EN TERRE ÉTRANGÈRE


Texte original par sailaway (AO3)

Traduction par LeiaHill (AyrenFramdreorig sur AO3)

Note de sailaway traduite en français : « Je suis peut-être un peu trop vieille pour écrire une fic du style 'blotissons-nous l'un contre l'autre pour ne pas mourir de froid', mais je suis aussi trop vieille pour en avoir quelque chose à battre ! Si vous êtes à la recherche d'une fic PWP un peu plus classique, jetez un oeil à ma fic Mando/Reader. Choisissez l'un ou l'autre selon vos préférences. Celle-ci sera une fic en deux chapitres [note de la traductrice : trois !].

Comme toujours, je suis kehrite sur tumblr. Venez discuter avec moi si le coeur vous en dit ! J'ai aussi un serveur de discussion sur Mando et je serai ravi d'envoyer une invitation à ceux qui seraient intéressés. »

Note de LeiaHill : après une longue escale en Terre du Milieu, je vous propose un saut dans l'univers de Star Wars. Cette fic de trois chapitres se déroule avant les événements de la série « Le Mandalorien ». C'est la première fois que je m'adonne à l'exercice de la traduction, et je dois avouer que c'est beaucoup plus difficile que je le pensais.

N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez en review et, pour celles et ceux qui lisent l'anglais, à jeter un œil aux fictions de sailaway (disponibles sur le site AO3).


CHAPITRE 1

D'une trappe de service dans la soute du Razor Crest dépassait une masse de cheveux auburn, sous laquelle une paire d'yeux ronds scrutaient le bandit fraîchement cryocarbonisé. En tout cas, il avait l'apparence de ce qu'elle pensait être un bandit. Propre sur lui, un sourire condescendant figé sur son visage statufié. Probablement un gros bonnet de la pègre. Ou pas. Le Mandalorien ne la tenait pas informée du détail de ses contrats.

Harper avait une vague connaissance du processus de solidification de la carbonite, mais comme elle n'avait rejoint l'équipage du Razor Crest que depuis trois jours - ou, plus précisément, comme elle n'en était devenue l'entier équipage que depuis trois jours, puisqu'il n'y avait qu'elle et le Mandalorien à bord -, elle n'y avait encore jamais assisté. Elle s'était glissée sous le plancher pour y bricoler un compensateur magnétique lorsque son nouvel employeur était entré dans la soute par la rampe d'accès arrière, sa proie marchant devant lui avec un air renfrogné. Sans perdre de temps, il avait encastré le bandit de force dans un cadre de carbonite et appuyé sur un bouton pour initier le processus. Tout s'était passé si brusquement, entre la vapeur, le sifflement assourdissant et la transition de la chair acariâtre au métal noir sans vie, qu'elle craignait avoir laissé échapper un petit cri de surprise aigu.

Le Mandalorien baissa les yeux sur elle, le poids du corps sur une jambe et la tête penchée, comme s'il s'attendait à ce que son cri soit suivi d'une remarque. Elle n'arrivait pas à deviner s'il désapprouvait sa réaction. La rampe du vaisseau était toujours ouverte ; la courbe élégante de son casque scintillait faiblement dans la lumière vespérale des trois soleils.

Les Mandaloriens avaient la réputation d'être froids, sans visage, impitoyables. Des guerriers. Mais celui-ci, bien qu'il n'était à l'évidence pas quelqu'un que l'on pouvait emmerder sans en subir les conséquences, l'avait surprise par ses bonnes manières, son calme et son humilité, et ses remarques stoïques occasionnelles lui avaient même déjà arraché un sourire ou deux. Elle l'avait dépanné quand il n'y avait eu personne d'autre pour le faire, et en retour, il lui avait proposé de la recruter. S'il n'avait été que ce que les rumeurs disaient de lui, elle aurait refusé. Et le salaire, plus que généreux, l'avait évidemment incitée à dire oui.

Il inclina encore la tête et son casque lui refléta soudain la lumière du jour dans les yeux ; elle tressaillit et loucha avant de battre des paupières. Elle roula son hydro-clé entre ses doigts, repoussa les cheveux qui s'étaient libérés de son bandeau et qui collaient à sa joue tachée d'huile noire, puis haussa les épaules d'un air plus détendu :

« Il fallait bien que quelqu'un le fasse. »


Entre le compartiment des couchettes de l'équipage et la cabine privée du pilote située près du cockpit se trouvaient le refroidisseur principal, une minuscule cuisine et un tout aussi petit réfectoire qui avait été converti en espace de travail et de stockage. La banquette était encore utilisable et c'était là que Harper était assise, les jambes croisées, un bol de ragoût réhydraté dans les mains, tandis qu'en face d'elle, à l'autre bout de la table, le Mandalorien démontait quelque chose qui visiblement était capable de tuer quelqu'un. Elle connaissait les speeders, les vaisseaux spatiaux, et plus généralement tous les engins qui permettaient de se déplacer ; mais elle ne connaissait pas les engins de mort.

Elle était à bord depuis près de deux semaines. Elle mourait d'envie de savoir. C'était le moment parfait.

De peur de perdre son sang-froid si elle attendait plus longtemps, elle demanda : « Alors, avez-vous… L'avez-vous déjà enlevé ? » Elle pointa indolemment son casque du doigt et regretta tout de suite son geste. Gné. Comme s'il ne savait pas de quoi elle parlait...

« Oui. » dit-il, concis mais pas froid.

« Pourquoi ? »

« Pour des raisons pratiques. » Son attention ne quittait pas son tournevis. « Manger, dormir, l'entretenir. »

Elle ne l'avait jamais vu faire la moindre de ces choses, ce qui était impressionnant. Il se matérialisait chaque matin, en armure complète, toujours avec la même apparence. Elle se demanda à quel point il avait dû modifier ses habitudes et sa routine depuis son arrivée.

« Vous l'avez déjà enlevé devant quelqu'un ? »

« Non. » Malgré la réponse monosyllabique, il ne semblait pas offensé.

Harper piqua dans un légume visqueux avec sa fourchette, qui tinta contre le bord du bol. « Puis-je vous demander pourquoi ? »

Il resta silencieux. Elle le regarda avec attention, cherchant à deviner s'il était exaspéré ou s'il était en train de considérer sa question. Elle avait remarqué que c'étaient ses épaules qui trahissaient le plus souvent ses pensées. L'angle de son casque était aussi un bon indice. Elle commençait à percevoir, dans les subtilités de son langage corporel, une sorte de baromètre de ses humeurs.

« C'est un symbole de mon peuple, » déclara-t-il enfin. Sa voix n'avait pas changé de volume, mais elle avait pris une tonalité déterminée et fière. « Un symbole de dévouement et d'unité. D'honneur. De cette façon, nous transcendons notre identité personnelle. Telle est la Voie. »

Peut-être lui aurait-il donné plus de réponses si elle avait posé plus de questions, et les dieux savaient à quel point elle souhaitait assouvir sa curiosité le concernant. Ce Mandalorien l'intriguait ; d'apparence si intimidante et austère, il était pourtant singulièrement et simplement humain là-dessous. Mais elle savait qu'elle aurait fini par faire preuve d'une curiosité indiscrète. Alors, souriant après avoir englouti un morceau de ragoût, elle se contenta de dire : « Je vous ai demandé ça pour m'assurer que vous ne me trouverez pas impolie, si désormais je ne vous propose plus de partager une portion de mon repas. »

« Je vais essayer de m'en souvenir. »


Harper vit qu'il y avait un nouvel individu cryocarbonisé parmi les blocs du casier de carbonite, qui se feuilletait comme les pages d'un livre papier à l'ancienne. Le Mandalorien - Mando - avait clairement terminé sa traque plus tôt que prévu ; elle était partie faire des courses au marché le matin-même, et il n'était que midi. La cible avait dû se rendre rapidement et sans encombres.

