Auteure : northerntrash

Traductrice : Adalas

Note de la traductrice : La fic en VO est disponible sur AO3. A savoir que l'auteure n'a pas répondu à ma demande de traduction, celle-ci pourrait donc être retirée si elle en fait la demande.

Quoiqu'il en soit, le confinement n'ayant pas que des désavantages, j'ai enfin eu la motivation de m'atteler à cette traduction qui patientait depuis des mois. J'espère que ce classique du Thibo soul-mate vous plaira comme il m'a plu.


Bilbo Baggins n'avait jamais rencontré son âme sœur, et il en était parfaitement satisfait.

Ce n'était pas très courant, pas dans la Comté où tout le monde connaissait tout le monde et où vous aviez sûrement rencontré les trois quarts des Hobbits qui y vivaient au moment de votre majorité, mais ce n'était pas totalement inédit. Parfois, les gens passaient des années sans savoir qui était leur âme sœur, même après s'être rencontrés, parce qu'ils s'étaient croisés par hasard dans une foule, et lorsqu'ils avaient surmonté le choc des couleurs inondant leur vision, ils avaient perdu leur âme-soeur au milieu de l'agitation.

De plus, tout le monde savait que le gentil Hobbit vivant à Bag-End était tout à fait respectable, aussi poli et aimable qu'il était possible de l'être, toujours prêt à servir du thé pour les invités et offrir des friandises aux enfants qu'il surprenait en train de jouer près du banc où il fumait. Tout le monde était plus que disposé à ignorer le fait qu'il était tout à fait incapable de dire lequel de ses œillets était orange et lequel était rose, car il avait tendance à s'en occuper avec la même attention soigneuse.

Au jour le jour, vous ne pouviez même pas le remarquer - il avait depuis longtemps demandé à son tailleur de coudre des étiquettes à l'intérieur de tous ses vêtements avec leur couleur inscrite dessus, ainsi il ne se promenait pas avec des habits mal assortis comme les Grandes Gens de mauvaise réputation qui étaient toujours à la recherche de leur Unique. Bien sûr, il était inhabituel dans la Comté de ne jamais s'être marié, mais c'était normal que Maître Baggins ne soit pas marié : ce n'était pas comme s'il n'y avait aucune personne censée être sienne mais simplement que, par un coup du sort, il ne l'avait jamais trouvée.

Dans l'ensemble, il était tout à fait respectable, et s'il confondait parfois son sucre roux avec le blanc, eh bien, personne n'allait l'en blâmer.

Cela ne le dérangeait pas particulièrement - bien sûr, quand il était jeune, il s'était demandé de quelle couleur était l'herbe, et le ciel, et de quelle couleur ses yeux seraient quand il pourrait enfin la voir, mais de telles choses étaient des rêves enfantins, et il passa outre rapidement.

"L'herbe est verte, le ciel est bleu et ta pipe est brune", se rappelait-t-il avec sa meilleure imitation de la voix de son père chaque fois que penser aux couleurs menaçait d'assombrir son humeur. "Tu connais ces choses depuis que tu es petit, et tu n'as pas besoin de les voir pour les connaître, alors fais avec, mon vieux. Tu peux vivre ta vie avec satisfaction en ne voyant qu'en noir et blanc, tu sais."

Son père avait seulement essayé d'aider, mais Bilbo n'avait jamais pensé que tout était parfait en connaissant juste les couleurs, c'était un pauvre substitut au regard de la réalité.

Ces pensées étaient devenues de moins en moins fréquentes à mesure qu'il approchait de l'âge mûr, et il s'était accommodé assez confortablement de la vie qui lui avait été donnée, parfaitement heureux en sa propre compagnie, dans sa vie calme et paisible et sa vision monochrome.

Les âmes sœurs sont comme des aventures, se consolait Bilbo. Parfaites pour ceux qui les désiraient, mais des ajouts totalement inutiles pour une vie heureuse. Ce n'était pas une grande peine s'il n'avait jamais rencontré la sienne, même s'il ne pouvait pas dire lequel de ses pétunias était bleu et lequel était violet.

C'est pourquoi, quand le Magicien était apparu, il avait été assez réticent à l'idée d'une aventure.

"Des choses désagréables, déplaisantes et pénibles ! Rendez-vous plus retard pour le dîner! "

Plus tard, ou peut-être l'ayant complètement oublié, comme il l'avait découvert par la suite quand une foule de Nains était arrivée dans son petit smial douillet, pillant son garde-manger, laissant de la boue dans les couloirs et jetant en l'air la porcelaine de sa mère sans aucun respect. Il en avait eu plus qu'assez au moment où un dernier coup avait sonné de la porte, calmant la foule de Nains dont il n'avait pas tout à fait réussi à retenir les noms dans le tourbillon de leur arrivée.

"Il est là", avait très sérieusement remarqué Gandalf pour lui-même, et tous les yeux s'étaient tournés vers le Hobbit troublé, jusqu'à ce qu'il prenne conscience qu'il devait ouvrir la porte.

Et donc il s'était exécuté, assez mécontent, ouvrant la porte pour révéler-

Oh mon dieu.

De l'autre côté, le Nain eut l'air aussi perplexe que lui face à la soudaine abondance de couleurs qui déferla dans sa vision dans une vague de lumière inattendue. Ils se regardèrent, battant des paupières.

Bonté divine.

Il avait bien sûr entendu des histoires sur la joie d'être atteint par les couleurs, ce moment où le monde s'étalait devant vous dans toute sa vivacité, tout devenant bien plus que ce que vous aviez imaginé. Il avait entendu parler de gens qui avaient ri ou pleuré, et même quelques-uns qui avaient dû se couvrir les yeux devant l'éclat de tout cela, bien peu habitués à un monde qui n'était pas exclusivement dans des nuances de gris. Et les histoires avaient toujours insisté sur le bonheur de trouver votre âme sœur, la manière dont vous saviez, dans votre cœur, que c'était la personne avec laquelle vous deviez être, et pas seulement parce que vous pouviez soudainement voir en couleurs. Certains se jetaient l'un sur l'autre, certains se serraient dans les bras avec plus d'hésitation, certains fixaient timidement le sol…

Bilbo s'était parfois demandé comment il aurait pu réagir lui-même. Il n'aurait jamais cru qu'il resterait planté là, stupéfait, complètement à court de mots.

Maintenant ça ne va pas, se dit-il fermement. Il était un Baggins, de Bag-End, et il n'allait pas rester planter là comme un enfant effrayé tout ça parce que son âme sœur était un, eh bien, un Nain et inattendu qui plus est.

Il fit un demi-pas en avant, mais le Nain recula d'un pas.

Et son visage se décomposa.

La surprise qui s'était affichée disparut soudainement comme si le Nain avait claqué un volet sur une fenêtre ouverte, enfermant ses émotions. À sa place était affichée une expression neutre mais inamicale, un désintérêt frôlant le mépris.

Les Hobbits étaient un peuple honnête. Ils ne se cachaient pas derrière des masques. Même quand ils étaient déplaisants, ils étaient toujours honnêtes à ce sujet.

Bilbon ne savait pas quoi faire.

Puis le Nain passa devant lui, comme s'il était un meuble de décoration, et la vivacité des couleurs sembla s'estomper un peu. Le Nain vacilla, le voyant lui aussi, mais ne se retourna pas vers lui.

"Gandalf. Vous aviez dit que cet endroit serait facile à trouver. Je me suis perdu, deux fois. Je ne l'aurais jamais trouvé s'il n'y avait pas eu cette marque sur la porte."

Bilbo était bien trop stupéfait pour comprendre ce qui se passait, mais ceci ramena son attention.

"Une marque ? Il n'y a aucune marque sur cette porte. Elle a été peinte la semaine dernière. Peinte en… vert. "

Il regarda la porte encore ouverte.

Alors c'était à ça que le vert ressemblait.

Eh bien, son père s'était trompé. C'était très différent de le voir de lui-même.

Gandalf acquiesça sans aucune indication d'une conscience coupable.

"Il y a bien une marque ; Je l'ai placée moi-même. Bilbo Baggins, permettez-moi de vous présenter le chef de notre Compagnie, Thorin Oakenshield."

Bilbo le regarda et Thorin lui rendit son regard avec un visage stoïque.

Peut-être que c'était juste un choc, se surprit à penser Bilbo désespérément. Juste un choc en voyant tout cela pour la première fois. Il ne savait pas quoi faire. Il allait sûrement dire quelque chose maintenant.

"Donc, c'est le Hobbit."

Bilbo se surpris à se pencher imperceptiblement plus près.

"Dites-moi, M. Baggins,vous êtes-vous souvent battu ?"

Il bafouilla.

"Je vous demande pardon ?"

La voix de Thorin commençait à contenir une pointe d'impatience maintenant.

"La hache ou l'épée ? Quelle arme préférez-vous ?"

Qu'est-ce qui se passait ?

À ce stade, Bilbo était totalement perplexe et plus qu'un peu rebuté. C'était une chose de se contenter de n'avoir jamais rencontré votre âme sœur, et c'en était une autre de ne l'avoir rencontrée que pour se rendre compte qu'elle ne voulait absolument pas reconnaître le lien. Un frisson le traversa à cette pensée, et il balbutia une réponse.

"Eh bien, je ne suis pas maladroit aux fléchettes, si vous voulez tout savoir, mais je ne vois pas en quoi c'est pertinent."

L'impatience de Thorin était audible dans son ton.

"C'est bien ce que je pensais. Il ressemble plus à un épicier qu'à un cambrioleur."

Et ce fut tout. L'âme sœur de Bilbo se détourna de lui, un rejet clair et net, laissant le pauvre Hobbit se demander ce qu'il avait fait pour mériter une telle réaction d'un Nain qui ne l'avait jamais rencontré auparavant. Un poids lourd pesa sur lui et ne bougea pas durant le restant de la soirée, même s'il n'était guère important. L'étrange conversation à propos de montagne et de dragon, de porte et de cambrioleur, un contrat placé entre ses mains pour des raisons qu'il ne saisissait toujours pas totalement, et puis-

Les obsèques.

Il avait passé cinquante ans sans son âme sœur, seulement pour découvrir que même pas un soir après, la grossière créature partait dans quête avec peu ou pas de chances de succès, pour, au final affronter un dragon ? Il marmonna à haute voix les lignes du contrat, avec la pensée de ce Thorin en train de mourir, de toutes les manières possibles, et la couleur qui se retirait de nouveau de son monde…

"Je me sens un peu faible."

Les Nains semblèrent avoir eu une mauvaise impression, se regardant entre eux, l'un à l'air particulièrement malicieux lui sourit sous son drôle de chapeau.

"C'est comme un four avec des ailes."

Bilbo s'évanouit.

Bien sûr, il finit par partir.

Il n'avait pas vraiment eu le choix.

oOo oOo oOo

Il se rua sur le pas de la porte le lendemain matin et manqua de trébucher sur ses propre pieds.

Sa mère lui avait peut-être appris que l'herbe et les feuilles étaient vertes, mais elle n'avait jamais expliqué combien il y avait de nuances de vert.

Et ses tomates.

De quelle couleur était le rouge ?

Il pensa qu'il ne les verrait plus jamais de la même manière.

oOo oOo oOo

Il fallut plusieurs semaines de voyage avant qu'il ne vende la mèche. Ils étaient toujours dans les terres sauvages, voyageant vers l'est, et les jours étaient une suite monotone de réveil, de chevauchée et de sommeil agité, ne s'étant pas arrêtés dans une auberge depuis Bree, à son grand mécontentement.

