Hey ! Je parie cinq écus que je suis la seule côté français qui joue à ça cette semaine ! Mais au vu du couple concerné, je ne pouvais pas laisser filer ça comme ça. J'espère que je fais ça comme il faut et suis désolée de ne pas avoir saisi le concept de "prompt".
Bonne lecture.
- C'est étonnant de te voir ici, mais c'est peut-être pas plus mal, lui dit Sylvain en se retournant légèrement, la torche levée.
Dorothea ne répondit pas, mal à l'aise. Les ombres projetées sur les murs de pierre lourde par la flamme de Sylvain lui rappelaient trop de mauvais souvenirs. Elle resserra les pans de sa cape autour de sa frêle silhouette. Elle avait maigri ces dernières années. Cinq ans de conflit avait mis le continent sens dessus dessous et peu de personnes mangeaient à leur faim.
- Elle s'est battue jusqu'au bout, comme une furie. Même maintenant, les gardes n'osent pas l'approcher. Elle en a assommé deux avec les mains attachées dans le dos la dernière fois. Elle est vraiment... exceptionnelle, continua le jeune homme.
- Je sais, souffla Dorothea derrière lui.
Il fallait bien l'être pour avoir survécu à ces cinq années du côté de l'empire. Tout le monde n'y était pas parvenu.
Elle se souvenait des nouvelles qui leur parvenaient par les relais, par les messagers, par les rumeurs. Les généraux de l'empire tombaient un par un, fauchés par l'armée royale. Dorothea se trouvait loin de tout ça à ce moment, dans la capitale impériale, et aurait pu ne pas y prêter attention. Seulement, ces généraux qui tombaient un par un étaient ses anciens camarade de classe, ses compagnons à Garreg Mach. Elle avait écouté les rumeurs sans vraiment les croire puis avait du se rendre à l'évidence le jour où l'armée de Faerghus avait marché sur Enbarr et que l'impératrice avait été tuée.
- L'Hégémon est tombé, disait-on alors.
Elle n'avait pu que pleurer durant des heures, jusqu'à avoir l'impression de n'être plus qu'une enveloppe vide de tout. Puis un enfant était venu la voir. Et un autre. Et encore un troisième. Tous ces enfants orphelins dont elle avait la charge, qu'elle avait décidé de rejoindre et d'aider à l'annonce du conflit. Qu'elle avait choisis à ses camarades lorsque Edelgard leur avait demandé de la suivre. Tous avaient dit oui. Tous sauf elle. En baissant les yeux devant les leurs, en se sentant terriblement lâche, elle avait déclaré qu'elle ne prendrait pas part à tout ça. Ils l'avaient écoutée en silence, jusqu'au bout de sa tirade, et ce silence s'était douloureusement éternisé.
- Je comprends, avait finalement dit Edelgard. Ce n'est clairement pas ta guerre, Dorothea. Je te souhaite d'être heureuse.
Elle était partie le lendemain, non sans un adieu pour ses amis. Même pris dans les préparations du conflit à venir, ils avaient pris le temps de lui répondre, de lui souhaiter de bien vivre et peut-être même de se revoir, une fois tout ceci terminé. Bernadetta elle-même était sortie de sa chambre pour la serrer dans ses bras, chose assez surprenante pour être soulignée.
En quittant Garreg Mach, elle avait croisé Petra qui revenait d'une de ses chasses. Il n'y avait eu qu'un échange de regards et une tristesse infinie. Ce n'était pas sa guerre non plus. Brigid sortait tout juste d'un conflit civil qui avait emporté son roi quatre ans auparavant. Petra n'allait pas se battre en tant que citoyenne de l'empire mais en tant qu'otage et Dorothea trouvait cette situation abjecte.
Elle retourna à Enbarr qui était la seule ville qu'elle ait jamais connue, avec ses bons comme ses mauvais côtés, et ne redevint pas la Chanteuse Mystique qu'elle était auparavant. Entre-temps, l'annonce de la déclaration de guerre s'était fait connaître, les volontaires et les appelés filaient tous au monastère pour en découdre et attendre leurs ordres. Comme toujours, il y avait des laissés pour compte. Comme toujours, Dorothea se reconnut en eux : les enfants. Les enfants des rues d'Enbarr, orphelins pour la plupart. Et leur nombre ne ferait que croître avec ce qui s'annonçait. Elle les prit sous son aile du mieux qu'elle le put, s'investit corps et âme dans l'orphelinat de la grande place, distribua de la nourriture pour les plus farouches d'entre eux, passa du temps auprès des plus jeunes...
Il en vint plus, toujours plus. Blessés physiquement aussi pour certains. Elle fit ce qu'elle put.
Et l'empire finit par tomber. On vit les chevaliers de Faerghus marcher en conquérants dans la capitale, et pour les enfants dont elle s'occupait, Dorothea ne pouvait pas se laisser aller au chagrin en songeant à ses amis perdus et au rêve envolé de voir un système sans emblème se mettre en place. Malgré une noble ascendance, elle resterait une moins que rien, et elle devait bien avouer qu'elle s'en moquait éperdument en cet instant.
Une dernière rumeur était parvenue à ses oreilles.
- Ils ont encore la princesse de Brigid. Il paraît qu'ils l'ont capturée vivante et qu'ils ne savent pas quoi en faire pour le moment.
Elle avait bondi sur ses pieds.
- Où ? Où est la princesse brigilène ? Avait-elle demandé.
On lui avait désigné l'ancienne demeure impériale dans laquelle les forces du royaume prenaient du repos avant de rentrer chez elles ou de laisser leurs dignitaires pour gérer le nouveau paysage politique du continent. Elle s'y rendit au pas de course, fit un tel esclandre devant les gardes de la porte qu'elle attira l'attention de Félix, alors en patrouille. Il semblait mécontent. Félix semblait constamment mécontent. Mais Dorothea fut surprise que ce soit envers cette victoire du royaume.
- Ça n'aurait pas du se passer comme ça, lui avait-il dit. Je vais chercher quelqu'un. Ils sauront mieux que moi quoi faire.
Il l'avait fait attendre et Dorothea avait senti son cœur rater un battement en voyant arriver Ingrid. Cinq années l'avaient métamorphosée. De la jeune aspirante aux idéaux chevaleresques, il ne restait qu'une carcasse pâle dans une armure usée, les yeux cernés.
- Ingrid...
- Dorothea, l'avait salué la jeune femme.
Elle avait eu un pauvre rire.
- Je suis étonnée de voir que tu portes encore cet anneau, avait continué Ingrid avec un signe de tête vers la main de Dorothea.
- Et je suis étonnée que ce soit le premier détail que tu remarques.
Un sourire fut échangé. Un pont venait d'être jeté au-dessus de leur absence mutuelle. Il n'y avait aucune animosité entre elles.
- C'est un soulagement de te voir. Et pas seulement à cause de Petra. Je m'inquiétais.
- Moi aussi. Cette guerre a été un énorme gâchis. Est-ce ainsi que tu imaginais la vie de chevalier ?
Il y avait eu un soupir, le plus lourd du monde selon l'ancienne diva.
- Non. Nous sommes loin des contes et des légendes. Mon père a bien faillit me renier pour avoir osé porté l'armure malgré le fait que je fasse ça pour notre domaine. Servir ou périr, ça n'avait aucun sens à ses yeux. Et même maintenant, avec le soutien du roi, les gens de Galatea meurent toujours de faim et on me cherche déjà un mari.
Un gâchis terrible, avait de nouveau songé Dorothea.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé exactement ?
- Elle... Elle était avec Edelgard avant... Par la Déesse, c'est tant mieux que tu ne l'ais pas vue dans cet état. Ça n'avait plus rien d'humain. Enfin, ces choses sont passées. Petra protégeait Edelgard. Un véritable bouclier humain. Et quand elles se sont rendu compte qu'il n'y avait plus d'échappatoire, Edelgard s'est tourné vers Petra et lui a demandé de l'excuser pour ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle l'a assommée avec la hampe de sa hache, personne n'a eu le temps de rien faire.
