EMILIA :

Je voudrais que vous ne l'ayez jamais vu.

DESDEMONE :

Je ne le voudrais pas. Mon amour lui est si acquis que même sa rudesse, ses reproches, ses rebuffades -dégrafe moi, s'il te plaît- ont à mes yeux du charme, de l'attrait.

Emilia hésite devant la demande de sa maîtresse. Elle sent ses mains devenir moites et sa respiration être haletante, mais ce n'est pas le moment de se laisser posséder par l'envie. Idiote. Desdémone, surprise, se retourne vers sa servante.

– Qu'as tu, ma Emilia ? Demande-t-elle avec un sourire résigné, le sourire des condamnées.

– Vous allez mourir ?

Un silence. La belle vénitienne souffle, se gonfle de courage peut-être. Se faisant elle écarte son corset, c'était rapide et infime, pourtant suffisant pour que les yeux d'Emilia se perde sur cette poitrine si blanche.

– Je le crois, oui.

– Mais vous… Vous ne pouvez pas ! Que ferais-je sans vous ?

Desdémone semble émue, ravie d'avoir à ses côtés une tendre amie si dévouée.

– Oh ma Emilia… Tu te trouveras une meilleure place avec une autre maîtresse à dorloter, à coiffer, à aimer.

– Non !

Elle tombe à genoux au pied du lit, se cachant dans les jupes de l'autre femme. Elle serre ses jambes de marbre comme une noyée s'accrochant désespérément à la vie. Cette femme, c'est sa vie.

– Je ne pourrais jamais vivre après ça… Je sens que je mourais de chagrin. Je vous suivrai, Madame, dans la mort. Desdémone, oui je me permet de vous nommer ainsi, j'ai besoin de vous. Je vous aime, je vous aime tellement !

– M'aimer ? Mais… Mais moi aussi je t'aime.

– Non, vous aimez votre Maure. Ce Maure qui n'a jamais su vous embrasser, qui n'a jamais su vous toucher, qui n'a jamais su dompter votre coeur si impétueux. Moi je ne suis que peu de chose dans ce monde si vaste, mais je peux affirmer que je sais ce qu'est d'aimer. Je vous aime, ma tendre. Pardonnez moi… Je n'ai jamais vu que vous, je suis née pour vous. Ce lit nuptial, j'aurai voulu qu'il soit pour moi. Ces sourires, cette bouche, ce corps, ces mots, j'aurai voulu qu'ils me soient réservés. Je suis saoule, je vous demande pardon.

Desdémone tremble, mais pourquoi ? Hait-elle Emilia ? Non, elle n'aurait jamais pu. Après un instant elle parle enfin.

– Emilia.

– Oui, Madame ?

– Othello arrive t-il bientôt ?

– Je… Je ne pense pas avant un moment. Il est avec Iago me semble-t-il.

– Dégrafe moi, s'il te plaît.

– Mais…

– S'il te plaît.

Emilia déglutit difficilement, puisque ça ne sera pas chose aisée, mais obéit. Elle dégrafe son corset et se retrouve face à un dos nu, fin, frémissant. C'est le froid qui lui donne autant la chair de poule, se dit la servante. Desdémone ne fait pas un geste, elle attends que l'autre craque ? Même Satan n'aurait pu imaginer une pareille torture. La noble, elle, sent le souffle d'Emilia contre sa nuque. Elle est si proche… Elle sent son esprit devenir saoul à son tour, sa vision est flou et le rouge lui monte aux joues. Un baiser la fait revenir à la réalité. Elle sursaute et pousse un petit soupir, il était aussi doux qu'un gazouillis d'oiseau.

Emilia pose ses lèvres sur la nuque de l'autre femme. Ne sentant aucun rejet elle s'enhardit et dessine sa colonne vertébrale avec de nombreux baisers. Elle descends, descends, descends jusqu'à arriver au creux de son coccyx.

– Emilia… un gémissement cette fois-ci.

– Vous me laissez faire ?