Ce fut un soir, peu de temps après avoir installé le camp, que Bilbo tomba sur Oïn en train grommeler, agenouillé près du feu de camp. Bilbo se tint debout, un peu hésitant sur ce qu'il était censé faire de lui même car si personne ne lui avait dit de faire quoi que ce soit, il ne pouvait pas repousser le sentiment qu'il devait au moins faire quelque chose.

"Où est mon satané frère quand on a besoin de lui ?"

Bilbo tripota les boutons de sa veste.

"Hum, Maître Oin, il est parti chercher du bois pour le feu. Avez-vous besoin de quelque chose ?"

Il réalisa que le nain plus âgé regardait un parterre de plantes, tenant les délicates petites fleurs entre ses mains. Oin se rassit, soupirant.

"Rien, mon garçon, juste que quelqu'un me dise si ces fleurs sont blanches ou violettes. Violettes et elles sont inutiles, Blanches et elles feront un baume très utile."

"Elles sont blanches", le rassura Bilbo sans réfléchir.

Le Nain le dévisagea, surpris, et les autres membres de la Compagnie, rassemblés autour du feu de camp parurent tout à coup oublier ce qu'ils faisaient pour lorgner dans leur direction.

Il déglutit, entrelaçant ses doigts inconfortablement.

"Eh bien, monsieur Boggins, je ne savais pas que vous étiez atteint par les couleurs !"

Kili avait l'air invraisemblablement joyeux avec ça, et certains des Nains plus âgés secouèrent la tête devant son manque de tact. Bilbo ne leur en voulait pas. Que ferait une personne sensée qui aurait rencontrée son âme sœur, quelque part si loin d'elle ?

Les Nains s'échangèrent des regards. Pas étonnant que Maître Baggins ait été si peu disposé à quitter la Comté.

Bilbo s'éclaircit la gorge.

"Eh bien, euh, oui. C'est-à-dire que je le suis, mais c'est compliqué, voyez-vous. Je préférerai de beaucoup ne pas en parler."

Kili ouvrit la bouche, comme pour protester, mais son frère lui donna un coup de coude dans les côtes, lui sifflant de se taire. Plusieurs Nains lui lancèrent des regards compréhensifs tandis qu'il prenait sa place près du feu, remontant ses genoux contre sa poitrine très déterminé à ne pas regarder Thorin.

Les âmes sœurs étaient une chose complexe et privée. Personne ne interrogea davantage.

Ne pas regarder Thorin devint de plus en plus difficile jour après jour. Indifférents à ce qu'ils ressentaient l'un ou l'autre, les Valar les avaient crée pour être deux moitiés d'un tout : il était difficile de lutter contre l'envie de se rapprocher de lui, de le regarder, de lui parler. Ce fut avec d'étranges émotions contradictoires que Bilbo réalisa que les yeux de Thorin étaient de la même couleur que le ciel, que ses cheveux étaient veinés de lignes d'argent.

Il aurait aimé avoir eu la chance d'examiner son argenterie avant de partir à l'aventure : elle devait être vraiment très attrayante, si elle était similaire à la couleur des cheveux de Thorin. Pas étonnant que Lobelia essaye toujours de la voler.

Il avait été très difficile, en particulier pendant les premiers jours, de ne pas se dévoiler comme étant récemment atteint. Tout autour de lui apparaissait comme tout nouveau à son regard ajusté, les fleurs qu'il avait connues toute sa vie offraient une nouvelle vivacité de couleurs, des vues qu'il avait observé des milliers fois le laissaient sans voix en apparaissant dans toute leur gloire.

Il se retira pas loin après le dîner, toujours visible depuis le feu de camp, mais suffisamment loin pour qu'il puisse avoir l'air aussi misérable qu'il se sentait sans que personne ne fasse de remarque ou se pose de question. Il serait probablement resté à l'écart pendant un long moment si Kili n'était pas venu le trouver, se laissant tombé à côté du Hobbit découragé avec un demi-sourire.

"Désolé, monsieur Boggins. Fili me dit toujours de réfléchir avant de parler."

Bilbo balaya l'excuse d'un revers de main, plutôt touché que le jeune nain l'ait cherché pour s'excuser.

"Tout va bien, Kili, vous ne pouviez pas savoir"

Le jeune Nain soupira et se cala contre un arbre.

"Je l'oublie parfois, vous savez, parce que j'ai toujours été atteint par les couleurs, et c'est difficile de se souvenir que..."

"Quoi ?" interrompit Bilbo. C'était vraiment impoli de sa part et sa mère l'aurait grondé, mais dans les terres sauvages, ses manières semblaient beaucoup moins importantes qu'auparavant.

Kili cilla.

"Tant pis. Je suis encore désolé, monsieur Boggins. C'est une histoire assez célèbre à la maison, donc il ne me vient pas à l'esprit que les gens ne la connaissent peut-être pas."

Bilbo lui sourit, peut-être le premier sourire sincère qu'il réussissait à afficher depuis qu'il avait quitté la maison.

"Ne vous inquiétez pas. Pourriez-vous me la raconter ?"

Kili hocha la tête tel un chiot désireux de plaire.

"Vous savez, quand notre mère me portait, Fee se comportait très bizarrement, et personne ne savait pourquoi. Il ne quittait pas les côtés de Ma, même si avant il était toujours dehors, à jouer avec des amis et à partir en exploration, ce genre de chose. Tout le monde était très inquiet pour lui, et il ne pouvait pas expliquer pourquoi il ne voulait rien faire d'autre que rester avec Ma. Et Fee…"

Il s'interrompit, jetant un coup d'œil au feu de camp par-dessus son épaule.

"Eh bien, vous l'avez vu, il est beau et il était toujours lumineux. Les cheveux blonds sont rares chez nous, Maître Boggins, même s'ils ne semblent pas l'être parmi les vôtres, et nous n'avons pas beaucoup d'enfants, donc tout le monde l'aimait, des boulangers aux forgerons. Et tout le monde était inquiet, pas seulement nos parents et Oncle Thorin. Tout le monde. Et puis je suis né, et ils l'ont emmené pour me voir, et il a simplement commencé à rire."

Bilbo le regarda, choqué par ce que ça impliquait mais Kili poursuivit, sans le remarquer, son visage illuminé par un sourire chaleureux et affectueux.

"Ils n'ont pas cessé de lui demander pourquoi il riait, mais il ne pouvait tout simplement pas s'arrêter, et à la fin tout ce qu'il put dire était que j'avais les cheveux bruns, comme il l'avait pensé."

Il sourit alors au Hobbit qui déglutit.

"Maître Kili, êtes-vous en train de dire votre frère est votre âme sœur ?"

Le joyeux Nain hocha la tête, toujours souriant, mais il y avait une brusque tension dans ses épaules qui n'était pas là auparavant. Le fait qu'il en ait parlé si librement impliquait qu'une telle chose n'était pas unique chez le peuple des Nains, mais cette tension fit se demander à Bilbo ce que d'autres personnes avaient pu en penser au fil des ans. Bilbo savait que les Grandes Gens n'étaient pas toujours aussi compréhensifs sur des choses qu'ils ne comprenaient pas facilement.

Bon dieu, mais Kili était jeune, n'est-ce pas, toujours prêt à raconter cette histoire malgré tout, et sans savoir la réaction qu'il allait susciter.

Bilbo resta songeur un instant, avant de lui tapoter la main.

"C'est vraiment une belle histoire. Je ne suis pas sûr d'avoir entendu une histoire aussi belle sur un couple atteint par les couleurs. Vous êtes tous les deux très chanceux de vous être trouvés aussi jeunes."

Vraiment, qui était-il pour critiquer qui les Valar choisissaient pour un autre ?

Kili le dévisagea, la bouche entrouverte.

Puis il eut un sourire rayonnant.

Bilbo se retrouva soudainement avec des bras enroulés autour de lui dans une étreinte rude mais pleine de bonnes intentions, puis il y eut un souffle chaud dans son oreille.

"Merci, monsieur Boggins."

Il se demanda un instant à quel point tout ceci était inapproprié, puis manqua de rire de lui-même. Vraiment Bilbo, se dit-il, qui s'en souciait ?

Il serra le Nain dans ses bras, sa propre bouche s'étirant dans un sourire.

"J'espère que vous allez bien," murmura le jeune nain contre son épaule. "Je ne pense pas que je pourrais supporter d'être si loin de Fee."

Bilbo lui tapota le dos, se sentant un peu gêné, ne sachant pas comment répondre sans mentir ni révéler la vérité. Mais quand Kili rompit l'étreinte, il le regarda sérieusement.

"Nous sommes là pour vous, monsieur Boggins. Vous faites partie de notre Compagnie, et si jamais vous avez besoin de quelque chose, ou si vous voulez simplement en parler, eh bien… venez me trouver, d'accord ?"

Puis il se releva, manifestement un peu gêné de lui-même et, avec un bref salut, il bondit à nouveau vers le feu de camp.

Bilbo replia ses pieds sous lui, se sentant un peu moins découragé qu'auparavant.

oOo oOo oOo

Bilbo se sentit un peu coupable que tout le monde soit devenu beaucoup plus gentil avec lui après ça.

De toute évidence, la pensée que Bilbo ait une âme sœur dont il en était loin compensait ses plaintes, ou peut-être l'en excusait à leurs yeux : sûrement personne n'était à son mieux quand on était forcé d'être séparé de l'autre moitié de son cœur. C'était la raison pour laquelle tout le monde supportait les bavardages constants de Gloin sur sa femme et son fils, et pourquoi personne ne s'offusquait de la réticence de Bombur à se joindre à toute conversation, bien qu'ordinairement, il soit très bavard.

C'était aussi une douleur que beaucoup d'entre eux pouvaient parfaitement comprendre - parmi la Compagnie, seulement quatre mentionnèrent avoir été atteints par les couleurs (sans compter Bilbo et, bien sûr, Thorin), mais il soupçonnait plutôt, d'après les regards compatissants qu'il recevait, que plusieurs autres l'avaient été, mais avait perdu leur partenaire, à cause du dragon ou dans une autre tragédie.

Seul Dori l'avait vraiment mentionné, lui tapotant la tête d'une manière dont Bilbo aurait pu s'offusquer si cela n'avait pas été si réconfortant.

"C'est une triste vérité mais le fait est qu'être sans votre Unique rend presque tout le reste sans importance", avait-il commenté sans invitation, peut-être en voyant l'air peiné de Bilbo (Thorin s'en était sèchement pris à lui ce matin-là, jetant un nuage sombre sur le reste de sa journée).

"Les premières années après avoir perdu les couleurs ont été très dures, mais j'ai finalement réussi à les surmonter." Il ébouriffa les boucles de Bilbo. "Vous irez très bien. Soyez heureux d'être simplement séparé pour l'instant, et non séparé pour toujours."

Bilbo n'avait pas su quoi répondre à cela, mais Dori n'avait pas semblé s'attendre à une réponse, se précipitant pour gifler la tête Nori en train de montrer au jeune Ori un coup de couteau à l'air particulièrement mortel.

Désormais, les Nains ignoraient ses plaintes au lieu de lever les yeux au ciel ou de se moquer de lui, et bien que ce soit encore loin de la compassion qu'il aurait reçue de la part des Hobbits, il trouva que c'était suffisant pour le faire cesser - l'idée qu'ils le toléraient pour un mensonge était dérangeante, et la seule façon de résoudre le problème sans admettre la vérité était simplement de ravaler ses plaintes.

Et ça rendit les Nains encore un peu plus chaleureux avec lui.

Une chaleur considérablement influencée par Kili, qui faisait un effort délibéré pour inclure le Hobbit autant que possible, et à sa suite, Fili, bien que l'aîné des frères semblait être partagé entre l'affection évidente de son frère pour Bilbo et le désintérêt catégorique de Thorin pour lui.

