couches de rideaux blancs devant les fenêtres. Il y a des oiseaux, des voix sur les balcons, le son de la radio chez le voisin. Tout ce qu'il sent, en revanche, c'est la chaleur sous sa joue.

Les doigts d'Akaashi traînent toujours dans le haut de son dos.

– Ça fait longtemps que t'es réveillé ?

– Non, à peine vingt minutes.

Kuroo a envie de se rendormir. Il ferme les yeux et profite de la sensation ; tout est agréable, et même s'il a un peu faim il n'a pas envie de bouger.

– Oh, dit soudain Akaashi. C'est vrai, je devais...

Il tourne la tête vers lui, et ses doigts arrêtent de caresser sa peau.

– Tu dors ?

Kuroo secoue lentement et lourdement la tête. Ses yeux sont toujours fermés.

– J'ai reçu un message de ma mère. On est invité.

Il pianote encore sur son téléphone, le dos appuyé contre les oreillers. Au bout de quelques secondes, il est encore silencieux si bien que Kuroo doit se redresser dans un soupir.

Akaashi a ce rictus amusé sur les lèvres.

– Où ça ? demande-t-il en frottant a nouveau ses yeux.

– Chez mes grands-parents.

Kuroo se fige dans son mouvement, le bras encore en l'air. Il le regarde, hausse un sourcil.

– Ma grand-mère va fêter son anniversaire dans un mois, pendant nos vacances. Elle a dit à ma mère de me prévenir. Et que t'étais invité aussi.

Kuroo connaît la mère de Keiji : il l'a déjà rencontré plusieurs fois, et la trouve plutôt sympathique. Si la grand-mère lui ressemble, alors ça ne devrait pas poser de problème.

– C'est à quelques heures d'ici, dans la campagne. On y resterait quatre jours en tout, et...

– Ça me va.

– T'es sûr ? On peut dire non, c'est pas si grave.

Kuroo relève la tête : le visage d'Akaashi ne lui indique rien. Il a l'air calme et légèrement indifférent, pourtant il ne lui en aurait pas parlé s'il n'avait pas envie d'y aller.

– Rencontrer tes grands-parents, hein ? Ça me va.

– Je suis sûr qu'ils vont t'aimer, dit-il avec un air doux.

Il l'espère, car au fond rencontrer une nouvelle partie de sa famille lui fait un peu peur. Il veut bien se faire voir, et Kuroo n'aime pas tant que ça être détesté. Et encore moins qu'on dise à Keiji qu'il a fait le mauvais choix.

– J'espère.

Puis il ajoute en se recouchant sur le bras d'Akaashi, un grand sourire aux lèvres :

– Ils aiment les chocolats ? Et les fleurs ? Peut-être une bouteille de vin ?

– Ne commence pas à essayer de les acheter. La dernière fois, t'as fait gonfler mon père comme un ballon avec tes chocolats aux arachides.


Akaashi aime bien conduire. Quand il le fait, il a un petit sourire aux lèvres et ses doigts s'agitent sur le volant : ses cheveux remuent à cause du vent qui se glisse par la fenêtre légèrement ouverte. Kuroo le trouve beau. Lui, il n'aime pas vraiment conduire, il préfère enlever ses chaussures et attendre sur le siège passager. Il met de la musique, raconte des histoires, passe son bras dehors, et observe Akaashi.

Aujourd'hui, il fait beau, et ils roulent depuis presque quatre heures. Ils ont fait une pause, à midi, pour manger un peu. Rien d'incroyable, un simple sandwich et une salade. Akaashi aime le pain, alors Kuroo essaye de lui en glisser dans ses plats quand c'est lui qui prépare.

À présent, dehors, les montagnes ont remplacé les champs, les maisons, les immeubles, les stations essence. Il n'y a que des arbres et des routes qui tournent et qui tournent encore. Kuroo sourit, les pieds posés sur le tableau de bord.

– Nan, t'inquiètes, dit-il en regardant dehors. J'ai vérifié avant de partir. Si Bokuto s'était glissé dans le coffre, ça ferait longtemps qu'il s'en serait plain. Un grand bonhomme comme lui.

Avant de partir, Bokuto et lui ont passé des heures au téléphone. Il ne voulait pas croire que son meilleur ami allait encore une fois passer les vacances loin de lui — si Akaashi et Kuroo avaient réussi à s'organiser, Bokuto n'avait absolument pas ses jours de congé en même temps qu'eux — en l'abandonnant comme un traître alors qu'il aurait bien voulu les accompagner.

Il y avait eu des plaintes, des pleurnichements, mais Kuroo avait finalement réussi à le convaincre de rester gentiment chez lui.

– Le pauvre, dit Akaashi qui n'a pas du tout l'air de le penser. Faudra que tu passes un peu plus de temps avec lui quand on reviendra.

– Tu parles, il aura déjà oublié.

Ils sont sortis de l'autoroute depuis un moment, et il n'y a pratiquement plus aucun panneau.

– On est bientôt arrivé ?

C'est plus de la véritable curiosité que de l'impatience. Il a un peu mal au ventre, et espère sincèrement de pas vomir sur leurs pieds. Il avait fait ça, en rencontrant le père de Keiji, et préférait ne pas recommencer.

– Oui. C'est sur cette montagne, là-bas.

Il tend la main, pointe son doigt sur des arbres au loin. Kuroo ne voit rien, seulement une route qui se perd et qui serpente.

– Ça doit être chiant pour aller faire les courses, remarque-t-il.

Il croise ses bras sur son torse et monte un peu le son de la radio. Une musique qu'il aime.

– Ne t'inquiète pas, ce ne sont pas eux qui les font.

– Oh, les gens les leur apportent ? Sympa.

– Mmh, quelque chose comme ça.

Dehors, une odeur d'herbe, de fleur, d'arbre. Il y a du soleil et Kuroo décoince ses lunettes de ses cheveux pour les reposer sur son nez : il ouvre un peu plus sa fenêtre.

