Résumé
Le seigneur Vétérini et le commissaire Sam Vimaire ont été mystérieusement kidnappés. En s'échappant, ils ont accidentellement activé un sort qui les emmènerait plus volontiers vers une chambre à coucher que vers une audacieuse évasion.
Notes de l'auteur :
J'ai eu cette idée pendant que je lisais « Q is for Quirmian Love Potion », donc je cite ce travail en tant qu'inspiration. J'espère que j'utilise cette fonction correctement ! Dans tous les cas, merci scarletmanuka de m'avoir inspiré(e) avec ton texte !
J'adresse des remerciements tout spéciaux à L3rron, qui est la meilleure beta-lectrice que j'aurais pu souhaiter. Tu es la meilleure !
Note de la traductrice :
Merci à Treelunar de m'avoir permis de traduire cette fic que j'aime beaucoup et de la partager.
Ffnet ne permet toujours pas (ou alors j'ai raté une étape...) de mettre un lien direct vers un autre site, mais l'œuvre originale appartient donc à Treelunar et est disponible sur AO3.
Je suis loin d'être une professionnelle, et c'est ma première traduction de fic. Je n'ai malheureusement pas le temps de faire des recherches approfondies pour retrouver tous les petits tics de langages de chaque personnage (mais je suis ouverte à la critique, si vous repérez des traductions aléatoires, je peux toujours corriger ).
Bonne lecture !
Chapitre 1
Sam ouvrit les yeux et rien ne changea. Il cligna plusieurs fois. Il n'y avait toujours que le noir total.
Juste un instant auparavant, il se tenait dans le Bureau Oblong, fixant un point sur le mur pendant qu'il faisait un rapport sur les affaires courantes de la cité. Maintenant, il ne pouvait rien voir, mais l'air semblait différent. Était-il autre part ? Il s'assit. Près de lui, il pouvait entendre une respiration dans le silence ambiant.
« Commissaire ? »
Ah, donc le Patricien était là, peu importe où était ce là.
« Monsieur. »
« Il semblerait que je sois en l'incapacité de voir, ce qui, je l'espère, est dû à l'absence de lumière. » Il y eu un bruissement de tissu. « Savez-vous où nous sommes, Commissaire ? »
« Aucune idée, monsieur, je n'y vois rien non plus. Avez-vous, à tout hasard, un portail magique installé dans votre bureau ? »
« Pas que je sache, non. »
Vimaire commença à tâter les alentours, se demandant si le palais ne s'était pas effondré et s'ils n'étaient pas morts sans s'en rendre compte. Tout semblait plutôt solide, après réflexion, et l'exploration de la pièce confirmait ses suspicions : ils n'étaient définitivement pas dans le Bureau Oblong.
La pièce semblait être complètement nue. Pas de meubles, pas de tapis, pas de fenêtres... et pas de porte. Ce qui voulait dire que leur absence de vision était probablement dû au fait que la lumière ne pouvait pas entrer dans la pièce. Mais quel genre de pièce ne possédait pas de porte ?
Il partagea ses découvertes avec Vétérini, qu'il pouvait tout à fait imaginer s'être installé dans une position confortable, assis sur le sol. Probablement avec ses mains croisées derrière sa tête1.
« Nous avons très certainement été amenés ici par magie », la voix de Vétérini sortait des ténèbres. « Et, considérant que nous sommes principalement en un seul morceau, ce n'était pas un accident. En théorie, quelqu'un capable de magie n'aurait pas besoin d'une porte pour entre dans une pièce. Et cela rend la sortie quelque peu plus difficile, n'est-ce pas ? »
C'était cohérent. Ils n'étaient pas attachés, n'avaient pas été assommés, et, oui, ils s'étaient soudain retrouvés à un autre endroit. Peut-être qu'il ne s'était même pas écoulé une minute, et qu'ils avaient simplement été, d'une certaine façon, instantanément transportés...
« Par magie ? Mais pourquoi ? Pourquoi nous téléporter ici, qui pourrait vouloir faire ça ? »
Ses questions ne rencontrèrent que le silence. Vimaire se demandait si Vétérini connaissait les réponses. Mais s'il avait raison et qu'ils avaient été téléportés ici – ce qui semblait de plus en plus probable – alors les mages étaient impliqués dans cette histoire. Vimaire commença aussitôt à réfléchir à une façon possible d'arrêter un mage.