Ingrid avait repris son souffle. Dorothea avait remarqué qu'elle revivait clairement cet instant, les yeux un peu fous.
- "Tuez-la et montrez que vous êtes des monstres !" a lancé Edelgard. Elle nous a défié tout le long, jamais elle n'a tremblé. Il n'y a eu qu'au moment où le profes... Où Byleth s'est avancé pour l'achever qu'elle a...
Elle s'était tu un instant, la main sur la bouche.
- Je n'avais cru ce genre de chose possible que dans les grandes tragédies... Mais ce qui se passe sur scène n'a pas cette odeur de sang et ce goût de bile. Les acteurs se lèvent à la fin pour saluer le public. Sauf qu'Edelgard ne s'est pas relevée et on a amené Petra. On a bien tenté de la garder près de nous un moment mais elle est tellement furieuse qu'elle en est dangereuse. Elle a blessé plusieurs personnes et il a fallut la maîtriser pour l'enfermer. Je n'aime pas la savoir dans une cellule mais elle ne nous a pas laissé le choix. Tiens, Sylvain va te mener à elle.
Elle avait fait un signe au rouquin qui les avait rejointes, torche et trousseau de clés en main. Il épargna ses flatteries habituelles à Dorothea et l'invita à le suivre.
- J'espère que tu pourras faire quelque chose, lui avait lancé Ingrid avant qu'elle ne la perde du regard.
Et elle se retrouvait maintenant à suivre Sylvain et sa torche dans les souterrains sombres et humides de l'ancienne demeure impériale.
Ils passèrent devant une série de lourdes portes closes derrière lesquelles Dorothea imagina toutes sortes de choses, de détenus, d'expériences... Et derrière l'une d'elles, il y avait Petra dans un état dont elle n'avait pas connaissance. Et cela l'effrayait.
Sylvain s'arrêta enfin.
- Elle est là-dedans. Recule-toi un peu, on ne sait jamais. Elle nous a déjà fait deux ou trois surprises.
Il enfonça la clé dans la serrure et entrouvrit légèrement la porte, juste assez pour y glisser la lumière de sa torche. Au bout de quelques secondes d'observation, il fit signe à Dorothea d'entrer.
- Elle est calme, fit-il en posant la torche dans la torchère. Je vais attendre dehors. Crie un coup s'il y a un problème.
- Le bâillon était-il bien nécessaire ? Demanda Dorothea après un rapide coup d'œil à Petra.
- Elle a essayé plusieurs fois d'avaler sa langue. C'est assez difficile de la garder en vie à vrai dire. Ça arrangerait tout le monde si tu pouvais y faire quelque chose.
Il ferma la porte après ces mots et Dorothea l'entendit prendre position près du lourd battant.
Devant elle, douloureusement accroupie dans la pénombre, se trouvait Petra. Elle n'était qu'un amas de chair tuméfiée, de cheveux emmêlés et de haillons. Ses mains étaient attachées dans le dos. La chaîne qui la tenait prisonnière était à une telle hauteur dans le mur que les positions debout et couchée lui étaient interdites, ne lui accordant que l'accroupissement ou l'agenouillement. Dorothea vit qu'elle se balançait doucement d'un côté sur l'autre en espérant que c'était pour calmer la douleur de ses articulations et non pas car elle commençait à perdre l'esprit.
Petra enfermée ne pouvait pas être Petra. Loin des grands espaces et du soleil, la brigilène ne pouvait que dépérir.
Dorothea s'avança, ses pas résonnant lourdement sur les pavés froids et Petra tomba soudainement à genoux avec un grognement. Elle tenta de se redresser dans la foulée mais ne parvint qu'à tomber de nouveau. La jeune femme sentit les larmes lui monter aux yeux. A quoi avait été réduite Petra sinon à cette boule de douleur et de misère ? Et la voir lutter ainsi, simplement pour se tenir autrement qu'à genoux, lui serra brutalement le cœur
- Petra, arrête...
Nouvel essai. Nouvel échec.
- Par tous les esprits que tu veux, vas-tu cesser ? S'exclama Dorothea en se jetant devant elle.
Petra stoppa son manège et elles se dévisagèrent longuement dans la lumière dansante de la torche. Ce ne fut pas la cicatrice sur le front de Petra qui marqua Dorothea, ni même le filet de sang séché sur sa tempe ou sa pommette violacée mais l'absence totale de bienveillance dans son regard. Pourtant, Dorothea ne l'avait jamais connue autrement. De la jeune fille de seize ans pleine de curiosité, de malice et de sympathie, il ne restait rien. La jeune femme devant elle était brisée.
Durant une seconde flottement, Petra ne sembla pas la reconnaître et Dorothea pria pour que cet état disparaisse rapidement. Il le fit, mais pas comme elle l'aurait voulu. En l'espace d'un souffle, Petra passa de l'incompréhension à la fureur la plus totale. Elle envoya sa tête en avant et son front rencontra brutalement le menton de Dorothea qui fut projetée en arrière. Si elle n'avait pas été rivée au mur, Petra lui aurait certainement sauté dessus.
Dorothea se redressa en se frottant la mâchoire pour vérifier que rien n'était cassé.
- Dorothea ? Appela Sylvain de l'extérieur. Tout va bien ?
- Oui, répondit-elle. J'ai juste été imprudente.
Elle jeta un dernier coup d'œil à Petra qui était retournée à son apathie silencieuse.
- Ouvre-moi. Je sors.
Elle récupéra la torche au passage, bien consciente qu'elle laisserait Petra dans le noir ainsi et rejoignit le paladin.
- Plutôt sauvage, hein ? Je t'avais prévenue.
- Je peux revenir demain ?
- Ma foi, j'imagine que oui. Brigid ne devrait pas tarder à nous la réclamer mais rien n'est fait encore. Et on ne peut pas se permettre de la leur rendre comme ça.
Elle ne voulut pas songer à toutes les conséquences politiques que cet enfermement impliquait. Elle avait tout fait pour éviter de se confronter à ce genre de situation.
Dorothea revint le lendemain, avec de quoi manger et un baquet d'eau propre. Face à ces yeux accusateurs, elle fit son possible pour garder sa contenance.
- Je vais retirer ce bâillon. Je t'électrocute si tu tentes d'avaler ta langue, c'est bien compris ?
Il n'y eut aucune réponse de quelque nature que ce soit en face d'elle. Elle avança prudemment la main. Sa mâchoire lui faisait encore mal. Petra l'observa simplement. Le bâillon retiré libéra une flopée de vociférations brigilène et un jet de salive que Dorothea reçut sur la joue. Une fois le silence revenu, Dorothea s'essuya calmement.
- Quitte à m'insulter, fais-le en fódlien.
- Tu es démon copieur qui salit l'image d'une amie ! Cracha Petra en s'agitant au bout de sa chaîne. Pars ! Pars d'ici ou je jure sur esprits de Brigid que j'arrache ta gorge !
- Je suis Dorothea.
- Non. Tu viens me faire perdre la tête. Dorothea est loin. Dorothea est sauve.
- Petra... Où crois-tu être ? Demanda Dorothea en remarquant que la princesse brigilène tremblait.
Elle se demanda si ce n'était réellement que la colère ou la position affreusement inconfortable qui la rendait aussi tremblante face à elle.
- Le froid est à Faerghus, murmura Petra d'une voix rauque. On est à Faerghus.
Dorothea la vit rentrer la tête dans les épaules, se tasser sur elle-même. Elle prit conscience de la peau exposée de Petra, du peu de vêtements qui la couvraient et de l'état lamentable de ces derniers.
- Nous sommes à Enbarr.
- Trop de froid pour Enbarr. Le froid...