Désintérêt étant sans doute le mot le plus poli que qu'importe qui aurait trouvé pour décrire la manière dont leur chef ignorait délibérément le cambrioleur, n'ayant pas décroché un mot au plus petit membre de leur Compagnie depuis la Comté, à l'exception d'un ordre occasionnel aboyé ou un commentaire acerbe. Il était le seul à refuser de reconnaître sa présence ou de l'inclure dans quoi que ce soit, ce malgré le fait qu'il devenait petit à petit de plus en plus utile, s'affairant autour du camp pour ramasser du petit bois ou aidant à faire la cuisine et à s'occuper des poneys.

Ce fut la raison pour laquelle tout le monde fut un peu surpris quand Thorin bondit sur ses pieds sans un mot lorsque Fili retourna dans le camp en hurlant à propos des trolls, de cambrioleur et des poneys ; il sortit du camp sans un bruit et sans donner d'ordres, laissant le reste de la Compagnie se lever et le suivre, un peu perplexe.

Ce fut encore plus surprenant quand les trolls saisirent Bilbo pour la deuxième fois, et que Thorin jeta ses armes au sol avant que les grandes brutes n'aient même la chance de lancer un ultimatum, les fusillant du regard tous les trois ainsi que le Hobbit qui se débattait, comme si son regard même pouvait les calciner.

Kili, toujours optimiste, pensa que peut-être Thorin offrirait quelques mots de remerciement lorsque les tactiques couronnées de succès de Bilbo pour détourner l'attention provoquèrent le lever du soleil et la disparition des trolls, mais ce ne fut pas le cas.

Il se contenta de gratifier leur cambrioleur d'un regard dédaigneux, reniflant doucement quand Gandalf pressa une courte lame de la horde de trolls dans ses petites mains inexpérimentées.

Le plus jeune neveu de Thorin était fermement décidé qu'il était temps de parler à son Oncle de ses préjugés plutôt injustes, mais ils furent rapidement interrompus par un sorcier dérangé chevauchant sur un traîneau tiré par des lapins et une horde d'Orcs qui s'approchait. Au moment où ils atteignirent Rivendell, il avait complètement oublié et ça continuerait d'être oublié pendant un certain temps.

Aucun d'entre eux n'était particulièrement ravi d'être hébergé dans la vallée des Elfes, bien que plusieurs admettraient secrètement d'avoir apprécié des quelques nuits passées à dormir le ventre plein sur des matelas moelleux tirés des chambres qui leur avaient été attribuées pour être placés en cercle dans une alcôve difficilement accessible car aucun Nain ne faisait suffisamment confiance aux Elfes pour dormir seul et sans protection.

A l'inverse, Bilbo adora Rivendell. Elle aurait été déjà magnifique en noir et blanc, mais sa lumière chaude et sa belle architecture étaient superbes en couleurs. Il passa ses journées à errer dans les jardins, observant des fleurs dont il n'avait jamais connu la couleur auparavant.

Les elfes furent ravis de l'aider à nommer celles qu'il ne connaissait pas, et ce fut quelques jours merveilleux passés loin du sempiternel regard noir de Thorin.

"Vous pouvez toujours rester ici avec nous, Maître Hobbit," lui proposa un Elfe, mais Bilbo secoua la tête.

Il avait quitté la Comté pour suivre son âme sœur, bien que le Nain ne semblait pas s'intéresser à lui.

Ce fut avec un cœur attristé que Bilbo fit ses adieux à ce qui pourrait être le dernier lieu en sécurité avant la fin de leur voyage, et son chagrin s'accroissait à chaque jour qui passait tandis que la vivacité de ses couleurs nouvellement découvertes disparaissait petit à petit tandis que leur lien continuait d'être rejeté. Il ne pouvait dire si cela affectait Thorin de la même manière : l'humeur de leur chef ne faisait que s'assombrir, mais ça pouvait être dû à un grand nombre de facteurs, notamment la menace des gobelins et la dégradation de la météo.

Ce fut une disparition progressive jusqu'au malheureux incident avec les Géants de pierre quand les paroles dures de Thorin provoquèrent un soudain et alarmant afflux de gris dans sa vision. Il dévisagea le Nain, vit son propre choc se refléter dans ces yeux bleus et glacials, mais Thorin se détourna de lui avant qu'il n'ait eu la chance de dire quelque chose.

Après cela, il fut fermement décidé à partir. Mieux valait rester à la maison dans la chaleur et le confort de son salon et regarder les couleurs disparaître plutôt que d'endurer des paroles cruelles et les privations tout ça pour que la même chose se produise.

Mais avant qu'il n'ait pu s'exécuter, le sol se déroba sous eux, les plongeant dans un tout nouvel enfer.

oOo oOo oOo

Quand Bilbo sortit en titubant des grottes, il pensa qu'il allait s'évanouir sous le choc. Le monde était redevenu gris, et l'idée terrifiante que Thorin soit mort le percuta violemment, bien qu'il ne ressentit pas la douleur dans sa poitrine que les autres avaient décrite en perdant leur âme sœur. Cependant, la douleur constante qu'il ressentait depuis sa première rencontre avec Thorin était toujours présente, et il pressa une main contre sa poitrine comme s'il pouvait la faire cesser.

Aucune de ces personnes, se rappela-t-il avec découragement en manquant de trébucher sur le flanc de la colline, n'avait eu une âme sœur si manifestement en désaccord avec de la décision des Valar. Peut-être qu'il n'y avait pas de douleur vive quand votre âme sœur vous haïssait, seulement la douleur diffuse et persistante du regret et du rejet.

Il se demanda quand les couleurs avaient disparu : les grottes avaient été si sombres et grises qu'elles auraient pu disparaître à n'importe quel moment sans être remarquées. Les autres s'en étaient-ils sortis vivants ? Était-il le seul à avoir été laissé derrière ?

Son chagrin afflua dans son esprit, le laissant glacé, et pas seulement à cause de l'âme sœur qu'il n'avait jamais vraiment connue.

Puis il les retrouva en train de débattre bruyamment de son sort.

"Il est mort, alors", déclara un Nain quand Bilbo les rattrapa, et celui-ci réalisa avec un certain choc qu'ils ne pouvaient pas du tout le voir - ce n'était pas seulement les ombres et la folie de cette étrange créature qui l'avaient fait passé inaperçu dans la grotte.

Thorin ouvrit la bouche, scrutant la colline derrière eux, puis secoua la tête, ne voulant pas contredire les affirmations même si Bilbo était sûr qu'il savait qu'il était toujours en vie.

"Je vais vous dire ce qui s'est passé. Maître Baggins a sauté sur l'occasion de s'enfuir. Il ne pense qu'à son lit douillet et à son feu dans l'âtre depuis qu'il est sorti de chez lui. Nous ne reverrons pas notre Hobbit. Il doit être loin désormais."

Bilbo se renfrogna.

Des semaines de frustration et de douleur le submergèrent, et il pensa un instant qu'il pourrait pleurer comme un enfant. Mais ce n'était pas le moment, et il n'était déjà plus le même Hobbit qui avait quitté précipitamment son smial quelques mois plus tôt. Ses doigts trouvèrent l'anneau qui devait être la source de son nouveau et étrange pouvoir et il le retira, son irritation momentanément balayée par le soulagement quand que les couleurs revinrent à sa vue.

"Non, il ne l'est pas."

Les Nains stupéfaits le dévisagèrent pendant un moment avant que Kili ne se précipite sur lui, le prenant rudement dans ses bras, son soulagement sincère fut réconfortant pour le Hobbit. Bofur ébouriffa ses boucles, et plusieurs autres rirent, s'avançant pour lui offrir des tapes amicales, comme pour s'assurer qu'il était vraiment là. Gandalf s'appuya sur son bâton, l'air vraiment soulagé.

"Bilbo Baggins ! Je n'ai jamais été aussi heureux de voir quelqu'un de ma vie !"

Balin lui sourit, Dwalin le regarda de haut en bas avec appréciation et Bombur releva la tête de joie. Il tapota affectueusement l'épaule de Balin quand le vieux Nain tendit la main pour serrer son poignet ; le bras de Kili restant toujours un poids confortable autour de son épaule.

"Bilbo ... nous avons cru vous avoir perdu !"

Fili affichait un sourire aussi lumineux que son frère, son soulagement supplantant sa loyauté envers son Oncle pendant un instant.

"Comment diable avez-vous échappé aux gobelins ?!"

"Comment en effet", murmura Dwalin, qui parvint à paraître aussi suspicieux qu'impressionné.

Bilbo réfléchit pendant un moment, avant de ranger son anneau en toute sécurité et haussa les épaules.

"Mais quelle importance ? Il est de retour", fit remarquer Gandalf en lui souriant gentiment.

Thorin fut le seul à avoir toujours l'air mécontent.

"C'est très important ! Je veux savoir - pourquoi êtes-vous revenu ?"

Sérieusement, songea Bilbo, qui avait cru pendant un bref et fol instant que Thorin serait en réalité heureux que son âme sœur soit encore en vie. Il se tourna vers le Nain, fronçant les sourcils d'une manière qu'il n'avait jamais fait auparavant.

Cette quête lui faisait vraiment découvrir un nouvel aspect de lui-même.

"Ecoutez, je sais que vous doutez de moi depuis le début ." Il faillit enfoncer un doigt dans la poitrine de Thorin, mais se ravisa au dernier moment. "Vous avez raison, Bag-End me manque, mais je pensais que vous pourriez le comprendre. Parce que c'est là qu'est ma place, c'est là que je suis né et que j'ai grandi, c'est mon foyer. Et que vous, vous n'en avez pas. C'est pour ça que je suis revenu : on vous l'a pris. Et peu importe ce que vous pensez, je vous aiderai à le reprendre, si je le peux."

Thorin le fixa, et Bilbo se repris immédiatement, un peu essoufflé. Le Nain avait l'air véritablement stupéfait par son intervention, mais avant que quiconque n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit, les échos des hurlements des wargs leur parvinrent.

Ce qui suivit fut pire que les trolls, pire que les Géants de pierre : ce fut sans aucun doute les heures les plus affreuses de la vie de Bilbo. Et pas à cause des chasseurs wargs, ou des Orcs, ou de leurs folles escalades dans les arbres sans espoir d'en réchapper. Ce ne fut pas la peur qu'ils soient capturés, ni le feu qui se propagea des pommes de pin enflammées de Gandalf - et sérieusement, à quoi pensait cet idiot de magicien en jetant des choses enflammées dans un bosquet de pins secs ? Ce ne fut même pas le déracinement soudain des arbres, l'horrible vacillement quand ils commencèrent à basculer, les faisant sauter désespérément d'arbre en arbre.

Non, ce fut rien de tout cela, bien que très haut placé sur la liste de choses que Bilbo ne devait plus jamais recommencer.

Il était là, accroché à une branche regardant Thorin avancer vers la bataille, des flammes brûlant autour de lui, allant vers ce qu'ils savaient tous les deux être une mort certaine.

Et c'est là, dans les hauteurs froides des Monts Brumeux, que Bilbo Baggins trouva le courage.

Parce qu'il avait ressenti la peur d'un monde redevenir gris, la perte soudaine et écrasante en pensant que la couleur avait été retirée de sa vie, que Thorin était mort, le laissant avec une vie sans âme sœur. Il ne voulait pas que ça se reproduise. Si les couleurs devaient disparaître progressivement au fur et à mesure qu'ils vivaient leur vie séparément, alors ainsi soit-il, mais il ne pouvait pas supporter de les revoir disparaître d'un seul coup. Il réalisa à ce moment-là qu'il n'avait que faire si Thorin le détestait, que leur histoire ne soit pas comme celle de ses parents, ou comme la plupart des autres. Il préférait vivre en sachant que Thorin était vivant, même s'ils ne pouvaient pas être ensemble, que de vivre dans un monde où il avait détourné le regard et laissé mourir son âme sœur.