Les charges étaient claires : abduction, faux emprisonnement, conspiration dans le but de causer une échauffourée2, et enfermement volontaire d'un honnête citoyen dans un espace confiné avec une créature mortelle, alias le Patricien.
Mais il n'était pas question d'acculer un mage. Vous ne savez jamais ce qu'il peut faire, donc en arrêter un allait relever du challenge !
« Il n'y a pas moyen de s'échapper » marmonna-t-il en tapotant les murs. « Qu'est-ce qu'on va faire si la magie s'est bloquée ou un truc du genre ? Comment est-ce que cette pièce est même approvisionnée en air ? Un mage se serait laissé une voie de sortie... » il songea à la prévoyance naturelle du mage typique et gémit intérieurement « Ou peut-être pas... »
« Je parlerai à l'Archichancelier Ridculle », dit le Patricien. « Les mages de l'Université de l'Invisible doivent être en capacité de tracer une magie non officielle. Je serais particulièrement intéressé de rencontrer le propriétaire de cet hébergement fascinant. »
Et moi donc, pensa Vimaire.
« Ce serait un honneur d'arrêter celui qu'ils trouveront, monsieur. Mais comment allons-nous sortir d'ici pour le faire ? Cette putain de prison n'a même pas de porte ! » Il avait pratiquement hurlé la dernière partie, et frappé le mur, emporté par sa frustration.
Le mortier s'effrita, et Vimaire fut soudain distrait de sa douleur à la main par un imperceptible scintillement, uniquement visible parce que le reste de la pièce était plongé dans le noir absolu. Il saisit le mur et en arracha le plâtre.
Cela prit un moment, mais finalement, la lueur devint plus qu'un scintillement, et d'étranges symboles lumineux apparurent. Grâce à leur lumière, Vimaire pouvait voir que le mur qu'il venait de démolir semblait être plus récent que les morceaux qui l'entouraient. Il tourna pour voir le reste de la pièce à cette nouvelle lueur. Elle était vraiment nue, mais les murs et le sol étaient délavés par endroits, comme s'il y avait eu des meubles que l'on avait enlevés. Et il y avait le Patricien, se tenant debout à quelques mètres de Vimaire, fixant les symboles. Vimaire ne l'avait pas entendu se lever.
« Ce n'est pas une cellule de prison » dit Vimaire, après s'être remis de la surprise. « Regardez, jusqu'à récemment, il y avait un grand placard ici, et là il y avait probablement un lit ». Il pointa les endroits de la pièce où les murs et le sol étaient le moins délavés. « Qui que soit la personne qui a fait ça, elle doit être débutante dans le kidnapping ».
Mais suffisamment intelligente pour enlever toutes les affaires personnelles avant de nous envoyer ici, ajouta-t-il pour lui-même.
Avec un air étrangement suffisant, le Patricien pointa sans un mot le plafond. Vimaire regarda vers le haut et laissa échapper une inspiration surprise. Une trappe dans le plafond ! La seule partie de la pièce qu'ils ne pouvaient pas explorer en touchant. Il sourit. « Ils n'ont pas prévu que nous trouverions ces trucs lumineux ! Ils ont même mis du plâtre neuf sur ces trucs pour qu'on ne puisse pas voir la sortie ! »
« Je suspecte qu'ils ne s'attendaient pas à ce que quiconque frappe le mur avec une telle férocité », Vétérini semblait plutôt ravi, presque fier.
Vimaire se tourna vers les runes un instant. Il voulait les mémoriser, dans le cas où cela se révèlerait utile pour trouver qui les avait envoyé ici. A quoi est-ce que ça servait ? Pourquoi étaient-elles ici ? Elles semblaient déroutantes, la lumière qu'elles dégageaient était d'une couleur subtilement décalée. Il en toucha une prudemment. Elle changea pour un rouge profond. Fascinant ! Il tendit de nouveau la main, juste au moment où Vétérini criait « Commissaire, attendez ! »
Trop tard. Si Vimaire avait été un mage, il aurait vu le flash couleur octarine. En l'état, le rouge profond du symbole couvrit brièvement les murs, le sol et le plafond puis disparut. Les runes semblaient plus fades qu'avant.