Elle tomba à genoux, voulut se relever comme la veille.
- Le froid me tue...
Dorothea la savait frileuse autrefois, toujours une des premières à se ruer devant la cheminée lors de leur temps libre le soir. La tête de Petra dodelina et Dorothea lui attrapa le menton pour la redresser.
- Depuis combien de temps n'as-tu pas dormi ?
- Depuis combien de temps je suis ici ?
Trop longtemps, songea-t-elle.
- Écoute moi, je vais essayer de changer ça. En attendant, il faut que tu manges et je vais soigner cette plaie à ta tête. Et pour ça, j'aimerais que tu me laisses faire, que tu n'essaies pas de me croquer un doigt ou de me frapper comme hier, d'accord ?
- Fais ce que tu veux... Le froid me tuera.
Elle fut ensuite incroyablement docile, avala doucement la nourriture que lui tendait Dorothea et ne grimaça même pas lorsqu'elle nettoya la coupure à sa tempe. Elle n'eut un mouvement de recul que lorsque Dorothea dut lui remettre le bâillon.
- Il... Il le faut, fit-elle d'une voix blanche. Après ce que tu as fais la dernière fois, ils refusent de te l'enlever.
- Je préfère mourir que de savoir Brigid à genoux encore...
- Je sais. Et c'est bien ce qui m'inquiète.
Petra se laissa faire, le regard complètement éteint.
Une fois retournée à l'air libre, Dorothea demanda à voir un officier. De nouveau, ce fut Ingrid qui vint à sa rencontre.
- Vous ne pouvez pas la laisser là-dedans. C'est de la torture !
- Ce n'est pas comme si j'avais mon mot à dire là-dedans. Si ça ne tenait qu'à moi, elle serait dehors depuis longtemps.
- Qui peut faire quelque chose alors ?
- Dimitri. Mais... Mais il est tellement difficile de l'approcher que ça paraît impossible.
- Comment ça ?
- Personne ne l'a vu sortir de sa chambre depuis des jours. On entend seulement hurler de temps en temps et des meubles fracassés contre les murs. Il est comme fou. Félix avait raison depuis le début, en fait. Notre roi est une bête, un phacochère.
- Et vous l'avez suivi ?
- Nous ne savions pas. Il était plein de colère et de haine lorsque nous l'avons rejoint à Garreg Mach mais Byleth arrivait à le tenir jusqu'à la mort de Rodrigue.
- Rodrigue est mort ?
- Une jeune impériale s'est infiltré dans les rangs de nos recrues pour venger la mort de son frère. Je crois que... Flèche, oui, Flèche était son nom. Sa lame était pour Dimitri mais Rodrigue s'est interposé. Et ensuite, Dimitri a étranglé Flèche, de sang froid. Même quand sa nuque s'est brisée, il ne l'a pas lâchée, raconta Ingrid.
Elle regarda en direction d'une des tours de la demeure.
- J'ai bien peur que nous ayons mis un despote au pouvoir.
- Un fou, oui ! S'indigna Dorothea. Et vous le laissez garder Petra dans une telle cellule ! Elle est princesse royale et vous la traitez pire qu'une bête. Lequel d'entre vous, ô nobles chevaliers, osera se présenter comme tel face à cela ?
- Tu as raison, répondit Ingrid sans conviction.
Jamais Dorothea ne l'avait vue aussi abattue, pas même lorsqu'elle croulait sous les lettres pressantes de son père.
- Je vais faire ce que je peux.
Il se passa encore deux jours durant lesquels Dorothea crut que Petra allait réellement mourir dans les sous-sols. Puis Sylvain vint détacher sa chaîne du mur. La brigilène s'effondra immédiatement et ils durent s'y mettre à deux pour la soulever.
- Où l'amenez-vous ? Demanda Dorothea en soutenant Petra.
- Dans un endroit à peine mieux mais dans lequel elle pourra se reposer pour de bon et avoir une couverture.
Il ne lui avait pas menti. Si Petra n'était plus enfermée dans une pièce noire et humide, elle n'en restait pas moins prisonnière de quatre murs. Au moins, la lumière du soleil dessinait un rai au travers d'une meurtrière et il y avait une paillasse. Quelques maillons furent ajoutés à sa chaîne, de sorte à ce qu'elle puisse au moins se tenir debout sans se démettre une épaule.
Quand ils la déposèrent sur la paillasse, elle s'écroula comme une poupée de chiffons.
- Je vais vous laisser entre filles, fit Sylvain. J'attends dehors. Appelle-moi s'il faut quoi que ce soit.
- La sortir de là, c'est une requête acceptable ?
- Hors de mon domaine de compétence, répondit le paladin en levant les mains.
Il sortit. Dorothea porta son attention sur la silhouette misérable de Petra.
- Tu peux t'allonger correctement ? Demanda-t-elle en retirant le bâillon.
- Je crois que les jambes sont mortes.
Dorothea craignait ce genre de situation. Petra avait passé trop de temps dans une position extrême. Il lui faudrait autant de temps, voire plus, avec des soins appropriés avant que les crampes et les courbatures disparaissent et qu'elle puisse de nouveau marcher correctement, sans parler de courir.
Petra laissa échapper un long gémissement douloureux lorsque Dorothea posa une main sur sa cuisse.
- Je peux soigner ça. Ça prendra du temps et tu auras mal mais je peux te soigner.
Elle appela Sylvain et lui demanda de lui apporter de l'eau chaude et des huiles. Longtemps, elle passa ses doigts sur les muscles crispés qui refusaient de se détendre, jusqu'à ce que ses épaules soient douloureuses, de longues heures après que Petra ait glissé dans un sommeil lourd.
Elle revint tous les jours, trouvant à chaque fois Petra moins tremblante mais toujours incapable de déplier correctement les jambes. Durant des jours, la princesse se contenta de la regarder œuvrer en silence, l'œil suspicieux. Puis un jour, alors que Dorothea massait ses mollets, sa voix s'éleva.
- Où es-tu pendant cinq ans ?
- J'étais à Enbarr.
Le silence qui suivit cette réponse concise fut lourd mais Dorothea se réjouit d'avoir entendu un autre son qu'un gémissement de douleur sortir de la bouche de Petra.
- Tu... reprit la princesse. Tu as reçu des blessures ?
Dorothea lui lança un regard surpris.
- Tu veux savoir si j'ai été blessée durant ces cinq ans ?
Petra hocha la tête.
- Non, je n'ai rien eu. Tu ne me prends plus pour un démon copieur ? Rajouta-t-elle d'un ton plus léger.
Elle ne voulait pas penser à ces cinq années, à ses compagnons perdus, morts. Elle voulait se concentrer sur Petra, la seule qu'il lui restait. Cette dernière la regardait d'un air étrange, comme si elle cherchait à savoir qui elle avait réellement en face d'elle.
- J'ai l'espérance que tu n'es pas un démon. Après, je ne sais pas...
Dorothea se sentit soudainement triste, pleine de chagrin à l'idée que Petra ne faisait qu'espérer et ne la voyait pas comme la personne qu'elle était.
- Tu as changée, continua Petra.
- Depuis tout ce temps ? J'y compte bien. L'inverse aurait été étonnant.
- Non, pas changée... C'est... C'est comme grandir. Je ne sais pas dire correctement.
- Je pense que je comprends.
- Oui. Je pense aussi. Tu comprends toujours...
Elle faisait allusion à cette année scolaire partagée, à la manière qu'avait Dorothea de bien interpréter les paroles de Petra même quand cette dernière trébuchait sur les mots ou ne leur trouvait pas d'équivalent fódlien.
- Tu as grandi aussi.
La dernière fois que Dorothea l'avait vue, Petra était toute jeune fille. Et voilà qu'elle s'occupait d'une jeune adulte. Elle se concentra sur ses mains. A un moment, Petra eut un sursaut.