Il préférait mourir en premier.

Il se retrouva donc debout et précipita à sa suite.

oOo oOo oOo

Bilbo ne sut ce qui s'était passé. Un instant, il se tenait debout, étrangement calme alors qu'il tremblait, prêt à mourir. L'instant suivant, il était sur le dos d'un oiseau géant.

Il entendit les autres membres de la Compagnie s'interpeller autour de lui, hurlant le nom Thorin qui pendait inconscient dans les serres d'un oiseau juste devant lui - un aigle, se dit-il distraitement, se souvenant de ses observations des oiseaux avec son père étant petit. C'étaient des aigles.

Mais gigantesques.

Thorin n'était pas mort, bien qu'il ne puisse pas reprocher aux autres de le craindre : s'il n'avait pas eu une preuve visuelle autour de lui, il aurait aussi pu le penser.

Ne sachant pas quoi faire d'autre, il se pressa contre les plumes et ferma les yeux.

Il fut ramené à lui plusieurs heures plus tard par la descente en plongeon de l'aigle qui le portait, descendant du ciel vers un grand amas de roche à la forme étrange qui s'élevait dans le paysage comme un phare. Il mit un moment pour se rendre compte qu'ils étaient déposés dessus, comme des enfants errants qui auraient été embarqués dans une balade à l'arrière d'une charrette à foin, puis il fut à son tour déposé, les oiseaux s'envolant les uns après les autres avec de bruyants glapissements.

Gandalf s'agenouilla au chevet de Thorin toujours inconscient, l'appela, pressant une main sur la poitrine du Nain.

Cela prit un moment, mais les yeux de Thorin s'ouvrirent.

"Le Semi-homme ?"

Bilbo cilla, remarquant à peine l'éclat de sa vision alors que les autres Nains se pressaient autour de leur chef, l'aidant à se relever.

"Tout va bien," répondit Gandalf, avec une étincelle qui poussa Bilbo à se demander ce que le sorcier savait. "Bilbo est là. Il est sain et sauf. "

Thorin était déjà relevé, ses yeux balayant rapidement autour lui jusqu'à ce qu'ils trouvent le Hobbit. Si Bilbo attendait de l'affection ou de la gratitude, il fut déçu. Thorin se tourna vers lui, repoussant d'un haussement d'épaule ses Nains malgré la douleur de ses blessures, et le fixa furieusement.

"Vous ! Qu'est-ce qui vous a pris ? Vous avez failli être tué !

Bilbo avait peut-être à peine remarqué que les couleurs s'étaient ravivées, mais il aurait fallu être un imbécile pour ne pas remarquer quand elles s'affadirent, devenant plus grisâtres que jamais, comme un grand nuage d'orage assombrissant une journée d'été.

"N'ai-je pas dit que vous seriez un fardeau? Que vous ne pouviez survivre dans les terres sauvages, que vous n'aviez pas votre place parmi nous ?"

Il ouvrit la bouche comme pour protester, mais la douleur dans sa poitrine s'intensifia, sa main se leva pour la presser, une fois de plus. A cette réaction Thorin pâlit, ne prenant conscience que maintenant de ce qu'il faisait. Son visage s'adoucit imperceptiblement et il s'avança à grands pas vers le Hobbit.

"Je ne me suis jamais autant trompé, de toute ma vie."

Puis Bilbo fut dans les bras de Thorin, écrasé contre sa poitrine, le visage pressé contre son épaule. Il ferma les yeux tandis que la douleur s'apaisait, même s'il lui fallut un moment pour se souvenir de rendre l'étreinte du Nain.

"Je suis désolé d'avoir douté de vous."

Les mots de Thorin étaient étouffés contre son épaule, et il ne sut quoi dire. Cela avait peut-être été le pire des commencements, et il doutait fort que les choses deviendraient roses à partir de ce moment, mais son cœur chantait de cette reconnaissance. Quand il ouvrit les yeux, les couleurs étaient aussi lumineuses qu'au moment où ils s'étaient rencontrés, les ravages des mois précédents avaient presque disparu, mais il se retira doucement de l'étreinte de Thorin, l'observant.

"J'aurais aussi douté de moi. Je ne suis pas un héros ou un guerrier... pas même un cambrioleur."

Maintenant Thorin lui souriait, mais avant que Bilbo n'ait pu dire autre chose - demander ce qui allait se passer maintenant, s'excuser, dire quelque chose- Thorin aperçut quelque chose par-dessus son épaule, et son sourire s'élargit.

Bilbo se retourna.

"Est-ce…"

Thorin se tint à côté de lui, les autres Nains rassemblés autour d'eux, mais ce fut Gandalf qui répondit.

"Erebor : La Montagne Solitaire. Le dernier des grands royaumes nains de la Terre du Milieu."

Et à côté de lui, leurs épaules suffisamment proches pour qu'elles se frôlent, Thorin parla. Pour tout le monde et pour lui-même, mais pour Bilbo aussi.

"Notre maison."

oOo oOo oOo

Balin n'était pas un Nain idiot.

Il avait vu la manière dont Thorin avait rejeté le Hobbit, bien qu'il n'ait pu comprendre pourquoi, et ça l'avait fait réfléchir. Il y avait peu de raisons pour que quelqu'un puisse rejeter d'une manière aussi vive un étranger qu'il n'avait jamais rencontrer auparavant, et il s'était résolu à savoir pourquoi avant même d'atteindre les Monts Brumeux. D'autres auraient laissé tomber après la scène sur le Carrock, et l'acception que Thorin avait manifestée durant le court laps de temps entre le Carrock et leur position actuelle dans la maison de cet étrange Changeur de peau, mais pas lui.

Il était inquiet.

Certes, maintenant Thorin traitait le Hobbit comme un membre à part entière de la Compagnie, ce dont il était satisfait. Bilbo n'avait certainement pas pris le meilleur départ avec le groupe, avec ses grommellements et son insatisfaction évidente devant le manque de confort du voyage, mais il s'y était habitué beaucoup plus rapidement que beaucoup avant lui, et il était prompt à aider et rapide à apprendre. Gandalf avait peut-être été le seul à avoir cru en lui au début, mais ce n'était plus le cas au moment même où ils avaient atteint Rivendell : Kili en particulier avait pris le Hobbit sous son aile, et Bofur semblait toujours disposé à entraîner Bilbo dans une blague ou une chanson.

Et puis Bilbo avait fait un pas de plus, s'échappant d'abord des grottes des gobelins sans aide ni égratignure, puis titubant au milieu d'une meute d'Orcs pour défendre Thorin de l'ennemi héréditaire de ses ancêtres.

Cela lui avait valu le droit d'être traité comme l'un des membres à part entière de la Compagnie.

Mais ça aurait aussi dû lui valoir plus, car bien que Thorin soit courtois et tolérant, ce n'était que dans la mesure où il n'était pas discourtois ou dédaigneux. Pour être honnête, Balin s'était attendu à mieux de la part de son ami : Bilbo lui avait sauvé la vie, et en retour tout ce que Thorin semblait être capable de faire était de se comporter comme s'il était un compagnon de voyage quelconque, quelqu'un qui faisait sur qui compter, mais pas davantage ?

Non. Balin n'aimait pas ça du tout.

Le Hobbit semblait parfaitement satisfait de leur nouvelle relation, offrant de petits sourires sincères à chaque fois que Thorin était reconnaissant de son aide ou faisait un commentaire amical dans son égard, mais par la loi sacrée, si quelqu'un vous sauvait la vie, ce Nain devenait un membre honorable, à qui était accordé la même affection et la même confiance que vous accorderiez à votre propre sang, et là ce n'était clairement pas le cas. Thorin n'avait jamais été un Nain sans honneur, et bien que leur ami soit un Hobbit, Balin ne voyait aucune raison pour que les mêmes lois ne s'appliquent pas à lui.

Il dit tout cela à Thorin quand il réussit à voir son Roi seul, l'ayant recherché pour le voir fumer sa pipe à longue tige sur la véranda de la grande maison de Beorn.

Thorin médita sur ce que Balin lui dit pendant un moment, attirant la fumée dans sa bouche et la soufflant doucement.

"Tu as tort si tu penses que je ne tiens pas notre cambrioleur en haute estime, mon vieil ami," finit-il par répondre, les sourcils froncés, et il ne rajouta rien.

"Alors pourquoi ne le traites-tu pas comme tu le devrais ?"

Les épaules de Thorin s'affaissèrent, il sembla se recroqueviller sur lui-même, et Balin se remémora brusquement du petit nain qui se cachait derrière la robe de sa mère quand son grand-père parlait trop fort. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas vu Thorin l'air aussi blessé, aussi vulnérable : s'il n'en avait pas été déjà témoin, il aurait pu presser son ami pour obtenir une réponse, mais à la place, il bourra sa propre pipe, attendant de voir si Thorin se confierait à lui ou non.

"Balin ..." finit par lâcher Thorin. "J'ai été atteint par les couleurs."

S'échappant d'entre ses dents, sa pipe tomba bruyamment sur la terrasse en bois et, stupéfait il dévisagea Thorin. De toutes les choses qu'il aurait pu dire, de tous les arguments qu'il aurait pu avancer, celui-ci n'avait jamais traversé l'esprit de Balin.

"Quand ?" Parvint-t-il à demander, désirant des précisions, bien que ce qu'impliquait Thorin soit clair.

"Quand une porte ronde s'est ouverte et qu'un cambrioleur m'a regardé."

Balin prit conscience qu'il était toujours bouche-bée et il déglutit difficilement.

"Tu veux dire, depuis cette nuit dans la Comté ..."

"Oui."

"Et tu as toujours été-"

"Oui."

"Et pourtant il-"

"En effet."

"Oh, Thorin, "soupira Balin. "Tu es un incroyable imbécile."

Thorin ne protesta pas, car honnêtement, qu'y avait-il à dire ?

Balin secoua la tête.

"Pourquoi ? Il n'est peut-être pas ce à quoi tu t'attendais, mais rejeter un cadeau comme celui-ci… c'est inimaginable."

Thorin fronça les sourcils.

"Ce n'est pas à cause de qui il est, et ce n'est pas une question de sa convenance. Pour tout ce que je pourrais remettre en question sur la justice de la vie qui m'a été donné à moi et à mon peuple, je ne pensais pas que le Créateur se tromperait pour créer l'autre moitié de mon âme. Et le temps l'a prouvé - il a une bravoure et un esprit auxquels je n'aurais jamais cru."

"Ni moi," répondit Balin. "Mais si ce n'est pas ça alors, pourquoi ?"

Thorin resta silencieux pendant un long moment, son front se plissa et ses yeux se baissèrent pour que Balin ne puisse lire les émotions qui les traversaient.

"Je ne sais pas si je peux le faire," admit finalement Thorin, son ton ne laissant aucun doute dans l'esprit de Balin sur le prix que ces mots coûtaient à son ami. "J'ai déjà tant perdu dans ma vie. Je n'ai jamais voulu d'âme sœur, plus depuis la chute d'Erebor. Ce ne serait qu'un être de plus à perdre : je crois que je préférerais ne jamais connaître les couleurs ou l'amour, plutôt que de les voir uniquement pour les perdre... Tu te souviens de Grand-Père, Balin ? La folie ne l'a jamais atteint jusqu'à la mort de ma Grand-Mère. Elle lui manquait, et toutes les couleurs avaient disparu de son monde, alors à la place, il s'est consolé avec l'éclat de son or, pensant que s'il ne pouvait plus voir la couleur des yeux de sa femme, il pouvait au moins encore voir l'éclat des métaux. La fièvre de l'or est dans mon sang, Balin. Et si perdre mon âme sœur me poussait dans la même situation ? J'ai peur, Balin, comme je ne l'ai jamais été auparavant."