Son sac en filet regorgeait de fruits et légumes - les repas déshydratés étaient bons, mais rien ne valait un repas cuisiné avec de bons produits frais -, et elle portait sous le bras un nouvel écran d'affichage pour l'un des ordinateurs de navigation secondaires. Comme Mando préférait installer lui-même les pièces destinées au cockpit, situé dans la partie supérieure du vaisseau et auquel on accédait par une échelle, elle le déposa au pied de cette dernière et se rendit dans la cuisine avec la nourriture.

Il était à table ; elle avait été débarrassée des pièces de rechange et des bidons qui y traînaient habituellement. Une trousse de secours était ouverte et du sani-gaze, dont le blanc était taché et plein de sang, était chiffonné en boule devant lui. Elle laissa tomber son sac sur le canapé. Un fruit jogan à rayures violettes glissa de l'ouverture et roula jusqu'à une caisse de matériel.

« Qui vous a fait ça ? »

« Un Klatooinien agaçant. »

Ses mots étaient hachés, comme si sa mâchoire était serrée de douleur. 'La cible s'était rendue sans encombres'... mais bien sûr.

Harper refréna son envie de se précipiter pour l'aider. Il n'aurait pas apprécié d'être materné de la sorte. Elle se força à lui tourner le dos et à ranger calmement les provisions dans la cellule de conservation avant de s'asseoir en face de lui, de l'autre côté de la table.

« Je peux faire quelque chose pour aider ? »

« Non. » Il grimaça de façon audible. « Peut-être. »

À côté de la trousse de secours se trouvait un gant en cuir déchiré, couvert de sang. Ce fut à ce moment qu'elle prit conscience que sa main droite était nue. Elle n'avait jamais vu sa peau auparavant, pas la moindre parcelle. Elle avait supposé qu'il était humain sous son armure, mais rien ne lui avait permis de l'affirmer... La main blessée qu'elle avait sous les yeux avait une forme, une texture et une couleur humaines. Robuste, plutôt hâlée.

Il était évident que ce n'était pas la première fois qu'il maniait le cautériseur, mais les blessures de sa main droite étaient longues et suffisamment profondes pour la faire grimacer. Il ne serait pas aisé de les cautériser seul, sans compter qu'il était droitier.

« Les mains sont importantes, » fit-elle observer. « Je pourrais le faire, si vous êtes d'accord ? »

Mando fit glisser le cautériseur sur la table, et comme une fleur il déploya sa main blessée vers elle.

De profondes entailles traçaient des rubans rouges sur sa main, une dans sa paume et d'autres autour de ses phalanges. Harper la regarda quelques secondes sans réagir. Elle craignait que le contact entre leurs mains ne viole son serment ; la seule apparence meurtrie de sa chair et de son sang lui donnait l'impression d'une transgression, d'un aperçu interdit sur la réalité cachée de lui, de l'homme, plutôt que du chasseur de primes anonyme. Alors qu'elle glissait avec appréhension une main sous la sienne, l'inclinant doucement vers la lumière, quelque chose se mit à papillonner dans son ventre.

Oh, ce n'était pas juste quelque chose . Elle savait très bien de quoi il s'agissait.

Elle se concentra sur l'aspect déchiqueté des plaies - « un coup de vibroblade dentelée à double lame », commenta-t-il d'un air absent - plutôt que sur la chaleur de sa grande main dans la sienne, l'aspect de plus en plus détendu de ses épaules et le silence confortable qui s'était installé entre eux. Après s'être assurée que les blessures étaient propres, elle approcha la pointe du cautériseur et commença à travailler. La chair n'avait rien à voir avec les câblages, le métal et le duraplast dont elle avait l'habitude, mais elle aimait ce genre de travail minutieux, réparer les choses à un niveau microscopique, à l'aise dans ses mouvements, les idées claires. Il valait mieux se concentrer sur cette tâche que sur la tension électrique qui, elle en était sûre à cent pour cent, était en train de grésiller entre leurs mains.

Il était parfaitement immobile, mais il n'était pas crispé. Comme si la main de Harper était aussi fragile qu'une bulle de savon et que le moindre faux mouvement la ferait disparaître. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent sûre.

Plus tôt, elle avait attaché un vieux foulard dans ses cheveux pour les garder hors de son visage et tandis qu'elle baissait la tête, le nœud de tissu relevé sur le haut de son front se relâcha ; une bande de tissu s'en détacha et lui tomba devant les yeux ; il l'attrapa avec sa main libre et la reposa délicatement sur sa tête.

« Merci, » dit-elle.

Elle était si proche que le souffle de son mot fit frémir les doigts de Mando, de façon presque imperceptible. Il y avait une vieille cicatrice sur son pouce. Argentée et pâle, au milieu de son empreinte digitale. Il n'y avait aucune callosité. Probablement parce qu'il portait constamment des gants.

Elle se sentit soudain stupide. Elle l'avait lorgnée comme si elle n'avait jamais vu la main d'un homme.

Mais c'était sa main.

« Merci, » dit-il calmement quand elle eut fini. « Je vous en sais gré. »

« Je vous en prie, » répondit-elle à mi-voix. Elle rangea la trousse de secours alors qu'il ouvrait le compartiment du vide-ordure et y jetait le sani-gaze sanglant et son gant déchiré. « J'espère que vous avez un autre gant. »

Il se leva et fit bouger les doigts de sa main, juste un peu. « Quelques-uns. »


La prostituée devait être particulièrement audacieuse, désespérée ou particulièrement ignorante, pour solliciter un Mandalorien. Ou un peu des trois à la fois. Quoi qu'il en soit, Harper pinça les lèvres quand la Twi'lek rose corail qui patientait de l'autre côté de la rue, en face du magasin de pièces détachées de vaisseau spatial, effleura sensuellement ses lekku avec ses longs doigts manucurés en adressant une moue séductrice à Mando.

« Je suppose que vous n'êtes pas intéressé par l'étalage de sa marchandise… » dit Harper en lui glissant un regard taquin.

Il inclina silencieusement son casque. Il ne semblait pas amusé par sa remarque. « Comment savez-vous qu'elle veut faire affaire ? »

« Dans un tel trou perdu, qui risquerait de laisser passer un Mandalorien sans essayer d'en tirer quelque chose ? »

« C'est juste. »

Les battants du comptoir de la boutique de pièces détachées étaient encore fermés. Ils patientaient tous les deux devant, attendant l'ouverture. On lui avait dit que c'était le seul endroit à moins d'une journée de voyage à la ronde qui pourrait avoir la pièce détachée dont ils avaient besoin. Elle avait passé commande par message holovid et espérait qu'elle soit encore disponible. Elle jeta un coup d'oeil à Mando. Il était parfaitement immobile. Habituellement, il ne l'accompagnait pas quand elle sortait faire des achats en ville, mais il avait déjà localisé, capturé et cryocarbonisé sa cible dans la soute quand il avait vu Harper baisser la rampe du vaisseau pour sortir.

« Je pense que je vais descendre en ville avec vous. » lui avait-il dit sans ménagement, comme si sa décision était ferme à ce sujet, mais quelque chose dans son attitude lui avait fait penser qu'il venait de lui poser une question.

« Accompagnée par quelqu'un d'aussi intimidant que vous ? » avait-elle répondu sur le ton de la plaisanterie. « Je vais faire les meilleures affaires de ma vie. »

Le comptoir avant du magasin s'ouvrit. Un mécanicien aux cheveux frisés apparut devant eux ; ses yeux aveugles, d'un pâle laiteux, se plissèrent sous la force de son sourire ; il tenait dans ses mains un actionneur de ligne-V presque neuf.