- Pardon si je t'ai fais mal, c'est...
Elle entendit un hoquet et, levant les yeux, vit les larmes qui dévalaient les joues de Petra.
- Petra...
- Tu me manques.
- Oh, Petra...
- Tu me manques, Dorothea. Tout ce temps.
Elle aurait voulu l'attirer à elle, la laisser pleurer sur son épaule et la rassurer, lui dire que tout ceci n'était qu'un cauchemar et que la douleur et le chagrin partiraient bientôt. Mais la chaîne était encore trop courte, ses jambes encore ankylosées, ses amis partis à jamais, son pays toujours situé de l'autre côté de la mer... Elle ne put qu'essuyer ses larmes à mesure qu'elles coulaient, et s'empêcher d'en verser elle-même.
- Tu veux quoi ?! S'exclama Sylvain.
Félix leva un sourcil interrogateur près de son compagnon, les bras croisés.
- Détachez-la, retirez ce bâillon. Un bain et des vêtements, ainsi qu'un vrai lit.
- Si c'est pour se retrouver avec de nouveaux estropiés dans nos rangs, tu peux toujours rêver, lui répondit Félix d'un ton nonchalant.
- Il a raison, renchérit Ingrid. Elle est réellement dangereuse. Mercedes a bien failli perdre un œil quand elle est allée essayer de la soigner.
- Elle est perdante dans une guerre stupide. Les Aigles, ses amis...
Elle se reprit.
- Nos amis sont tous morts sous ses yeux. Ne seriez-vous pas en colère vous aussi ? Sans compter que personne n'a la moindre idée de ce qu'il va se passer avec Brigid désormais, pas vrai ?
Ingrid baissa la tête. Sylvain et Félix détournèrent le regard.
- Personne ne sait, en effet, intervint une voix grave et profonde.
Dorothea se retourna en sursaut, se retrouvant face au plastron de Dedue. Le bras droit de Dimitri les avait rejoint en silence. Elle resta bouche bée devant les multiples cicatrices sur son visage. Il était déjà grand la dernière fois qu'elle l'avait vu au monastère et il devait bien avoir pris une quinzaine de centimètres en plus depuis ce temps. Il exhalait toujours cette sensation de force tranquille, de colosse.
- Nous pourrions demander une rançon, pour peu que nous ne nous soucions pas de nos relations futures avec l'archipel. Nous pourrions la renvoyer là-bas après qu'elle aille mieux pour apaiser les tensions, mais rien ne nous dit que Petra ne cherchera pas à se venger en sabotant nos routes maritimes et en empêchant nos échanges avec les pays de l'ouest. Elle pourrait aussi s'allier à Dagda pour jouer la même tragédie que celle d'il y a dix avec l'empire. Il pourrait arriver des tas de choses auxquelles je ne songe pas dans l'immédiat. La seule chose dont nous pouvons être sûrs est que Brigid n'attaquera pas tant que leur princesse se trouvera entre nos mains.
Il jeta un regard noir à Félix.
- Nous pourrions également nous débarrasser d'elle, comme certains ici l'ont proposé, mais ce serait perdre notre seul contact avec Brigid et retirer la seule garantie qu'ils ne lancent pas un assaut à l'ouest du continent. Fódlan ne peut pas se permettre de replonger immédiatement dans un conflit.
- Que pense Dimitri de tout ça ? Demanda Dorothea.
Il lui jeta un regard scrutateur, cherchant visiblement à savoir s'il pouvait avoir confiance en elle.
- J'ai bien peur que Dimitri ne pense plus grand chose. Ce n'est pas la peine de me jeter ce regard-là, Ingrid, tu le sais aussi bien que moi. Je donnerai ma vie pour Dimitri, mais c'est son esprit qui est malade. Il est comme une bête et l'on y peut rien pour le moment. Mais malgré ça, on ne peut pas donner autant de libertés à la princesse de Brigid. Elle a démontré plusieurs fois qu'elle restait dangereuse.
- Et avec une garantie ?
Un sourcil se leva.
- Tu as quelque chose en tête ? Demanda Sylvain.
- Qu'as-tu à proposer ? Continua Dedue. Tu n'as rien. Pas de richesses, pas de terres, pas de domaine. Tu n'es même plus l'étoile de Mittelfrank. Tu vas échanger sa liberté contre quelques uns des enfants de ton orphelinat ?
La gifle partit dans la seconde. Dorothea s'était fait mal mais elle eut la satisfaction de voir que le visage de Dedue avait pivoté. Il poussa un soupir.
- Je ne te savais pas si abject, déclara-t-elle.
Félix avait porté la main à son épée, plus rapide que Sylvain ou Ingrid qui se demandaient encore ce qu'il venait de se passer.
- Pardonne-moi. Nous perdons tous un peu l'esprit ici, fit Dedue. Je t'écoute alors, que proposes-tu ?
- Moi. Je me propose comme otage.
- Dorothea... commença Ingrid en avançant la main vers elle.
Elle la repoussa fermement.
- Accordez-lui ce que je lui demande. Si elle pose le moindre problème, je prendrai la sanction à sa place.
- J'ai hâte de la voir s'enfuir. Ne serait-ce que pour regarder ton expression à ce moment-là.
- Tais-toi, Félix ! L'interrompit Ingrid. Dedue a raison, nous allons tous finir par devenir complètement fous ici ! Et toi, Dorothea, te rends-tu compte de ce que tu demandes ? Ça veut dire rester ici, à la merci de gens comme lui.
- Si ça peut soulager Petra d'une quelconque façon, alors oui, répondit-elle sèchement. Oui, je resterai ici, à la merci de gens comme Félix et Dedue qui ont l'air d'avoir perdu tout ce qui faisait d'eux des gens respectables. Parce que cette princesse brigilène, que vous traitez comme un monstre, en vaut dix comme vous !
La voix grave de Dedue tomba comme un couperet :
- Accordé. Sylvain t'amènera annoncer la bonne nouvelle à Petra. Tu as quelque chose à rajouter, Félix ?
- Je songeais au fait que Petra a passé la moitié de sa vie en tant qu'otage diplomatique auprès de l'empire. L'ironie de la situation devrait beaucoup l'amuser.
Il s'en fallut de peu qu'elle lui colle son poing dans la figure.
La situation ne l'amusa pas du tout.
- Tu as fait quoi ? Lui demanda Petra après que Sylvain lui ait exposé les derniers événements.
- J'ai fais ce que j'ai pu pour que tu ailles mieux au vu des circonstances.
La princesse massait ses poignet endoloris, marqués par les fers. Elle tenta de quitter la paillasse mais ne réussit qu'à se faire mal. Ses jambes manquaient encore énormément de force et de souplesse.
- Tu vas pouvoir au moins bouger et dormir correctement.
- Au prix de ta liberté.
- Ce n'est pas grand chose.
- J'interdis de dire ça !
- Réfléchis, Petra. Il y a quelques jours, tu étais incapable de bouger. Ne nie pas qu'il y a du progrès. Aujourd'hui, tes chaînes te sont enlevées.
Elles se dévisagèrent.
- On a enlevé des chaînes, fit Petra en jetant un coup d'œil à ses poignets meurtris. Mais on en met une autre. Plus solide encore.
Nouvel échange de regards.
- Tu n'es pas un démon copieur. Vraiment pas.
- Je suis contente de l'entendre.
- Mais tu as pris décision stupide.
- Belle manière de me remercier...
On leur amena un baquet de cuivre, plusieurs seaux d'eau chaude et un pain de savon. Sylvain leur apporta des vêtements propres avant de les laisser seules et de retourner monter la garde à l'extérieur. Petra se déshabilla difficilement mais tint à le faire seule. Dorothea ne put qu'observer et garder le silence face aux cicatrices qui se dévoilaient petit à petit sous ses yeux, coupures pâles sur la peau brune de la princesse. Quelques unes d'entre elles la firent grimacer. Enfin, Petra entra dans l'eau fumante et attrapa le savon. Dorothea l'aida avec ses cheveux et elles mirent plus de temps à tenter de rattraper la longue chevelure de Petra qu'à s'occuper du reste.
