Le Fléau
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Le Fléau était apparu d'un seul coup, subitement.
Il n'y avait eu aucun symptôme. En quelques minutes, les premiers malades avaient été pris de violents étourdissements, avant de se plier en deux en vomissant et en crachant du sang. Chez eux, dans la rue, dans les tavernes, partout. Puis il y avait eu les nausées et les sueurs. Et la mort, en une journée. Parfois deux, pour les plus résistants. En soixante-douze heures, il y avait eu plusieurs dizaines de décès, et des centaines d'infectés. Les chiffres ne cessaient d'augmenter, de doubler, de tripler. Alors, au soir du troisième jour après le début de l'épidémie, les dirigeants de Castelblanc avaient tranché.
Le confinement. Une isolation stricte et totale de tous les foyers de la cité, afin de ralentir la propagation du mal.
Seuls le personnel médical et les membres de la Lumière maîtrisant des magies de soin avaient encore le droit de circuler librement. Pour les autres, il devait en aller d'une urgence vitale ou de leur survie alimentaire. Rien d'autre. Pas d'exception. Des sanctions strictes étaient destinées à ceux qui ne respecteraient pas l'ordre donné. Les soldats feraient des patrouilles régulières.
Le Fléau n'était pas une simple grippe saisonnière. Le Fléau faisait peur. Le Fléau était contagieux. Le Fléau était dangereux… mortel. Et il ne possédait aucun remède.
Les Aventuriers étaient simplement venus rendre visite à Théo. Du jour au lendemain, ils s'étaient retrouvés enfermés dans la maison des Silverberg, sans plus pouvoir en sortir. Ils étaient malgré tout heureux de se revoir, et ce confinement forcé n'avait pas altéré pas leur bonne humeur durant les premiers jours. En apprenant les nouvelles, Bob avait haussé les épaules.
« Oui, bien sûr, c'est dramatique, tous ces morts… Mais rappelle-moi les stats, Théo ? Ils sont combien, les vieux, par rapport aux jeunes de notre âge ? »
« Quatre-vingts pour cent, à peu près. »
« Vous voyez ? » avait souri le mage avec détachement. « On a aucune raison de s'en faire. Va y'avoir une vague de décès, le truc va se calmer, et tout rentrera dans l'ordre. »
Ils avaient accueilli ses paroles avec des hochements de tête sans protester, puis la discussion était passée à autre chose. Ils n'avaient pas envie de se laisser abattre, ils voulaient se changer les idées et ne pas trop y penser. Et puis, Bob avait l'air si sûr de lui… comme toujours.
Mais les jours s'étaient écoulés. Puis étaient venues les semaines. La propagation du Fléau s'était ralentie, comme l'avait prédit le demi-diable. Mais la maladie continuait de faire des ravages, et les gens restaient toujours cloîtrés chez eux. Les rues de Castelblanc étaient vides, les échoppes, fermées. La cité était complètement à l'arrêt, comme en hibernation. Ou déjà morte, elle aussi touchée par le mal.
La bonne humeur des premiers temps avait fait place à une ambiance morose dans la maison des Silverberg. Chacun tentait de s'occuper comme il le pouvait. Mais c'était compliqué. Parfois, de vieilles querelles réapparaissaient, leur rappelant la période où ils voyageaient ensemble et envahissant leurs cœurs d'une nostalgie étouffante, couplée à leur énervement. Bob trouvait toujours des subterfuges pour échapper à son tour de vaisselle. Grunlek ronflait à en faire trembler les murs. Shin avait une fâcheuse tendance à piocher dans leurs réserves de nourriture qui s'amenuisaient à vue d'œil, surtout lorsque l'un d'entre eux arrivait par miracle à ramener des pommes.
Quand il était autorisé à rentrer pour prendre un peu de repos, exténué d'être toujours mobilisé avec sa magie de soin, Théo était d'une humeur exécrable. Il se plaignait d'ailleurs de ne pas arriver à reprendre des forces quand il revenait chez lui, et passait de plus en plus de temps au quartier général des inquisiteurs, parce que « là-bas, au moins, on lui foutait la paix et il pouvait roupiller peinard ». Victoria, elle, était mobilisée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et aucun Aventurier ne l'avait revue depuis le début de l'épidémie. Quant à Mani, il n'était pas avec eux et traînait encore dans un coin ou dans l'autre du Cratère. Ses amis ne pouvaient qu'espérer qu'il ne serait pas touché par le Fléau.
