Un plus un égale un
Décembre 2016
Lys rit de plus belle quand son frère le dépasse en hurlant. Il ne sent pas les muscles de ses jambes qui clament grâce alors qu'il escalade la pente ardue de la montagne. Ils finissent leur course dans une petite clairière lumineuse.
Lysandre s'allonge au milieu et s'enfonce dans l'épaisse couche de neige, protégé par son manteau d'hiver et ses moufles trop grandes. Lorcan l'y rejoint et unit leurs mains d'enfant, identiques.
Un large sourire gravé sur leur visage rond et barbouillé, ils observent le ciel bleu en reprenant leur souffle.
Un rire joyeux s'échappe de la gorge de Lorcan et Lysander l'imite en frappant la neige de ses petites jambes, la faisant voler et s'étaler sur ses genoux.
Bientôt leurs bras s'agitent et des cris se répercutent entre les arbres qui bordent le champ blanc.
Et il n'y a plus que Lys, Lys et la montagne.
Décembre 2019
Lys laisse ses jambes céder sous son corps. Il respire enfin. Enfin. Il attend cette délivrance depuis que les portes blindées de l'école se sont fermées dans son dos. Depuis l'amer instant où il a pris conscience de tous ces êtres qui grouillent dans cette bâtisse, de cet essaim d'émotions qui le hacheraient chaque jour.
Ce monde étroit où s'entassent des centaines de corps qui s'agitent, ravagé par des tourbillons de cris intarissables.
Lys et Lorcan avaient pourtant l'habitude d'être entourés d'énergies frémissantes, ils passaient toutes leurs journées à se perdre dans la montagne, vibrant au rythme de ce tumulte de vie qu'est la forêt, s'émerveillant des incessants gazouillis des oiseaux, du vent dans les arbres, de la pluie sur leurs feuilles.
Il escaladaient des falaises, bravant les bourrasques, hurlant de rire au nez de la gravité qui essayait d'enrouler ses doigts noueux et gluants autour de leurs chevilles et dérobait souvent leurs prises.
Mais rien n'égalait l'ouragan dans lequel on les avaient poussés, la tempête qui les avalait, eux et leur innocence.
Toutes ces règles oppressantes qui les empêchaient de courir, de rire, de vivre. Tous ces gens et leurs sentiments, leurs états d'âme déchirants, destructeurs qu'ils déversaient sans scrupule autour d'eux, ravageant leur faible bouclier.
C'était effrayant. Le coup de pied d'un élève dans un sac et toute la colère qu'il contenait. Les pleurs sans fin d'un garçon de leur dortoir, qui leur balançait son malheur et fêlait leur cœur.
Le puits d'énergie qu'était cette fille qui n'arrêtait jamais de parler.
C'était trop intense, trop puissant, trop complexe. Tous ces nouveaux contrastes les dévastaient. Les déformaient. Ils étouffaient dans ce cercle d'hystérie et ils avaient beau se recroqueviller, c'était comme l'air : ça leur collait à la peau et serrait leur cou jusqu'à les ratatiner comme des pommes pourries.
Lys se force à inspirer.
Ils ont retrouvé la paix de la montagne et, en ce milieu de mois de décembre, il neige.
Loin de l'angoissante fourmilière, dans cette clairière si calme que rien n'y pousse, l'hiver avait envahi les montagnes imposantes, leur foyer, recouvrant le monde d'un voile blanc qui ne laissait filtrer que le silence et les flocons. Lys et Lorcan respiraient. Enfin.
Et il ne reste plus que Lys, la montagne et la neige déjà.
Décembre 2020
Lys se sent sombrer dans un abîme apaisant.
Cela fait longtemps qu'il n'a pas passé une nuit reposante, retenu par les respirations encore trop étrangères des autres enfants. Des mouvements inattendus qui ne sont ni les siens, ni ceux de Lorcan, qui lui, dort profondément.
Mais ici, dans leur clairière à ciel ouvert où règne l'équilibre de la nature, il est en sécurité.
La pente rassurante, les arbres nus et immobiles, et les cristaux glacés qui tombent doucement. Sans un bruit.
Les yeux fermés, il s'imagine gravir les rochers jusqu'au plateau et pouvoir admirer, au pied de la montagne, des plaines qui semblent s'étendre jusqu'au bout du monde. Et ça sent bon la neige et l'air saisissant. Et la nature de l'hiver, immobile, sereine, envahit ses sens et lui laisse ce sentiment de plénitude, cette certitude d'être au bon endroit, au bon moment, d'être présent et vivant, en paix avec lui-même et avec le monde qui l'entoure.
