Une goutte de sueur se fraya un chemin le long de sa colonne vertébral. Un frisson aussi le parcouru des pieds à la tête mais il ne ressenti ni l'un ni l'autre. Se retournant dans son lit, il laissa échapper un gémissement. Il aurait voulu crier mais aucun son ne sortait de sa bouche alors même que celle-ci était grande ouverte, comme un appel au secours silencieux.
- La mort n'est que le début.
Le grand prêtre, Imhotep en personne, se tenait devant lui, en chair et en os, complètement régénéré. Il le toisait d'un œil mauvais et triomphant. Pour une raison inconnue, Rick était à genoux devant son pire ennemi, les mains nouées dans le dos et la bouche bâillonnée sans qu'il ne sache comment il s'était retrouvé là. Il avait beau se démener, essayer de se libérer, il ne faisait que s'échauffer et s'épuiser. Son cœur battait la chamade et manquait d'exploser dans sa poitrine alors qu'il essayait de trouver un sens à ce qu'il était en train de vivre. Mais il n'avait pas le temps de réfléchir. Son cerveau bloqua quand il le vit sortir un couteau sacrificiel de sous sa tunique.
- Mais pour toi, je suis prêt à la retarder un peu, continua la "momie" avec un ton ironique.
L'arme s'abattit alors dans son dos, le labourant de haut en bas.
La douleur le fit se redresser et il parvînt même à se défaire de ses liens et à hurler enfin à plein poumon. Regardant ses poignets, hébété, Rick ne vit pourtant aucun signe de liens, même défaits. Et en relevant les yeux, il ne vit aucune trace de son ennemi non plus. Sa vision s'habituant lentement à l'obscurité, il se détendit peu à peu, réalisant qu'il se trouvait dans sa chambre. Ce rêve, ou plutôt ce cauchemar, lui avait semblait si réaliste…
Soupirant, il se laissa le temps de reprendre son souffle et essaya de se rallonger. Il n'avait pas la force de se lever, ne serait-ce que pour changer son pyjama mouillé par la sueur et collant ses bras comme une seconde peau. Pourtant, dès que son dos toucha la surface du matelas, il ressentit une vive douleur qui le fit bondir de nouveau. Douleur qui se changea en picotements brûlant irradiant de sa nuque à son bassin.
Lentement, une idée se fraya un chemin dans sa tête. Insensé, folle, mais il devait en avoir le cœur net. Se levant tant bien que mal à cause de ses muscles encore tendus d'avoir lutter pendant son cauchemar, il dû se retenir au mur pour attendre la salle de bain. Fébrile, il réussit à y allumer la lumière. Fermant les yeux, comme si cela pouvait effacer ses doutes, il agrippa son t-shirt par le bas des deux côtés et le souleva pour le faire passer au-dessus de sa tête. Priant intérieurement, il finit par rouvrir les yeux, très lentement. Il regarda finalement dans le miroir et instantanément, il sentit son sang se glacer alors qu'il réalisait que ces craintes étaient fondées. Une grande balafre traversait son dos de haut en bas, encore à vif même si le sang ne coulait plus. Il sentit alors son corps commençait à lutter contre la douleur qui, maintenant qu'il avait conscience de sa blessure, avait reflué et inondé son cerveau de messages de détresse. N'y tenant plus, ces jambes se dérobèrent et il tomba par terre, inconscient. Il avait juste eu le temps d'entendre un hurlement étouffé et de sentir des mains protectrices essayer de le réveiller.
De la colère, de la rancœur, des regrets… Tant d'émotions s'entremêlaient dans son cœur et dans ses pensées. Et pourtant, tout cela n'avait plus aucune importance. Allongé à même le sol, Imhotep regardait droit devant lui, fixant depuis des heures, des jours, des années peut-être, le plafond qui s'étendait à l'infini dans ce trou qu'était le monde souterrain. Il ne pouvait empêcher les images de ses derniers moments de défiler devant ces yeux. O'Connell et lui, agrippant les bords de la faille du bout des doigts, essayant de se hisser alors que des âmes tourmentées les tiraient vers le bas. La réincarnation de Néfertiti aidant l'amour de sa vie au risque de perdre la sienne, alors même que ce dernier le suppliait de partir pour qu'elle soit en sécurité. Et il y avait lui, implorant Anck-Su-Namun de l'aider au lieu de se contenter de la regarder se sauver, alors que la savoir hors de danger aurait dû être la seule qui compte.