Vétérini soupira. « J'aurais préféré que vous ne fassiez pas cela », dit-il. « Vimaire, étant donné que nous avons été conduits ici par magie, et qu'il y avait d'étranges symboles lumineux sur le mur, j'étais enclin à penser qu'il était évident qu'il s'agissait de runes magiques. Sachant qu'aucun de nous n'a étudié les arcanes runiques, il aurait été préférable de ne pas les activer. »
Merde. Vimaire regarda la pièce. Il n'y avait rien de différent. Aucun monstre n'était apparu, aucun portail magique ne s'était ouvert. « Il ne s'est rien passé, je crois.» Ou si ? Est-ce qu'il ne se sentait pas un peu étourdi, ou est-ce que c'était seulement son imagination, qui s'attendait à ce que quelque chose se produise ? Et depuis quand est-ce qu'il faisait aussi chaud ici ?
« Rien que nous ne puissions voir. Qui sait quel était l'utilité de cette pièce avant qu'elle ne soit utilisée comme donjon improvisé ? Enfin, il n'y a rien d'autre à faire qu'espérer, maintenant. » Le Patricien sembla perplexe pendant un instant, presque distrait. Il cligna des yeux lentement.
« Savez-vous crocheter une serrure, Commissaire ? »
« Je viens des Ombres, monsieur. » En regardant Vétérini, quelque chose semblait étrange, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus... Il fit un pas vers lui. « Et comment envisagez-vous que je l'atteigne ? »
La voix du Patricien était calme « Peut-être pouvons-nous trouver une solution... » ses yeux ne quittaient pas Vimaire alors qu'il faisait un pas en avant. Il se tenait si près de Sam qu'ils se touchaient presque. Vimaire avait l'impression que ses sens étaient plus affutés, en quelque sorte, il pouvait ressentir les ondulations de l'air vicié, sentir l'homme devant lui... Dieux, il faisait vraiment très chaud ici, non ?
Lord Vétérini continua, parlant comme s'il n'accordait pas d'attention à ses propres mots, « je pourrais vous porter, comme cela il vous serait possible d'atteindre le plafond, Commissaire. »
Sam peinait à se concentrer sur la conversation. Il était en train de se demander pourquoi, dans le passé, il avait choisi de regarder un point dans le mur plutôt que le visage qui était si près du sien maintenant. Les sourcils acérés, la barbe nette, les yeux perçants...
« Vous êtes plus léger que moi. Je devrais probablement vous porter », murmura-t-il en étendant son bras, l'esprit absent, pour combler la faible distance entre eux. Ses doigts frôlèrent la robe du Patricien, quand il ramena soudainement sa main. Son instinct de conservation était suffisamment puissant pour briser la transe dans laquelle il se trouvait – on ne touchait pas le Patricien si l'on voulait garder son bras attaché au reste du corps. Désorienté, il fit un petit pas en arrière, essayant de s'éclaircir l'esprit.
« Monsieur ? » dit-il, prenant garde de ne pas regarder le Patricien.
« Commissaire. » la réponse de Vétérini était douce.
« Monsieur, je pense que... » oh, dieux... « Je pense que ces runes font... quelque chose... »
« Hum, oui, je serais enclin à vous croire... » il semblait faire un effort pour retrouver son self control. « C'est très embêtant. » Il y eut une pause réfléchie. « Bien que j'ose penser que cela aurait pu être pire. »
Vimaire rit sans joie, tout en avançant des spéculations sur la texture que pourraient avoir ces lèvres contre les siennes, ce corps sous ses mains... « Je ne suis pas sûr que ça pourrait être pire ! »
« Sérieusement, Vimaire ? Nous aurions tout aussi bien pu périr dans une explosion magique, ou avoir invoqué des créatures depuis les Dimensions des Basses Fosses. Ceci, bien qu'étant... » il regarda Vimaire, et pendant un instant, il sembla qu'il allait faire un pas, avant de se reprendre « gênant, peut-être, et troublant d'une certaine façon, est plus surmontable que ce que nous aurions pu craindre. »
Vimaire fit l'erreur de regarder à nouveau le visage de Vétérini, et il lui était maintenant impossible de regarder ailleurs.