Balin soupira, se sentant incroyablement vieux.

"Et comme dans toutes choses, Thorin, tu dois être courageux."

Une réplique sembla se former dans l'esprit du jeune Nain, mais Balin leva une main pour le faire taire.

"Aimer, mon vieil ami, est un risque et un fardeau auxquels nous devons tous faire face. Aimer n'est ni aussi facile ni aussi simple qu'on voudrait le faire croire aux enfants. Si la vie nous enseigne une leçon, c'est que tout peut nous être pris, et que chaque instant est empli de possibilités qui peuvent nous mener au bonheur ou au malheur. Mais renoncerais-tu aux rêves, par peur des cauchemars ? Veux-tu renoncer au rire, par peur du chagrin ?"

Balin pointa un bras derrière eux, vers la maison où se trouvaient les autres membres de leur Compagnie.

"Veux-tu rejeter tes neveux et ne jamais avoir connu l'amour que tu ressens pour eux ni la joie qu'ils t'apportent, juste pour t'assurer qu'ils ne te donneront jamais de chagrin ?"

Thorin secoua la tête.

"Thorin, la mort n'est pas le seul moyen de perdre les couleurs de ta vie."

Il y eut une torsion cruelle de la bouche de Balin que Thorin ne comprit pas, et il se sentit trop intimidé pour poser des questions.

"Ils disent que tu ne vois pas la véritable lumière des couleurs tant que tu n'acceptes pas dans ton cœur le lien et l'autre ; cela marche aussi dans l'autre sens. A trop rejeter ce lien, il se brisera, et une fois brisé il ne pourra pas être restauré. Les couleurs vireront au gris, ou disparaîtront d'un coup, et tu ne pourras rien faire pour les ramener."

Il tapota la tête de Thorin, d'une façon qu'il n'avait plus faite depuis qu'il était enfant, et Thorin lutta contre l'envie de s'appuyer sur ce contact pour plus de confort, ses côtes toujours douloureuses à cause de la morsure de warg et son corps toujours épuisé.

"Tu as raison de craindre ta folie, et je mentirais si je ne te disais que je ne la crains pas aussi, car l'or enfoui sous une bête enchantée possède une attraction plus forte que n'importe quoi d'autre. Mais ton Grand-Père a perdu son cœur et a perdu de vue les choses qu'il chérissait réellement : repousser ton âme sœur ne peut qu'avoir le même effet. Si tu crains trop ce lien, tu risques de le perdre avant même d'avoir eu une chance de le ressentir pleinement."

Thorin hocha la tête.

"Tu es plus sage que n'importe quel mortel a le droit de l'être, vieil ami."

Balin rit.

"Ce n'est pas de la sagesse, juste l'expérience d'une longue vie pleine de regrets. Mais la seule chose que je ne regretterai jamais, c'est d'avoir laissé mon Unique pénétrer dans mon cœur, même si ça n'a été que pour le plus bref des instants."

Il soupira, le regard mélancolique, avant de se tourner vers Thorin avec un sourire chaleureux et affectueux, et il lui tapota l'épaule.

"Cesse de le considérer comme un fardeau, et prends-le plutôt comme une bénédiction, et tout ira bien."

Balin se leva alors, éteignit sa pipe et se retira dans la chaleur de la grande salle.

Thorin resta dehors pendant encore un temps, fixant les étoiles.

oOo oOo oOo

Mirkwood était probablement l'endroit le plus déplaisant où Bilbo ait jamais mis les pieds de toute sa vie, et cela incluait cette caverne glauque des Monts Brumeux où il avait trouvé l'anneau. C'était déjà bien assez pénible de cheminer, serrés les uns contres les autres dans la pénombre anormale de la forêt, et ça avait empiré lorsque leurs vivres avaient commencé à manquer. Il avait presque regretté d'avoir été atteint par les couleurs quand, en se réveillant une nuit, il s'était retourné pour se retrouver face à face avec un mur d'yeux qui le lorgnaient dans les ténèbres, des yeux teintés de toute une palette du jaune le plus profond au rouge bordeaux.

Ceci, s'était-il dit n'était que la plus petite partie d'un tout.

Il ne chasserait plus jamais gentiment une araignée de son smial.

Et maintenant, ses Nains avaient été capturés par une bande d'Elfes, ce qui aurait été assez grave en soi, si ce n'est Thorin avait disparu et que ses neveux paniquaient, tentant d'obtenir des informations des gardes taciturnes qui les emmenaient Dieu sait où. S'il aurait été avec eux Bilbo n'aurait même pas pu leur dire que Thorin était encore en vie sans se révéler, à la place il se traîna derrière eux avec son anneau, frissonnant légèrement face monde gris dans lequel il le plongeait.

Il n'aimait vraiment, vraiment pas utiliser l'anneau.

C'était aussi désagréable que la dernière fois, même si au moins il ne ressentait plus la douleur du rejet dans sa poitrine. Depuis le Carrock Thorin l'avait bien davantage toléré, et après avoir retrouvé ses forces chez Beorn, il avait à l'occasion presque été gentil, accrochant de temps à autre le regard de Bilbo par-dessus le feu de camp et lui offrant un petit sourire hésitant.

Bilbo n'aurait rien aimé de plus qu'une tasse de thé pendant un après-midi avec le Nain, d'avoir une chance de comprendre ce que leur chef intimidant voulait faire de leur lien, car bon sang, Bilbo n'en savait fichtrement rien.

Mais ce n'était pas le cas, et à la place, ils s'étaient retrouvé confrontés à des vivres sur le point de manquer, des rivières enchantées, des lumières éclatantes, puis à une attaque d'araignées, ce qui étaient suffisamment de distractions pour le moment.

Bilbo suivit le groupe dans la forteresse qui était soudainement apparue entre les arbres, plongeant hors de vue de temps en temps pour retirer brièvement l'anneau afin de vérifier que Thorin était toujours vivant, tentant de ne pas grimacer quand les portes se refermèrent derrière eux.

Et puis, bien sûr, l'enfermement.

Les Elfes n'étaient pas des imbéciles, même s'ils se fourvoyaient en les considérant comme des ennemis : ils séparèrent tous les compagnons de Bilbo, les conduisant dans différentes directions après les avoir totalement désarmés. Quand ils séparèrent Fili et Kili, le son qui s'échappa des frères fut si douloureux que les deux Elfes qui les séparaient s'arrêtèrent, les yeux écarquillés, et levèrent leurs regards vers leur capitaine. Mais elle secoua doucement la tête, et malgré tous leurs efforts, les frères furent séparés, pour la première fois de leur vie soupçonna Bilbo.

Il grimaça en les entendant s'appeler, leurs cris devenant de plus en plus désespérés tandis que leurs voix faiblissaient.

Non pour la première fois dans cette quête, Bilbo se retrouva complètement perdu. Qui devait-il suivre? Auprès de quel Nain devait-il resté proche ? Le temps qu'il se décide à chercher Balin, le Nain était déjà loin, et avant de prendre une autre décision, il pris conscience qu'ils avaient tous été conduits dans des directions différentes. Il s'égara avant de remarquer un Elfe rassembler leurs armes confisquées, et il choisit de le suivre à la place. Leurs diverses épées, haches, pioches et couteaux - et bonté divine, combien de couteaux certains de ses Nains cachaient-ils sur eux ? - furent emmenées dans une petite salle à côté, ce que Bilbo supposa être l'armurerie principale. Elle était extrêmement surveillée, et consterné, il se rendit compte qu'il ne pourrait pas les récupérer, mais avant qu'il ne soit forcé de se retirer, il aperçut Orcrist, et il ressentit un profond soulagement à sa vue.

Thorin était là.

Les semaines suivantes s'écoulèrent dans un flou déprimant de faim et d'épuisement. Il lui fallut plus d'une semaine pour localiser le principal de la Compagnie dans les vastes donjons. Non seulement ils étaient vastes, mais les cellules du Roi-Elfe étaient disposées le long de tunnels labyrinthiques et sinueux, et plus d'une fois, il perdit des jours entiers à tourner en rond, ne s'en rendant compte qu'en croisant encore et encore les mêmes Nains - un jour particulièrement éreintant, il passa devant Nori huit fois, au point que le Nain tendit à Bilbo un petit morceau de craie friable qu'il avait dissimulée sur lui.

"Marquez les coins", lui dit Nori, "Mais faîtes des marques petite et en bas sinon ils les remarqueront, croyez-moi."

Bilbo se demanda quel genre de vie avait mené Nori pour sembler être aussi bien versé pour parcourir les prisons, mais décida de ne pas le questionner.

À la fin de la deuxième semaine, il avait trouvé tout le monde sauf Thorin, et tout le monde excepté Balin semblaient craindre que Thranduil n'ait déjà fait exécuter leur roi. Mais le vieux Nain ne semblait pas très inquiet, se contentant d'admettre qu'il n'avait pas de chance chaque fois que Bilbon s'effondrait devant ses barreaux.

"N'êtes-vous pas inquiet?" finit-il par demander, après une autre longue journée de recherches infructueuses. Les autres Nains devenaient de plus en plus découragés à chaque jour qui passait. "Il a peut-être été tué avant même que les Elfes ne nous trouvent, ou ils ont peut-être juste trouvé son corps et pris son épée."

Balin secoua la tête.

"Je crois que vous ne perdriez pas votre temps si vous saviez qu'il était mort."

Bilbo le dévisagea longuement.

"Et comment pourrais-je le savoir ?"

Balin leva les sourcils dans sa direction.

"Il n'y a qu'une seule personne sur cette terre qui sait si Thorin Oakenshield est mort, Maître Baggins, et je sais pertinemment que c'est vous."

Bilbon le regarda bouche bée.

"Comment le sav-"

"Il me l'a dit."

Cela figea Bilbo. Il ne savait pas que Thorin avait parlé à quelqu'un de leur lien : sans doute, personne d'autre ne semblait être au courant. Le sourire de Balin s'adoucit devant la confusion évidente de Bilbo.

"Ne croyez pas qu'il a honte de vous, Bilbo, ou qu'il ne veut pas avoir d'âme sœur. Ni même qu'il vous haïsse. Avoir une âme sœur est simplement quelque chose qu'il n'aurait jamais cru avoir. Disons qu'il lui faut... du temps pour s'habituer."

Bilbo médita là-dessus durant les jours suivants, passant entre les Nains comme une ombre, évitant les Elfes autant que possible. Il prit beaucoup de temps à faire passer des messages entre Fili et Kili qui étaient de plus en plus désespérés de se voir chaque jour qui passait, il fit de même avec Ori et ses deux frères aînés, à qui manquait terriblement. Il écouta les histoires de Gloin sur sa femme et rejoignit Bofur, qui essayait de tuer le temps en composant des chansons, beaucoup d'entre elles extrêmement grossières à l'égard les Elfes. Tandis que Bilbo devenait de plus en plus épuisé et affamé, il commença à prendre un malicieux plaisir à transmettre des messages à tous les Nains, uniquement pour voir les Elfes marmonner avec une irritation confuse quand que tous leurs prisonniers commençaient à chanter la même comptine insultante sur leur passage.

Quand il trouva enfin Thorin, ce ne fut pas prémédité : en réalité, il dû se jeter contre un mur pour éviter un elfe aux pas rapides qui surgit à l'angle d'un couloir, marmonnant avec colère envers des Nains. Bilbo fut un peu surpris, car il n'avait pas pensé qu'il y aurait des prisonniers dans cette partie des prisons qui était en grande partie vide : il descendait habituellement là pour trouver un coin où dormir là où personne ne le découvrirait.