« Dieux merci, » soupira Harper. « Vous me sauvez la vie. »

« Je parie que c'est le seul de disponible sur la planète, » dit le mécanicien avec un air satisfait. « C'est cher, très cher. Mais si vous consentiez à m'accompagner au bar de jazz Quenk ce soir, je vous promets de vous le vendre à moitié prix, beauté. »

Harper rit. « Nous savons tous les deux que vous n'avez pas la moindre idée de mon apparence. »

« Vous avez la voix d'une jolie femme, » répondit-il, « cela me suffit ! »

Elle fouilla dans la poche de son pantalon. « J'adore faire de bonnes affaires comme tout un chacun, mais je paierai la totalité. »

« Vous êtes sûre ? »

« Ouais. Vous savez, le jazz, ce n'est pas vraiment mon truc, » dit-elle, « et nous devons partir d'ici de toutes façons. »

« Nous ? » répéta-t-il en prenant un air exagérément consterné. « Ne me dites pas que vous avez un mari qui vous attend dans votre vaisseau ! »

À la fois incrédule et amusée, Harper coula un regard silencieux à Mando. « Pas tout à fait. » assura-t-elle au mécanicien, étouffant son rire.

Le sourire du mécanicien s'élargit. « 'Pas tout à fait', hein ? Ma foi, ça me semble plutôt prometteur pour moi. Vous êtes sûre de vouloir décliner mon invitation ? »

« Désolée de vous décevoir, mais oui. » Comme ils s'étaient déjà mis d'accord par holovid sur deux-cents crédits, elle posa une puce de crédits sur le comptoir et tendit la main vers l'actionneur de ligne-V.

Rapide comme un serpent, la main couverte de taches d'huile du mécanicien s'élança et lui attrapa le poignet. « Oh, nul besoin de partir si vite, beauté. »

Harper sursauta, tenta de retirer son bras, mais il serra plus fort. Il y eut un mouvement dans sa vision périphérique.

« On dirait que tout ce qui l'intéresse, c'est la pièce détachée. » intervint Mando d'un ton raide. Cela faisait un moment qu'elle ne l'avait pas entendu parler de cette façon. « Si vous avez l'intention de la lui vendre, faites-le. Nous sommes attendus ailleurs. »

Le mécanicien lâcha le poignet de Harper, ses yeux aveugles brillant d'un air surpris - Mando ne s'était pas exprimé jusqu'ici -, et lâcha un rire nerveux. « Oh, naturellement, naturellement ! Je disais cela pour rire, et, euh... deux-cents crédits est déjà un excellent prix mais, pour vous, je peux proposer, voyons, cent-vingt-cinq ? »

« Mm-hm. » Harper récupéra les crédits en trop et rangea l'actionneur dans sa sacoche tandis que le mécanicien, qui se murmurait à lui-même tout un chapelet de mots inaudibles, se retira dans l'arrière de sa boutique.

« C'est vraiment dommage. » plaisanta-t-elle quelques minutes plus tard, marchant à côté de Mando en direction du Razor Crest. « Nous aurions pu tous les deux avoir de la chance, ce soir. »

Le profond soupir de Mando suffit à exprimer ce qu'il en pensait.


Deux jours plus tard, le Razor Crest se posa sur un petit planétoïde désertique. Harper finissait de colmater une fissure mineure sur la coque extérieure lorsque Mando émergea de l'écoutille avant du vaisseau. Elle éteignit son fer à souder alors qu'il s'approchait, et releva ses lunettes de soudage sur son front.

« Vous partez ? » s'enquit-elle. Une brise de vent chaud fit danser des mèches de cheveux autour de son chignon négligemment attaché. « Votre prochaine cible, c'est le Togruta, non ? Cet endroit n'est qu'une étendue de sable à perte de vue. Il n'a nulle part où se cacher. Vous le trouverez bientôt. »

« Prenez ça. » dit-il en lui tendant un blaster, sans répondre à sa question.

Elle cligna des yeux, glissant le fer à souder dans sa ceinture à outils. Elle dut s'y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à l'accrocher à sa sangle. « Pourquoi ? »

« C'est un scatterblaster R-20. Vous pourrez le garder, dès que je serai convaincu que vous savez l'utiliser. »

« Pourquoi ? » répéta-t-elle en prenant le blaster qu'il lui tendait. Dans sa jeunesse, elle avait utilisé le vieux blaster de sa mère pour tirer sur les rongeurs qui infestaient la casse tenue par sa famille, mais c'était une arme défectueuse, et elle n'avait jamais accompli grand-chose avec à part effrayer temporairement les bestioles. Celui-ci était léger et compact et s'adaptait mieux à sa main. « Quand vous m'avez engagée, je vous ai prévenu que je ne savais pas me battre. »

« Nous nous arrêtons souvent dans des endroits peu recommandables. Il convient d'avoir toujours sur soi un moyen de se défendre, si nécessaire. Dès que vous en aurez terminé avec le soudage... - »

« J'ai déjà fini. » Elle tapota la plaque de métal fraîchement soudée sur la carlingue. Il hocha la tête et quand il se tourna, elle le suivit, prenant soin de ne pas toucher la détente du blaster tandis qu'elle fourrait ses gants de travail dans sa poche arrière.

« Il ne tire pas un rayon laser comme la plupart des blasters, » expliqua-t-il alors qu'ils s'avançaient dans le désert. Des broussailles poignaient par paquets autour de rochers échauffés par le soleil, sèches et revêches et pourtant recouvertes de délicates fleurs jaunes. « Il projette de multiples petits faisceaux avec un angle de dispersion élevé, ce qui en fait une protection efficace pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude de manipuler des armes et de tirer sur des cibles mouvantes. Je veux que vous le testiez. La première fois que vous en aurez vraiment besoin ne doit pas être la première fois que vous vous en servez. »

Il s'arrêta sans prévenir, et elle en fit de même. À une centaine de pas devant eux, un virevoltant desséché s'était accroché à la pointe d'un rocher et dodelinait indolemment de gauche à droite. « Il n'y a pas grand-chose ici, » dit Mando. Il pointa du doigt devant lui. « Tirez sur le virevoltant, là-bas. »

Harper plaça ses deux mains autour de la poignée du blaster et regarda dans le prolongement du canon, écartant ses pieds pour plus de stabilité. Il observa ses mouvements. Elle se sentait mal à l'aise à l'idée d'être au centre de son attention, mais au lieu de la critique à laquelle elle s'était attendue, il dit simplement : « Son recul de tir est faible, mais restez tout de même vigilante. »

Il n'y avait aucune raison d'attendre davantage ; alors elle dirigea la pointe du blaster vers le buisson desséché en visant du mieux qu'elle pouvait et pressa la détente. Un jet de minuscules faisceaux rouges surgit et frôla la cible sans la toucher. Elle baissa le blaster, fixant le virevoltant inoffensif d'un air mauvais.

« Je n'ai pas tiré depuis des années, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué. » commenta-t-elle.

Il semblait imperturbable. « Je l'ai choisi pour vous parce qu'il n'y a pas besoin de savoir viser pour pouvoir l'utiliser. La dispersion des faisceaux augmente vos chances d'atteindre la cible. Avec un blaster traditionnel, vous n'auriez même pas réussi à frôler la cible. »

Harper se sentit un peu bizarre à l'idée qu'il ait pris le temps de passer en revue son équipement pour elle et de choisir quelle arme lui conviendrait le mieux pour se défendre. Mais après y avoir réfléchi une deuxième fois, elle se dit qu'il ne devait pas y avoir consacré beaucoup de temps. Il connaissait son arsenal par cœur, quelques secondes lui auraient suffi pour arrêter son choix.