– La fête aura lieu jeudi, dit-il. Ça sera plutôt des amis de ma grand-mère et des anciens collègues de mon grand-père. Mes parents ne seront pas là.

Kuroo imagine quelque chose comme un barbecue. Des plats froids, un jardin avec des tables qu'ils vont aider à installer. Des vieilles personnes qui trinquent au champagne et s'enfilent des cocktails à base de jus d'orange.

– Quel âge va avoir ta grand-mère ?

– 83 ans. Elle fait encore du vélo.

– Impressionnant.

Il le pense. Il espère qu'à son âge, il n'aura qu'une canne et un peu de douleur aux genoux.

Dans le coffre, il y a leurs affaires, deux sacs noirs remplis de vêtements. À côté, Kuroo a quand même apporté une boite de chocolat et une bouteille de champagne. Il n'y connaît rien, alors il a demandé à Oikawa de l'accompagner.

– Tiens, regarde, dit Akaashi en ralentissant.

Il n'y a personne d'autre sur la route. Quand il s'arrête sur le bas-côté, il invite Kuroo à descendre de la voiture.

– On est arrivé ?

– Non, non. Viens voir.

Il lui prend la main et traverse la route. Le sol devant la voiture est sec, poussiéreux : ils traversent en même temps. De l'autre côté, il n'y a plus d'arbres, simplement une vue sur la vallée. Ils sont en hauteurs.

– Regarde.

Il tend à nouveau le doigt, mais cette fois Kuroo voit très bien ce qu'il lui montre. Au loin, une immense structure en pierre dépasse de la forêt. Ça ressemble à un château à la Française, mais en bien plus grand : des tourelles, du lierre, d'immenses fenêtres.

– Qu'est-ce que c'est ?

– C'est chez eux. Tu vois, on est plus très loin.

– Chez qui ?

Akaashi a l'air amusé. Le traître.

– Allez viens, on retourne dans la voiture.


Kuroo avait rencontré la mère de Keiji quelques années plus tôt.

Un repas, rien de plus banal : ils étaient arrivés en fin d'après-midi pour en repartir un peu avant deux heures du mat'. Manger, parler un peu de sa vie, faire des compliments sur le repas et la maison. Il avait été irréprochable. Sauf peut-être à leur arrivée, au moment de serrer la main du père, Chuichi. Il en avait ri, mais Kuroo n'avait jamais été aussi gêné de sa vie.

Depuis, Kuroo avait eu le temps de les connaître un peu mieux : Ayako était une femme très gentille qui fumait beaucoup (et pas que de la cigarette). Il trouvait qu'elle avait l'air d'une hippie, à force de passer ses week-ends dans son hamac, de faire de la méditation, de manger uniquement les légumes de son potager, d'emmener Kuroo faire du Tai Chi avec elle le dimanche matin. Son mari, Chuichi, était discret et marrant. Il faisait souvent des blagues pour détendre l'atmosphère, et traitait son fils unique comme s'il avait encore 7 ans.

Donc, avant de partir en direction de la maison des grands-parents d'Akaashi Keiji, il s'était imaginé une petite mamie sympa et un peu gâteuse, qui retrouvait souvent ses amis pour jouer à la belote deux jours par semaine et qui pinçait les joues. Un mari qui lisait souvent le journal et qui mangeait trop de confiture, avec un ventre bedonnant et un chapeau à carreau.

Sauf que la femme qui lui serre actuellement la main n'a rien de gâteuse ou de sympa.

– Bonjour, jeune homme, dit-elle avec un sourire qui lui fait un peu peur.

Elle possède bien plus de force qu'il ne l'aurait crue. Avec son regard, elle l'évalue, baisse les yeux sur son t-shirt et son pantalon, remonte jusqu'à ses cheveux. Elle est impressionnante, c'est sûr.

– C'est donc vous, l'ami de Keiji ?

Elle porte des vêtements colorés ; un chemisier violet sur une jupe blanche. De jolis bijoux, un maquillage discret, des cheveux gris relevés élégamment.

Une pierre tombe dans l'estomac de Kuroo.

– Euh, je... oui, son ami, je suis...

Il doit être blanc comme un linge.

– Grand-mère, arrête de te moquer de lui, tu veux ? intervient Keiji en posant une main sur son épaule. Tu n'as pas envie qu'il vomisse sur tes chaussures.

Elle porte des mocassins noirs à petits talons larges, ça serait dommage.

– Oh, pauvre petit, effectivement il n'a pas l'air bien.

Elle lui fait un nouveau sourire, mais ça n'aide en rien. Derrière elle, son mari s'approche silencieusement et vient poser une main sur sa taille : ils sont tous les deux l'air très content de voir Keiji.

– Je m'appelle Kuroo, croasse-t-il. Enchanté.

Autour de lui, le hall de ce grand château l'impression plus que tout le reste.

– Tu peux m'appeler Chiyuki, dit-elle.

Le souvenir des chocolats qu'il a oublié dans le coffre de la voiture ressurgit. L'homme se penche vers lui :

– Enchanté, petit. Je suis Genzô.

Un petit gilet en laine par dessus une chemise, un air un peu plus doux. Il avait l'air bien moins sévère que sa femme, même si Kuroo lui trouve un air de voisin trop sympa (celui qui a des cadavres enterrés dans son jardin).

– Keiji, mon chéri. Il faut vraiment que tu viennes plus souvent.

Elle fait une petite moue et lui prend les mains pour les embrasser. Akaashi a l'air content d'être là.

– Je sais, grand-mère. Je vais essayer.

Il chuchote quelque chose, discrètement, et Chiyuki hoche la tête. Elle soupire et hausse les épaules.

– Vous avez l'air fatigué, fait-elle remarquer. Vous devriez allez dans vos chambres. Eugène va vous y conduire.

Kuroo manque de tomber par terre en voyant un majordome s'avancer vers lui.

