Repas de famille.

Lately I'm feeling so cool

Top to the bottom, just cool

Every little thing that I do

Damn it, I'm feeling so cool1

Se réveiller avec le dernier titre à succès, telle était l'habitude du dieu Apollon. Selon lui, il n'avait pas mieux pour débuter la journée du bon pied : un bon petit réveil en musique, et tout devenait simplement plus facile. Retirer son corps de la couverture, sortir de son lit, s'étirer, bâiller, se diriger vers la salle de bain et ainsi se préparer à affronter la journée, tout cela se faisait déjà avec le sourire et le rythme dans la peau, rendant la suite aussi douce et plaisante qu'une chaude brise matinale.

Brise matinale. Décidément, le dieu était d'une belle humeur poétique, ce matin.

Cette réflexion, ajoutée à la sublime et plus qu'originale comparaison qu'il avait fait juste avant, fit sourire Apollon. Celui-ci, les yeux fermés, étouffa un léger éclat de rire avant de se basculer sur le dos et de s'étirer bruyamment.

Les Jonas Brothers. Voilà bien longtemps qu'Apollon n'avait pas été aussi enthousiaste en ce qui concernait le come-back d'un groupe. Ou d'un artiste, tout simplement.

Parce qu'il fallait se le dire, se l'avouer sans en ressentir aucune honte ou aucun embarras : lorsqu'un artiste, qu'il soit chanteur, musicien, écrivain, réalisateur ou encore troubadour, revenait après des années de silence, cela n'était pas souvent pour le meilleur ; généralement, ce n'était pas vraiment l'amour de leur art qui les animait ; cette flamme-là avait disparu depuis bien longtemps, remplacée par des motivations bien plus sombres et égoïstes. S'ils revenaient, c'était principalement pour deux raisons : soit parce que l'argent venait à manquer – nombreux étaient ceux que la richesse venait étourdir l'esprit et brûler les mains –, soit parce qu'ils étaient nostalgiques de leur succès : passer de la lumière à l'ombre en quelques semaines, voire du jour au lendemain, était un choc qu'il fallait savoir encaisser. Et Cronos savait que ce n'était pas facile … certains ne s'en remettaient jamais vraiment ; d'autres, pas du tout. Alors, après avoir passé des années à essayer de combler le manque par tout autre chose (l'abus de substances illicites, des mariages transformés en divorces quelques mois plus tard, ou la pratique d'un tout autre art pour lequel ils n'avaient aucun talent), ils tentaient de revenir sur le devant de la scène, espérant chaque jour retrouver la sensation plus que grisante des années de succès et de folie antérieures. Leur corps et leur esprit ne vivaient que pour cela, ne pouvaient rester en vie que grâce à cela et ils étaient prêts à tout pour retrouver cette folle sensation. Et parce qu'ils étaient prêts à tout, ils se laissaient tomber dans le fléau de la facilité, de l'oeuvre dénuée d'âme et entièrement conditionnée par la société. Ce n'était plus une œuvre qui reflétait tout l'amour qu'ils portaient à leur art ou l'immensité de leur talent. C'était une œuvre dont chaque partie, chaque microcosme avait été étudié en profondeur et taillé pour répondre aux besoins et aux envies qu'éprouvait l'entièreté de la population mondiale à l'instant même où l'artiste créait l'oeuvre. C'était une œuvre destinée à avoir un succès monstre dès sa sortie parce que s'appuyant savamment – ou copiant idiotement – sur tout ce qui marchait à ce moment-là. Ce n'était plus une œuvre originale dans laquelle l'artiste avait mis tout son coeur mais un maigre copié-collé de ce qu'autrui avait déjà fait. Ça avait du succès, ça c'était sûr : en s'inspirant de ce qui est à la mode, on créait quelque chose qui était également à la mode. Mais le succès n'était pas aussi important qu'autrefois. Ou s'il l'était, il ne durait pas longtemps puisque l'artiste se retrouvait bien vite à court d'idées ou incapable de suivre la tendance qui, de nos jours, changeait incroyablement rapidement. Et puis, les gens n'étaient pas dupes non plus. Les mortels étaient parfois stupides, mais ils pouvaient s'avérer très durs à berner dans certains cas (c'était là, selon Apollon, l'une de leurs nombreuses et étonnantes ambiguïtés) : lorsqu'ils avaient été fans d'un artiste, ils restaient fans pour toute leur vie, mais à condition que l'artiste reste lui-même et ne dévie pas de sa route initiale. Lorsqu'il le faisait pour emprunter la voie de la facilité, pour agrandir son public en perdant de sa spontanéité et de son originalité, ses admirateurs le sentaient et rechignaient ainsi à le suivre dans sa nouvelle aventure. Ainsi, peu nombreux étaient les artistes à réussir leur come-back.