- J'ai de la gratitude pour toi, déclara Petra comme si leur conversation ne s'était jamais arrêtée. Mais tu ne dois pas t'enfermer comme ça. Pas pour moi.
- Ingrid m'a dit ce qu'il s'était passé à... à la toute fin. Tu voudrais que le répit que t'as donné Edelgard ne serve qu'à te tenir enfermée ici ?
- Elle m'empêche de mourir avec honneur, cracha Petra. Plutôt mourir que être prisonnière comme ça.
Les mouvements de Dorothea dans les cheveux de Petra s'arrêtèrent une seconde.
- Tu le penses vraiment ?
La princesse ne répondit rien.
- Pense à Brigid et aux autres, les Aigles de Jais, et réponds-moi sincèrement. Tu penses vraiment qu'il vaudrait mieux mourir ?
Petra renversa la tête en arrière, les yeux fermés et inspira longuement.
- J'aurais aimé que tu sois avec nous pendant les cinq ans, souffla-t-elle enfin. Peut-être le meilleur de nous serait venu alors.
- Tu me prêtes des pouvoirs que je n'ai pas.
- C'est vrai pourtant. Tu calmes. Par ta présence, par tes chansons... Je sais il faut vivre pour continuer à avancer. Vous dites "battre en retraite" à Fódlan et c'est bien. Vous battez quand même.
Elle se mit à contempler son reflet dans l'eau sale.
- Sur le champ de bataille ou avec la fuite, vous vous battez, et ça j'ai du respect pour. Je me bats aussi avec l'arc ou avec l'épée. La hache aussi. Mais "battre en retraite" n'existe pas à Brigid. On gagne ou on perd.
Dorothea la sentit fatiguée, ses paroles légèrement confuses. Elle mit cela sur le compte de l'enfermement et la laissa parler, écoutant silencieusement.
- Je voulais Brigid et Adrestia main dans la main, en égaux. Edelgard a fait cette promesse. Et cette promesse est morte avec elle. Brigid n'a plus rien...
- L'archipel a encore sa princesse en vie, tout n'est pas perdu, répondit Dorothea dans le silence qui s'éternisait.
- Et la princesse a Dorothea... Je ne sais pas ce que je fais si tu n'es pas venue. Peut-être je serais une bête dans la cellule, ou changée en esprit de vengeance.
Elle lui rinça les cheveux une première fois, tenta de démêler la majorité des nœuds mais du se rendre compte de la masse de travail à accomplir et de la patience qu'il faudrait déployer si elle ne voulait pas céder à l'appel facile du coup de ciseaux.
- J'ai eu... du soulagement que tu partes il y a cinq ans. Je savais que ton cœur ne peut pas faire la guerre. Tu t'inquiètes trop des autres. J'ai dit dans ma tête : "il faut qu'elle soit loin, je ne m'inquiéterais pas comme ça et je pourrais vite finir cette guerre pour la rejoindre". C'était comme un rêve à faire devenir vrai.
Petra eut un pauvre rire.
- Rêve de petite fille...
- Il n'y a eu que du soulagement face à mon départ ? Demanda Dorothea.
- Non. Il y a eu la tristesse et la peur. Garreg Mach est vide tout ce temps. Et j'avais des questions : "et si Dorothea est prise dans la guerre quand même ? Je ne suis pas là pour la protéger, pas là pour me battre à sa place." Mon cœur battait pour toi, pour ta sécurité.
Dorothea enroula brièvement ses doigts autour de Petra dans l'eau tiède à présent.
- J'aurais aimé t'amener avec moi à ce moment-là. Aucune jeune fille, toute princesse guerrière qu'elle soit, ne devrait se battre pour sa vie. Mais je ne pouvais rien t'offrir d'autre qu'une chambre d'auberge miteuse et des gamins braillards.
- Tu as eu des enfants ? Demanda Petra en se retournant légèrement, de sorte à faire face à Dorothea.
- J'en ai une douzaine, plus quelques uns un peu plus farouches que les autres que je ne vois qu'une ou deux fois par semaine.
Petra la dévisagea en fronçant légèrement les sourcils, le menton baissé, les renvoyant toutes les deux plus de cinq ans auparavant lorsqu'une expression mettait Petra en difficulté et qu'elle réfléchissait à toutes les interprétations possibles et imaginables. Elle finit par lever des yeux confus vers Dorothea.
- Je ne comprends pas. Une douzaine... Tu es comme les chats sauvages, avec quatre ou cinq petits à chaque fois ?
- Juste ciel, non ! S'exclama Dorothea après s'être représenté la chose. Je passe mon temps libre à l'orphelinat.
L'expression de Petra se détendit et la jeune femme appuya sa tête contre le rebord du baquet, les bras croisés sous le menton.
- Tu penses aux autres, toujours.
- Et toi, tu pensais à moi depuis tout ce temps.
Dorothea aurait aimé voir les joues de Petra se colorer de rouge comme ça arrivait auparavant. Il n'en fut rien. Elle plissa seulement les yeux de plaisir.
- Dire autre chose est un mensonge.
Et Dorothea se surprit à rougir, elle.
- Si nous te sortions de là, avant que tu ne t'endormes dans l'eau froide ?
- Je pense c'est une bonne idée.
Il fallut l'aider à se lever et Petra n'arriva qu'à s'asseoir au bord de la paillasse pendant que Dorothea la séchait avec application.
- Tu n'as pas trouvé le mari riche alors ? Demanda la brigilène.
- Non. J'avais d'autres priorités. Et je me suis rendue compte que je pouvais faire autre chose qu'attendre qu'un jeune noble tombe en pâmoison devant ma personne. Les enfants avaient plus besoin de moi que n'importe quel riche héritier.
- Ton cœur est bon, Dorothea.
Elle ne sut pas quoi répondre. Elle se contenta alors de mettre ce bon cœur au service de Petra.
Le changement fit du bien à la brigilène. Ses jambes guérirent petit à petit et Dorothea commença à la surprendre régulièrement devant la meurtrière, sur la pointe des pieds, cherchant à regarder le paysage. Cette image était déchirante, même comparée à la vision de misère humaine qu'offrait Petra une décade auparavant.
Lorsque Dorothea avait revu Petra dans ce sous-sol sombre et humide, elle aurait pu encore croire qu'il s'agissait de quelque chose ou de quelqu'un d'autre. Qu'il n'y avait rien de Petra dans ces yeux furieux. Mais aujourd'hui, en la voyant lavée, coiffée, debout et le port de tête altier comme il sied à une véritable princesse, Dorothea souffrait de la savoir enfermée ici. Déjà à Garreg Mach, il était difficile de la garder entre les murs du monastère. Elle saisissait la moindre occasion, que ce soit une partie de chasse, une sortie ou une randonnée pour quitter les murs de pierres séculaires et courir les bois avec Léonie ou Shamir.
Elles passaient beaucoup de temps à parler lorsqu'elles étaient ensemble, et Dorothea ne savait pas si c'était du au choc de la défaite et de la perte des Aigles, à l'enfermement, aux difficultés de Petra de s'exprimer en fódlien ou au coup que Edelgard lui avait asséné sur le crâne, mais les propos de la princesse étaient souvent décousus et sa pensée compliquée à suivre.
- Je passe plus de temps à apprendre comment tuer les soldats plutôt qu'à parler le fódlien pendant cinq ans, répondit-elle après que Dorothea lui en ait fait la remarque. Mais maintenant, c'est comme un rêve. L'air est fade, la lumière faible. Je ne vois personne sauf toi. C'est comme si le monde est à côté de moi.
- Derrière cette meurtrière peut-être ?