– Vos sacs ont été montés, ne vous inquiétez pas. Rejoignez-nous pour dîner, d'accord ?

Elle fait un nouveau sourire, puis tourne les talons. Au bout de quelques pas, Chiyuki s'arrête.

– Oh et, Kuroo ? Ne vous promenez pas trop la nuit, c'est un conseil.

Elle s'éloigne, ses talons claquant sur le sol en pierre, et son mari fait de même, de l'autre côté.


– J'en reviens pas qu'il y ait un majordome, souffle Kuroo en regardant le plafond.

Allongé sur le canapé de la chambre, il observe toutes les moulures qu'il y a dans les coins, les arabesques et le blanc immaculé du papier. Une odeur de bougie à la vanille flane dans l'air, et c'est très agréable ; les rideaux volent légèrement au gré des courants d'air qui passent par la fenêtre ouverte.

– Ça aurait gâché la surprise, si je te l'avais dit.

Kuroo n'a plus envie de vomir, mais il a encore un peu peur. Akaashi a l'air de beaucoup aimer ses grands-parents, spécialement sa grand-mère, Chiyuki. Il doit être à la hauteur.

– Ça aurait gâché la rencontre si je lui avais vraiment vomi dessus, contre Kuroo en grimaçant à ce souvenir.

– C'est arrivé qu'une fois et mon père ne t'en veut vraiment pas. Il répète toujours que si tu stressais à ce point, ça veut dire que tu voulais vraiment bien faire.

Une tête arrive dans son champ de vision, au-dessus du canapé, et Keiji sourit. Tout ça a l'air de profondément l'amuser.

– Calme-toi, ils sont juste un peu riches, pas de la famille royale. Elle voulait juste te faire peur, ne te laisse pas impressionner.

C'est facile à dire, de l'intérieur.

– Si ça se trouve, elle me voit comme le grand méchant mec qui vient lui voler son adorable petit fils. Je suis un monstre et ton grand-père va m'enfermer dans la cave à vin à la première occasion.

Akaashi laisse échapper un rire sincère et fait le tour de l'accoudoir. Il le pousse un peu et s'assoit à côté de lui.

– Oh, oui. Le grand méchant Kuroo qui vient enlever l'adorable petit Akaashi Keiji d'1m82 qui ne peut prendre ses décisions tout seul.

Son sourire se transforme en rictus.

– Pauvre chou.

Kuroo sait qu'il se moque de lui : chaque rencontre avec un membre de sa famille l'amuse profondément. Le jour où son père lui a proposé un verre d'alcool, Kuroo s'est étouffé sur place en disant « j'ai le droit de boire ? ». À 21 ans, c'est peu ridicule.

À présent, il a juste un peu peur de mal faire.

– Bon, d'accord. Tu penses que je devrais leur offrir mes chocolats.

– Laisse donc tes chocolats là où ils sont, tu veux ?

Il y a pas mal de monde dans ce château : des femmes de ménage, des cuisiniers, des jardiniers. Kuroo trouve ça impressionnant, il ne pensait plus que ça existait.

– Eugène est sympa. Par contre, il rigole pas beaucoup.

– Si, il rigole. Mais pas forcément aux blagues hésitantes d'un mec au teint vert.

Toutes ces personnes ont l'air heureuses : elles discutent, font des pauses au soleil, écoutent de la musique. C'est une ambiance particulière, qui montre bien que ces petits vieux ne doivent pas être si méchants.

– Si ça peut te rassurer, ils sont vraiment sympas, dit Keiji comme s'il lit dans ses pensées. Je sais qu'ils ont l'air un peu snob, mais je peux t'assurer qu'ils s'entendent super bien avec ma mère. Parfois, ils viennent même passer quelques semaines chez eux pour traîner en pyjama et faire de la méditation.

Il y a des moments où Kuroo se demande comment Akaashi et sa famille peuvent être de vraies personnes, et pas des personnages sortis d'un livre un peu bizarre.

– Elle voulait juste te faire peur. Tu sais, le sourire étrange et la poignée de main trop longue. Le regard aussi.

Il pose sa tête sur son épaule. La chambre est silencieuse, remplie par le chant des oiseaux ; dans le coin de la pièce, il y a le sac de Kuroo.

– Les invités arriveront dans 3 jours, t'as le temps de t'y faire. Si Genzo commence à te montrer ses collections, c'est qu'il t'aime bien.

Kuroo a bien envie d'aller faire un tour dans le jardin, de s'allonger dans l'herbe et de sentir les fleurs. C'est un citadin après tout.

– Si tu veux, lui répond Akaashi lorsqu'il lui demande. Je vais chercher mon chapeau dans ma chambre et on y va.

– Quoi ? Comment ça ta chambre ?

Il regarde autour de lui ; le lit double, la pièce immense et les bougies éteintes. Tout est rangé et spacieux, et il est certain que les draps sont propres et sentent encore la lessive.

– Tu dors pas ici ?

Keiji le regarde encore en souriant.

– On dort pas ensemble ? répète Kuroo avec une moue triste.

Akaashi secoue la tête. Kuroo le trouve beau, comme toujours, au milieu de tous ces ornements, avec le soleil qui s'infiltre dans la pièce.

– Tu penses vraiment que je vais dormir dans le même lit que toi avec ma grand-mère à quelques étages de là ?

C'est vrai, vu comme ça, mais ça ne change rien : ils sont adultes. Kuroo se sent un peu vexé, comme un gamin qu'on gronde car il regarde trop la TV.

– Je vais dormir tout seul ?

Il n'a pas envie, pas envie du tout. C'est bête, mais ils sont presque toujours ensemble à présent, et Kuroo n'est pas quelqu'un qui aime dormir seul. Avant, il a beaucoup squatté le lit de Kenma, puis celui de Bokuto, à la fac. Ensuite il y a eu un véritable défilé de personnes avec qui il avait plus ou moins des relations, ça dépendait. Mais en tout cas, il n'était que rarement seul.