« Vous pouvez tirer en le tenant d'une seule main, si vous préférez. » ajouta-t-il.

Elle hocha la tête et leva le blaster d'une seule main. Avant qu'elle ne puisse commencer à viser, elle sentit une plaque d'armure lui frôler le dos et une main gantée se poser sur son épaule. Mando rectifia sa position pour que le blaster devienne le prolongement de son bras, et non un simple objet qu'elle tenait malhabilement devant elle. Il s'attarda un moment derrière elle.

« Gardez cette position. » Il tapota son coude puis l'intérieur de son bras. « Et ne verrouillez pas votre coude. Ce blaster n'est pas assez lourd pour ça. »

Elle tira. Cette fois-ci, elle frappa le virevoltant en plein cœur, qui explosa en des milliers de brindilles, de pétales jaunes et de graines duveteuses.

« Bien, » conclut-il en s'éloignant d'elle. « Refaites-le plusieurs fois. »

Elle tira encore quelques coups, et quand elle se retourna, il était parti.


Harper en était sûre, elle avait été empoisonnée. Ou infectée par un parasite inconnu qui lui rongeait le cerveau et la laissait sans défense. Une maladie qui lui faisait perdre tous ses repères, comme si elle était ivre.

Elle était allongée sur le ventre dans sa couchette, le volet métallique fermé. Elle s'était endormie en passant en revue dans sa mémoire toutes les interactions qu'elle avait eues avec son employeur les jours précédents, et ce matin-là, alors que son chrono-simulateur de lumière la réveillait doucement, il fut la première chose à apparaître dans le fil de ses pensées.

Mando. Dire que ce n'était même pas son vrai nom. Elle avait entendu quelqu'un l'appeler par ce surnom en surprenant par hasard un holo-vid de la guilde des chasseurs de prime. Elle s'était mise à le nommer de la même façon, parce que, eh bien, il fallait bien qu'elle le désigne d'une façon ou d'une autre.

La veille, alors qu'elle tenait des compresseurs à ailettes sous le bras droit et un bidon d'huile de moteur dans la main gauche, elle avait chuté de l'échelle qui descendait du cockpit jusque dans la soute. Il l'avait agrippée par la taille et elle s'était accrochée par réflexe à sa nuque ; les compresseurs avaient dégringolé dans la soute ; elle avait heurté douloureusement son torse blindé. Il ne l'avait pas maintenue serrée contre lui, bien au contraire. Il l'avait lâchée aussi vite qu'il l'avait attrapée et avait nerveusement reculé d'un pas, comme si elle l'avait brûlé. Et il était resté là, pétrifié et inhabituellement amorphe, pendant qu'elle s'excusait en retenant un rire nerveux et qu'elle s'agenouillait pour ramasser les compresseurs.

« Excusez-moi », avait-il fini par dire d'une façon plutôt digne, avant de disparaître en haut de l'échelle comme si elle avait allumé un feu en dessous.

Le jour avant cela, alors qu'elle venait de sortir de la cabine de l'équipage, encore toute ensommeillée, pour s'étirer en bâillant, elle l'avait surpris en train de la regarder depuis l'autre côté de la passerelle. L'angle avec lequel il avait incliné son casque était significatif ; il trahissait la présence d'un regard fixe derrière le métal. Peut-être était-ce parce qu'elle portait un débardeur si usé qu'il en était presque transparent. À moins qu'il n'eût été consterné par son bâillement, si large et bruyant qu'il lui donnait un air stupide.

Il s'était aussi récemment affranchi de toute notion d'espace personnel et avait pris l'habitude de se tenir très proche d'elle dès qu'ils avaient à se parler, si proche qu'elle n'avait qu'à lever le bras pour le toucher. Quelques jours avant, alors qu'elle revenait d'une course de ravitaillement, elle l'avait trouvé debout devant l'échelle, les bras croisés et immobile, comme un videur devant un night-club huppé.

« Vous êtes sortie sans le blaster. » lui avait-il dit en guise de salutation.

« Euh, oui, » avait-elle admis d'un air distrait, en changeant d'épaule son sac de provision, rempli de légumes-racines. Ils se conserveraient un bon moment si elle les stockait dans un endroit frais. « Je suis juste sortie pour acheter quelques trucs et j'ai oublié de - »

« Je veux que vous le preniez systématiquement avec vous. Je vous l'ai donné pour ça. »

« Je sais, » lui avait-elle assuré. « Mais ce n'est qu'un petit village au beau milieu de nulle part, et - sans vouloir leur manquer de respect - ce n'est pas comme si j'y risquais quoi que ce soit. »

« Il n'y a aucun moyen de prédire cela. » La voix de Mando avait haussé d'un ton. Il s'était avancé vers elle en baissant la tête sur certains mots, comme pour leur donner du relief. « C'est important. Se protéger, c'est important. »

Son plastron avait frôlé sa chemise. Elle avait voulu reculer d'un pas, mais avait été stoppée par la cloison derrière elle. Une inspiration brusque et saccadée lui avait rempli douloureusement les poumons, comme si elle avait oublié comment respirer.

« Je sais, » avait-elle répété. Il était si proche qu'elle avait dû incliner la tête en arrière pour regarder dans la visière de son casque. Parfois, elle s'imaginait que si elle scrutait avec suffisamment d'attention la zone noire en forme de T située sur sa face de métal, les mystères qu'il dissimulait se résoudraient d'une manière ou d'une autre. « Je promets que je le garderai avec moi à partir de maintenant. Je vais même acheter un holster. D'accord ? »

Sa posture était restée un temps statique puis, visiblement apaisé, il s'était écarté d'elle. « D'accord. »

Et maintenant elle se trouvait là, sur sa couchette, affalée sur le ventre, à peine réveillée et déjà en train de ressasser sans cesse tous ces non-événements. Elle se disputait intérieurement avec elle-même, rabrouant ses ressentis à coup de pensées plus logiques et rationnelles. L'espace dans le vaisseau était restreint ; on y était à l'étroit ; ceci expliquait cela. Et peut-être n'était-elle pas aussi douée qu'elle le pensait pour deviner les intentions de Mando. Plutôt embarrassant...

La porte de sa cabine fut frappée de trois coups secs.

« Ouais ? » lâcha-t-elle, poussant sur ses bras pour se redresser, craignant qu'il n'ouvre la porte. Chose que, bien sûr, il ne ferait pas. Si quelqu'un savait qu'on n'ouvrait pas une porte sans y avoir été invité, c'était bien lui.

« Il y a des locaux dehors qui disent vouloir faire affaire. Ils ont un hovercart plein de pièces détachées. Je leur ai dit que nous n'étions pas intéressés, mais j'ai pensé que vous voudriez quand même jeter un œil. »

« Bien, super, d'accord. » Elle tira sur les manches de son pull et défit les ourlets de son pantalon. Comme si le tissu pouvait la protéger. « J'y vais. »


« Vous avez acheté quelque chose ? » demanda Mando alors qu'il initiait le protocole de décollage, plus tard dans l'après-midi. Contrairement à son habitude, il avait laissé la trappe du cockpit ouverte. Harper la ferma derrière elle et agrippa une poignée murale avant que le vaisseau ne quitte le sol et n'entame son ascension.

« Non. Ils ne proposaient que de la camelote. » Achevant sa trajectoire verticale au-dessus d'une forêt sombre, le Razor Crest survola un paysage sans vie, constitué de vastes champs de roches volcaniques noires, avant d'accélérer vers la stratosphère. La pluie qui tombait jusqu'ici en légère bruine se mua en pluie de neige fondue. La température extérieure avait chuté.