Il vérifia le passage par lequel l'elfe était descendu, pour constater qu'il ne l'avait pas noté, et ne l'avait jamais exploré.

C'était très étroit et ne conduisait pas à une rangée de cellules mais à une seule. Les barreaux étaient ouverts, un Elfe à l'intérieur déposait en dernier un plateau de maigres rations à une silhouette agenouillée sur le sol. Un second Elfe avait une lame pressée contre la gorge de leur prisonnier pour le garder immobile.

"Nous reviendrons demain, Nain, voir si tu es plus disposé à t'adresser correctement à notre roi."

Les autres clés des cellules étaient regroupés sur un grand anneau, tenu par le capitaine de la garde, mais la clé insérée dans la serrure de cette cellule était isolée, la serrure elle-même beaucoup plus large et plus ancienne. Après avoir fermé la porte, la clé fut accrochée juste à côté, manifestement suffisamment en sécurité en étant hors de portée de tout prisonnier.

Parfaitement immobile, Bilbo attendit jusqu'à ce qu'il soit sûr que les Elfes soient partis, avant de tourner son attention vers le Nain. C'était clairement Thorin, même si ses yeux étaient bandés et son visage maculé de crasse et de sang séché.

Il retira son anneau avec un soupir et déverrouilla la cellule.

Au bruit, Thorin s'agita, les chaînes tintèrent, et Bilbo réalisa avec horreur qu'il était enchaîné à genoux à même me sol par les jambes et les poignets. Il pouvait peut-être remuer légèrement ses jambes, mais Bilbo doutait qu'il puisse lever ses bras plus haut qu'aux épaules, c'était sans doute pourquoi son bandeau était toujours en place.

Thorin était tendu, aussi immobile que possible, à l'affût de chaque bruit.

"Qui est là ?"

"Chut," chuchota Bilbo en fermant la porte derrière lui et en la verrouillant une fois de plus, la clé en sécurité dans sa poche. "Ne bougez pas."

Thorin ne se détendit pas, pas même lorsque les mains de Bilbo commencèrent à s'affairer sur le bandeau autour de ses yeux. Ses épaules ne se détendirent que lorsqu'il fut enfin retiré, ses yeux cillant devant la chiche lumière de la lampe à l'extérieur. Néanmoins il essaya de se concentrer sur le visage de Bilbo, ses yeux s'habituant progressivement.

"Cambrioleur ?"

Bilbo hocha la tête.

"Le Créateur en soit remercié. Et les autres ?"

"Ils sont tous là," le rassura Bilbo, son estomac se crispant à la pensée que Thorin avait passé tout ce temps à ignorer comment allait la Compagnie. "Ils vont bien, même si Fili et Kili ne supportent pas très bien le fait d'être dans des cellules séparées. Ils dorment peu et mangent encore moins."

Thorin hocha la tête.

"Nous devons sortir d'ici."

Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il sembla comprendre ce que signifiait la présence de Bilbo. Il le regarda surpris.

"Comment êtes-vous arrivé ici ?"

Bilbo s'agita. Heureusement, il avait déjà dû l'expliquer au reste de la Compagnie, donc l'histoire lui vint facilement : que dans les grottes sous les Monts Brumeux, il avait trouvé un anneau qui semblait le rendre invisible. Thorin le lui fit mettre et retirer plusieurs fois avant d'être convaincu, mais quand il le fut, il gratifia Bilbo d'un hochement de tête.

"Ça aura été une chute utile après tout, quand tout semblait malheureux à l'époque. Vous avez bien agi. Avez-vous réfléchi à comment nous pourrions partir ?"

Bilbo y avait réfléchi, bien qu'il ait semblé inutile de se mettre à exécution avant d'avoir trouvé Thorin. Il en informa leur chef qui approuva.

"Ce ne sera pas la chevauchée la plus confortable, ni la plus digne, mais si elle nous fait sortir de ces maudites geôles, je la supporterai. Dites aux autres de se tenir prêts. Et nos armes ?"

Bilbo secoua la tête.

"J'aurai déjà assez de mal à faire s'échapper treize Nains d'ici. Je pourrais en récupérer quelques-unes, mais uniquement ce que je pourrai porter sur moi. Des couteaux, pas davantage. "

Thorin hocha la tête.

"Ne prenez pas le risque d'être capturé, ne prenez que ce que vous pouvez. Faites vite. "

Bilbo hésita.

"Je vais devoir vous bander les yeux à nouveau, au cas où ils reviendraient avant moi."

Thorin sursauta, sa bouche s'entrouvrit avant que sa mâchoire ne se serre.

"Bien sûr."

Bilbo commença à enrouler l'épais tissu autour des yeux de Thorin.

"Pourquoi vous ont-ils bandé les yeux ?"

Malgré la situation, le sourire narquois de Thorin était plus que jamais sûr de lui.

"Il semblerait que le roi n'ai pas aimé la façon dont je l'ai regardé."

"Et comment l'avez-vous regardé ?" demanda Bilbo, essayant de ne pas sourire à son tour.

"Comme le chien qu'il est."

Bilbo secoua la tête, heureux que Thorin ne puisse pas voir l'exaspération affectueuse qui se fraya un chemin sur son visage.

"Est-ce ainsi que vous l'avez appelé?"

"Oui."

Bilbo soupira.

"Nain ridicule. Pas étonnant qu'il vous ait enchaîné ici. Quand cela s'est-il passé ?"

Thorin pencha légèrement la tête en avant pour faciliter la tâche de Bilbo.

"Il y a quelques semaines, le jour où ils m'ont trouvé."

"Je crois qu'ils ont dû vous trouver avant nous, ils n'ont pas semblé surpris de votre présence." Bilbo se tut un instant pendant qu'il tentait autant que possible de reproduire un nœud identique au précédent. "Je suis désolé qu'il m'ait fallu autant de temps pour vous trouver."

La main de Thorin trouva son poignet, le tenant dans une poigne presque douloureuse pendant un instant.

"Ne soyez pas désolé."

Il lâcha prise et Bilbo se dirigea vers les portes, les verrouillant derrière lui.

"Je reviendrai bientôt", rassura-t-il Thorin qui hocha la tête, réussissant toujours à avoir l'air royal même enchaîné au sol.

"Cambrioleur…"

Bilbo s'arrêta, se retournant vers le roi.

"J'ai passé les dernières semaines à ne pas voir si vous étiez vivant ou mort." Thorin hésita, son front se plissa dans un froncement de sourcils. "Je suis… content de voir que vous allez bien."

Soudain, l'épuisement et la faim ne semblèrent plus aussi terribles.

oOo oOo oOo

Les tonneaux furent encore pires qu'il ne l'avait imaginé, et il avait déjà pensé que ce serait terrible. Il était parvenu à faire entrer tout le monde dedans en les y amenant un par par un et en les refermant au cas où un Elfe arriverait, mais la traversée en descendant la rivière vers Laketown fut une torture. Il était glacé et avait vomi plus d'une fois quand l'eau mouvante le faisait tournoyer.

Mais au moins, ils étaient libres, pensa-t-il en tirant le premier tonneau vers le rivage, l'ouvrant pour révéler un Bofur frissonnant. En dépit des conditions misérables, le Nain réussit malgré tout à lui faire un sourire légèrement tremblant alors qu'il titubait, essorant son chapeau avant de le remettre sur la tête et aider Bilbo à tirer le reste de la Compagnie jusqu'à la rive.

"Ça," siffla Dwalin, l'air beaucoup moins intimidant que de coutume, ressemblant plus à un chaton à moitié noyé qu'à un Nain, "C'est le plan d'évasion le plus merdique que j'ai jamais vu."

"Je vous y renvois si vous voulez", rétorqua Bilbo pendant qu'il retirait le couvercle d'un autre tonneau pour révéler un Thorin renfrogné, les cheveux plaqués sur son crâne à cause d'une fuite.

Il tendit la main à Thorin, et quelque chose remua dans sa poitrine quand le Nain l'accepta, chancelant légèrement.

Il se retourna vers Dwalin, soudainement très agacé.

"C'est facile de critiquer quand vous êtes resté assis dans votre cellule", cracha-t-il, "Mais j'ai passé les trois dernières semaines à faire passer des messages entre vous tous, j'ai froid, je suis fatigué et affamé et, bon sang j'ai réussi à tous vous faire sortir. Si vous n'aimez pas ma méthode, vous pouvez remonter cette rivière et dire aux elfes que vous préférez vous échapper d'une autre manière, mais je ne veux entendre aucun d'entre vous se plaindre quand je vous ai fait sortir vivant de là !

Il se dirigea vers le prochain tonneau, ses grands pieds éclaboussant partout autour de lui, laissant Dwalin se sentir vertement réprimandé. Thorin, dans l'eau jusqu'aux chevilles, les fixai tous les deux, se demandant ce qu'il avait raté.

Bilbo peinait à relever le tonneau quand deux grandes mains surgirent pour l'aider.

"Désolé mon gars," vint le murmure de Dwalin. "Ça a été une longue journée."

Bilbo renifla.

"Ce n'est rien."

Aussitôt que le tonneau de Fili fut ouvert, il retourna dans l'eau, tirant ceux qui restaient pour tenter de retrouver son frère. Kili manqua de tomber du sien droit dans les bras de son frère, les plongeant tous les deux dans le lac glacé, mais aucun d'eux ne sembla s'en soucier.

Le visage enfoui dans le cou de l'autre, ils se murmurèrent des promesses, jurant de ne plus jamais être séparés.

Ils restèrent l'un près de l'autre tandis qu'ils marchaient, détrempés et découragés à Laketown, leurs épaules et leurs bras se touchaient tandis qu'ils se tenaient derrière leur Oncle pendant que celui-ci faisait son discours enflammé au Maître, leur gagnant une promesse de repos et de fournitures en échange de rêves de richesse.

Ainsi, après des mois de voyage, Bilbo Baggins se retrouva dans un lit et en était plutôt satisfait.

Le seul inconvénient fut de se réveiller le lendemain matin avec ce qui ressemblait à la moitié de Mirkwood stagnant dans son nez. Il jeta un regard par la fenêtre vers la pâle lumière filtrant de l'extérieur, se demandant s'il pouvait se rendormir, avant que l'odeur de bacon frit ne parvienne à son nez bouché. Il drapa une couverture autour de ses épaules : même enrhumé, il n'était pas question qu'un Baggins saute un petit-déjeuner, d'autant plus que cela faisait des mois qu'il n'avait pas eu de bacon.

À sa grande surprise, quand il atteignit la table pleine de monde, Dwalin se décala, lui faisant une place à côté de lui sans un mot.

Hmm. Peut-être qu'il aurait dû crier après les Nains plus tôt, pensa-t-il. Cela aurait peut-être rendu sa tâche beaucoup plus facile.

Bilbo devait avoir une mine aussi mauvaise qu'il se sentait, car en en voyant sa tête, chaque Nain assis autour de lui commença à remplir son assiette avec de la nourriture issus des grands plats de service, jusqu'à ce qu'il se retrouve avec un repas assez copieux pour satisfaire n'importe quel Hobbit. Il l'engloutit sans aucun soucis, mais en refusa un second.

"Où avez-vous mis tout ça ?" demanda Fili, les yeux écarquillés. "Vous n'êtes pas assez grand pour que ça rentre tout."

Bilbo leva les yeux au ciel, reniflant sans élégance.

"Un Hobbit respectable aurait pris une autre assiette, puis une tranche de pain grillé."

Bofur sourit de toutes ses dents.

"N'êtes-vous plus un Hobbit respectable, monsieur Baggins ?"

Bilbo lui jeta un regard noir.