Ils étaient complètement coupés du monde. Bob avait bien sur lui un collier d'enchantement lui permettant de contacter les mages, mais lorsqu'il l'avait utilisé dans les premiers jours de confinement pour prévenir qu'il était bloqué à Castelblanc, Tesla l'avait à peine écouté de l'autre côté. Le Fléau touchait aussi la Tour des Mages, et ils s'affairaient comme ils le pouvaient à tenter d'endiguer l'épidémie de leur côté avant que tous les mages n'y passent.
Quand Bob avait essayé de reprendre des nouvelles une semaine plus tard, Tesla n'avait pas répondu. Intérieurement, il se faisait un sang d'encre, mais tentait de ne rien laisser paraître. Ça ne servait à rien de péter les plombs… Ils étaient tous dans le même état. Grunlek s'inquiétait pour Fort d'Acier, qu'il n'avait pas prévu de quitter aussi longtemps et dont il redoutait les réactions face à une telle menace. Quant à Shin, c'était sûrement celui d'entre eux qui était le plus inquiet pour Mani. L'elfe et lui avaient toujours été extrêmement proches.
La pauvre Eden passait ses journées à tourner en rond, frustrée d'être enfermée à longueur de temps dans ces pièces étroites avec trois humains dans les pattes. Comme elle, le demi-élémentaire d'eau aussi rongeait son frein, agacé de ne pas pouvoir mettre le nez dehors. Il s'ennuyait comme un rat mort. D'autant plus que si les Aventuriers avaient effectivement passé plusieurs années ensemble, ç'avait toujours été au grand air. Pas tassés les uns sur les autres, comme ça, dans cet atmosphère insoutenable, lourde d'angoisse et de menace. Shin n'en pouvait plus, il avait l'impression qu'il allait imploser. Un soir, il avait craqué. Théo n'était pas rentré. Ils étaient seuls tous les trois, avec Eden.
« J'en peux plus de ça… »
« On est tous pareils, mon gars. » avait répliqué Bob abruptement.
Shin l'avait ignoré. Le confinement les avait rendus tendus et irritables. En temps normal, il se serait emporté au quart de tour contre le demi-diable et Grunlek aurait une fois de plus été obligé d'intervenir, jouant les modérateurs avec agacement, comme toujours depuis plusieurs semaines. Mais ce soir, l'archer était las.
Il avait secoué la tête, avant d'observer ses mains. Il avait la gorge serrée, même si sa décision était prise. Il avait l'impression de fuir comme un lâche. Cela ne lui était jamais arrivé. Jamais il n'avait reculé face au danger, laissant ses amis se battre seuls derrière lui. Mais c'était la première fois qu'ils se retrouvaient confrontés à ce genre d'ennemi invisible, qui les épuisait et les divisait aussi sûrement qu'une violente dispute aurait pu le faire. Et Shin était à bout.
« Je vais partir cette nuit. »
« Ah ouais ? Et pour aller où, dis-moi ? »
Depuis quelques temps, Bob venait spontanément rechercher le conflit. C'était plus fort que lui. Théo ne revenait plus que rarement, et il n'avait personne sur qui passer ses nerfs et se disputer à longueur de journée comme il avait l'habitude de le faire avec le paladin. Se confronter ainsi à ses amis, qu'il s'agisse de Shin ou de Grunlek, même si cela créait un fossé entre eux, lui donnait l'impression de continuer à exister aux yeux de quelqu'un. C'était ridicule, et il le savait. Mais comme pour tous, ce confinement forcé et cette ambiance inédite le pesait et le changeait peu à peu. Pas forcément en bien.
Shin s'était contenté d'un vague haussement d'épaules.
« Je sais pas. Les forêts… J'irai chasser un peu, ça ira. Tout, plutôt que de rester prisonnier ici un jour de plus. »
« C'est débile. Tu vas te faire défoncer par les paladins. »
« Et si le Fléau touchait les animaux aussi ? » s'était inquiété Grunlek, en imitant Shin et en s'efforçant d'ignorer les commentaires irascibles du demi-diable.