Pourtant, maintenant qu'il avait tout le loisir d'y réfléchir, ce n'est pas tant le fait qu'elle soit partie qui l'avait blessé le plus mais le fait qu'elle n'est rien tentée pour se frayer un chemin jusqu'à lui. Même un mètre en dehors de sa zone de confort lui aurait suffi. Même dix centimètres. Le simple fait de voir du doute dans son regard aurait permis à la flamme de son amour de continuer de briller. Mais elle s'était enfuie, sans un regard en arrière. Et maintenant, la belle flamme rouge avait viré au bleu et seul le ressentiment restait. La sensation d'avoir gâcher sa vie à courir après un mirage. Pour la première fois depuis des siècles, il avait presque envie de pleurer. Pas par désespoir mais par frustration. Comment avait-il pu être aussi naïf ? N'avait-il pas eu le même comportement durant sa vie de mortel ? Il ne faisait que récolter les graines qu'il avait lui-même plantées.
Il ne put néanmoins pas aller plus avant dans ses sombres réflexions car un bruit retint son attention. Nulle part dans le mode d'emploi de sa malédiction n'était-il mentionné qu'il pourrait avoir de la visite. Il se redressa alors, aux aguets. Se trouvant en enfer, il ne s'attendait pas à une rencontre amicale. Pourtant, il ne put s'empêcher de grimacer quand il entendit enfin l'inconnu.
- Toc, toc ? Imhotep soupira. Si l'autre s'attendait à ce qu'il réponde "Qui est là ?", c'est qu'il le connaissait très mal.
- Allons, Imhotep, aurais-tu perdu tes bonnes manières, en plus de ton âme immortelle ?
Le concerné ferma les yeux, déjà frustré à l'idée de devoir s'engager dans une discussion avec le dieu.
- Que me vaut le plaisir de votre visite, dieu des morts, protecteurs des embaumeurs et Seigneur des nécropoles ? Ledit dieu à tête de chacal ne put s'empêcher de sourire.
- Tous ces surnoms pompeux. Tu sais que tu es un mes humains préférés, Imhotep, appelle-moi donc Anubis. N'appelais-tu donc pas mon père par son petit nom aussi ? Je veux dire… avant que tu ne le trahisses, bien sûr.
Face à ce reproche à peine voilé, le grand prêtre se redressa tout à fait pour faire face à l'importun, serrant sa mâchoire pour essayer de garder un minimum de contrôle.
- N'es-tu là que pour me torturer davantage ? "Anubis" ? Pour me rappeler mes péchés ? Je n'ai pas besoin de toi pour cela, tu peux me croire.
Ignorant les questions d'Imhotep, la déité continua :
- Justement nous parlions de toi ce matin.
Intrigué, Imhotep resta silencieux, bouillant toujours intérieurement mais la curiosité étant plus forte que l'envie de riposter.
- Sache que tes derniers exploits ne sont pas passés inaperçus.
Le dieu s'arrêta quelques secondes, mettant en place une pause dramatique dont il avait le secret.
- Ils n'ont pas été sans conséquences non plus, sourit Anubis en essayant d'analyser les réactions du mortel.
Ce dernier, ayant bien compris la manœuvre de la divinité, ne cilla pas.
- Où veux-tu en venir ? Sache que Sphinx était beaucoup plus doué que toi pour les énigmes.
- J'avais oublié que les humains étaient des êtres impatients. Toi encore plus que d'autres.
L'humain en question avait d'ailleurs les jointures de ses mains qui devenaient blanches au fur et à mesure que ses poings se serraient. Le canidé décida alors d'aller droit au but, en mémoire du bon vieux temps.
- Te rappelle-tu les pouvoirs et capacités accordés aux revenants ayant subis le Hom Dai ?
Sans lui le laisser le temps de répondre ou même d'y réfléchir, il continua :
- "Mort-vivant pour l'éternité, maladie ambulante, fléau pour l'humanité, mangeur de chair impie, avec la force des âges, le pouvoir sur le sable et la gloire de l'invincibilité". Parmi celles-ci, il n'y en a qu'une que tu ne peux pas contrôler et dont les premiers signes mettent du temps à se manifester.
Le grand prêtre se décontracta, bien qu'il ne sache toujours pas où son interlocuteur voulait en venir.
- Je suis un mort-vivant, je crois l'avoir prouvé en revenant sous forme de momie. Fléau pour l'humanité fait sans doute référence aux dix plaies d'Egypte qui m'ont suivies au Caire. Je devais absorber la chair de ceux qui ont ouverts le coffret pour retrouver mon apparence humaine. J'avais aussi une force surhumaine et le contrôle sur le sable. Et j'étais invincible, du moins jusqu'à ce que tu apparaisses de nulle part avec ton chariot et ton attelage démoniaque.
