Rencontre autour d'un corset
Il en avait rêvé. Et il tenait enfin l'article entre ses mains !...
Il venait de le défaire de l'emballage de papier souple et diaphane, passant et repassant ses longues et fines mains sur le tissu, soupirs béats accompagnant le geste.
Il n'osait y croire !... Il l'avait fait !... Et la jolie vendeuse avait été terriblement compréhensive lorsqu'il lui avait fait croire qu'il souhaitait l'article pour sa "bonne amie" ; elle n'était assurément pas du quartier, sans quoi elle aurait su que le croquemort était du genre célibataire endurci !...
Bah, qu'importaient les moyens, l'essentiel étant le résultat !...
C'est avec une pointe d'excitation qu'il ouvrit le nœud et fit glisser le lien à travers les œillets pour desserrer l'article, lèvres pincées de délice à la sensation.
Il s'agissait plutôt d'un serre-taille, à nouer sur le devant. Les finitions de l'article étaient impeccables et féminines, bien que les teintes soient foncées. Il en gloussait littéralement.
Il tentait simultanément de se défaire de sa tenue, passant le collier de perles par-dessus la tête, le faisant glisser le long de sa chevelure argentée.
Puis vint le châle et le manteau oversized. Il agissait avec une certaine frénésie dans les gestes, lui qui, d'ordinaire, n'était que grâce.
Bien. La soutane à présent. La rangée serrée de petits boutons à têtes arrondies parvinrent presque à bout de sa patience pourtant mainte fois éprouvée.
Il quitta les manches étroites en pestant presque, abandonnant tout sur le lit de l'arrière-boutique.
Il se glissa, d'un pas chassé, jusqu'au miroir, haut du corps présentant deux seins percés d'anneaux discrets, faisant passer l'article autour de sa taille, y chassant les cheveux qui persistaient à demeurer dans le chemin, tête basculée sur le côté, tandis qu'il ajustait avant de commencer à remplir les œillets et sentir enfin l'heureuse compression lui remonter les côtes.
Il adorait cela, être comprimé. Que ce soit à l'intérieur d'un cercueil - il se demandait franchement ce que donnerait l'expérience de deux corps enlacés au sein de la seule et même place - autant qu'être engancé dans un corset.
Il leva le menton pour soupirer d'aise, longues mains passant et repassant sur le satin garni de baleines métalliques. Le reflet lui plaisait, à l'évidence. Il possédait déjà un ventre creux et une taille fine. Là, l'effet en était souligné.
Il eut un petit rire excité. "Tu ferais pâlir d'envie plus d'une et ce à juste titre... woooops... oh que c'est vilain, cet orgueil !..." fronçant avant de partir dans un rire lyrique, tournant sur lui-même pour se mirer sous toutes les coutures, appréciateur.
L'article et la sensation lui plaisaient tant qu'il refusa de le quitter pour l'heure, vagabondant dans sa boutique ainsi peu vêtu.
L'expérience suivante fut de tester ce que donnerait la soutane près du corps portée sur le corset. Là encore, il ne fut guère déçu, appréciant la façon dont cela renforçait la silhouette déjà fortement longiligne.
Imaginer la réaction du commun des mortels s'ils venaient à découvrir à quel point le patron de la boutique la plus sérieuse de Londres était excentrique le faisait s'étouffer de rire, s'esclaffant comme un beau diable derrière les tentures épaisses filtrant le peu de lumière de la ville.
Il imitait les outrances féminines avec une voix aiguë, prenant une pose comique.
"Tes talents de comédien sont toujours aussi piètres." intervint une voix qu'il ne pensait pas réentendre de si tôt.
D'un bond, Grell se posa aux côtés du croquemort, balançant d'une main sa chevelure flamboyante pourpre, poussant un aigu fabuleux, à s'en rompre la vocale.
Undertaker l'observait d'un air goguenard.
"Ma voix n'est pas... hem... au top de sa forme aujourd'hui." cherchant de quoi gargariser.