Le Patricien continuait de parler. « La magie a tendance à s'estomper avec le temps, mais compte tenu de la façon dont elle croît pour le moment, il est possible qu'elle devienne encore plus forte avant... Puis-je suggérer que nous partions aussi vite que possible ? »
Considérant ses sentiments d'alarme face à la situation actuelle et... malgré d'autres choses qu'il ressentait, Vimaire était très favorable à cette suggestion.
« Ouais, partons. Vous n'allez pas me porter, d'ailleurs. »
Lord Vétérini leva un sourcil et sortit, depuis un repli de sa robe, un jeu de crochets. Il regarda Vimaire, dans l'expectative.
Jurant intérieurement, Vimaire se plaça en-dessous de la trappe pour faire la courte-échelle à Vétérini. Celui-ci prit appui sur les mains croisées, touchant l'épaule du Commissaire pour trouver son équilibre avant de s'élever gracieusement et de toucher le plafond pour se stabiliser.
Le bref contact sur son épaule, même à travers les couches de vêtements, lui fit l'effet d'une décharge électrique. Cela n'aidait pas non plus Vimaire de se retrouver nez à nez avec la robe de Vétérini et, oh dieux, l'odeur... Comme des livres et de l'acier, et surtout Vétérini, si intoxiquant, d'une certaine façon...
Le poids sur ses mains était étonnamment stable pendant que le Patricien œuvrait. Vimaire regardait ses longs doigts efficaces qui crochetaient la serrure. Il était doué, bien sûr, ce connard, omnipotent et astucieux bâtard. Il avait toujours le contrôle de chaque situation, évidemment, même celles qu'il ne pouvait pas contrôler. Surtout celles-là.
Sam avait souvent voulu le frapper.
Sam avait parfois voulu l'embrasser.
Il avait envie de briser ses défenses, de lui faire perdre son sang-froid, de voir si –
Il y eu un cliquetis. Vimaire sentit le poids quitter ses mains pendant que Vétérini se hissait, ouvrant la trappe dans le processus.
Après quelques secondes, deux mains apparurent depuis le trou dans le plafond.
Vimaire avait confiance en la capacité de Vétérini de juger quel poids il pouvait soulever, et de s'être assuré en conséquence.
Il prit un peu d'élan et sauta.
D'une manière ou d'une autre, il réussit à saisir les mains du Patricien. Vétérini resserra sa prise, donnant à Vimaire le sentiment rassurant qu'il ne le laisserait pas partir, ne le laisserait pas tomber.
Il fut tiré vers le haut jusqu'à ce qu'il puisse franchir lui-même la trappe, et que Vétérini le lâche. Vimaire regretta immédiatement le contact de ses mains.
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Debout dans la pièce poussiéreuse où menait la trappe, le Patricien regardait attentivement Vimaire en train de se relever. Les pupilles du Commissaire étaient écarquillées, et Lord Vétérini savait qu'il devait avoir une mine similaire en cet instant. Il savait également que les effets de la magie augmentaient encore, et ils atteignaient, rongeaient le contrôle méticuleux qu'il avait habituellement sur lui-même.
Vimaire lui rendit son regard. Le Patricien n'avait pas l'habitude de briser un échange de regards, sachant que la personne en face de lui le faisait habituellement d'elle-même.
Vimaire ne le fit pas.
Vimaire, qui ne se laissait faire par personne, avec ses convictions féroces et sa colère et sa barbe rugueuse.
Lord Vétérini déglutit.
Il était inhabituellement difficile pour lui de se concentrer. Il se demandait si la pièce était véritablement aussi chaude ou si c'était un effet de la magie.
Vimaire était juste debout, là, en train de le regarder. Comme en transe, Vétérini tendit la main et effleura la joue de Vimaire, hypnotisé par la sensation de sa peau sous le bout de ses doigts. Vimaire frissonna légèrement.
Soudain, des mains déterminées attrapèrent la robe du Patricien, et les lèvres de Vimaire furent sur les siennes, douces et affamées et féroces. Avant même de s'en rendre compte, Vétérini était en train de lui rendre son baiser, et c'était presque identique et en même temps pas tout à fait exactement comme... – comme ce qu'il aurait pu imaginer, tout à fait hypothétiquement parlant.