– Oui…

Et tandis qu'Emilia niche son visage dans cette chevelure d'or si douce, elle retire le reste des vêtements de sa maîtresse. Cette dernière, gênée, ne se retourne pas pour le moment. Elle ne sait pas quoi faire. Son coeur rate un battement lorsqu'elle sent une sorte d'écoulement entre ses cuisses. Un fourmillement secoue son corps, elle se sent perdre pied. Soudain, les mains de la brune remontent jusqu'à ses seins pour les caresser gentiment. Desdémone sursaute avec un peu plus de surprise. Cette sensation est tellement nouvelle et enivrante. Quant à Emilia elle se sent au paradis. Ses doigts touchent sa Sainte, si longtemps convoitée. Elle ne peut plus se contenter du pieu baiser qu'elle recevait parfois sur son front, il lui faut autre chose, il lui faut sa femme toute entière. Ses seins sont doux, se durcissent délicatement, elle sent avec désir Desdémone se crisper contre elle. Elle ne voit toujours pas son visage. Mais il lui faut plus. Comment demander une chose pareille ?

– Emilia…

Desdémone se retourne enfin avec une expression tant sensuelle qu'Emilia aurait voulu la posséder immédiatement. La main de cette dernière s'approche de son sexe. Que veut-elle ?

– Je veux te toucher, ma Emilia.

Elle avait un ton suppliant.

– Dégrafez moi, alors.

Desdémone s'exécute avec une telle passion que sa servante en rougit davantage. Elle voyait son regard presque admiratif la contempler de tout son corps. Sa belle brune à la peau dorée. La noble reprends alors ce qu'elle a délaissé tantôt. Son doigt parcours ces lèvres et elle sourit.

– Oh, tu es comme moi. Tu es…

– Vous me rendez folle.

– Embrasse moi.

Les deux femmes ont partagé un baiser si long, si passionné qu'elles s'allongent ensemble sur le lit nuptial. Desdémone meurt d'envie, elle désire jouir d'Emilia. Mais comment ? Cette dernière comprends le trouble de sa femme et reprends le dessus.

– Écarte tes cuisses.

Elle ne sait pas pourquoi mais ce tutoiement a pour but de l'exciter plus encore. Une fois ses jambes écartées, Emilia vient se coller à elle, leurs sexes l'un contre l'autre. Une sensation électrique leur fait pousser un commun soupir de plaisir. Desdémone se rapproche et embrasse le sein de sa compagne.

– J'ai toujours été jalouse, et un peu envieuse, de tes seins si généreux.

Elles rirent ensemble.

– Occupes toi de ce qu'il se passe céans, veux tu ?

Emilia bouge alors contre elle, et la vénitienne se surprend à retenir un cri. C'est tellement bon. Plus vite… Encore… Oui… On peut entendre leurs suppliques sensuelles, leurs voix se perdre dans des tons d'extase et les baisers qu'elles s'échangent.

Elles passent un bon moment de la nuit ensemble, à faire l'amour. Mais à un instant Desdémone se sent au bout, au bout de son plaisir. Elle tremble, ne tient plus, les larmes lui montent aux yeux tandis que tout son corps meurt de chaleur et se tend. Un fourmillement la traverse entièrement puis un plaisir immense la submerge. Impossible de décrire cette sensation, c'est bien trop intense. Elle jouit, suivie de peu par sa Emilia. Elles retombent entre les draps du lit et reprennent leurs respirations.

Desdémone serre la main de son amante et se met à chanter.

The poorsat sighing by a sycamore tree, sing all a green willow. Her hand on ger bosom, her head on her knee, sing willow, willow, willow. The fresh streams ran by her, and murmur'd her moans.

Emilia se fige. Elle a décidé d'assumer la colère d'Othello, elle va mourir. Cette chanson est comme une oraison funèbre. Elle sanglote et embrasse la main de sa Desdémone avant de chanter à son tour :

Sing willow, her salt tears felle from her, and soften'd the stomes, sing willow, willow, willow, sing all green willow must be my garland, let nobody blame him, his scorn I approve.

Soit, elle mourra aussi. Puis elles entament ensemble :

I called my love false love : but what said he then ? Sing willow, willow, willow…

Elles chanteront à jamais cette comptine, dans le ciel auprès des anges.