« Vous leur avez dit ça comme ça ? »

« Vous savez parfaitement que non. Je me suis montrée aussi polie que d'hab- »

Il y eut soudain une onde de choc, un fracas métallique et un terrible grondement, et la trajectoire du vaisseau fit un bond, avant de ralentir étrangement, comme capturé par une main invisible. Il perdit brusquement de l'altitude, et Harper eut l'impression que son estomac lui était monté dans la gorge.

« Que se passe-t-il là-derrière !? » broncha Mando tandis qu'elle ouvrait la trappe du cockpit ; elle descendit l'échelle pour mesurer l'étendue des dégâts dans la soute.

Le grondement qu'ils avaient entendu depuis le cockpit était en fait le bruit du vent. S'accrochant aux barreaux de l'échelle, les yeux écarquillés, Harper se sentit glacée ; une partie de la carlingue avait disparu. Elle voyait les nuages et le paysage en dessous à travers un trou béant dans la coque. Le plancher métallique était couvert de fluides et de projections noires. Les bords déchiquetés de la brèche grésillaient et crachaient des étincelles électriques.

Comprenant la gravité de la situation, Mando n'attendit pas qu'elle remonte pour lui rendre compte des dégâts. Il se pencha dans l'ouverture de la trappe, attrapa Harper par le col de sa chemise et la remonta brusquement. Dans le cockpit résonnait une commotion assourdissante d'alarmes et de signaux sonores.

« Impossible d'atterrir ! » cria-t-il, à peine audible avec le hurlement du vent. Il regarda en direction de la soute. « Pas avec des dégâts pareils. » Elle en était arrivée à la même conclusion. La situation eût été différente si les dégâts avaient été moindres, ou localisés sur une zone moins critique du vaisseau… Mais il continuait de perdre de l'altitude et se mit à tanguer, déséquilibré.

« On s'éjecte ? » cria-t-elle en retour.

Il acquiesça.

« Allez, allez ! » exhorta-t-il dans son dos alors qu'elle venait de s'élancer et qu'elle courait le long de la passerelle du niveau supérieur, pour rejoindre la nacelle d'évacuation. La zone de l'explosion était très proche des systèmes de secours, ils avaient beaucoup de chance que la nacelle soit intacte.

Elle se jeta sur un siège de la nacelle, et vit qu'il n'était plus derrière elle. « Allez, allez, où êtes-vous ? » cria-t-elle alors qu'elle bouclait le harnais de sécurité sur son torse. Il apparut soudain, quelques secondes plus tard ; il se glissa dans la nacelle, ferma l'écoutille derrière lui, écrasa du poing le bouton d'éjection juste avant de sauter dans son siège.

L'estomac de Harper rebondit dans tous les coins de son corps quand la nacelle fut brutalement propulsée du vaisseau et qu'elle se mit à tournoyer dans toutes les directions avant de chuter vers la surface comme une météorite. La descente était chaotique, complètement hors de contrôle. Des alarmes retentissaient en tous sens ; une lumière quasi stroboscopique perçait au travers des hublots et lui tirait des larmes des yeux ; elle peinait à retrouver son souffle, son cerveau vibrait à l'intérieur de sa boîte crânienne.

En face d'elle, Mando n'avait toujours pas attaché son harnais. Mais que faisait t-il ? Elle vit qu'il avait du mal à fermer la dernière boucle, une sangle était coincée sous une plaque de son armure et refusait de céder.

Elle vit à travers un hublot que le sol de roches volcaniques se rapprochait dangereusement. Au dernier moment, elle ferma les yeux et se prépara au choc.


« Nous allons mourir. » commenta Harper avec un air résigné.

Mando était immobile, silencieux. Il était ainsi la plupart du temps mais, cette fois, c'était parce qu'il avait perdu connaissance.

Avec une intonation d'animal sauvage, le vent hurlait dans l'entrée de la grotte, dont l'ouverture laissait à peine passer la lumière du jour. La pluie battait bruyamment le flanc de la falaise, mais les profondeurs étroites de la grotte offraient un refuge aux deux survivants.

Profitant de ce moment de répit, elle se remémora les derniers événements. La nacelle d'évacuation était brillamment conçue, robuste et bien équipée. Mais les stabilisateurs avaient probablement été endommagés par l'explosion, raison pour laquelle la nacelle s'était mise à vriller dans sa chute. En s'écrasant brutalement sur les roches de lave, une brèche s'était ouverte dans la paroi et les systèmes de survie avaient tous rendu l'âme les uns après les autres. Pendant plusieurs secondes terrifiantes qui lui semblaient avoir duré des heures, elle avait même cru que Mando était mort.

Les doigts gelés, Harper alluma un petit brûleur en étain, qui ne produisit qu'une toute petite flamme faiblarde, à peine tiède. En plus du brûleur, elle avait trouvé dans le conteneur de survie une trousse de premiers soins, une couverture de survie chauffante comprimée dans une housse en plastique et quelques rations nutritives, mais aucun outil ou équipement réellement utiles. Elle déchira la housse et déplia la couverture ; elle était grande, on pouvait l'enrouler autour de soi et la fermer comme un sac de couchage ; la matière synthétique était parcourue d'une multitude de fils chauffants qui s'activaient une fois le sac ouvert. Elle l'enveloppa autour d'elle et remonta la fermeture-éclair en regardant la forme immobile de Mando avec un air inquiet.

Elle n'était ni faible ni fragile, mais elle n'était pas bien musclée non plus - et il était lourd. Vraiment lourd. Il lui avait fallu quinze bonnes minutes pour le traîner péniblement sous la pluie battante jusqu'aux falaises, situées à peine à quelques dizaines de mètres du lieu du crash. À mi-chemin, elle avait sérieusement envisagé de le dépouiller de son armure pour alléger la charge, mais avait rapidement mis fin à cette idée. Le traîner à même le sol détrempé sans protection n'aurait fait qu'empirer son état et les blessures qu'il avait subies au moment du crash.

Un frisson involontaire la parcourut toute entière. Son pantalon de travail et sa tunique étaient parfaitement adaptés pour la vie à bord du Razor Crest, mais là dehors, par ce temps glacé et humide, elle avait affreusement froid. La situation tournerait rapidement au désastre si d'aventure elle se risquait à garder sur elle ses vêtements gorgés d'eau. Elle se déshabilla dans l'intimité de la couverture, essora ses habits et les étendit sur une pierre avec l'espoir un peu idiot qu'ils seraient secs d'ici demain. Ne portant plus que ses sous-vêtements, elle s'emmitoufla comme elle le put en claquant furieusement des dents.

Elle ne savait pas quoi faire concernant Mando.

Sous son armure, il y avait plusieurs couches de vêtements. Le tout était imbibé d'une eau de pluie mortifère et glacée. Et le soleil était presque couché. Les températures chuteraient rapidement.

Le plafond de la grotte était trop bas pour se tenir complètement debout, alors elle s'avança jusqu'à lui en courbant l'échine. Personne n'apprécierait d'être déshabillé sans avoir son mot à dire sur le sujet, quoiqu'avec Mando, la question se posait encore davantage. Elle savait qu'il ne pouvait en aucun cas retirer son casque devant quelqu'un. Mais il n'avait jamais fait mention du reste de son armure. Avait-il interdiction de la retirer aussi ?

Kriff ! qu'il faisait froid.

Avant d'être prise de scrupules, elle s'agenouilla à côté de lui et, sortant ses mains de la couverture, elle tenta de détacher la cuirasse de son plastron. Elle comprit aussitôt que sa tentative était vouée à l'échec. Elle ne parviendrait jamais à retirer des vêtements aussi épais et détrempés d'un homme de cette stature - et il serait tout simplement impossible de les faire passer par dessus sa tête casquée.