Akaashi semble réfléchir.

– En fait, même des villages d'écarts ça serait pas assez. Alors oui, tu vas dormir tout seul. Oh, allez, ajoute-t-il en voyant la tête de Kuroo. T'es un grand garçon, non ?

Puis il sort, le laissant planté là.


Kuroo n'arrive pas à dormir, et il n'est même pas étonné.

Le lit est sacrément moelleux, tout comme il aime : rien à faire des gens qui préfèrent se reposer sur des planches, lui ne veut que des couches et des couches de coton sous son dos. Les draps sentent super bon, la température de la pièce est parfaite, il y a un léger rai de lumière qui passe par la fenêtre ouverte.

En gros, tout est parfait. Ou presque.

Déjà, il y a ce tableau, celui qui fait face au lit immense dans lequel il se cache. Ce bonhomme devait être quelqu'un d'important, ça ne lui retire pas pour autant son air effrayant et son demi-sourire. Il possède une énorme culotte bouffante, un chapeau penché sur le côté, une moustache qui s'enroule sur ses joues, de chaque côté de son nez immense, et en plus de tout ça il tient sa canne comme une épée. C'est ridicule, mais seulement de jour. Une fois la nuit tombée, il prend cet air sombre de méchant seigneur qui guillotine ses fidèles, et Kuroo a l'impression qu'il le fixe intensément.

En plus de ce foutu tableau, il entend des bruits dehors. Des animaux, des voix, des cris ; ça pourrait paraître banal, mais il est surtout habitué aux voitures et aux chiens qui aboient.

Plus il attend, plus les heures passent : au bout d'un moment, la lune est haute dehors et il regrette d'avoir caché son embarra en s'avalant la carafe d'eau au dîner. Sa vessie est pleine, et il n'a plus aucune idée d'où se trouve la salle de bain. De plus, la voix de Chiyuki résonne encore dans sa tête :

« Ne vous promenez pas trop la nuit, c'est un conseil »

Il lui aurait obéi avec plaisir, mais là il ne peut faire autrement : en plaçant sa main en coupe sur le côté de son champ de vision afin d'éviter le regard du seigneur-guillotine, il enfile des chaussons et se dirige vers la porte de sa chambre. Dans le couloir, tout est silencieux et désert : pas une seule personne pour lui indiquer le chemin.

Il fait d'abord un allée et retour vers la droite, mais ne trouve rien alors fait demi-tour. Il revient devant sa chambre, et tente vers la gauche. En ouvrant une porte ou deux, il tombe sur un bureau et un placard. Au bout d'un moment, il trouve des escaliers, d'autres couloirs, tourne à droite, à gauche, revient sur ses pas, tourne de nouveau à gauche.

Quand il reconnaît enfin la porte blanche de la salle de bain, il manque de pleurer de soulagement.

Ses jambes tremblent et il s'enferme à l'intérieur : là-dedans, c'est comme dans les films. Une baignoire immense, des toilettes aussi propres que le reste, un miroir qui monte jusqu'au plafond.

En se lavant les mains, quelques minutes plus tard, il ne peut s'empêcher de fixer la robinetterie par peur de laisser des traces de calcaire dessus. Il n'y a pas d'horloge, alors Kuroo n'a aucune idée de l'heure qu'il est : il espère avoir encore un peu de temps devant lui. L'eau qui coule sur ses mains est tellement claire qu'il a l'impression de laver ses péchés, et il a déjà eu cette impression en prenant sa douche quelques heures plus tôt.

De retour dans le couloir, le silence parvient jusqu'à lui et il retient un grognement. Il regarde de chaque côté, en espérant voir une quelconque lumière, mais tout ce qu'il voit c'est les ombres formées par la lumière de la lune.

Il est perdu.


Akaashi arrive dans le salon familial aux alentours de 9h.

Il fait beau, pas encore très chaud, mais il n'a pas plus froid que ça avec son t-shirt à manche longue. Il sait qu'à cette heure, Chiyuki prend son thé dans le salon de l'aile est, celui qu'elle apprécie particulièrement.

Sauf que quand il passe l'embrasure, sa grand-mère n'est pas seule.

– Qu'est-ce que... ?

Des pieds dépassent du canapé qui lui tourne le dos, et en s'approchant il doit retenir un rire en reconnaissant Kuroo. Chiyuki boit tranquillement son thé.

– Qu'est-ce qu'il fait là ?

Kuroo dort tranquillement, en caleçon sur le sofa. Ses cheveux sont éparpillés sur l'un des coussins, et il n'a pas l'air prêt à se réveiller : heureusement qu'il ne ronfle pas.

– Je ne sais pas, répond-elle en haussant les épaules. Il était déjà là quand je suis arrivée.

Ça ne semble pas la perturber plus que ça, et Keiji soupire. Il se retient de rire, aussi.

– Tu crois qu'il... ?

– S'est perdu dans le château pendant la nuit ? Bien sûr, mon chéri. Que veux-tu que cela soit d'autre ? À moins que ton ami aime montrer ses sous-vêtements à une vieille dame comme moi.

Elle hausse à sourcil à son attention et boit une nouvelle gorgée de son thé. Keiji secoue la tête et lève les yeux au ciel.

– Kuroo, dit-il en secouant son épaule. Kuroo, debout.

Ce dernier peine à émerger, il grogne un peu, se tourne, puis papillonne des yeux d'un air perdu. Keiji l'observe d'un air attendri.

– Tu es en train de montrer tes fesses à ma grand-mère.

Il le regarde dans les yeux, et voit peu à peu apparaître une lueur de compréhension. De la honte, ensuite, et ses joues s'échauffent tandis qu'il se redresse. Il tourne la tête vers la vieille dame.

– Je suis, je veux dire je suis tellement désolé. C'est vraiment pas ce que vous pensez.