Il laissa sa main glisser dans les cheveux de Vimaire, l'amenant plus près de lui. Vimaire agrippait sa robe, explorant sa bouche de sa langue. L'embrasser semblait être la chose la plus parfaite, la seule chose à faire maintenant. Mais, quelque part au fond de son crâne, il y avait toujours une pensée rationnelle et logique, et elle était en train d'essayer d'attirer son attention.
Vimaire était envouté par un sort. Il était pratiquement drogué. Normalement, il n'aurait pas voulu cela, il ne voulait pas vraiment cela. La magie allait s'estomper, et alors –
Vimaire ne voulait pas ça.
Vétérini se figeât. Il mit fin au baiser.
S'éloigner de lui était extraordinairement difficile. Cela allait à l'encontre de tous ses instincts actuels. Il devait admettre à contrecœur qu'il admirait les pouvoirs du mage qui avait créé ce sort.
Le regrettable manque de contact semblait aider Vimaire à se remettre. Il regarda ses mains avec confusion, et ses yeux s'écarquillèrent. Vétérini était plutôt amusé de le voir se tapoter la poitrine et le ventre, comme s'il avait peur que le Patricien l'ait poignarder sans qu'ils s'en aperçoive. Il balbutiait des excuses.
« Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris... Oh, dieux... suis pas comme ça d'habitude, putain, n'aurais jamais... Qu'est-ce que j'ai fait, bordel... Monsieur, je suis... »
Le Patricien leva la main.
« S'il vous plait, ne vous inquiétez pas à propos de cela, Commissaire. Il est incroyablement difficile de combattre ce sort. En fait, je dirais que c'est à la limite de l'impossible. Je dois l'avouer, ma volonté n'est pas souvent... testée de cette façon. »
Lord Vétérini avait conscience que son niveau de self-control était bien supérieur à celui de la vaste majorité des gens. Il avait passé sa vie à s'entrainer pour toujours avoir le contrôle, un contrôle de la situation, ce qui passait premièrement par un contrôle de lui-même.
« Monsieur, » dit Vimaire. C'était plutôt attendrissant de le voir aussi énervé. Vétérini ressentit une envie écrasante de faire taire ses marmonnements mortifiés par un baiser, mais il retint l'impulsion et la repoussa.
Vimaire évitait le contact visuel. « Nous devons sortir d'ici, » dit-il. « Où sommes-nous, d'ailleurs ? »
« Je crois qu'il est temps de le déterminer, » dit Vétérini en marchant sans bruit vers la porte. Elle était déverrouillée, mais elle n'avait manifestement pas été ouverte depuis un certain temps. Elle était coincée.
Le Patricien fit un pas de côté pour laisser à Vimaire l'espace de donner à la porte réfractaire un coup d'épaule encourageant3. C'était très attrayant. Vétérini dû s'empêcher de tendre à nouveau la main vers lui. Cela n'allait pas être facile.
Vimaire sortit dans le couloir devant lui. Le Patricien le suivit, sa légère claudication à peine perceptible4.
Il y avait des fenêtres montrant un coin de ciel gris. Vimaire les avait vues aussi, et il lança un regard à Vétérini. Il n'avait pas besoin de dire à voix haute que cela signifiait qu'ils étaient toujours à Ankh-Morpork. Cet air brumeux et sale était inimitable.
Après un contact visuel un brin trop long, Vimaire se glissa tranquillement dans un coin, jetant un coup d'œil autour de lui.
Soudain, il leva la main pour lui signifier de s'arrêter. Le Patricien, qui l'avait suivi de plus près que ce qu'il aurait fait en temps normal, avait d'une certaine façon foncé sur le bras de Vimaire, étendu subitement. Le contact inattendu contre sa poitrine lui envoyait d'étranges picotements diffus.
Le Commissaire eut l'air aussi surpris par le contact, et peu désireux de le rompre. Résolument et lentement, il enleva son bras de la robe de Vétérini. Tous les sens du Patricien lui criaient de saisir le poignet de Vimaire, de l'empêcher de retirer sa main, de l'embrasser et de le serrer contre lui...
