Anubis

-Dieu funéraire de l'Égypte antique, maître des nécropoles et protecteur des embaumeurs-

La boutique d'Undertaker était établie dans une des ruelles perpendiculaires à l'artère principale. Devant l'entrée trônaient divers articles funéraires ; cercueils et urnes.

Si vous poussiez la porte de cette humble boutique, une odeur prononcée d'épices, assortie à une ribambelle de fragrances artificielles, vous prenait au nez.

La salle dans laquelle officiait le croquemort faisait office de show room. Sur le mur du fond reposaient les articles les plus cotés, à l'instar de ceux exposés devant de la boutique et qui servait véritablement de "vitrine".

La table de dissection, à proximité de l'entrée, laissait peu d'illusions sur ce qui se tramait ici...

Il en avait le droit. Et s'il ne l'avait pas, il se l'octroyait, ni vu ni connu mais toujours dans le respect du corps. "Il faut faire rentrer tout ce qui dépasse, voyez-vous ?... A cette occasion, j'aime procéder à un petit examen..."

Les blessures faisant saillir les organes étaient sa prédilection. Il touchait peu aux corps intacts.

C'est ainsi qu'il affina ses connaissances en matière d'anatomie humaine. La dissection comme violon d'Ingres.


Undertaker avait pignon sur rue, étant le seul à pratiquer l'art de l'embaumement. La découverte de cet art, pourtant séculaire, séduisait grand nombre d'esthètes de l'époque victorienne. La photographie, en présence des corps conservés comme s'ils faisaient encore partie du monde des vivants, était en vogue. On plaçait les morts debout à l'aide de trépieds, les rendant le plus "vivants" possible. On les aspergeait de parfums tenaces pour éviter que l'odeur de la mort ne rôde dans le cadre et gâche ainsi d'éphémères retrouvailles. Ils étaient conservés à l'aide de fluides artificiels à base de formaldéhyde principalement. On trouvait de tout : Arandee, Champion, Pri-mol, Ozoform... et même le fameux et indétrônable Sphinx, faisant ouvertement référence à l'Égypte antique.

Avec l'arrivée de ces nouvelles méthodes, Undertaker s'était improvisé chirurgien autodidacte.

L'incision dans la jugulaire devait être précise pour retirer les fluides organiques et les remplacer par ces conservateurs, puis il fallait masser le corps pour permettre aux produits chimiques d'irriguer les extrémités, plus sensibles au changement d'état.

Puis venait l'heure du maquillage avec reconstitution à l'aide de cire et de résine si le cas l'exigeait.


Undertaker parlait fréquemment aux morts, y allant de commentaires comiques jusqu'à ceux plus compatissants lorsqu'il s'agissait d'un enfant ou d'une femme. Lorsqu'il les évoquait, il parlait de "ses clients". Il aimait leur rendre l'aspect esthétique, notamment pour les femmes : "Je l'ai faite toute belle..."

Travailler au contact de la mort ne le rebutait pas le moins du monde. Il faut dire que cet ancien Shinigami y était coutumier !...

Et c'est avec élan, trottinant allègrement d'un corps à l'autre, que ce croquemort passait ainsi ses journées.


Le moins que l'on puisse dire était qu'il passait pour quelqu'un... d'original ? de déjanté ?... Un peu des deux en fait !... Il était capable de pleurer avec les endeuillés mais aussi de se montrer particulièrement mordant à l'égard des vivants, notamment vis-à-vis du pouvoir. Il n'était guère recommandé d'évoquer la reine Victoria en sa présence sans entendre poindre une remarque particulièrement cinglante à ce sujet. Il servait également le thé dans des verres à becs et offrait, à ses visiteurs occasionnels, des cookies en forme d'os.

L'ancien Shinigami, reconverti dans le commerce des morts, était singulièrement enjoué. Il lui arrivait de danser au sein de ce festival peu animé de corps, dans cette petite salle vouée aux soins post-mortem, allant avec fébrilité d'un corps à l'autre, chantonnant une petite rythmique bien sentie. Il aimait son métier, à l'évidence.

Il appréciait également travailler le bois, laissant les essences monter dans son atelier et embaumer la pièce. Les finitions de ses cercueils étaient toujours de pures œuvre d'art, ouvragées et précieuses. Il affectionnait particulièrement l'acajou en provenance de Wales. Il prenait également soin du capitonnage, généralement en laine du Yorkshire de première qualité. Il se racontait qu'il testait lui-même le confort de ses cercueil, y passant quelques nuits à l'intérieur ; réalité ou folklore, nul ne saurait dire !...