Il ouvre les yeux et renverse la tête en arrière, essayant de discerner le sommet. Et de l'autre côté, l'immensité. Le mystère et la puissance impassible que lui inspire la montagne l'enivrent, il ne voit rien de ce qui se cache derrière les arbres et encore moins sur le pan opposé. Mais il n'a pas besoin de voir, il connaît par cœur la grandeur et la beauté de la forêt qui l'entoure. La force figée et pacifique des roches semble défier la sylve où pullule la vie. Et pourtant, à la fin, elles ne forment plus qu'une.
Lys regarde le visage serein de Lorcan.
Et il y a Lys, le ciel, la forêt et la montagne toute entière.
Décembre 2023
Lys inhale tout l'air que ses poumons peuvent contenir. Ses pieds sont si froids qu'ils commencent à lui faire mal.
Il est d'abord descendu dans les gorges, ses chaussures trouées ont pris l'eau, puis la neige. Mais il ne pouvait se résoudre à user de sa magie pour les sécher. Malgré les tentatives de Lorcan. Il se sentait vivant, il reprenait pied, retrouvait le lien qui l'ancrait à la nature, à la vie.
Lorcan rit. Comme toujours. Et le son semble lui arracher son calme nouvellement retrouvé. Un peu comme si ça l'agaçait, que Lorcan soit si bruyant.
-Dis, tu la trouves pas jolie, Max ?
Lys se tourne vers son frère. Il sent une colère gronder dans son ventre. Ses sourcils se froncent. Pourquoi gâcher cet instant pour dire quelque chose d'aussi futile ?
-Pas vraiment.
Lorcan se tourne vers lui.
-Je veux dire, tu la trouves pas... je sais pas, tu sais, genre drôle et déterminée et…fin tu vois.
Lys ne voit pas. Il ne comprend pas que Lorcan ait envie de parler de qui que ce soit, de parler tout court, alors qu'ils viennent à peine de transplaner de la gare, de s'échapper de cette prison mugissante.
-Non.
Lorcan ne perd pas son sourire et se retourne face aux montagnes.
-C'est parce que rien d'autre que toi et ta forêt ne t'intéressent.
Lys ne répond pas et s'approche du bord de la falaise, laissant Lorcan au bout du pré.
Lorcan qui n'a plus l'air d'apprécier la solitude et l'aura apaisante de la montagne.
Lys ferme les yeux et inspire encore. Il entend son frère qui s'approche et qui colle son épaule à la sienne.
Et il ne reste plus que Lys, le ciel, la forêt, la montagne et… Et le vent sûrement.
Décembre 2025
Lys s'assied sur la branche d'un arbre si gros qu'il peut le porter au dessus du vide. Il ne voit pas le sol. Des nuages d'un temps d'hiver grincheux descendent dans la vallée et lui cachent la vue.
Il ne vient pas ici parce qu'il en a besoin. Seulement parce qu'il en a envie, comme chaque jour depuis le dernier mois de juin. Luna a enfin convaincu Rolf de le laisser rester au chalet pour cette dernière année. Il apprend ce dont il aura besoin pour passer ses ASPICs dans les manuels et partage le reste de son temps entre les pins et les cols désormais tremblants, encombrés d'une énorme couche de poudreuse.
Lys ne pensait pas que ce serait si dur. De laisser Lorc partir là bas. Seul. Il ne s'inquiète pas, Lorcan a des amis et s'est rapidement adapté à la vie au château, mais de le savoir si loin de lui, de ne plus sentir cette présence qui ne l'avait jamais quitté, ça a été la chose la plus difficile qu'il ait jamais vécue.
Son absence fut plus douloureuse encore que Poudlard. Et Lys avait souvent cru qu'il craquerait, qu'il en serait si malade qu'il y retournerait, en prison.
Mais chaque fois qu'il en finissait avec ces malaises, il sentait qu'il se libérait un peu plus, qu'il devenait de plus en plus sûr et indépendant. Et c'était comme pétrir son cœur dans du verre brisé. Plus il devenait lui même et plus il s'éloignait de Lorcan.
Il entend des pas un peu précipités dans la neige. Lys s'empresse de descendre de son arbre et se fige en apercevant la silhouette à quelques mètres de là. Ses yeux brillent de malice. Lys aimerait dire quelque chose, mais il n'a jamais vraiment su comment s'y prendre avec les mots. Ni avec les gestes, et il se raidit quand son frère entoure son corps sec de ses gros bras. Il ne répond pas à l'étreinte, mais Lorcan sait. Il comprend déjà tout ce qu'il n'arrive pas à exprimer.
Lys le laisse le pousser vers l'avant et ils entament l'une de leurs longues courses à travers la forêt.
Et il se sent enfin vraiment chez lui.
Et enfin il ne reste plus que Lys, la forêt et la montagne toute entière. Et Lorcan aussi. Et c'est bien. Et c'est mieux.