Ou s'ils le réussissaient, c'était parce qu'ils restaient fidèles à eux-mêmes et ressentaient toujours le même amour pour leur art : un amour totalement désintéressé, aussi passionnel et pur que ceux des plus belles et romantiques histoires d'amour. Un amour véritable et uniquement tourné vers la pratique de l'art en elle-même, et ce, sans le moindre regard pour ce qu'elle pouvait amener, que ce soit gloire ou richesse.

Et les Jonas Brothers … ah, les Jonas Brothers. Ça, c'était un groupe de musique. Dès le début de leur immense et incroyable carrière, Apollon avait éprouvé pour eux une sorte d'affection bienveillante à leur égard. Le genre d'affection que ressentirait un frère pour son cadet ou un parrain pour son filleul ; une affection pleine d'admiration et de bons sentiments. Pendant des années, il n'avait cessé de les garder à l'œil, ressentant une fierté indescriptible à chacun de leur succès et s'assurant qu'ils continuent sur la bonne voie, qu'ils ne se retrouvent pas corrompus par quelque producteur véreux.

Alors, oui. Lorsqu'ils s'étaient séparés, cela avait été un véritable choc pour le dieu. Il s'était tellement habitué à se déhancher sur leurs tubes, à assister tel une groupie hurlante et incontrôlable à leurs concerts, à les admirer du haut de son char et à saouler Hermès avec leurs chansons qu'il n'avait pu s'empêcher de ressentir une certaine déception. Une certaine déception mêlée à une pointe de colère et de ressentiment. Oui, il avait été déçu. Grandement. Et il leur en avait voulu. Énormément. Il avait mis des mois avant de se remettre à écouter leurs chansons et encore plus de temps à les chantonner au quotidien. La blessure avait mis du temps à se refermer et elle avait été très douloureuse.

Ainsi, lorsqu'il avait appris, quelques mois plus tôt, qu'ils avaient l'intention de revenir … peu nombreux étaient les mots capables de décrire le sentiment qui l'avait alors envahi : joie, bonheur, ravissement … même ce vocabulaire-là manquait de précision. Le come-back des Jonas Brothers … c'était comme si Zeus lui annonçait qu'il le dispensait des repas de famille du dimanche midi. Ou qu'Artémis lui demandait de se joindre à l'une de ses nombreuses parties de chasse. C'était exceptionnel. C'était un miracle. C'était tout simplement fabuleux. C'était … incroyable. D'ailleurs, Apollon avait d'abord eu du mal à croire à cette extraordinaire nouvelle : l'ayant apprise d'Éros, ce fils d'Aphrodite narcissique et passionné de ragots et de gossips en tout genre, il s'était d'abord montré sceptique et méfiant ; pour une raison qui le dépassait totalement, Éros ne l'avait jamais porté dans son coeur et, le connaissant, il aurait été tout à fait capable de lui faire ce genre de blague douteuse, juste pour le blesser et en ressentir une certaine satisfaction personnelle. Alors, Apollon était resté de marbre, ne s'était pas réjoui trop vite et avait fait appel – pour confirmer les faits de manière définitivement officielle –, au spécialiste du monde des mortels, à celui qui passait son temps à l'observer, à y intervenir et à y écouter toutes les rumeurs, à l'affût de la moindre menace divine, son meilleur ami et son frère, Hermès. Oui. Quand il fallait confirmer un fait, Hermès était sans doute la meilleure et la plus sûre des options. Alors, Apollon l'avait appelé. Et quelques minutes plus tard, avait sauté de joie. Oui, avait déclaré Hermès d'un ton amusé, à deux doigts d'éclater de rire face au bonheur d'Apollon, oui, c'était vrai. Oui, les Jonas Brothers revenaient.