Petra regarda encore à l'extérieur.
- Je crois, oui.
L'esprit de Dorothea travailla à toute vitesse afin de trouver une solution à ça, ou à défaut, un moyen d'adoucir la peine qu'elle voyait étreindre son amie.
- Je crois que je comprends ce que fait Edelgard, reprit soudainement Petra en changeant brutalement de sujet comme elle avait l'habitude de le faire désormais. Elle laisse un espoir. C'est comme reculer pour prendre l'élan et sauter plus loin. Peut-être elle a sauvé Brigid en me frappant, avec le sacrifice de sa part. Je croyais elle voulait se battre seule mais c'est faux. A travers mon esprit et mon corps, elle se battra toujours.
Petra se tourna vers Dorothea. Cette dernière fut à la fois inquiète et rassurée de voir cet éclat dans son regard. Une envie d'en découdre et de lutter.
- Je continue alors. Brigid ne sera pas à genoux tant que je suis en vie, même s'il faut des sacrifices. Mais j'ai un service à demander d'abord, fit-elle en venant s'agenouiller près de Dorothea assise au bord de la paillasse et en lui saisissant la main.
- Que veux-tu ? Répondit la jeune femme en déglutissant difficilement.
Dans cet état, Petra pouvait lui demander la lune qu'elle chercherait à savoir comment atteindre les étoiles pour accéder à sa requête.
- Une chasse.
Elle la lui obtint, à condition que la princesse soit escortée et que Dorothea reste à la demeure, bien entendu. Ce fut ainsi que Dorothea vit la silhouette à cheval de Petra disparaître dans la brume matinale, un arc sur le dos et accompagnée de cinq hommes. Elle crut la voir se retourner un instant dans sa direction avant de disparaître dans les rues d'Enbarr pour rejoindre le terrain de chasse le plus proche.
Cette expédition devait durer toute la journée. Assignée à la résidence comme elle l'était depuis des jours, sans la possibilité cette fois de rejoindre Petra pour passer le temps, Dorothea tournait en rond dans les salles immenses. Deux hommes la suivaient en permanence, armés jusqu'aux dents. En quelques instants, elle avait jaugé leur résilience et s'était rendu compte que même si elle avait voulu s'enfuir, il lui aurait fallu plus qu'un sort de foudre pour venir à bout de ces deux-là. Les Lions n'avaient donc pas oublié leur défaite d'il y avait six ans, lorsque la guerre n'était qu'un jeu ou un entraînement entre les trois maisons et qu'ils avaient découvert leur manque de résistance à la magie face à Hubert et Dorothea.
La brume ne se leva pas mais se transforma en un crachin désagréable. Dorothea détestait ce genre de temps. Elle passa la majorité de la journée à l'intérieur, à observer de jeunes recrues s'entraîner en se demandant pour quel conflit ils s'exerçaient sous un temps pareil ou bien à flâner dans l'immense bibliothèque. Elle laissa ses doigts s'égarer sur les lourdes reliures de cuir. Certaines se désagrégeaient lentement, dévorées par le temps, d'autres étaient tellement patinées que le titre de l'ouvrage était difficilement visible. Elle en prit un au hasard, le feuilleta d'abord distraitement mais s'arrêta en voyant des annotations en marge de la page. Ses yeux se remplirent de larmes en reconnaissant l'écriture d'Edelgard.
Elle en chercha d'autres, disséminées dans les pages de ce livre ou d'autres. C'était beaucoup d'ouvrages d'histoire ou de géopolitique, des domaines qui n'intéressaient pas Dorothea en temps normal. Pourtant, elle les éplucha soigneusement, un par un. Et chaque note était comme un morceau de la mémoire d'Edelgard qu'elle rappelait à elle.
Elle ne l'avait plus vue depuis cinq années, au point que son visage commençait à disparaître de sa mémoire. Que restait-il ? Cette longue chevelure blanche, tellement étrange, et ces yeux mauves qui ne laissaient rien leur échapper. Des vêtements rouges, une hache maniée avec hargne. Pour sûr, il y avait de la colère en Edelgard, quelque chose qui effrayait parfois Dorothea. Mais avec ces notes, Dorothea pouvait songer à Edie d'une autre manière. La guerrière à la fureur contenue laissait la place à l'étudiante appliquée et la ramenait à une époque plus calme. Et malheureusement révolue.
Au milieu de l'après-midi, Ingrid vint la chercher pour l'inviter à les rejoindre, Sylvain, Félix et elle autour d'un jeu de plateau ou de cartes afin qu'ils se détendent en cette journée morose. En les rejoignant dans la salle commune, elle put voir à quel point ils étaient tous épuisés, les yeux cernés. Si quelqu'un avait besoin de se détendre et de se reposer, ce n'était définitivement pas elle.
A sa grande surprise, l'après-midi fut agréable. Dedue parvint même à se libérer une paire d'heures pour les rejoindre. Et cette ambiance légère ne se brisa qu'en début de soirée, quand l'un des hommes qui accompagnait Petra demanda à les voir pour leur annoncer qu'ils avaient perdu la trace de la princesse brigilène.
- Comment ça, vous l'avez perdue ? Demanda Dedue.
- C'est... commença le cavalier, gêné. Tout se passait bien jusqu'à ce qu'elle se mette à galoper derrière on ne sait quoi. Elle nous a distancés.
- Eh bien, nous y voilà Dorothea, fit Félix avec un sourire inquiétant.
La jeune femme sentit le sang quitter son visage et sa bouche s'assécher. L'idée que Petra ait décidé de s'enfuir en la laissant ici, en sachant pertinemment ce que ça impliquait, lui tordit l'estomac.
- Ce doit être une erreur... articula-t-elle difficilement.
- Bien entendu, ironisa Félix. Une erreur qu'elle ait filé comme le vent dès qu'elle en a eu l'occasion. Elle a désormais une arme et un cheval, vous pensez réellement que nous pouvons la rattraper si elle ne le veut pas ?
- Tais-toi, lui fit Sylvain.
- Dorothea... commença Ingrid.
Elle ne rajouta rien. Il n'y avait rien à ajouter. Dorothea s'était retirée profondément en elle-même. En écoutant Petra parler de son pays, de son honneur à récupérer quitte à faire des sacrifices, elle n'aurait pas cru devenir ce sacrifice. Malgré le chagrin et le sentiment de trahison, elle arrivait encore à se réjouir. Petra était libre et galopait certainement vers un moyen de rejoindre les siens.
- Je suis désolé, Dorothea, fit Dedue de sa voix grave en posant une main immense sur son épaule.
Elle ne trouva rien de réconfortant dans ce geste. Elle n'y sentit qu'un emprisonnement, la poigne à venir du bourreau. Qu'allait-on lui faire subir ? Quelque chose d'impressionnant certainement, afin que Petra soit au courant peu importe l'endroit où elle se trouvait. Et son imagination travaillait trop. Le pal ? L'écartèlement ? La roue ?
- Il doit y avoir un moyen, fit Ingrid.
- Le marché était clair, répondit Dedue. Petra savait ce que sa fuite impliquait. Elle a préféré partir.
Parmi le groupe, seul Félix arborait un sourire satisfait. Dedue l'attrapa pas un bras.
- Viens, Dorothea. Nous verrons tout cela plus tard mais tu ne peux pas rester ici désormais.
Elle commença à se lever, les jambes en coton, quand les portes s'ouvrirent en claquant.
- Ne la touchez pas ! Clama une voix furieuse.
Dorothea crut que son cœur allait lâcher sous l'effet du rebond émotionnel qu'elle subissait. Petra s'avança, trempée, dégoulinante sur les tapis, une gibecière pleine en bandoulière et un chapelet de lapins sur l'épaule. Elle jeta son arc à terre, faisant sursauter le cavalier toujours présent.
- Touche-la encore et je jure que ce n'est pas le lapin qui reçoit mes flèches la prochaine fois !