– Ah ? fait-il en penchant la tête. Donc vous ne vous êtes pas perdu dans le château ? Oh, mon chou, vous vouliez vraiment montrer vos sous-vêtements alors ?

– Quoi ? Oh mon — non !

Akaashi rit à gorge déployée, accroupi derrière le canapé.

– Je suis désolé, répète-t-il. Je, vous avez parfaitement raison je me suis perdu. Vous avez vraiment une maison très... grande.

Elle fait la moue.

– Mon garçon, cet endroit est un château, autant utiliser les mots adéquats. (Elle pose sa tasse sur la petite tablette, à côté d'elle) Notre demeure est immense. Je me perds parfois, également. C'est pour ça que je vous ai conseillé de ne pas vous promener la nuit.

Kuroo essaye de s'asseoir correctement et de cacher ses jambes avec son t-shirt. Il n'est pas pudique, mais pour le coup c'est assez gênant.

– Je suis désolé, j'avais vraiment envie d'aller aux toilettes et... je ne me souvenais plus du chemin.

– Les toilettes ?

– Oui.

Elle échange un regard étonné avec Keiji.

– Mais, mon chou, vous avez des toilettes dans votre chambre.

– Quoi ?

– Kuroo, la porte blanche à gauche du lit.

– C'était pas un placard ?

Un silence remplit la pièce, et Kuroo rougit. Il se racle la gorge.

– Bon, euh. Madame Chiyuki, je vais aller — je vais aller me changer.

Il se relève, passe à côté d'Akaashi qui ricane toujours, puis ouvre la porte du salon. Derrière, le majordome le fixe avec étonnement.

– Oh, Eugène. Conduisez notre invité jusqu'à sa chambre, je ne voudrais pas qu'il se perdre.

Et Kuroo s'engage à nouveau dans les couloirs, la tête basse et la honte piquant ses joues.


Les jours qui suivent sont plutôt sympas.

Kuroo se dit que finalement, la campagne c'est pas mal. Il avait un mauvais a priori — forcément, tout le monde a entendu parler de cette fois où Oikawa a pris cher dans sa maison de campagne. Cette fois où, comme un gentil campagnard, il était allé voir son cheval dans le pré à l'autre bout de la propriété, et qu'il s'était fait attaquer par une vache en fuite. Il y avait eu des cris, un combat assez épique entre sa belle jument et cette grosse vache sortie de nulle part, puis une course pour sa vie où il en avait perdu ses crocs, obligés finalement de continuer sa route pieds nus dans le champ. Bien évidemment, un énorme étron s'était trouvé sur le chemin, et il était rentré chez lui traumatisé, obligé d'attendre dehors que sa mère daigne lui apporter une serviette pour s'essuyer. Ne faites jamais confiance à la campagne.

Oikawa nie cette histoire à chaque fois que quelqu'un la raconte, au point que plus personne ne sait qui l'a narré en premier.

Kuroo, lui, se tient à distance des chevaux et n'a pas encore vu une seule vache à l'horizon. Keiji lui dit qu'il n'y en a pas par ici, mais Kuroo ne le croit plus aussi facilement. Il a toujours été trop crédule, mais cette fois c'est terminé.

Durant son temps libre, il fait plein de choses : jardiner en essayant de ne pas tuer les fleurs, se balader le long des sentiers, prendre le soleil, éviter de se promener seul dans le château. Chiyuki est plutôt cool, finalement. Elle lui fait boire beaucoup trop de thé et apparaît de nulle part une fois sur deux, mais à part ça elle n'a finalement pas l'air de le détester. Elle est tactile et insiste pour lui faire essayer tout un tas de vêtements.

Akaashi aussi est plus détendu ; si au départ il l'évitait un peu, à présent il l'embrasse parfois au détour d'un couloir et vient le rejoindre le soir pour quelques câlins rapides. Il lui montre des lieux de son enfance, l'emmène après dîner dans les cuisines pour piquer des gâteaux, et joue avec lui à la pétanque et le laisse parfois gagner. Quand ils sont tous les deux dans une pièce il lui prend la main, trace les lignes de sa paume, et cale sa tête contre son bras. C'est agréable, et Kuroo se sent vraiment bien.

Le mercredi soir, ils mangent tous ensemble dans la petite salle. Les plats sont toujours délicieux, et Kuroo va souvent complimenter la cheffe avant de monter dans le salon pour jouer aux cartes (Chiyuki, elle, ne le laisse jamais gagner).

– Quand nous aurons terminé, dit Genzo en reposant ses couverts, il faut que je te montre ma collection de tire-bouchons. Une vraie merveille.

Si au début manger avec une fourchette et un couteau l'avait étonné, Genzo lui avait dit avoir habité un moment en Europe. Il avait rapporté cette habitude en rentrant, et sa femme avait trouvé cela génial et terriblement dépaysant.

Kuroo hoche la tête. Jamais il n'aurait cru qu'observer des vieilleries derrière des vitrines pouvait être passionnant, mais ce devait être la septième collection que Genzo lui montrait, et à chaque fois ce qu'il lui apprenait était si intéressant qu'il observait chaque pièce avec attention.

– Grand-père, intervient Keiji. Laisse le un peu respirer, tu le traînes dans tous les coins du château depuis le début.

– Ça ne me dérange pas. Vraiment, assure Kuroo. Vos collections sont incroyables.

– Tant qu'il est à l'heure pour le rami.

Pour Chiyuki, il n'y a rien de plus sacré que la partie de cartes après dîner. Un petit digestif et une cigarette dans le boudoir, et elle peut jouer jusqu'à minuit et enchaîner les victoires sans même battre des cils. Cette femme est effrayante, et Kuroo doit avoir accumulé plus de mille points en deux jours. Terrible.

– Keiji, chéri, demain les invités arriveront en début d'après-midi. Tu viendras les accueillir avec moi ?