Nouveau haussement d'épaules de la part du demi-élémentaire.
« Je sais pas… Mais je… Je peux pas rester ici, Grun. Je peux plus. »
Il s'était levé, le regard fuyant, avant de se diriger vers les escaliers pour préparer ses affaires.
« Je suis désolé, les gars… »
Grunlek avait soupiré, lui avait murmuré d'être prudent, avant de fixer sombrement sa chope de bière en silence, sans même y toucher. Il avait laissé passer plusieurs minutes à écouter Bob se plaindre et protester, sans dire un mot. Il s'était même levé également, pour aller faire la vaisselle, alors que c'était censé être au tour du demi-diable. Mais il avait besoin de s'occuper les mains, à défaut de pouvoir s'occuper l'esprit.
Une idée lui était soudain venue. Une solution qui lui déchirait le cœur, mais qui permettrait à Eden de s'évader, elle aussi. Si Shin s'en allait errer dans les forêts du Cratère, il pouvait l'emmener avec lui…
Mais le temps que le nain termine d'empiler la vaisselle propre, s'essuie les mains et monte demander ce service à Shin, il était déjà trop tard. Il avait frappé, plusieurs fois, l'avait appelé, puis avait fini par défoncer la porte pour trouver une chambre vide, et une fenêtre grande ouverte. L'archer s'en était allé par les toits, mettant toutes les chances de son côté pour éviter les patrouilles de gardes qui tournaient dans les rues désertes, vérifiant que les civils restaient bien chez eux.
Grunlek était resté immobile sur le pas de la porte, longtemps. Un soupir lourd était monté dans sa poitrine. Ils vivaient de bien sombres jours.
Il était redescendu au rez-de-chaussée. Bob s'était endormi dans un fauteuil. Par habitude, le nain l'avait recouvert d'une couverture, avant de baisser les yeux, rencontrant le regard malheureux d'Eden. Sa louve dépérissait à vue d'œil. Elle ne faisait plus d'exercice, ne s'alimentait plus correctement. Son poil était terne et quelque chose dans ses yeux clairs s'était éteint. Grunlek avait lentement tendu la main, glissé ses doigts sur le sommet de son crâne. Elle s'était détournée.
« Je suis désolé. » avait-il murmuré. « J'aurais dû faire ça dès le début. »
Il s'était rendu à la porte d'entrée, avait jeté un coup d'œil dans la rue pour vérifier qu'aucun garde ou paladin ne traînait dans les parages. Puis il l'avait ouverte en grand et avait fait signe à la louve de sortir d'un signe de tête.
« Pars, Eden… Quitte la ville, sans te faire remarquer. Je sais que tu t'en sortiras. On se retrouvera dès que toute cette folie prendra fin… »
Elle l'avait gratifié d'un léger coup de museau reconnaissant en passant auprès de lui, puis avait filé à travers la nuit noire. Grunlek avait refermé la porte sans un bruit, avant d'aller s'asseoir dans un fauteuil, face à Bob qui s'était recroquevillé sur lui-même et dormait comme un bébé. Difficilement, le nain avait fini par sombrer dans le sommeil à son tour. Il s'était mis à rêver d'Eden, la voyant courir dans de vastes prairies herbeuses en compagnie de Shin, qui essayait de la rattraper sans y parvenir et riait aux éclats, son éternelle capuche abaissée dans son dos.
Il avait été réveillé en sursaut par les hurlements de désespoir d'un paladin fou de rage et de chagrin qui avait sauté sur un Bob encore endormi et l'avait saisi au col en le secouant comme un prunier.
« QUI EST LE CONNARD QUI L'A LAISSÉ PARTIR ?! POURQUOI VOUS AVEZ FAIT ÇA, PUTAIN ?! POURQUOI VOUS L'AVEZ LAISSÉ ?! »
« Mai-ai-ais de qu-oi-oi tu pa-a-a-arles ? » était parvenu à gargouiller Bob.
« Théo, du calme ! » avait en même temps crié Grunlek, craignant que dans son état, le paladin n'en vienne réellement aux mains.