"Je cavale dans les terres sauvages avec une bande de Nains, me cache des Elfes avec un anneau invisible, et manque de me noyer en poursuivant des tonneaux dans une rivière. Ma respectabilité est à jamais compromise." Il renifla à nouveau. "Surtout que je n'ai toujours pas de mouchoir."

Il passa les trois jours suivants à dormir, se levant seulement pour manger : le second après-midi, il trouva un tas de mouchoirs en lin soigneusement pliés devant sa porte sur lequels il se jeta avec autant d'enthousiasme que lorsqu'il avait prit son petit déjeuner ce premier matin.

"Vous en faites la collection", remarqua Kili quand il se rendit compte que Bilbo en gardait trois dans chaque manche.

"Je vais bientôt rencontrer un dragon", fit remarquer Bilbo en se mouchant. "Et je dois encore trouver comment faire avec lui, s'il n'est pas mort. Je pensais d'abord essayer de rentrer dans son état d'esprit."

"Je ne crois pas que les mouchoirs soient comparables à l'or, Bilbo."

Le Hobbit regarda son ami avec dédain.

"Ils le sont pour les Hobbits. Un Hobbit-dragon amasserait des mouchoirs, des saucisses et de l'herbe à pipe." Il marqua une pause. "Et peut-être la porcelaine de sa mère. Mais il semblerait que les Hobbits aient beaucoup plus de bon sens que les autres gens."

Le rire de Kili le poursuivit jusqu'à son lit.

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Finalement, bien sûr, il dut rencontrer le dragon, et cela dépassa aisément la liste des moments terrifiants, faisant descendre sa rencontre avec Azog dans les Monts Brumeux à la seconde place. L'Orc était peut-être effrayant, mais il n'était rien comparé à Smaug.

Bilbo observa le feu du dragon brûler même des jours après, se reflétant sur la surface inerte du lac, avec une douloureuse boule de culpabilité dans l'estomac. Quoiqu'en disent les Nains, c'était de leur faute: ils avaient réveillé le dragon, et bien qu'il gisait mort maintenant, la ville qui les avait accueillis brûlait.

Peut-être qu'il ne se sentirait pas aussi mal si ses Nains avaient manifesté la moindre des considérations pour les pauvres gens de LakeTown - mais ils n'avaient même pas jeté un regard à la ville et aux centaines de personnes sans doute mortes.

Au lieu de cela, ils s'étaient focalisés sur les grands amas d'or.

Il les avait observé pendant un moment parce que c'était amusant au début.

Ils étaient tous si heureux : après tout ces efforts et tout ce temps, leur montagne était à nouveau la leur, et ils étaient plus riches que jamais. Leur joie était contagieuse et leur rire rayonnant. Il avait observé Fili et Kili se couronner mutuellement d'un diadème, puis d'un autre, se rapprochant pour se chuchoter à l'autre, ne voulant toujours pas être loin du regard de l'autre, même s'ils étaient libérés des Elfes depuis des semaines. Gloin avait comparé les saphirs, déplorant bruyamment qu'aucun n'ait la même nuance que les yeux de sa bien-aimée.

Nori avait drapé son frère avec de fines chaînes incrustées de bijoux, Ori en riait quand elles s'emmêlaient autour de lui, Dori gardait un œil vigilent sur eux mais souriait pas moins tandis qu'il faisait couler de pleines poignées d'or entre ses doigts. Bofur enfilait des anneaux à chacun de ses doigts et avait suspendu des colliers sur la hache fichée dans la tête de Bifur ; Bombur avait hésité pendant un temps, jusqu'à ce qu'il tombe sur un pendentif en platine, de ceux conçus pour placer un petit portrait, puis avait entrepris de chercher d'autres cadeaux convenant à sa bien-aimée.

Dwalin avait jeté son dévolu sur des armes de cérémonie, Balin avait trouvé une longue pipe sertie de joyaux, Oïn un miroir à main assez inutilement orné… et Thorin cherchait l'Arkenstone.

Ils étaient tous si heureux, mais la lueur de l'or avait finit par lui rappeler le feu, et après un moment tandis que leur enthousiasme ne faiblissait pas, Bilbo s'était éloigné.

Les jours s'écoulèrent, les brasiers sur le lac moururent enfin, et il devint évident que quelque chose n'allait pas chez la Compagnie. Ils ne se souciaient pas des vivres, ni de la sécurité de la montagne, ni d'appeler leur peuple : ils écoutaient à peine Bilbo quand il les implorait de boire dans leurs outres, ne buvant que si le Hobbit les servait dans le calice émaillé de joyaux le plus proche. Ils étaient drapés de parures mais maigrissaient ; ils avaient tout ce qu'ils auraient pu désirer mais ne semblaient plus se soucier de leur famille.

Ce n'est que lorsque qu'arriva la nouvelle que des armées s'étaient approchées d'Erebor que Thorin sembla réaliser qu'il y avait un monde en dehors de son trésor, et même là, ce ne fut que pour aboyer l'ordre bref au corbeau de voler chez ses parents dans les Monts de Fer, avant d'appeler la Compagnie pour continuer à chercher l'Arkenstone.

Bilbon s'éloigna de leur bande, s'assurant d'être hors de vue avant de se laisser tomber sur un tas d'or. Bah, quel bien aurait tout ce métal quand des armées arriveraient à leur porte ? À quoi bon cela leur servirait-il ?

Vous ne pouviez pas le manger, ni le fumer, ni échanger une conversation amicale avec. Un joyau ne pouvait pas vous raconter une blague, et un sceptre n'écoutait pas vos soucis. Il remua inconfortablement. Ce n'était même pas bon pour s'y s'asseoir.

À quoi leur servirait-il quand ils seraient tous morts ?

Il enfouit sa tête dans ses mains, désespéré. Malgré leurs difficultés premières, il était devenu extrêmement attaché aux Nains, et la pensée des Hommes et des Elfes à l'extérieur envoyait des frissons de peur dans son corps.

Le jeune Ori, tué avant d'avoir eu la chance de terminer son récit épique de leur voyage.

Bofur, n'écrivant plus jamais un autre sonnet grossier ou une comptine humoristique.

Fili et Kili, abattus par des archers avec des diadèmes de joyeux toujours sur leur front.

Il se demanda alors à quoi ressemblerait l'or couvert de sang pour Thorin.

Si seulement il y avait un moyen de renvoyer les armées, pensa-t-il distraitement, une promesse qu'il pourrait leur donner pour garantir la sécurité de ses amis. Oh, où était Gandalf quand vous aviez besoin de lui? Assurément, ce satané magicien aurait eu quelque conseil à lui donner, ou aurait au moins cogner sur la tête des Nains jusqu'à ce qu'ils retrouvent leurs esprits.

Et c'est là, tandis qu'il était assis grommelant tout seul et essayant de ne pas pleurer, que Bilbo trouva l'Arkenstone.

Si Thorin avait été un Nain différent, les choses auraient pu se passer différemment. S'il avait accepté leur lien pour commencer, Bilbo n'aurait aucun doute que la loyauté et l'amour de son âme sœur lui auraient fait remettre cette pierre entre ses mains, folie ou non. Peut-être même que si Thorin ne l'avait pas accepté immédiatement, mais s'était montré plus ouvert qu'il ne l'avait été - si en fait il avait donné à Bilbo une marque d'attachement ou de tendresse - Bilbo la lui aurait remise et aurait pleuré en voyant les yeux de Thorin briller en la voyant.

Mais Thorin n'avait rien fait de tout cela.

Thorin avait rejeté le lien jusqu'à ce que Bilbo lui ait sauvé la vie, et même son acceptation était venue sans un autre mot, sans explication de son comportement, sans excuses. Même l'unique fois où il avait reconnu l'existence de leur lien, fut lorsqu'il était au plus bas, dans les cellules d'un autre roi.

Si Thorin se souciait vraiment de lui, alors il n'avait rien fait pour le lui montrer, n'avait rien fait pour que Bilbo y croit.

Et pourquoi Bilbo lui donnerait-il ce qu'il voulait, quand ça pouvait très bien le tuer ?

Malgré le chemin parcouru, Bilbo Baggins était toujours un Hobbit, qui chérissait avant tout la nourriture et la bonne humeur - en particulier si cette joie était partagée avec des amis qui étaient parfaitement vivants, merci bien.

Bilbo fixa l'Arkenstone, pleinement conscient qu'il n'y avait pas si longtemps, il n'aurait pu voir ses couleurs lumineuses, le lustre des nuances qui ondoyaient sous sa surface comme de l'eau. Cela aurait juste été une pierre brillante, peut-être plus brillante que la plupart, mais ça aurait toujours été un caillou gris et sans vie.

Et s'il mourait, ou que Thorin mourrait, alors c'est ce qu'elle redeviendrait tout simplement.

Son poing se referma dessus.

oOo oOo oOo

Ce fut à l'instant où la couleur disparut de sa vision que Thorin réalisa ce qui se passait.

Un moment, il regardait fixement le visage du Cambrioleur, pâle mais avec des touches de rouge sur ses pommettes, et l'instant suivant, toute sa vue était grise. Il avait vu qu'en noir et blanc pendant près de deux cents ans, mais durant ces derniers mois à peine écoulés depuis que la couleur lui était apparue, il s'y était tellement habitué que la vue en gris l'ébranla. Son sang se glaça, et il prit soudainement conscience d'une douleur féroce dans sa poitrine, et par-dessus tout, des yeux de Bilbo.

Il agit sans réfléchir, ramena Bilbo contre lui aussi vite qu'il put, chancelant d'horreur et dans sa hâte pour les ramener tous les deux derrière le parapet de pierre, son propre corps amortissant la chute de Bilbo.

Pressé contre la roche de sa montagne, il ignora les élancements de sa tête et de son corps là il avait atterri pour enrouler ses bras autour du Hobbit, le pressant aussi étroitement contre sa poitrine qu'il était possible. Bilbo n'émit aucun son, mais il tenta pas d'échapper à la prise des bras du Nain : ses propres mains tâtonnèrent frénétiquement pour trouver de la peau, mais quand elles ne parvinrent pas à se frayer un chemin à travers les épaisses couches de vêtements nains, elles se contentèrent de serrer fermement le tissu.

Le souffle de Thorin était court et pressé, comme s'il avait couru un mile, n'entendant qu'à moitié les "non" murmurés encore et encore, ne réalisant toujours pas qu'ils venaient de lui.

Ce fut les yeux de Bilbon.

Il ne savait pas de quelle couleur ils étaient.

Il n'avait jamais regardé.

Tous ces mois de voyage avec son âme sœur, des mois où il aurait pu découvrir tous les détails imaginables, apprendre et écouter, et il n'avait jamais pris la peine de regarder le Hobbit assez longtemps pour voir de quelle couleur étaient ses yeux.

Il avait cru que la douleur de leur lien fragile s'était dissipée sur le Carrock, mais il se rendit compte désormais que ça n'avait été que la surface d'une douleur bien plus profonde qui avait envahi son corps si insidieusement qu'il ne s'en était pas rendu compte jusqu'à ce qu'il perde brutalement la raison et suspende Bilbo au-dessus du précipice.

Pour une chute assez haute pour le tuer.

Que ce passait-il ?

Il tenta de calmer sa respiration, ses yeux toujours clos, les mains de Bilbo se serrant convulsivement dans le tissu de ses vêtements. Il y avait une couronne autour de sa tête. Erebor. Ils étaient arrivés à Erebor, et le dragon, le dragon était mort. Et ensuite ? De l'or, il y avait eu de l'or.

Thorin se sentit soudain nauséeux.

