Chapitre 1 (Nick)
La main sur la poignée en fer forgé, je poussais doucement l'immense porte de bois qui grinça légèrement en m'ouvrant le passage. Juste après moi, Lyra pénétra dans l'appartement en refermant la porte derrière elle et vint se placer à ma gauche, au milieu de la pièce. C'était un grand appartement, lumineux. Sa position avantageuse, au dernier étage d'un vieil immeuble datant du début du siècle dernier, offrait une vue incroyable sur un magnifique bois sauvage de plusieurs hectares, dans lequel il m'était arrivé d'aller courir en pleine nuit. La décoration des pièces était simple ; juste ce qu'il fallait de meubles - et pourtant tous à moitié vides - mélange de bois précieux et de marbre noir. Quelques sculptures originales, souvenirs de voyages aux quatre coins du monde, ornaient les murs. Près de la fenêtre, posée sur un chevalet de bois, une immense peinture aux teintes vives et chaudes, signée de la main de Jeremy Danvers, représentait la seule touche de couleur de la pièce.
Mon père nous avait quitté depuis déjà plusieurs mois. Pourtant, en revenant ici, j'eu l'impression qu'il était encore là, et qu'en traversant le couloir se trouvant sur ma droite, je le trouverai assis sur son lit, en train de regarder la photo posée sur la table de chevet. Cette photo était sa préférée, l'un de ses biens les plus précieux. Chaque fois qu'il la regardait, je voyais son visage s'illuminer. Il l'avait prise une dizaine d'années plus tôt. C'était une après-midi de juillet particulièrement chaude et ensoleillée. Cet été là, mon père, Lyra et moi étions allés pécher au bord du lac. Perché sur la plus haute branche d'un chêne gigantesque, je hurlais à Lyra de venir me rejoindre. Elle n'avait même pas dix ans. Je la revois encore lever la tête, ses grands yeux vairons cherchant mon visage au milieu des branches, impressionnée par la distance qui nous séparait.
-C'est trop haut, je vais tomber.
-Mais non, aller viens ! Tu vas adorer ! lui criais-je. La vue est magnifique, d'ici on peut voir tout le parc.
Antonio nous observait en souriant. Je le vit s'approcher d'elle et poser un genou au sol pour se mettre à sa hauteur. Il lui murmura quelque-chose à l'oreille. Je tendis les miennes dans l'espoir d'entendre ce qu'il pouvait bien lui dire. Mais aujourd'hui encore, ces quelques mots qu'ils échangèrent restaient un mystère. N'ayant pas encore subit ma première mutation, mes sens, bien que plus aiguisés que ceux d'un humain, ne m'avaient pas permis d'assouvir ma curiosité. Après quelques minutes de conversation, Lyra sourit et lui sauta au cou. Mon père la pris alors délicatement par la taille et la souleva sans effort vers le sommet de l'arbre. Je tendis les bras afin de lui agripper les poignets et de la hisser près de moi. Lorsqu'elle fut bien stable, assise à califourchon sur la branche, mes bras autour d'elle pour l'empêcher de tomber, elle tourna la tête vers moi et me sourit rassurée.
-Tu vois, je ne te lâcherai pas.
-Promis ?
-Promis ! Tu pourras toujours compter sur moi, lui dis-je en l'embrassant sur la joue.
-Regardez-moi tous les deux, nous interpella Antonio. On sourit ! Un, deux, trois, ...
FLASH !
Mais lorsque j'entrais dans la chambre, ma main serrant toujours celle de Lyra qui ne m'avait pas lâché depuis notre arrivée, il n'était pas là. La pièce était vide, sombre, froide, inhabitée. Je revins alors à la réalité. Antonio nous avait bel et bien quittés. Désormais, je me retrouvais seul.
Je m'approchais de la table de chevet, et Lyra s'assit sur les couvertures. La photo n'avait pas bougée. Seule une fine couche de poussière ternissait l'éclat de ce souvenir.
-Tu te souviens de ce jour-là ? demandais-je à Lyra en désignant le cadre noir.
Elle esquissa un sourire en redécouvrant la photo.
-Bien sûr ! Ce sont les meilleures vacances que j'ai passé, répondit-elle en attrapant le cadre qu'elle épousseta du bout des doigts, ravivant l'éclat figé de nos regards d'enfants.
-Qu'est-ce qui t'a convaincu de monter dans l'arbre ? (Elle me regarda d'un air interrogateur.) Antonio t'a dit quelque-chose ce jour-là, qu'est-ce que c'était ?
-Il m'a mentit... (Je levais les yeux de la photo et les plongeais dans les siens, ne comprenant pas ce qu'elle voulait dire.) Il m'a demandé si j'avais confiance en lui. Puis il m'a dit qu'il serait toujours là lorsque j'aurais besoin de lui. Mais il n'a pas tenu sa promesse.
Je vis ses yeux briller et une larme perla doucement sur sa joue. Elle la balaya du bout des doigts et reposa le cadre sur le meuble.
Je savais parfaitement ce que mon père représentait pour elle. Jeremy aimait sa fille, mais pour la protéger il avait dû lui cacher sa véritable nature, notre nature à tous. Il n'avait donc pas eu d'autre choix que de prendre ses distances. Jeremy avait alors demandé à Antonio de veiller sur elle. Pour Caroline, la mère de Lyra, il était devenu un ami, la figure paternelle qui manquait à sa fille. Lyra était comme une sœur pour moi et je savais que sa peine était aussi forte que la mienne. C'est pour cette raison que je lui avait demandé de m'accompagner. Revenir ici, dans cet appartement, c'est quelque-chose que nous devions faire ensemble, rien que nous deux. Antonio l'aurait voulu ainsi.
Je vins m'asseoir près d'elle et nous restâmes ainsi pendant de longues minutes. La tête de Lyra posée sur mon épaule, nous nous remémorions en silence les souvenirs partagés avec Antonio. Les rires, les larmes, les balades en forêt les jours d'été, et les soirées d'hiver au coin du feu. Nous avions tout partagé, jusqu'à la peine, jusqu'au chagrin, causés par son absence.
Alors que la nuit commençait à tomber, je perçu un grincement, suivi de bruits de pas sur le plancher. Lyra s'était endormie, la tête posée sur mon épaule. Mon agitation lui fît ouvrir les yeux. Je me levais doucement, plaçant l'index sur mes lèvres pour lui faire signe de ne pas faire de bruit. Elle se leva à son tour et nous nous dirigeâmes ensemble vers le salon. Trois hommes avaient pénétrés dans l'appartement. J'écarquillais les yeux en reconnaissant celui qui se tenait près de la fenêtre et semblait en pleine contemplation de l'oeuvre de Jeremy. Après avoir silencieusement signalé à Lyra de rester cachée, je m'avançais dans la pièce pour lui signaler ma présence.
-Paul ?
L'homme en questionnant détourna son attention du tableau et me gratifia d'un sourire.
-Nickie !
-Qu'est-ce que tu ...
Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase que l'homme qui se trouvait sur sa gauche leva une arme qu'il pointa dans ma direction et appuya sur la détente sans sourciller. Le projectile m'atteignit à l'épaule. La douleur se répandit immédiatement dans tout mon corps et je me senti faiblir brusquement. Mes jambes se dérobèrent et je m'écroulais sur le sol. Dans un dernier effort, je tournais la tête vers Lyra qui se trouvait toujours dans le couloir, à l'abri de leurs regards.
-Cours ! articulais-je avant que les ténèbres m'envahissent.