Théo avait violemment repoussé Bob au fond de son fauteuil avant de s'écrouler à genoux au sol en tremblant, cramponné de toutes ses forces à l'accoudoir de celui-ci, et de tourner vers le nain un visage aux traits tirés et aux joues creusées, marqué de cernes sombres et ravagé par les larmes.
« De Shin… De Shinddha… »
« Quoi ? » avaient glapi ses amis en chœur.
« Il a pas réussi à quitter la ville… Une patrouille lui est tombé dessus juste avant qu'il ne passe les portes et… il a refusé de se rendre… alors… ils l'ont… »
Dans un cliquetis d'armure, le paladin s'était recroquevillé sur lui-même, frappant le sol du poing, encore et encore.
« POURQUOI, PUTAIN ! POURQUOI ?! »
« Ce n'est pas vrai… » avait murmuré Grunlek, estomaqué, les yeux écarquillés.
« À TON AVIS ?! ÉVIDEMMENT QUE C'EST VRAI ! Je… Je l'ai vu, Grunlek… Ils brûlaient son corps, ce matin… Avec les autres morts du Fléau… »
Sa voix s'était brisée, et Théo s'était mis à pleurer, plié en deux sur le sol de son salon, le cœur déchiré. Les larmes avaient inondé les yeux de Grunlek. Bob était resté de marbre. Comme un automate, il avait regardé chacun de ses deux amis restants, puis s'était levé, et s'était dirigé d'un pas mécanique vers les escaliers.
À l'étage, une porte avait claqué.
Et un hurlement déchirant s'était fait entendre.
La douleur avait été invivable. Le deuil, impossible à faire. Cela faisait deux semaines que Shin avait été tué. Deux mois que le Fléau était apparu et que les choses ne s'arrangeaient pas.
Théo s'était lancé à corps perdu dans les tâches qu'on lui demandait d'exécuter pour tenter d'oublier la mort de son ami. Il n'y parvenait pas. Il soignait sans résultats et brûlait des dizaines cadavres le jour, patrouillait dans les rues la nuit, et pleurait en silence, les yeux grands ouverts dans le noir, dès qu'il s'autorisait le moindre repos. Il n'osait plus dormir. La seule perspective de se retrouver allongé dans un lit à chercher désespérément le sommeil le terrifiait. Il n'osait plus rentrer chez lui, où l'attendaient pourtant Bob et Grunlek.
Désormais seuls dans la maison des Silverberg, Grunlek et Bob cohabitaient en silence. Le nain était celui d'entre eux qui parvenait le mieux à garder la tête sur les épaules. Il relisait sans arrêt les rares livres que comportaient les bibliothèques de la maison et s'occupait de ses mains comme il le pouvait en bricolant tout et n'importe quoi le reste du temps. Il s'était résigné à cuisiner pour deux et faisait toujours la vaisselle. Car tout comme Théo, Bob était dans un sale état. Méconnaissable. Depuis la mort de Shin, il se laissait dépérir. Grunlek lui adressait parfois quelques paroles auxquelles il ne répondait pas. Il ne parlait plus, se forçait à manger et à boire, passait ses journées à dormir ou à fixer le vide, assis dans un fauteuil, tenant à Grunlek une compagnie muette.
Régulièrement, la même scène se produisait. Vers la fin d'après-midi, toujours. Alors qu'il gravait un bout de bois ou feuilletait pour la cinquantième fois le même manuel d'enseignement des armes aux apprentis paladins, Grunlek remarquait un mouvement du côté de Bob. Discret, mais bel et bien réel. La couture d'une des manches de sa robe de mage s'était défaite, et il tirait nerveusement sur le fil qui en dépassait, encore et encore. Alors, le nain soupirait, s'approchait de son ami et coupait le bout de ficelle rouge.
« Bob… Parle-moi. » murmurait-il.
Bob ne parlait pas, mais une larme solitaire coulait sur sa joue, silencieusement. Bientôt suivie par de nombreuses autres. Et le mage, autrefois bavard, extroverti, flamboyant, toujours joyeux et prêt à voir le bon côté des choses, fondait en larmes, se recroquevillait sur lui-même et pleurait sans s'arrêter, pendant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'il finisse par s'endormir d'épuisement au milieu de la nuit. Alors, Grunlek le recouvrait d'une couverture et succombait au sommeil à son tour.