Les contours de son casque reflétaient la lumière faiblarde et dorée du brûleur. Ce casque était indestructible… ou presque. Mando n'avait pas réussi à attacher son harnais de sécurité à temps, et il s'était bien cogné la tête au moment du crash. Il en était quitte pour une bonne bosse. Elle avait envisagé plus tôt de lui injecter une dose de stimulant qu'elle avait dénichée dans la trousse de survie, mais avait fini par penser qu'il était préférable qu'il se repose et que son cerveau soit prêt à se réactiver naturellement. Ou pas. Elle n'en savait fichtre rien, en fait. Elle n'était pas médecin.

Maintenant qu'elle y repensait plus posément, elle se dit finalement qu'elle pourrait tenter de le réveiller et… de lui poser la question. Pour son armure.

Elle récupéra la seringue, attrapa la main inerte de Mando et retira son gant pour exposer son poignet. L'aiguille était épaisse et elle marmonna des mots d'excuse en la tapotant. Elle grimaça avec un pincement de pitié au cœur quand elle planta l'aiguille sous sa peau et administra le produit. Puis elle se rassit sur ses talons en attendant qu'il fasse effet.

À travers son casque, une toux se fit entendre, suivie d'un long gémissement. Après un frisson, il se redressa tout à coup en position assise ; il regretta immédiatement son geste. Gémissant à nouveau tout en baissant la tête, il semblait groggy et perclus de douleurs. Rendu méfiant par ce brusque réveil dans un lieu inconnu et possiblement hostile, ses gestes étaient raides et prudents.

« Salut, » dit Harper à la fin d'un souffle.

Il ne répondit pas tout de suite ; il regarda d'abord autour de lui, collectant ses derniers souvenirs des événements. « Salut. »

« Vous devez être frigorifié. Moi aussi, à vrai dire. J'ai enlevé mes vêtements mouillés, mais vous... Vous êtes encore complètement trempé, et je ne peux pas vous laisser comme ça, mais je n'arrive pas à retirer vos vêtements, et- »

« Vous avez essayé d'enlever mes vêtements ? »

« En quelque sorte, je suis désolée, mais je ne suis pas parvenue à grand-chose parce que … » Elle fit semblant de frapper sa propre tête.

« Donnez-moi un instant. » Il passa en revue son équipement - avec lenteur, comme si le moindre mouvement lui faisait mal - puis consulta un compte-rendu sur l'écran rétroéclairé du terminal qu'il avait au poignet « Il y en a une autre ? »

« Une autre quoi ? oh, vous parlez de la couverture. Non. C'est la seule que j'ai trouvée. » Elle s'éclaircit la gorge. « Elle est... Elle est très grande, cela dit... »

Il tourna la tête vers elle. Il n'avait pas besoin de lui demander ce qu'elle entendait par là. Le rouge monta aux joues de Harper, elle avait le visage chaud ; ce qui, avec ce froid, était plutôt bienvenu finalement.

« Si je vous le propose, c'est par nécessité. » dit-elle, sur la défensive.

« C'est une nécessité. » concéda-t-il. Mais il ne fit toujours aucun mouvement pour se déshabiller ou se rapprocher d'elle. Confuse, elle ramena ses genoux contre sa poitrine et, recroquevillée sous la couverture, elle s'adossa contre un rocher. S'il tenait à rester planté là, c'était son problème, pas le sien.

La petite flamme du brûleur projetait des ombres discrètes sur les parois de la grotte. Chaque fois que Harper pensait avoir atteint un semblant de réconfort, elle était surprise par un coup de vent, ou secouée par un frisson, bien que la tiédeur de sa couverture de survie chauffante l'aidait à ne pas défaillir. Pendant ce temps, elle vit la posture de Mando se crisper de plus en plus, signe qu'il luttait contre le froid. Le cuir saturé de ses gants lui comprimait les doigts, ses vêtements détrempés collaient à sa peau, le paralysant de froid jusqu'aux muscles et aux os en-dessous.

Elle se pencha en avant et éteignit le brûleur.

« Pourquoi avez-vous fait ça ? » fit la voix de Mando dans l'obscurité.

« Vous savez que je n'ai jamais questionné vos croyances. » Même si, au fond, elle brûlait de le voir. De le toucher. De regarder sa bouche former son nom. « Mais je sais que vous pouvez enlever votre casque quand les circonstances vous y obligent. »

« En général. »

« Je dirais que nous sommes confrontés à des circonstances de ce type. » Le vent projeta des gouttes de pluie sur le sol, dans l'entrée de la grotte. « Ne mourons pas sur cette fichue planète, d'accord ? »

Il ne fit aucun bruit dans le noir ; et pourtant elle eut l'impression de l'entendre réfléchir. Ses propres pensées s'agitaient. Était-il toujours interdit de retirer son casque et son armure si elle ne pouvait pas le voir ? Avait-il le droit d'être touché, s'il ne pouvait pas être vu ? Le niveau d'intimité était-il le même ? Elle n'était pas en train de réfléchir à comment réparer un moteur, une turbine ou un hyperdrive. Elle pouvait tourner et retourner ses questions dans tous les sens, aucune réponse ne lui venait. Les seuls à savoir étaient les Mandaloriens eux-mêmes, et l'un d'eux était assis devant elle, muet comme une tombe dans l'obscurité.

Elle entendit soudain le bruissement des bottes de Mando sur le sol. « Je vais enlever mon armure maintenant. »

Harper déglutit en claquant des dents. Elle savait à quel point ce moment devait être difficile pour lui, à quel point il devait se sentir tiraillé, même si sa survie en dépendait... et même si elle ne pouvait pas le voir.

Le cœur de Harper s'emballa lorsqu'elle entendit le claquement des attaches de son armure qui s'ouvraient, le frottement de tissus humides entre eux, le bruissement des vêtements qu'on retire. Des images chatoyantes envahirent son esprit : elle imaginait sa peau nue, sa silhouette dépourvue d'armure, les lignes naturelles de son corps.

« Où êtes-vous ? » murmura-t-elle, une fois le silence revenu.

« Ici. » Sa voix était parfaitement reconnaissable, mais aussi plus pure ; ni plus grave ni plus aiguë, mais plus légère, plus claire, sans le filtre artificiel du vocodeur de son casque.

Hésitante, elle tendit la main devant elle, à l'aveugle. Si elle plissait les yeux, elle pouvait distinguer des formes et des lignes floues, mais elle n'avait aucune idée de ce dont il s'agissait. Puis sa main tendue effleura un morceau de tissu et une parcelle de peau froide ; elle retira sa main sur un sursaut.

« Vous n'aviez pas besoin de faire ça. » fit-il remarquer.

« Pardon. Vous avez raison. Désolée. » Elle déglutit. « Comment voulez-vous... - »

« Donnez-moi un côté de la couverture et je vais... - »

« Le sol est plus plat ici... - »

Se tortillant maladroitement, Harper étendit la couverture, ouvrit la fermeture-éclair et se coucha dans sa moitié en laissant l'autre pour lui. Il se glissa à l'intérieur. Alors qu'elle refermait le zip, son coude effleura ce qui devait être ses cheveux ; ils ne devaient pas être courts car elle sentit qu'ils ondulaient un peu. Cette nouvelle information la traversa comme une décharge de plusieurs milliers de volts. Tandis qu'il s'allongeait à côté d'elle, elle se tenait raide comme un piquet, luttant contre le besoin de se recroqueviller sur elle-même pour conserver la chaleur de son corps, et contre celui de partager la sienne ; mais prise d'une intense timidité à l'idée d'être à la fois si peu vêtue et si proche de lui, elle se garda bien de faire le moindre geste.

« Je suis désolée pour le vaisseau. » se risqua-t-elle à dire.