Le dieu essaya de ne pas relever cette dernière pique.
- C'est bien, tu as fait l'effort de faire ton résumé dans l'ordre.
- Il manque "maladie ambulante" alors ? Qu'est-ce que cela signifie ?
- C'est simple, commença Anubis. Ta haine est devenue aussi contagieuse qu'une maladie. Mais cela s'est fait d'une façon tellement sournoise que tu ne l'as même pas remarqué. Et pourtant, tu as réussi à infecter une personne avant de revenir dans l'au-delà. Quelqu'un que tu détestais. La personne que tu abhorrais le plus.
- Je n'ai jamais haï Anck-Su-Namun, même maintenant alors qu'elle m'a abandonné à mon sort…
Alors que le mortel réfléchissait à voix haute, l'autre se garda bien de le mettre au courant dudit sort qui avait attendu son amante cinq minutes même pas après l'avoir laissé.
- Il s'agit de ce O'Connell, n'est-ce pas ? Il regarda le dieu dans les yeux, soucieux de le voir la tête ailleurs un moment. Et quels sont les symptômes de cette maladie ? En quoi cela devrait-il me concerner ?
Essayant d'imaginer les pires souffrances pour son ennemi, il ne put que sourire.
- Qu'importe s'il meurt. J'aurais au moins la douce satisfaction de savoir que c'est ma haine qui l'a tué.
- C'est marrant, mon père savait que tu dirais cela. Mais vois-tu, ce n'est pas aussi simple.
- Rien ne l'est jamais avec vous autres.
Il ne put néanmoins pas s'empêcher de lancer un regard inquiet au dieu, qui le nota même s'il fut bref.
- J'ai d'ailleurs fait un pari avec mon cher père Osiris. Ce n'était pas pour lui plaire, comme tu peux t'en douter. Mais lui et moi avons eu un désaccord sur la meilleure façon de procéder.
Voyant le mortel froncer les sourcils, il ne put que sourire alors qu'il continuait sur sa lancée.
- Rick O'Connell est comme toi un favori des dieux. Pour Osiris ainsi que pour d'autres dieux, il est inconcevable qu'il ne meure, surtout par la faute d'un traître.
- Lui, un favori des dieux ? A qui essayes-tu de le faire croire ?
Cette idée lui semblait tellement grotesque qu'il ne releva même pas sa dernière insulte.
- Cela te parait-il tellement inconcevable ? Tu en es bien un. Te crois-tu tellement supérieur à lui ?
- Bien sûr ! Contrairement à lui, je l'ai mérité !
- Et pas lui ? Que sais-tu de lui, après tout ? J'avais oublié à quel point tu as toujours été égoïste. Penses-tu en être là aujourd'hui grâce à ton seul et unique mérite ? Tu penses peut-être que ta chère et tendre a profité de toi mais de qui as-tu donc profité pour devenir le grand prêtre du Pharaon en personne ?
- Assez ! Si tu crois que je vais gentiment lui venir en aide comme un bon toutou pour retrouver un peu de grâce aux yeux des dieux, tu peux dire adieu à ton pari.
- Croyais-tu que je te laissais le choix ? Je t'apprécie beaucoup, Imhotep, mais n'oublie pas que tu t'adresses à un dieu.
La divinité éclata de rire avant de le regarder droit dans les yeux en prenant un air menaçant et en pointant un index accusateur sur sa poitrine.
- Tu vas être renvoyé sur Terre que tu le veuilles ou non. Tu auras alors un choix à faire : sauver ton pire ennemi et peut-être rompre la malédiction du Hom Dai ou le laisser mourir et subir le courroux des dieux pour l'éternité. Et cette fois, il ne s'agira pas de rester calmement dans ce trou à regarder le plafond infini en ruminant tes pensées. Et si tu veux un peu de motivation, je te prédis même une surprise une fois de retour là-haut. Ne t'en fais, elle sera de taille, tu ne pourras pas la manquer.
Imhotep n'eut même pas le temps de répliquer face à cette diatribe en règle. Il suffit à Anubis de claquer des doigts et le mortel sentit son corps se dérober sous lui. Il ne sentit néanmoins pas la douleur qu'il aurait attendu en s'effondrant sur le sol, son esprit était déjà ailleurs.