La fois où ses pleurs avaient été accompagnés de quatre mots répétés en boucle sans que rien ne puisse le faire arrêter, Grunlek avait pris peur. Ça ne lui ressemblait pas. Rien n'avait jamais aussi peu ressemblé au Bob qu'il avait connu que l'homme prostré qui se balançait d'avant en arrière face à lui, une expression hagarde sur le visage, répétant encore et encore et encore en fixant le mur de son regard vide :
« On va tous mourir… On va tous mourir… On va tous mourir… »
Ils n'avaient reçu aucune nouvelle de Théo depuis plus de trois semaines. L'inquiétude était devenue une habitude chez Grunlek, qui avait fini par oublier ce que « vivre sereinement » voulait dire. Lui aussi dormait mal, à présent. Il était sans cesse sur le qui-vive et sursautait au moindre bruit suspect. C'est pourquoi, ce jour-là, entendre des coups toqués à l'une des fenêtres du rez-de-chaussée l'avait fait sursauter et instinctivement déployer le bouclier de son bras mécanique. Il s'était retourné vers la vitre, méfiant.
Et avait croisé le regard éteint de Théo, agrippé de tout son poids au rebord de pierre, de l'autre côté, dans la rue. Grunlek avait laissé pendre son bouclier à ses côtés et s'était approché de la fenêtre, lentement, un pas après l'autre. Il refusait de croire à ce qu'il voyait. Mais pourtant, tous les signes étaient présents.
Théo ne portait plus son éternel bandeau jaune. Son front était humide, luisant de sueur. Des mèches noires, plus longues que dans ses souvenirs, y étaient collées. Il avait l'air à bout, physiquement et mentalement. Des filets de sang coulaient de son nez et du coin de sa bouche. Terrassé par la douleur de compréhension, Grunlek s'était senti vaciller. Il était parvenu à s'avancer jusqu'à la vitre pour y poser sa main.
« Théo… Tu es malade… »
De l'autre côté, le paladin avait tenté difficilement d'articuler quelque chose qu'il n'avait pas compris, avant de se plier en deux pour cracher du sang. Il s'était redressé en tremblant, plongeant encore une fois son regard comateux dans celui du nain, avant de relever la tête, au prix d'un immense effort. Il avait fixé Bob, prostré dans son fauteuil, qui n'avait même pas réagi à sa présence. Ses yeux s'étaient emplis de larmes tandis qu'il glissait peu à peu, incapable de se maintenir plus longtemps. Il s'était effondré au pied de la fenêtre, de l'autre côté du mur, dans un vacarme métallique de tous les diables qui s'était entendu même de l'intérieur de la maison. Hébété par ce qu'il était en train de se produire, Grunlek n'avait pas bougé. Une larme avait roulé sur son visage, était partie se perdre dans sa barbe.
« Théo… »
Son cœur lui hurlait d'ouvrir la porte d'entrée en grand pour aller récupérer le corps de son ami. Son âme lui hurlait de le serrer contre lui en pleurant, avant d'aller l'enterrer en paix, loin de toutes ces horreurs, comme il le méritait. Mais son esprit et sa raison avaient fait taire ces voix inconscientes en leur rappelant la menace mortelle du Fléau. Leur ami en était mort. Bob et lui étaient saufs, pour le moment… Théo n'avait jamais voulu les contaminer, loin de là. Il avait seulement voulu les voir une dernière fois avant de succomber…
Tremblant, Grunlek s'était retourné pour s'adosser au mur, avant de se laisser glisser à son tour pour finir assis par terre, choqué. Derrière lui, dans la rue, il y avait rapidement eu d'autres sons d'armure, des voix étouffées, puis le bruit sourd d'un corps sans vie que l'on ramasse et que l'on emmène.
« Théo… » avait encore une fois murmuré le nain.
Puis il avait fini par craquer à son tour, enfouissant son visage entre ses mains et se mettant à pleurer. Toujours assis dans son fauteuil à se balancer d'avant en arrière, Bob n'avait rien dit. Mais ses paupières closes et ses larmes suffisaient.