« Ce n'est qu'un vaisseau. Je n'y suis pas sentimentalement attaché. Nous pourrons en acheter un autre. »

Nous. « Je pensais surtout à vos armes, à l'équipement... - »

« Le casier où sont rangées mes armes aura résisté à l'accident. Quand il fera jour, nous retrouverons le vaisseau et récupérerons ce que nous pouvons. »

« J'y pensais justement. Pendant que vous étiez... inconscient. » Elle avait songé aux locaux et à la camelote qu'ils avaient prétendu vouloir leur vendre, pensé à l'explosion et à la forme presque ronde du trou qu'elle avait laissée dans la soute... trop ronde pour être accidentelle. « Je vous parie tout ce que vous voulez que ces locaux ne voulaient pas vraiment faire du commerce. Ce qu'ils voulaient, c'était se rapprocher suffisamment pour fixer un explosif sur la coque. Juste assez puissant pour nous forcer à atterrir. »

Une longue expiration, presque un grognement, trahit la colère qu'éprouvait Mando. Ils étaient sûrement en train de décortiquer le vaisseau comme des vautours autour d'une charogne.

Harper tremblait, des frissons la secouaient de la tête aux pieds. Elle roula sur le côté et serra ses mains contre elle-même. Elle avait grandi sur une lune au climat tempéré, couverte de forêts et de savanes. Le froid lui donnait l'impression qu'elle dysfonctionnait. Elle songea tristement au manteau qu'elle avait acheté avec sa première paye, resté à bord du Razor Crest.

La voix de Mando lui parvint comme un doux chatouillement sur sa tempe. « Pour que cela soit efficace, nous devons... il faut que l'on soit plus proches. »

Harper sursauta en sentant la main de Mando se poser sur son dos nu ; les doigts écartés, la tirant vers lui. Seuls ses bras, coincés entre leurs corps, l'empêchaient d'être complètement collée contre lui. Ils n'avaient jamais été aussi proches, excepté la fois où elle était tombée de l'échelle, mais cela n'avait duré qu'une seconde ou deux et ils en étaient sortis tous les deux si troublés que cela comptait à peine.

Les mains de Harper étaient serrées, mais à mesure que leur chaleur corporelle remontait, ses poings commencèrent à se décrisper. Mando portait sur lui une sorte de chemise au tissu épais, à peine humide. Ses nombreuses couches de vêtements l'avaient préservée de la pluie. Au-dessus de la fente de son col, elle lui effleura le torse par inadvertance.

Le caractère exceptionnel de cette situation avait embrasé ses pensées les plus intimes et les plus secrètes, mais plutôt que d'éprouver du ravissement ou de la joie, elle en restait douloureusement déconcertée. Elle avait l'habitude de ne pas voir le visage de Mando, mais elle s'était aussi habituée à déchiffrer son langage corporel pour deviner la plupart des pensées qu'il n'exprimait pas à voix haute. Plongée dans le noir le plus complet, elle devait se contenter du bruit de sa respiration et de quelques vagues conjectures. Il avait retiré la main qu'il avait posée sur son dos pour la tirer vers lui.

« Vos cheveux sont plus longs que je ne l'imaginais. » dit-elle pour briser ce silence qu'elle trouvait gênant. « Euh, cela ne veut pas dire que je songe à votre apparence… En fait, je... » Elle s'éclaircit la voix. « Par respect pour votre culture, je ne vous ai jamais demandé à quoi vous ressemblez, mais après tout ce temps passé ensemble, il est difficile de ne pas éprouver un peu de curiosité. »

Il resta silencieux. Pour 'briser le silence gênant', elle repasserait.

« Eh bien, » commença-t-il après une longue pause. « Je suis un homme. »

Bien que son ton fût impassible, Harper pouvait entendre le sourire discret qui lui étirait les lèvres. Le soulagement qu'elle ressentit soudain la fit grogner d'un rire inélégant. « Mmh, ouais, je m'en doutais déjà un peu. »

Son trait d'humour fut accueilli par un nouveau silence. Ne trouvant rien d'autre à dire, elle cacha son visage sous la couverture. « Je ne voulais pas me montrer insultante. »

Elle savait exactement ce qu'elle ferait quand ils seraient de retour sur le Razor Crest, en supposant qu'il soit toujours en un seul morceau. Elle enfilerait sa chemise de nuit préférée, boirait une tasse remplie à ras bord d'un bon bouillon encore fumant, et -

Le subit renflement de la poitrine de Mando l'informa avec une demi-seconde d'avance qu'il était sur le point de parler. « Cheveux bruns… »

L'image qu'elle avait de lui changea. « Vous avez les cheveux bruns ? » répéta-t-elle.

« Cheveux bruns. » confirma-t-il, très calmement et sans emphase.

« Et vos yeux ? » insista-t-elle. Elle ne voulait pas l'effrayer ou l'offenser, mais elle fut incapable de rester indifférente.

« Foncés. »

« Marrons, donc ? »

« Très marrons. »

Cette fois, elle se tut malgré son désir d'en apprendre davantage. Les détails qu'il lui offrait n'avaient pas besoin d'être précis ou distinctifs, faute de quoi ils porteraient atteinte à la finalité première de son casque. Mais l'intimité de cet échange était enivrante. Elle espérait pouvoir graver une image aussi claire que possible dans sa tête… non, ce ne serait pas bien. Cela vidait son casque et ses croyances de leur essence.

Elle aurait juré avoir senti le frôlement hésitant de sa paume sur sa hanche… elle aurait aussi bien pu se tromper. Quoiqu'il en soit, il ne la touchait plus.

Sous sa chemise, la musculature de Mando était sèche mais marquée ; athlétique, mais pas du tout disproportionnée. C'était le corps d'un homme fort et agile. Elle devinait, dans la fente de son col, la présence d'une fine et discrète toison sur son torse. Elle ne devrait pas avoir ce genre de fixation intempestive. Le contact physique était nécessaire à leur survie, mais il était difficile de faire la part des choses entre l'efficacité et l'intimité de ce contact. Comme un réservoir de carburant trop plein, il était sur le point de déborder et de s'enflammer ; et en elle flamboyait une envie, un désir. Pour tout. Pour tout ce qu'il était.

Stop. Elle supplia ses mains d'arrêter, mais elles ignorèrent sa supplique et remontèrent le long de son cou, effleurèrent sa pomme d'Adam, perçurent les pulsations de son pouls, sous sa mâchoire. Ses joues étaient constellées de poils - pas assez longs pour une barbe, ni drus et piquants comme du chardon.

Ça suffit, stop. Ses doigts atteignirent la parcelle de peau douce où sa mâchoire rejoignait son oreille. Sa voix tremblait, mais cette fois, ce n'était pas à cause du froid. « Je peux vous toucher ? »

« Vous êtes déjà en train de le faire. »

Ses doigts se figèrent, tiraillés par l'envie de parcourir les pans inexplorés de son visage. « Vous savez ce que je veux dire. »

« … Oui. »

Ses doigts reprirent le cheminement de ses traits. Ce n'était pas un visage délicat ; il était brut et carré, avec une structure osseuse robuste. Son nez était proéminent et courbé, il avait probablement déjà été fracturé une ou deux fois. Une masse de cheveux soyeux ondulait librement autour de ses oreilles. Il avait dit qu'ils étaient bruns. Son cœur battait à tout rompre en imaginant le visage qui se cachait dans la pénombre ; son exploration tactile et les détails qu'il lui avait donnés rendaient cette image chaque fois plus précise et plus réelle, loin des portraits hasardeux qu'elle avait pu dresser dans son esprit jusqu'à aujourd'hui.