Grell était le spectacle à elle seule. Et Undertaker aimait être diverti.
"L'eau bénite fait merveille." lui affirma-t-il, désignant un petit flacon à crucifix posé là, avant de partir dans un éclat de rire.
Grell s'était contentée de lever un sourcil, moue dubitative à l'appui, tandis qu'il s'en tenait les côtes. "Quel mauvais public."
Undertaker s'installa en face de Grell après leur avoir servi le thé dans deux vases à becs.
"J'oubliais tes manières..." soupira Grell face à la dînette improvisée du croquemort, soulevant le récipient au moyen de quelques doigts.
"Il faut dire que tu ne viens pas souvent, Shinigami-kun."
"Tu es peut-être beau gosse mais tu ne sais définitivement pas recevoir." dit-elle, agitant sa chevelure d'une main.
Undertaker la regardait, tête soutenue par le menton.
"J'ai incarné Ophélie récemment... quel personnage tragique, tu ne trouves pas ?"
"J'ai toujours beaucoup apprécié Hamlet. Précisément du fait de la direction prise inéluctablement par tous ses personnages." sur un petit rictus fendu, imitant un coffre qui se referme.
"Tss. Tu commerces avec les morts."
"Tu n'as pas idée." soufflant sur la surface du thé, sans quitter Grell des yeux camouflés sous la lourde frange. "Et toi, tu aimes frayer avec les humains... et les démons."
"Pas n'importe quel démon."
"Oh, ils se ressemblent tous."
"Pas Sebas-Chan !..." prête à taper du poing sur la table.
Undertaker leva la main en guise d'apaisement.
"C'est une relation dramatique, tu vois..." regard perdu dans le vide, triturant quelques mèches de cheveux.
"Je ne suis pas là pour prêter une oreille à tes tourments. Je préfèrerai que tu m'offres le plus bel éclat de rire possible." sourire s'allongeant de pair avec l'idée.
"Ta goujaterie est sans nulle autre pareille alors que je t'ouvre mon cœur de jeune fille !..."
"Serait-ce le port du frac qui te met dans un tel état, Grell ?"
"Ce sont... ses manières distantes et glaciales ! Hiiiiia ! Sebas-Chan !... Lueur glacée de la lune, clarté inaccessible du diable !..." levée, pied reposant sur l'assise de la chaise, déclamant sa passion à haute et intelligible voix. "Mon corps rêve de combat infini sur fond de rouge écarlate, lorsque je te peindrai de sang, tu n'en seras que plus désirable encore !..."
Undertaker était calé dans sa chaise, à deux doigts de pouffer comme un malade.
Grell réalisa soudain qu'elle s'était un peu "oubliée", ramenant sa jambe à elle, elle ferma presque chastement son manteau. "Un... moment d'égarement."
"Moi qui pensais m'amuser..." lâcha le croquemort, déçu que le spectacle tourne court.
Grell se rassit et but son thé. Il avait un goût rance. Elle fit la moue.
"J'ai fait l'acquisition d'un article, ma foi, fort intéressant aujourd'hui."
"Broutille."
"Un article généralement fait pour les dames."
Grell leva un sourcil. Ferrée.
Il fallait dire que tout ce qui concernait les dames intéressait fortement notre amie Grell !...
"Qu'est-ce ?..." demanda-t-il, nez dans le vase à bec, par peur d'être éclaboussée par l'excentricité de la créature qui lui faisait face.
"Je le porte sur moi en ce moment même."
Le regard phosphorescent de Grell tentait d'échapper à celui, aiguisé, luisant sous la lourde frange presque malgré lui, d'Undertaker.
"Intéressée ?..."
"Houmpf."
Undertaker se leva avec grâce, commençant à défaire le col mao de la soutane, ouvrant bouton après bouton, regard planté dans celui de Grell qui commençait à s'éventer.
"Hiiii !... Vilain garçon !..."