La nuit même, alors qu'il avait pour une fois réussi à fermer l'œil et dormait d'un sommeil lourd, sans rêve et désagréable, qui lui donnait l'impression d'étouffer, Grunlek s'était fait réveiller par des chocs, des craquements de mauvais augure et des bris de verre. Il s'était levé, avait pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures déployé son bouclier mécanique, et s'était dirigé vers la source des bruits. C'était la chambre de Bob. Il avait seulement pensé qu'il n'était pas de taille à lutter contre son démon et qu'il espérait une mort rapide. Puis il était entré dans la pièce, sans même prévenir.
Il faisait sombre. La lumière de la lune qui filtrait à travers la fenêtre ne suffisait pas à un œil humain, mais Grunlek était capable de voir le désordre qui régnait dans la chambre. Tapie dans un coin de la pièce, dans les débris de ce qui avait autrefois été un lit, une créature à moitié transformée le fixait de ses yeux rouges depuis les ténèbres.
Le nain allait se mettre en position de combat, déjà prêt à mourir, quand une voix douce et chaleureuse, parfaitement humaine et reconnaissable, qu'il n'avait plus entendu depuis des semaines, avait interrompu son mouvement.
« Ça va aller, Grunlek. Je vais bien. Mais ne reste pas ici, s'il te plaît. »
« Bob ? »
« Retourne te coucher. » lui avait gentiment demandé le demi-diable. « Tout va bien, Grunlek. »
Le nain avait hésité. Longuement. Sincèrement. Mais au fond de lui-même, il avait déjà compris. Alors il avait soupiré, replié son bouclier mécanique, hoché la tête dans le noir, et tourné les talons, la mort dans l'âme, impuissant face à ce qu'il était en train de se passer.
« … Grunlek ? »
Il s'était figé au seuil de la chambre.
« Oui ? »
La lueur d'espoir qui avait un court instant ravivé son cœur s'était éteinte aussi brutalement qu'elle était apparue quand, après un silence aussi hésitant que douloureux, Bob finit simplement par lui demander d'une voix atone :
« Ferme bien la porte derrière toi, s'il te plaît. »
« D'accord. »
Grunlek avait attrapé la clé dans la serrure, avait actionné la poignée, et avait verrouillé la pièce à double-tour depuis l'extérieur. Puis, comme plus tôt dans la journée, il s'était adossé à la porte, s'était laissé glisser au sol, avait saisi sa tête entre ses mains et avait attendu. Chaque coup, chaque choc qu'il entendait dans son dos résonnait tout autant dans son cœur. Enfin, il y eut un rugissement inhumain et un dernier bruit de verre brisé. Le silence était ensuite retombé.
Il s'était relevé, avait rouvert la porte. Il avait contemplé sans un mot le spectacle de la chambre dévastée, des meubles détruits, des tissus lacérés, et de la fenêtre désormais inexistante, par laquelle le démon avait pris son envol. Sans réfléchir, Grunlek avait marché parmi les décombres, jusqu'à retrouver les restants de draps. Il s'était roulé en boule au milieu d'eux, à même le sol. Ils portaient encore l'odeur familière de Bob.
Eden était partie.
Shin était partie.
Théo était parti.
Bob était parti.
Il ne restait plus que lui.
Plus seul qu'il ne l'avait jamais été, Grunlek s'était mis à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Il s'était mis à prier pour tomber malade, lui aussi. Succomber à son tour au Fléau pour pouvoir retrouver ses amis. Il avait enfoui son visage dans les tissus pour y étouffer ses cris de douleur et de chagrin. Il avait cessé de bouger. Cessé de penser. Il n'avait plus suivi ce qu'il se passait autour de lui. Les heures étaient passées. Puis les jours. Il avait cessé de s'alimenter. Il dépérissait, se laissait mourir.
Alors, malgré lui, son organisme avait tenté le tout pour le tout pour le sauver, contre sa volonté.
Il était devenu un Golem.
Combien de temps, cela, il n'en savait rien. Quand il avait fini par reprendre conscience, il se trouvait dans une infirmerie de la Lumière. On l'avait forcé à manger, à boire, à ingérer toutes sortes de médicaments. Toutes les personnes autour de lui étaient émerveillées et pleuraient de joie. Ils étaient délivrés, le Fléau était parti, c'était le renouveau, la renaissance. Grunlek, lui, n'avait plus goût à rien. Il s'était laissé remettre sur pieds, avait répondu à toutes les questions qu'on lui avait posées pour qu'on lui fiche la paix.