Il hoche la tête et accepte la main qu'elle tend : elle serre avec amour, puis l'oblige à se resservir au moins deux fois. S'il y a bien quelque chose que Kuroo a remarqué, c'est l'amour que ces petits vieux portent à leur petit-fils. Akaashi Keiji est comme une lumière qui se promène dans leur maison, et Kuroo a entendu plusieurs femmes de ménage dire à quel point le « petit Keiji » était poli et beau comme un ange.

Sous la table, il sent quelque chose toucher sa cuisse : sa main glisse le long de la nappe et prend celle de Keiji qui lui retourne un sourire. Toutes ces marques discrètes le font rougir de plaisir, et Kuroo aimerait bien le prendre dans ses bras et ne plus le lâcher.

Ou l'inverse. Il aime bien quand Akaashi le sert fort.

À la fin du repas, il fait encore chaud et de nombreuses fenêtres sont ouvertes. Genzo l'invite à le suivre, et Keiji lui embrasse la joue avant de le laisser partir. Son sourire ne veut pas disparaître, et finalement Kuroo n'a aucune envie de partie d'ici.


Kuroo s'observe une dernière fois dans le miroir et vérifie que sa cravate est bien droite.

Il s'est levé plus tôt ce matin pour se préparer, et est plutôt satisfait de l'image que lui renvoie la glace. Ses cheveux sont à peu près coiffés, il sent bon, et sa chemise blanche un peu ouverte contentera très certainement Chiyuki. Cette femme adore les vêtements, et parmi les dizaines de tenues qu'elle lui a fait essayer celle-là est décidément la meilleure. Kuroo aime la simplicité, et le smoking orange n'était pas forcément au goût de Keiji.

Quand il se sent prêt, il se détourne et sort de la chambre. Il marche, essaye de se souvenir du chemin — il se base sur les tableaux et les escaliers — mais au bout de quelques minutes, il traverse un couloir de porte fermée. Kuroo plisse les yeux, évite de fixer le marquis peint à sa gauche, et continue d'avancer.

D'habitude, il croise quelques femmes qui finissent par le conduire là où il doit se rendre. Elles sont toutes très gentilles, et lui donnent discrètement des gâteaux s'il accepte de leur parler de lui et de Keiji. Apparemment, leur histoire est le plus gros sujet de conversation des coulisses de ce château.

Mais là, il n'y a pas un chat : il entend une légère musique à l'extérieur, là où Keiji et sa grand-mère l'attendent, mais c'est tout. Pas de voix, pas de bruit d'aspirateur, pas de pas. Kuroo inspire et expire doucement, faisant de son mieux pour ne pas transpirer. Stresser maintenant est inutile, et il n'a pas envie d'arriver dans le jardin avec des auréoles jusqu'aux genoux. Les invités vont bientôt arriver, et il ne veut pas passer pour Le Gendre En Retard, Sale, et Malpoli.

Au bout d'un moment, Kuroo court de long en large dans les couloirs. Fini le calme et la mesure, il ouvre toutes les portes à la recherche de – de n'importe qui. Un boudoir. Une chambre. Encore une chambre. Encore une autre chambre. Ah, un bureau.

Durant une seconde, il hésite à sauter par la fenêtre mais finalement ce n'est pas une bonne idée. À la place, il se tourne vers le tableau le plus proche et le fixe avec colère.

– Je t'ai jamais vu. Ça veut dire que je me suis encore perdu.

Le tableau ne lui répond pas, et le monsieur dessus le fixe avec un demi-sourire.

– Sa grand-mère va me noyer au thé aux fruits rouges. Si ça se trouve, ils ne voudront plus me parler ; je lui ai même pas encore souhaité son anniversaire !

Kuroo fait la moue, et ses yeux descendent légèrement. Le cadre du tableau est très beau, couleur or, mais en bas il y a une petite tache noire qui le fait froncer les sourcils. C'est étrange, car dans ce château tout brille : Chiyuki et Genzo ont engagé beaucoup de personnes pour nettoyer l'immense demeure.

Sans pouvoir s'en empêcher, il regarde à droite puis à gauche, et frotte son doigt contre le cadre.

L'instant d'après le mur se retourne, entraînant Kuroo avec lui, et se referme dans son dos. Il n'a même pas laissé échapper un cri. Le couloir redevient silencieux.


Beaucoup sont en avance et Akaashi Keiji se faufile à travers les invités avec un sourire poli. Il serre quelques mains, fait un ou deux compliments, mais ne perd pas son objectif de vue. Sa grand-mère est avec deux vielles dames qui rigolent de bon cœur, une flûte de champagne à la main, et elle hausse les sourcils en le voyant venir.

Un air désolé sur le visage, elle s'éloigne de ses amis et s'approche tranquillement du buffet. La table est recouverte d'une belle nappe blanche qui va avec le reste de la décoration ; l'endroit est joli, à n'en pas douter. Beaucoup de fleurs, une petite estrade en bois, une musique entraînante comme dans les bals d'antan, des tenues blanches d'été et pas mal d'éclat de rire ici et là.

Quand Keiji arrive à ses côtés, elle est en train de manger un petit-four.

– Ces petites choses au fromage sont délicieuses, dit-elle en essuyant ses doigts avec une serviette en tissu. Tu devrais goûter.

– Grand-mère, assène-t-il en croisant les bras.

Elle l'ignore.

– Tu as été saluer l'homme là bas ? Oh, tu ne l'as sûrement pas rencontré, mais c'est un ami très proche de ton grand-père.

Un sourire, un peu de champagne. Keiji fait la moue, pas vraiment intéressé.

– Grand-mère, répète-t-il.

Elle soupire et pose son verre.

– Tu n'es pas drôle pour un sou, mon ange.

– Tu sais pourquoi je suis là.

– Bien sûr, c'est mon anniversaire.

Il croise les bras et la fixe.

– Bon, très bien, finit-elle par dire. S'il n'est pas encore arrivé, va donc voir Eugène. Ton chéri s'est sûrement à nouveau perdu en route.

Elle reprend son verre et vide ce qu'il reste d'une gorgée.