Et puis le contact s'évaporat. Vétérini cligna des yeux. Vimaire lui fit signe de se cacher et, un moment plus tard, ils se tenaient tous les deux dans une alcôve obscure. Le Patricien se tenait parfaitement immobile. Il savait comment disparaitre. Mais Vimaire, lui aussi, avait un talent pour se tapir dans les ombres invisibles.
Deux hommes débouchèrent en patrouillant du coin du couloir. La façon dont ils marchaient était indiscutablement signe qu'ils patrouillaient. Lord Vétérini nota en passant qu'aucun d'eux ne maitrisaient la technique préférée de Vimaire du pas réglementaire. Ils seraient épuisés après quelques heures.
Pendant qu'ils attendaient que les hommes passent, il nota que Vimaire louchait vers lui. L'homme était attentif aux ombres – il pouvait toujours le voir. D'une certaine façon, c'était une pensée réconfortante.
Vimaire tendit soigneusement la main, comme pour s'assurer que ce qu'il voyait était réel. Le Patricien regarda avec fascination les doigts hésitants atteindre son bras, le touchant doucement. Ne voulant pas que le contact s'arrête, Vétérini prit sa main. Vimaire était immobile, mais Vétérini pouvait sentir son cœur battre rapidement.
C'était si difficile de rester immobile, alors que Vimaire était si proche, juste là...
Enfin, le corridor fut de nouveau vide.
Toujours en se tenant les mains, ils avancèrent prudemment jusqu'au coin. Il y avait plusieurs pièces adjacentes au hall, mais surtout, il y avait une porte donnant sur un balcon. Vétérini lui fit signe.
L'air frais du soir l'aida à s'éclaircir les esprits. Vimaire regardait avec circonspection le sol – ils étaient au dernier étage.
« Quand ils remarqueront que nous nous sommes échappés, ils vont nous chercher », dit-il.
« Je compte là-dessus. Peut-être que certains citoyens observateurs seront capables d'indiquer qui était en train de faire ces recherches. »
« Où allons-nous entretemps, alors ? Je ne sais pas pour vous, mais je préfèrerais éviter d'aller au Guet avant que cette... magie se soit évaporée. Et le palais est... » il agita vaguement la main « carrément de l'autre côté de la rivière. Beaucoup d'opportunités pour ces personnes de nous retrouver. »
« Ah, oui, je préfèrerais reporter cette confrontation à demain matin. » Il était momentanément distrait par la façon captivante dont le soleil illuminait le visage de Vimaire.
« Monsieur ? »
« Hmm ? »
« Avez-vous une suggestion sur l'endroit où aller ? Je connais des endroits dans les gouttières qui sont plutôt bien cachées, si - »
« Oh, cela ne sera pas nécessaire. Fort heureusement, j'ai un certain nombre de lieux sûrs dans cette ville. Des endroits dont même le Guet n'a pas connaissance. »
Vimaire fronça les sourcils. « Nous devons être tenus au courant de ce genre de choses. Vous ne pouvez pas garder des putains de choses comme ça -, » il hésita. Vétérini avait ramené ses cheveux en arrière, de la façon dont il avait observé les gens le faire dans certaines... situations. Il avait toujours su parfaitement imiter les comportements observés.
« Pouvez pas garder... des putains de secrets... » Vimaire balbutiait distraitement. Ravi de son succès, Vétérini s'appuya contre la balustrade et passa sa main dans ses cheveux.
Le Commissaire capitula devant cette tactique déloyale, et se tenait maintenant debout, un peu sous le choc. Vétérini sourit triomphalement.
« C'est juste ici, Commissaire, si vous voulez bien me suivre. »
« Si vous n'arrêtez pas d'être aussi emmerdant, vous allez vous prendre un poing dans la gueule, » marmonna Vimaire dans sa barbe.
Vétérini répondit doucement quelque chose de qui sonnait suspicieux, du genre « promesses, promesses ».
Comme un chat, il escalada le mur de l'habitation pour atteindre le toit. Là, il attendit que Vimaire grimpe, planifiant mentalement la route la plus simple. Heureusement, les toits étaient proches les uns des autres, ici, et la planque n'était pas loin. Il n'avait pas envie de faire des acrobaties dans son état actuel5.