Il restait complètement immobile. Sa respiration semblait un peu nouée. Il l'aurait certainement arrêtée de lui-même, s'il l'avait voulu... mais elle finit tout de même par retirer ses mains. Si les choses devaient devenir bizarres entre eux, il ne lui restait plus qu'à éviter de croiser son regard. Miséricorde.

À l'intérieur de la grotte, tout était silencieux. Dehors, le vent était triste, gémissant devant l'entrée et traversant la plaine de lave désolée. La poitrine de Mando se soulevait et retombait aussi doucement et régulièrement que s'il était endormi ; mais, d'une façon ou d'une autre, elle sentait qu'il ne l'était pas. Elle ne pouvait pas concevoir qu'il puisse se détacher des événements aussi facilement. Pas en de telles circonstances. Le crash du vaisseau, le choc sur sa tête, le froid… et ça.

« J'ai l'impression que ça aide. » fit-elle vaguement remarquer.

« Je suppose que vous parlez de la couverture. »

« Oui. Oui bien sûr. La couverture aide. Vous avez moins froid ? »

Il émit un son maussade et résigné. Ça devait vouloir dire non.

« Dans ce cas, venez-là. » Possédée par une pulsion incontrôlable, tentant de la réprimer et de la faire passer pour une simple nécessité, elle glissa ses bras autour de sa taille. Il se tendit un instant, et Harper se sentit glacée quand il s'éloigna d'elle ; mais non, il ne faisait qu'ajuster sa position pour lui permettre de mieux glisser un bras sous lui.

Ils se rapprochèrent encore. Répondant à l'appel silencieux de Mando, elle se pressa contre lui en épousant la forme de son corps comme une pièce de puzzle, jusqu'à ce qu'ils soient étroitement imbriqués l'un contre l'autre. Dieux tout-puissants, qu'il était solide. Elle se sentait frêle et imparfaite contre lui. Incapable de se retenir, elle blottit sa joue sur son torse et écouta son sang refluer puissamment vers son cœur.

Si elle était timide, il avait mille raisons de l'être encore plus. Il se cachait littéralement du monde extérieur depuis qu'il était enfant, et sa profession ne lui laissait presque aucune occasion de nouer des liens intimes avec qui que ce soit. Il y a quelques temps, elle aurait pu penser que cela ne lui était d'aucun intérêt. Maintenant, elle n'était plus sûre que ce soit le cas. Ce n'était pas un homme cruel ou insensible ; elle en était convaincue. Il était juste prudent. Dévoué. Quelqu'un qui portait une armure sur son corps, mais aussi sur son âme.

Quand avait-il été touché pour la dernière fois ? Véritablement touché, et pas simplement frappé, bousculé ou malmené ; un contact tendre, affectueux, à tout le moins quelque chose qu'il aurait pu partager avec quelqu'un en qui il avait confiance ?

« Vous… Tu peux me faire confiance, » murmura Harper, rougissant du simple fait d'avoir osé le tutoyer. « Je sais que ce ne sont que des mots et que tu es seul juge de ceux à qui tu décides d'accorder ta confiance, mais… je tenais vraiment à te le dire. »

Sous la couverture, où régnait désormais une température supportable, la main de Mando vint se poser sur sa hanche.

Son cœur se mit à cogner contre ses côtes. Elle était lovée contre l'homme qu'elle avait appris à connaître, un homme dont elle était si proche et pourtant si éloignée à la fois. Il lui était si étranger. Concrètement, tout ce qu'elle savait de lui se résumait en quelques phrases : un humain de genre masculin, un chasseur de primes, un Mandalorien. Il était orphelin et d'après ce qu'il avait dit au sujet des premières années de l'Empire, elle avait deviné qu'il était sur la fin de la trentaine. Elle savait qu'il n'aimait pas l'humidité et se trouver au milieu d'une foule, mais aussi qu'il appréciait les tourtes à la viande de balawai - enfin, soit il les adorait, soit il les jetait par un hublot quand elle n'était pas là, car elles disparaissaient toujours mystérieusement du frigo dès qu'elle avait le dos tourné. Elle connaissait la façon particulière qu'il avait de pencher la tête quand quelque chose l'amusait. Elle savait aussi que les compliments le touchaient beaucoup plus que ce qu'il voulait bien laisser paraître. Et elle savait qu'il méritait d'être aimé, si seulement il le voulait.

Harper prit de nouveau son visage dans ses mains et déposa ses lèvres sur les siennes. Il répondit lentement à son baiser - pas de façon réticente, mais plutôt prudente. Elle l'embrassa avec une passion tranquille, terriblement douce, empreinte de tous les sentiments qu'elle avait tenté en vain de refouler. Ses mains glissèrent dans ses cheveux bruns, agrippèrent l'arrière de son crâne ; elle sentit la vibration d'un son discret dans sa gorge et le mouvement involontaire de sa pomme d'Adam. Elle n'arrivait pas à croire ce qui était en train de se passer. Et pourtant, elle était réellement en train de le toucher et d'être touchée en retour. Elle voulait embrasser son cou, son torse, explorer du bout des doigts toutes les parties inconnues de son anatomie. Non, ce n'était ni un rêve, ni l'hallucination d'une femme hypothermique... sa chaleur, ses mains verrouillées sur sa taille, ses lèvres qui se mouvaient lentement contre les siennes, tout ce qu'il lui offrait… tout était vrai.

« Stop. » souffla-t-il en reculant la tête.

« Je suis désolée. » balbutia-t-elle immédiatement. Elle se sentait bouleversée par la culpabilité et la honte. « Je n'aurais pas dû faire ça, je - »

« Non, ce n'est pas... Il y a quelque chose qu'il faut que tu comprennes, Harper. » Il avait éloigné son visage, mais il la tenait toujours par la taille. Elle nota qu'il s'était mis à la tutoyer, lui aussi. « Quand je t'ai dit que je n'avais jamais retiré mon casque devant quelqu'un, je... j'ai dit ça de façon très littérale. Je ne l'ai... jamais fait. »

Oh. Oh. « Jamais ? »

« Jamais. »

Elle comprenait où il voulait en venir. Elle prit sa main droite entre les siennes. C'était celle qu'elle avait soignée ; les cicatrices étaient lisses, elle semblait guérie. Mais elle n'avait aucun moyen d'en être sûre. Ça n'avait pas d'importance pour le moment.

« Je tiens beaucoup à toi. » avoua-t-elle. « Plus que ce que j'avais imaginé. Mais c'est un fait. Alors, quoi que tu décides de faire par rapport à… à nous, je l'accepterai. Ça ira. Enfin, tout sauf mourir de froid parce que tu m'aurais ordonnée de sortir de cette couverture et d'aller me faire voir de l'autre côté de la grotte. »

Il lâcha une bouffée d'air, comme d'un rire silencieux. Son vrai rire. Le cœur de Harper se serra. Elle ne l'avait jamais entendu rire sans son casque ; le vocodeur donnait un air robotique au moindre de ses mots et de ses sons.

« Aucun de nous ne sortira de cette couverture. » dit-il. « Je veux... rester avec toi comme ça, jusqu'au matin. »

« Pour ne pas mourir de froid. » acquiesça-t-elle.

« Ce n'est pas qu'une histoire de froid. » Les mains de Mando s'aventurèrent plus loin sur sa peau, épousèrent prudemment la forme de ses reins. « Reviens contre moi. »

Ce n'était pas la première fois que Harper s'endormait en pensant à Mando. Mais cette fois, ce fut très différent, car elle ne faisait pas que penser à lui ; elle s'endormait avec lui ; ni le sol rocheux inconfortable, ni la tempête qui hurlait au-dehors n'avaient d'importance alors qu'elle se laissait prendre par un sommeil léger et tranquille, apaisée par la chaleur de son corps contre le sien.