– Tu sais où le trouver, n'est-ce pas ?


En vérité, Eugène ne s'appelle pas du tout Eugène.

C'est un homme un peu plus jeune que ses grands-parents, qui travaille dans leur château depuis des années. Au début, il s'était occupé de l'administratif, puis en prenant le poste de majordome (qui existe juste parce que Genzo et Chiyuki adorent faire comme dans les films) il s'était dit que Norimune Kurosu ça ne faisait pas très sérieux. Eugène, ça, c'est un nom de majordome habillé en noir qui marche toute la journée dans les dédales d'un château.

Keiji arrive devant la salle de surveillance à peine quelques minutes plus tard. À l'intérieur, il fait sombre et un mur est rempli de petits écrans qui affichent chacun un couloir du château. Pas les chambres, bien sûr.

Eugène est assis sur un fauteuil.

– Monsieur Keiji ?

Il l'observe avec curiosité.

– Ça fait longtemps que vous êtes là, Eugène ?

– Quelques minutes à peine.

– Je pourrais vous demander un service ?

– Tout ce que vous voudrez.

Quand il était petit, Eugène était déjà là. Keiji l'aime bien, il le trouve sympa ; il jouait avec lui à cache-cache et le retrouvait à chaque fois qu'il se trompait de chambre.

– Kuroo s'est... sans doute perdu. Je voudrais juste que vous retrouviez le moment où il est sorti de sa chambre ainsi que le chemin qu'il a pris. Comme ça, je pourrais aller le chercher.

Eugène hoche la tête, l'air sérieux, puis se tourne et commence à tapoter sur les touches. Les écrans reviennent en arrière, sous vitesse accélérée, jusqu'à ce que Kuroo apparaisse devant la porte de sa chambre. L'image se stabilise, et Keiji l'observe regarde de chaque côté d'un air perdu.

Avec un soupire, il se dit qu'il n'aurait pas dû le laisser faire le chemin seul, c'était un peu bête.

– Il part vers l'aile ouest, fait remarquer Eugène.

Keiji le voit bien, et ne peut s'empêcher de se dire que ce n'est pas du tout la bonne direction. Avec désespoir, il regarde Kuroo passer d'écran en écran, faire demi-tour, regarder par les fenêtres, faire encore demi-tour, partir à droite, ouvrir quelques portes.

– Oh, il s'est arrêté.

En effet, il fixe à présent un tableau. Il se met à lui parler, et Keiji prend sa tête dans ses mains en retenant un nouveau soupir.

– Monsieur, ce tableau, ça ne serait pas... ?

Eugène met la vidéo sur pause, et effectivement ce tableau lui dit quelque chose. Il a passé des mois dans cette immense demeure chaque année, à l'explorer de long en large, et s'il ne se trompe pas... La vidéo repart, et Kuroo se fait avaler par le passage secret.

– Il est tombé dans un passage secret ? souffle-t-il, clairement dépité.

Peut-être qu'il aurait dû mettre Kuroo au courant de certaines choses.

– Ça va aller ? demande Eugène. Il n'est tombé dedans que 5 minutes plus tôt, mais...

– Merde.

Keiji le remercie, puis sort de la pièce en courant.


Kuroo ne demande qu'une chose : qu'on l'achève.

Il est tombé par terre une bonne dizaine de fois en avançant à tâtons dans le noir, et son pantalon doit être plein de poussière. Il ne sait pas pourquoi, mais penser à son pantalon tout sale l'empêche de se dire qu'il va mourir ici, seul et affamé, et lui offre une porte de sortie ; s'il pense à son pantalon, que Chiyuki lui a prêté, alors c'est qu'il va devoir la revoir pour s'excuser.

Une toile d'araignée touche sa main, et Kuroo se met à pleurer.

Il ne sait pas depuis combien de temps il est là, mais est pratiquement certain que ça doit faire des heures. Des jours, mêmes. Il fait froid, le passage est étroit et humide, et comme il ne voit rien il ne peut même pas savoir s'il est entouré d'insectes ou non. Ce n'est pas plus mal, mais l'ignorance favorise l'imagination et il est à deux doigts de la crise de nerfs.

Au loin, il entend encore des voix et fait tout ce qu'il peut pour ne pas formuler tout haut ce qu'il pense : s'il croise, un fantôme s'en est fini de lui. Il possède une peur bleue de tout ce qui touche au surnaturel, n'aime ni le noir ni les insectes, et n'apprécie pas non plus l'idée de mourir seul derrière un tableau moche.

Il a marché un peu, ce qu'il regrette à présent car il ne sait même plus d'où il vient.

Quand les voix deviennent plus fortes, il se bouche les oreilles et ferme les yeux. Ce qu'il ne peut pas voir ne peut pas l'atteindre. Ce qu'il ne peut pas voir ne peut pas l'atteindre. Il cherche une chanson pour oublier que des esprits frappeurs se rapprochent peut-être de lui, et commence à la fredonner en fermant toujours très fort les paupières.

– Kuroo ?

Kuroo hurle. Il crie comme un fou jusqu'à s'en faire mal à la gorge. La voix crie aussi de surprise, un peu.

– Kuroo ? Kuroo ! C'est moi.

Il met quelques secondes à arrêter d'épuiser sa voix. Quand il comprend finalement ce qu'il vient d'entendre, ses yeux s'ouvrent et il ne fait plus aussi sombre qu'avant.

– C'est moi, répète Akaashi.

Une main glisse le long de son bras pour attraper la sienne, et Kuroo pleure toujours un peu.

– Désolé, d'accord ? J'aurais dû te prévenir. Les passages secrets, c'est vraiment pas aussi cool qu'on pourrait le croire.

Il te tire en avant, serre sa main un peu plus fort. Kuroo reste près de lui jusqu'à ce qu'ils retrouvent le passage du tableau, entre-ouvert.

– Allez, viens avec moi.


– C'était les pires heures de ma vie.