La maladie de sa lignée l'avait atteint, comme il l'avait toujours craint, et comme Balin l'avait prévenu, ses actions envers son âme sœur n'avaient rien arranger. Il avait été persuadé qu'il urait la force de la surmonter, et pourtant elle s'était insidieusement faufilée sans qu'il ne s'en aperçoive, le manipulant jusqu'à ce qu'il se retrouve là, prêt à jeter à la mort l'autre moitié de son âme pour une pierre. Un joyau unique, la fierté de son peuple, mais qu'était-ce comparé à la créature que le Créateur avait forgée pour être à ses côtés ?

Il y avait des armées autour de son Royaume qui se rappelèrent à lui. Non, pas des armées - une armée d'elfes qui, pour sûr, n'avaient rien à faire là. Mais les hommes étaient davantage des réfugiés que des soldats, leurs foyers brûlés par le dragon que la cupidité de son Grand-Père avait attiré. Les elfes étaient venus pour de belles pierres pour orner leur peau pâle, mais les hommes étaient venus pour de la nourriture et un abri.

Il avait été prêt à partir en guerre avec eux pour cela.

Il avait appelé le peuple des Monts de Fer pour se battre non pas pour la fierté, ni pour une protection, ni pour l'honneur, mais pour économiser un montant qui n'atteignait même pas un quatorzième des richesses d'Erebor.

Et il aurait conduit sa Compagnie dans la bataille, ses amis… et ses neveux. Il pouvait les entendre maintenant qu'il écoutait, maintenant que les battements de son cœur s'apaisaient ; ils se murmuraient entre eux, confus. Il n'avait pas été question que de lui-même, aussi, n'y avait-il pas une excuse.

Il les aurait tous mené à leur mort.

Ce ne fut que le soudain déferlement de gris, la vague monochrome d'un lien brisé qui parvint à l'affecter, à l'extirper de sa folie. La bravoure d'un Hobbit pour s'opposer à un roi, pour aller à l'encontre des désirs insensés de son âme sœur et jeter au loin une pierre, fut suffisante pour le ramener.

Bilbo sembla percevoir ses sentiments, ses mains bougèrent rapidement de sa poitrine pour s'enrouler autour de son cou, son visage toujours enfoui contre son épaule. Il bougeait comme s'il avait peur que Thorin ne disparaisse, ou le rejette. Cette pensée provoqua une autre vague de nausées, et il essaya de passer de manière rassurante une main de haut en bas dans le dos de Bilbo, bien qu'il ne fut pas certain qu'il y parvint.

Il avait pensé avoir déjà eu peur auparavant, face à un lien qu'il n'avait jamais anticipé ou désiré, mais cette peur n'était qu'une ombre pâle maintenant qu'il réalisait qu'il avait peut-être brisé le lien entre lui et son âme sœur, avant qu'il n'ait même pu voir quelle était la couleur des yeux du Hobbit.

"Cambrioleur,"dit-il d'une voix étranglée, et le Hobbit resserra sa prise sur le cou de Thorin.

"Monsieur Baggins", réessaya-t-il, mais ça ne convenait toujours pas. "Bilbo."

Bilbon remua, levant la tête, mais Thorin ne put ouvrir les yeux, ne pouvait supporter de voir son expression, quelle qu'elle fut, redevenue en noir et blanc.

"Je n'ai jamais pensé à regarder ... Bilbo, de quelle couleur sont vos yeux ?"

Un silence puis soudain, un bruit étouffé qui aurait aussi bien pu être un rire ou un sanglot, il n'en fut pas tout à fait sûr. Ses yeux s'ouvrirent instinctivement quand Bilbo répondit.

"Je… je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps de regarder avant notre départ et je n'ai pas vu de miroir depuis." Il avait l'air à moitié fou, pris entre une myriade d'émotions. "Thorin, je ne sais pas de quelle couleur sont mes yeux."

Mais Thorin le fixa, la bouche entrouverte, la brume vitreuse de la maladie de l'or chassée de son expression.

"Verts", Bilbo," parvint-il à dire. "Ils sont verts." (1)

oOo oOo oOo

"Je vous ai fait un grand tort."

Un bougonnement, peut-être d'acquiescement, peut-être pas.

"Vous ne me devez rien; ni votre compagnie, ni votre pardon, rien."

Des mains douces, repoussaient les cheveux de son visage, passant les doigts à travers de manière apaisante.

"Mais je ne demanderai qu'une chose de vous, et rien d'autre. Demain, restez près de moi."

Une poitrine chaude, pressée contre la sienne.

"Si je peux vous protéger, laissez-moi faire."

Ses propres mains, pendantes le long de ses flancs: elles n'avaient pas gagné le droit de toucher librement.

"Et si vous pouvez me protéger, alors ne le faites pas."

Les mains dans ses cheveux se figèrent, puis se retirèrent.

"Ne le faits pas," répéta-t-il.

Un soupir, puis ses bras se levèrent autour de la taille de Bilbo, l'installant sur ses hanches d'une façon qui parut confortable, comme un retour à la maison.

"Vous êtes parfaitement ridicule."

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La bataille avait été tout ce que Bilbon avait craint, et bien plus encore. Le mithril que Thorin avait passé sur sa tête dans le tourbillon d'activités après la débâcle sur le rempart, l'arrivée soudaine et l'annonce de Gandalf, était bien plus léger que prévu, mais son corps était épuisé, bien que la seule blessure qu'il ait récoltée soit une brûlure pulsante à la tête.

Il se rappela de sa joie de voir la couleur de sa porte pour la première fois ; la prise de conscience qu'à quoi ressemblait le bleu quand qu'il quitta son smial le matin après l'arrivée des Nains, seulement pour s'arrêter ébahi à la vue du ciel.

Ce souvenir semblait si loin maintenant.

Le champ de bataille était une bourbier de boue brune et de sang rouge, et Bilbo souhaitait presque ne pas voir les couleurs.

Mais maintenant c'était terminé, et il ne pouvait cesser de regarder.

Parce qu'à tout moment, elles pourraient à nouveau disparaître.

"Bilbo !"

Il pivota sur ses talons, réalisant qu'il était resté debout à observer les morts innombrables pendant ce qui aurait pu être des heures pour tout ce qu'il savait.

"Il est réveillé. Il vous demande. " Le visage de Balin était grave. "Les guérisseurs ne savent pas ce qu'il va advenir."

Bilbo s'élança vers la tente de soins sans même prendre la peine de répondre. Il avait été raccompagné dehors lorsque les guérisseurs s'étaient mis au travail pour suturer la poitrine de Thorin, apparemment la seule chose qu'ils pouvaient faire - il avait insisté pour faire des allers et retours entre le lit de Thorin et le grand lit à taille humaine qui avait été installé pour ses neveux. Ils s'étaient enroulés l'un contre l'autre quand qu'ils étaient tombés inconscients sur le champ de bataille, et s'agitaient à chaque fois que quelqu'un essayait de les séparer, ne serait-ce que pour les recoudre.

Les guérisseurs avaient été optimistes pour le duo : l'épaule de Fili était cassée, broyée par la masse d'Azog, et ne serait plus jamais aussi puissante. C'était son bras le plus faible, mais il ne brandirait plus jamais des doubles lames. Kili manquait la moitié d'une oreille et une bonne part de sa cuisse droite - le saignement avait été difficile à endiguer car ils ne pouvaient pas refermer les bords de la blessure, à la place ils l'avaient rembourrée avec de la gaze et des feuilles d'argent qui semblaient fonctionner.

Il s'élança vers le lit, cédant aux envies qu'il avait combattues depuis la nuit où Thorin Oakenshield avait passé le pas de sa porte, passant des doigts légers sur ses bras, ses épaules, sa mâchoire. Les guérisseurs se retirèrent discrètement, désireux de leur donner un peu d'intimité.

Les yeux de Thorin étaient ouverts, vitreux.

"Bilbo ?"

"Je suis là."

Il tenta un sourire rassurant, et Thorin lui rendit son sourire, bien qu'il soit mêlé de douleur.

"Je crains de ne plus pouvoir rester dans ce monde bien longtemps. Comment vont mes neveux ?"

Les mains de Bilbon passèrent soigneusement sur les bandages enroulés autour de la poitrine du Nain, masquant une multitude de points de suture.

"Ils se reposent. Ils se sont réveillés tous les deux depuis que nous les avons amenés ici, les guérisseurs pensent qu'ils iront bien."

Thorin hocha la tête.

"Alors au moins je peux aller dans les salles de mes ancêtres en sachant que je n'ai pas également causé leur mort."

Il leva les yeux vers le Hobbit, et avec ce qui devait être un gros effort, leva la main pour toucher sa joue.

Elle commença à glisser, retombant sur le lit, mais Bilbo la rattrapa, la pressant contre son visage.

"Je suis désolé, pour tout ce que je vous ai fait."

Bilbo secoua la tête, déglutissant.

"Si je pouvais revenir en arrière, je changerais tout. Les mois où je vous ai connu n'ont pas été assez. Mais il semble que nous n'étions pas censés en avoir davantage. Les destins sont cruels. Adieu."

Bilbo le dévisagea avec stupéfaction.

Les yeux de Thorin se fermèrent lentement.

Là, ça n'allait pas le faire du tout.

"Thorin Oakenshield, si vous pensez une minute que je vous ai suivi à travers la moitié de ce satané monde, à subir vos critiques et votre mauvaise humeur pendant tout ce temps, uniquement pour que vous alliez mourir dans mes bras, alors vous vous mettez le doigt dans l'œil ! "

Le guérisseur à l'extérieur de la tente grimaça devant la fureur contenue dans les mots du Hobbit.

Les yeux de Thorin se rouvrirent.

"C'est mieux. Assez de cela, cessez votre pessimisme et buvez votre thé, vous avez un royaume à rétablir, et si vous pensez sincèrement que je vais vous laisser mourir seulement pour laisser vos maudits neveux s'en charger, alors vous feriez mieux d'y réfléchir à deux fois. "

Il regarda le Hobbit sans un mot.

"De plus," dit Bilbo, un peu plus calme maintenant qu'il avait toute l'attention de Thorin. "Ne pensez pas qu'une chemise brillante et la couleur de mes yeux vont tout arranger, vous allez commencer à discuter avec moi, vous m'entendez ? Je me suis promis que nous prendrions un thé un après-midi dès que tout ceci serait terminé, et décider de ce que nous voulions faire avec cette histoire d'âme sœur que vous avez ignorée jusqu'à hier."

"Je vous épouse," parvint à dire Thorin d'une voix étranglée, clignant toujours des yeux, ébahi. "Si vous voulez de moi."

Bilbon renifla.

"Eh bien, si vous insistez."

Puis, il céda et se jeta sur Thorin, évitant précautionneusement sa poitrine blessée. C'était une chose d'arracher son âme sœur de son pessimisme, mais s'en était une autre de la tuer accidentellement à cause une étreinte mal placée.

Il enfouit son visage dans l'épaule de Thorin.

"Vous n'êtes pas autorisé à mourir, vous m'entendez ? Vous ne m'avez même pas encore embrassé."

Thorin grogna, ses mains parcourant le dos de Bilbon.

"Quand je pourrai me lever", promit-il, "je vous embrasserai comme vous le voudrez."

"Vous avez intérêt", vint la réponse, étouffée contre sa peau. "Ou je vous renfourne dans un tonneau."

Ils ignorèrent tous les deux le rire étouffé venant de leurs neveux, qui avaient été réveillés par le tapage, s'accrochant l'un à l'autre à la place.


(1) Pour l'auteure les yeux de Bilbo sont verts, j'ai hésité à changer pour la vraie couleur des yeux de l'acteur, à savoir le bleu, mais ai préféré gardé le texte d'origine

Note de la traductrice : J'espère que ce long OS vous aura plu, n'hésitez pas à me le faire savoir, de même si vous voyez de grosses maladresses dans la trad. :)