Quelle joie, quel bonheur, quelle sensation des plus grisantes cela avait été ! Et lorsque le premier single était sorti … Nom de nom de nom du caleçon Bob l'éponge d'Arès ! Ça avait été la cerise sur le gâteau, la baleine sur la Tour Eiffel, le chocolat sur le biscuit, la libellule sur le nénuphar ! Et puis le second … là, Apollon avait définitivement été aux anges ! Non, mais comment, après des années d'absence, un groupe pouvait revenir avec des tubes pareils ? Des tubes nullement affectés par les années, par l'envie de gloire ou de richesse. Des tubes qui restaient sur la lignée des précédents tout en étant tout de même plus brillants. Ça en été à perdre la tête ! Apollon était littéralement en pâmoison devant les trois frères et leur talent toujours aussi intact. Avec ces deux chansons – et notamment la deuxième, qui semblait être comme une ode, un hommage que le groupe lui adressait, tellement il se reconnaissait dans les paroles –, le groupe revenait en force et s'assurait un succès pour les dix prochaines années – Apollon s'en assurerait lui-même –, tandis que le dieu avait l'impression de retourner en enfance, de revivre une nouvelle fois ses années de jeunesse. Et seul lui savait à quel point cela était fantastique !

« Merci les gars, merci ! », pensa Apollon, un large sourire aux lèvres tandis que, toujours allongé dans son lit, il bâillait à s'en décrocher la mâchoire et s'enfonçait un peu plus sous sa couverture.

Il ne lui arrivait pas souvent d'avoir ce genre de réflexion à la fois poétique et intellectuelle dès le matin, mais lorsque cela se produisait, le dieu s'en amusait et appréciait s'y plonger longuement et patiemment. Il aimait en explorer toutes les possibilités, toutes les coutures, toutes les dimensions et parfois, lorsque cela était fait, il se laissait aller à une autre réflexion, passant d'un sujet à un autre, mais toujours avec le même enthousiasme. Et cela pouvait durer des heures. Il lui était même déjà arrivé de rester au lit toute la journée, plongé dans ses pensées. Et il l'aurait certainement fait ce jour-là, bien pelotonné sous sa couverture, le dernier titre de son groupe préféré tournant en boucle dans sa chambre. Il l'aurait bien fait si un raclement de gorge, suivi d'une quinte de toux quelque peu forcée quelques instants plus tard, ne l'avait dérangé dans ses pensées.

« Pas maintenant, Friedrich., s'exclama alors Apollon, en réprimant un petit soupir d'agacement. Je suis en pleine réflexion poétique. Dites à Albertine que je prendrai mon petit déjeuner vers dix heures et demi aujourd'hui. »

Puis, remontant sa couverture jusque sous son front, Apollon ferma les yeux et prit plusieurs grandes inspirations avant de se plonger de nouveau dans ses pensées.

Friedrich était un excellent majordome, on ne pouvait lui enlever cela. Mais il était parfois un peu trop à cheval sur les horaires ; on était dimanche, nom de Zeus ! Et tout le monde savait que les dimanches étaient propices à un rythme de vie plus lent.

Sauf lui, apparemment.

Et Hermès.

Oui, Hermès. Dieu des voyageurs, des voleurs, des messagers et de beaucoup de choses encore.

Hermès qui venait d'enlever la couette d'Apollon avec brusquerie et qui déclarait à l'instant même :

« Friedrich a pris sa journée. Et Albertine aussi, d'ailleurs. »

OoOoOoO

« Mais Hermy … ! »

« Il n'y a pas de 'mais', Apollon ! Tu lui as promis de venir ! Et une promesse, c'est une promesse ! Tu sais très bien que ce repas est très important pour lui ! »

Oui, Apollon le savait. Il le savait même très bien. C'était pour cela qu'il avait accepté sans rechigner, et avec un certain bonheur, l'invitation qu'il avait reçu quelques semaines plus tôt. Parce qu'il savait que son fils ne lui demanderait jamais cela si cela ne comptait guère à ses yeux. Et puis, aussi parce qu'il lui était vraiment difficile de dire non à l'un de ses enfants. Et à celui-ci en particulier … il lui ressemblait tellement !