Une fois rétabli, il était retourné à la maison des Silverberg. Il avait brûlé ce qui pouvait l'être, détruit à coups de poing mécanique les murs de pierre qui résistaient aux flammes. Théo n'était plus. Et Victoria avait été parmi les dernières à mourir du Fléau.
Dans la panique générale, les paladins de la Lumière ne l'avaient pas attrapé. Il était parvenu à quitter Castelblanc et à s'enfuir vers Fort d'Acier. Après plus de deux semaines, il était enfin rentré chez lui. C'était désespérément seul qu'il avait erré dans les souterrains des nains. Le terrible pressentiment qui l'avait envahi au cours de son voyage s'était confirmé. Il n'avait croisé que des cadavres. L'odeur de mort régnait partout. Il ne l'avait pas supporté et était ressorti à l'air libre, les larmes aux yeux.
Aucun nain n'avait survécu au Fléau.
Grunlek avait récupéré des explosifs et avait fait sauter l'entrée menant à Fort d'Acier, laissant les siens reposer en paix dans leur dernière demeure, qui serait à jamais leur tombeau. Debout devant le tas de roches encore fumant qui obstruait désormais l'accès à son royaume, il se demandait ce qu'il allait faire à présent.
Il avait récupéré une poignée de gemmes de pouvoir. Si son bras était toujours aussi instable à cette magie, alors peut-être tenterait-il de le tuer s'il surchargeait son réservoir de gemmes. Oui, cela valait le coup d'essayer.
Alors qu'il s'était enfin décidé, un bruit lui fit interrompre son geste. Un léger gémissement, qu'il aurait reconnu entre mille.
Grunlek se retourna.
Eden était là, fièrement dressée face à lui, aussi belle et sauvage qu'au premier jour. Elle jappa en constatant qu'il l'avait reconnue. Sans plus se poser de question, Grunlek jeta ses gemmes de pouvoir au loin et se précipita au coup de sa louve, qui l'accueillit avec des aboiements joyeux et de grands coups de langue. Ils tombèrent tous les deux à la renverse et roulèrent à terre l'un sur l'autre.
Couché sur le dos, Grunlek sentit soudain quelque chose de froid, d'humide et de tout petit venir appuyer contre sa joue. Ce n'était pas le museau d'Eden, couchée sur lui et qui le dévisageait avec une lueur d'amusement au fond de son regard bleuté. Stupéfait, le nain releva légèrement la tête, pour tomber nez à nez avec un adorable louveteau. Celui-ci piailla joyeusement, avant d'imiter sa mère et de lui sauter dessus. Tout le reste de la fratrie suivit et quatre autres petits se jetèrent sur lui.
Grunlek éclata d'un rire tonitruant, le premier depuis des mois, qui fit peur aux louveteaux et japper de joie Eden. Oui, emporté par le chagrin et le désespoir, il avait été sur le point de mettre fin à ses jours, deux fois. Mais à présent qu'il savait sa louve encore en vie, et qu'elle lui mettait sous le nez cinq adorables bambins qui ignoraient tout de ce monde, cinq adorables petites vies nouvelles à chérir et protéger, il ne pouvait même plus y songer.
Oui, la vie était cruelle, lui avait ôté tout ce en quoi il croyait, tout ceux qu'il aimait. Mais elle continuait malgré tout.
Et la sienne avait de nouveau un sens, une raison de se poursuivre.
Grunlek n'était plus seul.
Comme autrefois lorsqu'il avait accueilli Eden au sein de sa famille humaine, alors qu'elle était seule et perdue, séparée de tout ce qu'elle connaissait, c'était à présent au tour de la louve de lui rendre la pareille, en l'intégrant dans la sienne. Comme elle venait de le faire, en le présentant à ses enfants.
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Désolée, je sais que c'est pas hyper joyeux avec tout ce qu'il se passe en ce moment, mais j'avais besoin d'extérioriser.
Portez-vous bien, prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Des bisous.