Lorsqu'il recevait, c'était pour délivrer certaines informations, notamment au jeune chien de garde de la reine. Qui mieux que lui, qui était directement à la source, au contact des corps, pouvait renseigner une enquête ?

Il avait pourtant une curieuse façon d'être rétribué... loin de lui l'idée d'être monnayé, moue de rigueur lorsque vous affichiez fièrement votre bourse bien pleine. Une vague agitation de sa longue manche. "Goodness, no !... Gardez cela, mon ami. Allons, payez-moi en rire ! Mais attention, un rire de première qualité !..." levant l'index.

Undertaker n'avait pas son pareil pour dénicher les informations, dressant l'oreille aux rumeurs folles circulant, de manière continue, dans le monde souterrain. Son apparence d'ailleurs jouait en sa faveur ; personne ne pouvait présumer de sa double fonction et ses manières le faisaient passer la plupart du temps pour un guignol au lieu d'éveiller les soupçons.


Généralement, le croquemort se contentait de demeurer énigmatique, parlant par phrases alambiquées ayant souvent référence au passé. Il n'était guère aisé de lui donner un âge... Ses formulations semblaient, elles, d'un autre temps, désuètes à souhait. Il lui arrivait de se montrer menaçant, d'un calme glaçant, transperçant l'adversaire au moyen d'une sentence bien sentie plutôt que d'un geste physique éloquent. Et lorsqu'il alliait les deux, une puissance phénoménale semblait en émaner.

Réfugié parmi les humains depuis sans doute un peu trop longtemps, cet ancien Shinigami avait conservé sa faux, ce qui était très mal vu dans le monde d'où il venait. La faux. Cet outil séculaire. Une arme redoutable ; à plus forte raison une faux de la mort !... Les Shinigamis l'utilisaient généralement pour visionner la lanterne cinématique - le film de la vie - et arracher l'âme. Undertaker, lui, préférait à présent "bricoler" les lanternes. Il ne se contentait pas seulement d'être un dissident, non, non. Il était la figure recherchée depuis un moment déjà par des entités supérieures. Il ne s'était pas simplement satisfait de balancer sa démission par-dessus le bureau principal, non !... Il avait réduit à l'état de ruines plusieurs Q.G. sous l'effet, semble-t-il, d'une colère qu'il qualifierait de légitime.

Poussé au rang de légende vivante dans les avis de recherches de l'autre monde, le Shinigami rebelle frayait à présent avec les humains, se livrant à toutes sortes d'expériences condamnables. Plusieurs fois on avait vu le chien de garde de la reine s'épuiser sur des enquêtes... menant finalement à celui qui tirait les ficelles derrière le rideau opaque et qui n'était autre que le croquemort lui-même. As du déguisement à ses heures, capable de manipuler n'importe quel esprit humain en le dupant, Undertaker se révéla être l'adversaire numéro un, qui, manigance après manigance, souillait le beau parterre de fleurs du jardin de la reine.


Le Shinigami demeurait pourtant le grand endeuillé de l'histoire, capable de verser des larmes sur ces êtres chéris que la mort, juste ou ordonnée, avait arrachés à sa plus tendre affection.

Sa joaillerie ne comportaient que des cadres contenant les mèches de cheveux des défunts ainsi qu'une imposante bague portée à l'index. Le collier à double rang de perles tirait son inspiration du bouddhisme ; en quête de paix intérieure.

Monté sur des chausses à talons - comme tous les métiers de l'époque ayant contact avec les fluides corporels capables de souiller le carrelage de son sol - sanglé de cuissardes grimpant jusqu'à mi-cuisses, vêtu d'un manteau oversized camouflant une soutane près du corps, châle de deuil gris passant de l'épaule à la taille et noué là, haut-de-forme à long pan, le croquemort impressionnait, par sa mise, petits et grands. Les plus superstitieux se signaient en le croisant au détour d'un trottoir grouillant de la capitale.


Undertaker détenait un art qui s'exerçait déjà à l'époque de Égypte antique ; l'embaumement avait été certes revisité par des techniques plus modernes comme le remplacement des épices par un procédé chimique artificiel, il n'en demeurait pas moins un acte fondamental.

Et le croquemort en possédait toutes les clés, tel Anubis.