Mais le problème, c'était qu'Apollon avait totalement oublié la chose entre temps. Occupé comme il était par ses obligations divines, il s'était laissé dépassé par ces dernières et s'était engagé à chanter et à jouer de la lyre au mariage de quelque nymphe qui résidait sur le Mont Olympe. Un mariage qui avait lieu ce dimanche.

« Tu ne crois pas que ce repas avec ton fils et son petit ami est nettement plus important ? », s'exclama Hermès d'un ton réprobateur.

Il venait encore une fois de lire dans les pensées de son demi-frère sans même prendre la peine de lui demander l'autorisation. Dieux qu'Apollon le détestait quand il faisait ça !

« Là n'est pas le problème, Hermy !, répondit le Dieu du Soleil alors qu'il desserrait maladroitement sa cravate – une cravate, un costume ! Bien des vêtements qui n'allaient pas avec la définition même d'Apollon ! -, Si je ne vais pas à son mariage, la nymphe trouvera le moyen de transformer ça en véritab ... »

« Hadès ne sera pas présent. »

« Hein ? »

« Hadès, que tu as piégeais la semaine dernière, ne sera pas présent. », répéta le dieu des Voyageurs, un sourire moqueur sur les lèvres.

Cette nouvelle laissa Apollon bouche-bée. Puis, alors qu'il se débattait une fois de plus avec sa cravate – qu'il essayait tant bien que mal de resserrer, cette fois – il lança à son demi-frère :

« Comment tu sais ça ? »

« Je lui ai rendu une petite visite cette semaine et l'invitation était posée sur l'un de ses buffets. Pour lui, c'est la semaine prochaine. »

Le soulagement était tel que le Dieu du Soleil avait envie de serrer Hermès dans ses bras, dans une étreinte qui lui casserait les côtes. Mais Apollon étant Apollon, il préféra opter pour une autre forme de remerciement, bien moins explicite pour ceux qui ne connaissaient pas réellement le dieu.

« Tu ne pouvais pas me le dire avant ?! , s'écria-t-il en attrapant sa veste de costume. Il n'y a plus de temps à perdre ! »

OoOoOoO

« Ça va, je suis présentable ? », demanda Apollon, le regard légèrement inquiet.

La camionnette de service du dieu des voleurs était maintenant garé devant le restaurant italien et Apollon jetait un dernier coup d'oeil à sa tenue vestimentaire, anxieux : alors qu'il avait au départ prévu d'y aller avec un costume, Hermès lui avait dit qu'il lui fallait rester lui-même, c'était mieux pour tout le monde : avec son air si coincé dans son costume, Apollon risquait de faire peur aux deux adolescents qui l'attendaient. Alors, ni une ni deux, le dieu du soleil avait troqué sa tenue « un peu trop officielle » pour une paire de jeans, un t-shirt blanc et des baskets tout aussi immaculées.

Mais son air restait toujours aussi inquiet, comme s'il s'apprêtait à rencontrer Méduse.

« Bien sûr que tu es présentable, 'pollo !, soupira Hermès en lui adressant un petit sourire rassurant. La beauté masculine, tout ça … c'est ton domaine, je te rappelle. »

« Et si je ne trouve rien à dire ? Si je fais une gaffe ? Si je me montre insupportable ? »

Les yeux du dieu s'étaient arrondis sous l'effet de l'inquiétude. Ceux de Hermès reflétaient un réel amusement.

« Ça ne changerait pas de d'habitude ! », lança-t-il d'un ton à la fois moqueur et bienveillant.

Le dieu du soleil lui tira la langue. Puis, après avoir pris une profonde inspiration et poussé un soupir tout aussi profond, il lança un dernier regard à son meilleur ami, la main sur la poignée de porte.

« Souhaite moi bonne chance. », déclara-t-il avant d'ouvrir la portière et de se glisser à l'extérieur du véhicule.

« Que les Parques soient avec toi ! », fut tout ce qu'il eut le temps d'entendre avant que la portière ne se referme.

Alors, d'un pas qui se voulait conquérant, il se dirigea vers l'entrée du restaurant, un large sourire aux lèvres.

Will et Nico. Il avait hâte de connaître l'entièreté de leur histoire !

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1Cool, Jonas Brothers, 2019