Il montra le chemin à travers les toits. À un moment, il y eut de l'agitation dans les rues derrière eux. De toute évidence, leur absence avait été remarquée et les rues autour de la résidence étaient fouillées. Le Patricien n'avait pas besoin de regarder Vimaire pour savoir qu'il en était également conscient. Il le fit quand même6.
Peu de temps après, il atteignirent leur destination. Une échelle secrète bien connue, utilisée par les voleurs et les visiteurs nocturnes clandestins de tous genres7, menait à la rue. Deux maisons plus loin se tenait une petite bicoque décrépite. C'était là que se rendait Vétérini.
La porte n'était pas barrée, comme c'était toujours le cas. Il n'y avait même pas de serrure. Le vent soufflait à travers les vitres brisées de l'habitation abandonnée, d'une certaine façon plus fort que la douce brise qui soufflait dans la rue.
Vimaire ferma la porte, observant avec scepticisme.
« C'est donc ici, que vous planifiez de nous cacher cette nuit, monsieur ? »
« Ils sont encore en train de nous chercher. Personnellement, je préfèrerais gérer cette situation une fois que les effets de certaines runes magiques se seront dissipés. »
« Bien sûr, mais... est-ce que c'est sûr, cet endroit ? »
Vétérini sourit. « Il y a plus de précautions de sécurité que ce qui est immédiatement apparent, - »
Il fut interrompu. « Ne me dites pas. » Vimaire traversa la pièce sale vers l'un des murs dénudé. « C'est un passage secret, n'est-ce pas ? Laissez-moi le trouver. »
Il commença à frapper précautionneusement sur le mur. Vétérini se demanda s'il essayait de se distraire de l'influence de la magie. Lui-même avait du mal à ignorer les cheveux ébouriffés de Vimaire, sa position déterminée devant le mauvais mur. Son esprit persistait à lui fournir des idées parfaitement inappropriées.
Vimaire hésitait et fit le tour de la pièce. Quelque chose semblait attirer son œil. Les trois livres sur l'étagère. Bien sûr, un d'eux devait être un mécanisme secret qui révélait une porte cachée. Tout le monde savait ça. C'est pourquoi le Patricien avait dû s'assurer qu'il était éloigné de l'entrée réelle, comme les autres classiques tels que les statues dont la tête pouvait se pencher en arrière pour révéler un levier, ou un porte-manteau ostentatoire.
Vimaire fit un pas vers cette partie de la pièce et s'arrêta. Ses yeux se plissèrent. Il se retourna et se dirigea vers le mur opposé.
Le Commissaire Vimaire était certainement quelqu'un d'attentif. Il avait l'esprit vif et était incroyablement intelligent, même s'il ne se considérait pas comme tel. C'était impressionnant de le voir repérer si rapidement la mauvaise direction qui aurait trompé tant de gens. C'était aussi terriblement attirant. C'était vraiment un type saisissant, ce Sam Vimaire.
Ce n'était pas une nouvelle constatation, mais le sort rendait beaucoup plus compliqué de mettre ces pensées à part. Vétérini soupira et se dit qu'il ne devait plus garder le contrôle sur cette influence magique que quelques heures encore. Les sorts duraient rarement plus longtemps. Ce n'était pas aussi simple que d'habitude de contrôler ses pensées.
Un petit bruit de grincement indiquait que Vimaire avait trouvé la bonne brique sur laquelle appuyer. Un escalier étroit s'était révélé derrière les lambris.
Vétérini lui fit un signe de tête approbateur, ce qui sembla troubler Vimaire. C'était, de l'avis du Patricien, une Bonne Chose, et il se décida à le faire plus souvent.
Ils s'engouffrèrent tous les deux dans l'escalier, fermant la porte secrète derrière eux.
1 Il ne pouvait pas le voir mais, putain, il le savait.
2 Parce que quand Vimaire sortirait d'ici, il y aurait une putain d'échauffourée !
3 Comprendre : une poussée puissante, avec élan
4 La plupart des jours, sa canne lui servait juste de décoration.
5 A ce moment, même marcher occasionnait des... difficultés inhabituelles.
6 Regarder Vimaire était plutôt appréciable.
7 Sauf par les assassins, qui préféraient les sentiers d'escalade moins mondains.