Dedue lâcha Dorothea qui retomba mollement sur son fauteuil.
- Tu es bien énervée pour quelqu'un qui nous a fait une telle frayeur.
- Je ne suis pas l'enfant que l'on gronde. Si vos cavaliers sont pas capables de me suivre, autant me laisser seule, lança-t-elle avec une œillade menaçante à l'homme près d'elle.
Dedue le congédia.
- Tu as fait bonne chasse au moins ? Demanda-t-il poliment.
- On l'espère, reprit Sylvain. Que la crise cardiaque qui a faillit faucher Dorothea ne soit pas venue pour rien au moins.
- Vous avez la loi qui dit que le chasseur donne la viande à qui il veut ici ?
- Aucune idée, mais fais ta distribution.
Elle attrapa son chapelet de lapins et le tendit à Dedue.
- Cela est pour vous. Ingrid, Sylvain, Félix, toi et qui vous voudrez. Cela, continua-t-elle en attrapant sa gibecière, est pour l'orphelinat et Dorothea.
- Il y en a beaucoup, commenta Sylvain en observant les prises de Petra. On m'avait vanté tes talents mais je ne pensais pas voir leurs résultats dans mon assiette un jour.
- C'est facile. J'ai trouvé la sentinelle du groupe. Le reste est comme le tir aux pigeons.
Dorothea sentit que quelque chose clochait. La sentinelle du groupe ? Petra entendait-elle par là le guetteur d'une garenne de lapins qu'elle venait de décimer ? Elle savait que Petra connaissait la nuance entre ces mots, elle les avait appris avec Léonie. En fait, le vocabulaire des chasseurs était peut-être bien le premier qu'elle ait maîtrisé sur le bout des doigts.
- Nous ferons mener le gibier jusqu'à l'orphelinat alors. Ingrid, tu veux bien t'en occuper ce soir ?
- Bien entendu.
Elle se leva pour attraper la gibecière mais Petra ne lâcha pas la sangle.
- Dorothea choisit d'abord, déclara fermement la chasseresse.
- Vas-y, Dorothea, ou nous en avons encore pour la nuit, ordonna Félix.
Elle s'exécuta, encore trop sonnée par les événements récents pour protester. Elle sentit l'odeur de viande fraîche et de peaux encore souples. Elle ne reconnut que la moitié des espèces à l'intérieur de ce sac. Lièvres, lapins, palombes... Son choix se porta égoïstement sur un faisan coloré.
- Il sera préparé pour demain, fit Dedue.
- Il faut manger, tu en as le besoin, déclara Petra en s'adressant à Dorothea.
Cette dernière ne sut que penser.
Le questionnement trotta longtemps dans son esprit, l'empêchant de dormir correctement cette nuit-là et la laissant en partie apathique durant toute la journée qui s'ensuivit. Elle ne réagit pas beaucoup plus lorsque Petra la consola et la rassura, lui répétant qu'elle ne voulait pas lui causer autant de peur, qu'elle comptait forcément rentrer en la sachant en danger. Que jamais elle n'avait eut l'idée de la trahir en tête.
Elle ne posa aucune question à la princesse. Petra était douée avec un arc, doublée d'une excellente pisteuse, mais ça n'expliquait pas une telle quantité de prises, ni même la nature de certaines d'entre elles.
Cela ne l'empêcha pas de manger le faisan que l'on apporta préparé dans sa chambre le soir. L'odeur la fit saliver. Elle n'avait pas mangé aussi bien depuis des mois, peut-être des années. Et puis, Petra lui avait répété qu'il lui fallait manger, qu'elle en avait besoin. Alors elle mangea sans se priver, rogna les os et sauça le plat avec les doigts quand le pain fut terminé. Repue, apaisée, elle voulut enfin demander des explications à Petra et alla chercher Sylvain afin d'obtenir les clés de la porte de Petra. Il vint sans faire d'histoires et lui ouvrit le lourd battant en restant à l'extérieur.
En premier lieu, Dorothea crut que Petra dormait, roulée en boule sous la couverture comme elle le faisait habituellement. En avançant d'un pas, sa lanterne à la main, elle se rendit compte que Petra ne dormait pas, qu'elle n'était même pas dans le lit. Alors, silencieusement, Dorothea sortit. Elle avait l'impression d'avoir reçu un coup à la tête et pourtant, jamais sa conscience n'avait été aussi claire.
- Vous avez fait vite cette fois, commenta Sylvain en verrouillant la porte.
- Elle dort déjà, mentit-elle.
Ils ne se rendraient compte de l'absence de Petra que demain matin en lui apportant son déjeuner. C'était le seul répit dont Dorothea disposait et elle ne savait pas quoi en faire. Elle retourna à sa propre chambre en se demandant comment se tirer de là.
Petra était partie. Elle ne savait pas comment mais la princesse avait réussi à s'évader. A partir de là, deux possibilités se profilaient. La première était qu'elle ne serait pas rattrapée et que Dorothea finirait bel et bien sur un échafaud. Le souvenir de la soirée qui avait suivi le retour de chasse de Petra amena un goût de bile familier dans sa gorge. La seconde option était que Petra serait retrouvée et Dorothea ne voulait pas penser à ce cas de figure. S'ils gardaient la princesse brigilène en vie, elle serait sûrement renvoyée dans les sous-sols, de nouveau enchaînée comme un animal en attendant les négociations avec Brigid. Et que feraient-ils de Dorothea alors ? Si elle n'était pas exécutée en guise de punition pour les actes de Petra, il y avait de fortes chances pour que leur marché ne tienne plus et qu'elle soit simplement renvoyée dans la capitale, sans plus aucune nouvelle.
Rien, là-dedans, ne la satisfaisait.
Oh, elle pouvait tenter de s'enfuir. Mais elle ne se donnait pas quelques minutes avant d'être attrapée. Elle n'avait jamais été une adepte de la discrétion, son style se bornant à lancer des éclairs sur tous les ruffians qui s'approchaient trop près de sa personne.
Quelques heures passèrent et elle sentit la demeure et ses occupants sombrer dans le sommeil. Il ne restait que les pas des quelques gardes encore en service qui patrouillaient dans les couloirs et elle pouvait entendre la respiration des deux hommes qui montaient la garde devant sa porte.
Soudain, un bruit se fit entendre à sa fenêtre. Elle aurait pu croire cela normal si la-dite fenêtre ne se trouvait pas à huit mètres de haut et qu'aucun arbre ne tendait ses branches jusque là. Curieuse et un peu effrayée, elle alla ouvrir. A peine le battant fut-il rabattu contre le mur extérieur qu'elle vit la griffe de métal d'un grappin monter vers son visage. Elle eut un geste de recul quand la tête du grappin vint s'enfoncer dans le rebord de bois de la fenêtre et que la corde se tendit brusquement.
Dorothea se pencha en avant, bien décidée à suivre ce qu'il se passait. Elle vit alors quelqu'un grimper à la corde, à la seule force de ses bras. L'individu parvint à son niveau sans grande difficulté, pénétra d'un pas souple dans sa chambre et rabattit sa capuche en arrière.
- Petr...! allait-elle s'exclamer avant que la princesse ne lui plaque une main sur la bouche.
Elle sentit Petra tendre l'oreille en direction de la porte. Rien ne se fit entendre du côté des gardes, de sorte que Petra la lâcha enfin.
- Que fais-tu ? Chuchota Dorothea.
- Je viens te chercher.
- Me chercher ?
- Tu crois vraiment que je te laisse ici ?
Elle aurait voulu répondre que oui, elle avait sincèrement cru que Petra partirait sans elle. Mais elle savait que c'était la partie effrayé de son esprit qui parlerait, alors elle préféra garder le silence.
- Tu te souviens quand je t'amène au sommet de l'arbre à Garreg Mach, voir le paysage ?