– Ça a duré à peine 10 minutes.

Dans le miroir, Akaashi lui sourit. Il est appuyé contre le mur, à l'opposé du lavabo de la salle de bain, et l'observe se nettoyer avec un gant qui sent bon la lessive. Lui est propre comme si rien ne s'était passé.

– Vraiment ?

Tout ce qu'il récolte, c'est un rire amusé et un haussement d'épaules. Akaashi n'a pas l'air particulièrement pressé, même si sa grand-mère accueille encore les invités en bas, dans le jardin. Ils entendent la musique et les voix.

Kuroo essaye encore de nettoyer son pantalon, mais les taches ne veulent pas partir. Pas avec de l'eau, en tout cas. Sa chemise, elle, est pleine de toile d'araignée.

– Tu crois que ta grand-mère va m'en vouloir pour le pantalon ?

– Oh, oui. Elle va sûrement te virer de chez elle à coup de balai.

Akaashi se marre dans son coin, et Kuroo fait la moue. Il se penche vers le lavabo, s'asperge d'eau une dernière fois, puis attrape une serviette sur le côté. Un soupire passe ses lèvres, car c'est bien plus agréable d'être libéré de la poussière. Il avait enfin réussi à se coiffer correctement, mais à présent ses mèches sont humides.

Il s'essuie le visage en essayant d'ignorer le regard d'Akaashi dans son dos, qu'il vient d'apercevoir furtivement dans la glace.

Quand Kuroo se retourne, il est juste là, à quelques centimètres. Ses yeux se plantent dans les siens, et Kuroo déglutit.

– J'ai mis de l'eau partout, dit-il, faute de mieux.

Il a envie de le prendre dans ses bras. Il a envie de l'attirer contre lui et d'enfouir son nez dans ses vêtements. Les mains se Keiji frôlent son bras, touche son épaule ; il se rapproche jusqu'à venir tout prêt de lui, et tout à coup il fait chaud dans la pièce.

– Tu as eu peur ?

– Oui.

Kuroo frissonne, Akaashi sourit. Ses gestes continuent, ses mains se déplacent, sur rictus se pose dans son cou.

– Tu avais dit un truc, souffle Kuroo. À propos de ne pas dormir dans le même lit...

– On ne dort pas dans le même lit, si ?

C'est un bon argument, et Kuroo n'a vraiment envie de le contredire. Il voudrait rester là des heures, oublier tout et fermer les yeux, mais même les lèvres de Keiji dans son cou ne lui font pas tout oublier.

– Dehors, ils...

– Ils sont encore en train d'arriver. On a le temps. Largement le temps.

La bouche de Keiji est sur la sienne avant même que Kuroo ne pense à répondre.


Quand ils sortent, Kuroo s'attend presque à ce que tout le monde chuchote sur leur passage, mais ils n'ont le droit qu'à des sourires sympathiques et des bisous sur les joues.

Keiji s'avance vers l'estrade en bois qui a été installée pendant la semaine : Chiyuki vient juste de terminer son discours, et il l'aide à redescendre avec un sourire poli. Kuroo ne sait pas trop s'il doit le suivre, mais se souvient soudain qu'il n'a pas encore eu l'occasion de souhaiter à la maîtresse de maison son anniversaire. Ce qui est très malpoli quand on vient de squatter sa demeure pendant trois jours.

Il s'arrête au milieu d'un petit attroupement, et sourit aux gens qui viennent lui parler : il répond, retourne les questions, complimente la tenue, remercie le compliment retourné. Il se sent un stressé, mais soudain une main se pose dans le bas de son dos et Keiji apparaît à ses côtés.

– Oh, le petit Keiji a tellement grandi, dit une femme avec une robe rose.

– Beau garçon avec ça.

– Chiyuki nous parle de toi depuis des semaines. Elle est très contente que tu sois là.

– Et donc, tu ne nous présentes pas ce jeune homme ?

Les yeux se tournent vers Kuroo, et il se tend. Les personnes âgées sont gentilles, très certainement, mais il n'a pas envie de se faire pincer les joues. Chiyuki arrive au milieu de ce petit groupe, une coupe de champagne à la main et un sourire ravi.

– Ce jeune homme s'appelle Kuroo, mes dames. Keiji et lui forment un couple charmant, n'est-ce pas ?

Kuroo manque de s'étouffer, mais essaye tout de même de garder un visage neutre. Ça n'est pas très concluant, déjà car c'est la première fois qu'elle le présente autrement que comme un ami. Il en était venu à se demander si elle était au courant.

Keiji rit doucement à côté, et pose sa tête sur son épaule.

Un concert de « ooh ils sont trop mignons » et de « Chiyuki, sale chanceuse, deux beaux hommes pour le prix d'un » retentit, et Kuroo ne peut s'empêcher de rougir. La main de Keiji est chaude à travers sa chemise — nouvelle chemise, il avait abandonné l'ancienne —.

Il se sent bien, comme ça.

Cette fête d'anniversaire où il a l'impression d'avoir sa place, le soleil qui tape fort dans son dos, une famille amusante et aimante, de la musique rythmée, Keiji qui le conduit au buffet où ils piquent un certain nombre de petits fours avant de s'enfuir.

Finalement, ils s'allongent dans l'herbe, derrière l'estrade. Le ciel est entièrement bleu, sans aucun nuage.

– Alors ? C'était pas si terrible.

– Ça change rien au fait qu'ils habitent toujours dans un château. Vivre là-dedans doit être tellement cher.

Les petits fours en forme de mini soufflés au fromage sont délicieux.

– Tu les aimes bien ? Mes grands-parents, je veux dire.

– Bien sûr que je les aime bien. Ils sont adorables. Je vois de qui tient ta mère.

Keiji rit.

– Tant mieux. Parce que l'année prochaine on revient pour l'anniversaire de mon grand-père. T'imagines, 85 ans c'est pas tous les jours.


Des bisous !