Ça datait d'une éternité ou deux, une fois où Dorothea avait surpris Petra en train de descendre d'un arbre particulièrement imposant au monastère. Quand elle lui avait demandé ce qu'il y avait de si intéressant là-haut, Petra n'avait pas su trouver les mots pour lui répondre et lui avait proposé de l'amener voir. Dorothea avait eu un rire nerveux, arguant qu'elle n'arriverait jamais à grimper là-haut par ses propres moyens.
- Je m'accroche, je ferme les yeux et je ne regarde pas en bas si je les ouvre, répéta-t-elle, songeant à la première fois où Petra lui avait donné ces instructions.
La princesse hocha la tête avant de l'inviter à grimper sur son dos. C'était toujours aussi étrange de savoir que Petra, pourtant plus jeune et plus petite, était capable de supporter leurs poids à toutes les deux en grimpant dans les branches de ce grand arbre.
Dorothea avait alors décidé de se laisser porter, dans tous les sens du terme, essayant de ne pas penser à la chute et à l'atterrissage douloureux qui s'ensuivrait si jamais Petra ne parvenait pas à les mener là-haut toutes les deux. Mais elle y était parvenu et avait dit à Dorothea d'ouvrir les yeux. La jeune femme s'était trouvée face à l'un des plus beaux panoramas qu'elle ait jamais vu.
Désormais, il ne leur fallait pas monter mais descendre. Ce fut plus rapide que la fois dans l'arbre et beaucoup plus effrayant. Elle se sentait vulnérable, accrochée ainsi à Petra et en train de ballotter contre le mur à plusieurs mètres de haut. Une véritable cible vivante.
Petra ne lui dit pas d'ouvrir les yeux une fois qu'elle sentit qu'elles avaient touché le sol. Elle devina la secousse donnée à la corde pour détacher le grappin et entendit le bruit que fit celui-ci en touchant terre dans ce qui lui sembla un boucan d'enfer. Un instant, Petra ne bougea plus.
- Ne fais aucun bruit, lui chuchota-t-elle comme si elle avait senti que Dorothea allait demander ce qu'il se passait.
Il y eut quelques instants tendus pendant lesquels Dorothea ne desserra pas son étreinte puis elle sentit que Petra avançait de nouveau après avoir ramassé la corde et le grappin, au petit trot, silencieuse comme une ombre. Elle entendit le grappin contre la pierre à nouveau et devina qu'elles montaient.
- Attrape-la, fit Petra sans s'adresser à Dorothea.
Cette dernière eut tout juste le temps de se demander à qui elle parlait qu'elle sentit une paire de mains la saisir par la taille et la déposer au sol. Elle entendit Petra sauter et atterrir près d'elle.
- Ouvre tes yeux.
Petra, deux chevaux et une silhouette encapuchonnée, hors de l'enceinte de la demeure. Elle put goûter l'air frais de la nuit et écouter les bruits de la ville autrement qu'à travers d'épais rideaux. C'était comme si elle avait eu la tête sous l'eau ces derniers temps et qu'on venait brusquement de la ramener à la surface.
La silhouette encapuchonnée tendit les rênes d'un des deux chevaux à Petra qui se hissa en selle. La princesse tendit la main à Dorothea et la prit en croupe. Au pas pour ne pas attirer l'attention et en choisissant soigneusement leur itinéraire, capuche sur le visage, elles sortirent de la capitale. Les chevaux furent alors lancés au trot sur la route et ils ne s'arrêtèrent qu'une heure ou deux avant l'aube.
Dorothea crut que ses jambes allaient s'effondrer sous son poids lorsqu'elle mit pied à terre et elle ne du qu'au soutien de Petra de ne pas tomber. L'inconnu retira enfin sa capuche.
- Shamir ? S'exclama Dorothea.
La mercenaire dagdanienne était bien une des dernières personnes qu'elle s'attendait à voir ici.
- Dorothea, la salua sobrement l'archère.
Dorothea se tourna vers Petra.
- C'était elle la sentinelle hier, pas vrai ? Demanda-t-elle, et Petra hocha la tête. C'est grâce à elle aussi s'il y avait autant de gibier.
- Il fallait justifier la longue absence, lui répondit Petra.
- Vous n'êtes plus avec les Lions ?
- Bah, l'or brigilène a la même odeur que celui de Faerghus. Sans compter que l'on me propose un moyen de rentrer chez moi via l'archipel et que je n'aurais plus l'impression de travailler pour un roi fou, déclara la mercenaire en haussant les épaules.
- Alors vous partez ? Tu rentres à Brigid ? Demanda-t-elle à Petra.
Et elle serra inconsciemment ses doigts sur le pan de la cape de la jeune femme contre elle. Au vu des circonstances, elle ne pouvait pas retourner à l'orphelinat après tout ça. Et si elle ne pouvait pas se rendre là-bas, elle n'avait aucun endroit où aller.
- Ne te mets pas en tête que tu restes là. Tu viens avec moi.
- Jusqu'où ?
- Brigid d'abord. Je te mènerai où tu veux après.
- Il faut se dépêcher, intervint Shamir. Si nous voulons garder de l'avance, nous devons repartir. Et lui trouver un cheval.
- Crois mes mots, Shamir. Nous allons plus vite ainsi qu'avec Dorothea sur un cheval, lui répondit Petra.
- J'oubliais... Tu n'as toujours pas appris à monter à cheval, Dorothea, pas vrai ?
Pour tout avouer, sans Petra à qui s'agripper, elle serait tombé une demi-douzaine de fois tout à l'heure.
Pourquoi faire, faillit-elle répondre mais déjà Petra la hissait de nouveau en selle.
- Il nous faudra être doublement prudentes alors. Arriver à Brigid nous prendra plus de temps que prévu comme ça.
- Je paye pour que tu nous mènes à Brigid, Shamir. Trouve un moyen.
- A vos ordres, princesse.
Dorothea remarqua la note de moquerie que Shamir avait glissé dans le titre.
Elles repartirent au trot, soucieuses de ne pas épuiser leurs montures trop vite.
- Shamir a raison, souffla Dorothea à l'oreille de Petra. Je vous ralentis.
- Et alors ? Tu veux je te laisse là ?
- Tu devrais.
- Mais je ne veux pas. Je t'ai laissé partir sans rien dire il y a cinq ans. Je ne recommence pas maintenant.
Dorothea enfonça son visage entre les omoplates de Petra.
- Pourquoi ? Marmonna-t-elle en espérant secrètement que son amie ne l'entende pas.
C'était sans compter sur l'ouïe entraînée de la chasseresse.
- Tu es la dernière personne pour moi. Le rayon de soleil qui réchauffe mon cœur et mon esprit dans cette cellule. Où je serais sans toi ? Je ne veux pas y penser. Alors je ne peux pas te laisser ici. Ils te trouveront et te feront du mal. Je ne supporte pas l'idée.
- C'est pourtant plus dangereux de m'avoir avec vous.
Une des mains de Petra lâcha les rênes pour se poser sur les siennes, nouées sur son ventre.
- C'est dangereux de fuir comme ça, c'est dangereux de se battre pour ceux qu'on aime ou pour son pays. Tout est dangereux en ce moment. Mais je ne bats pas en retraite. Je me bats avec mes armes. Pour mon peuple mais aussi pour toi.
Et Dorothea sut, après ces mots, que Petra pourrait la mener de l'autre côté de l'océan et même au bout du monde si elle le voulait. En mémoire des Aigles, pour pouvoir revoir un jour les orphelins d'Enbarr et les voir grandir en tant qu'hommes et femmes, elle devait, pour eux et pour elle-même, battre en retraite quelques temps, pour permettre à Petra de se battre tout court. Et tandis qu'elles galopaient à présent, le soleil levant leur réchauffant le dos, Dorothea pensa que ça ne lui avait pris que cinq ans pour connaître sa juste place.
