NDA : Vous pourrez trouver cette histoire sur le blog skyrock de HetaliaTheWorldVillage ; nul plagiat, il s'agit de mon propre blog.

Ceci est une fanfiction ; tous droits réservés à Hidekaz Himaruya.

Dona Eis Requiem

Toujours, elle s'était trouvée là, telle une ombre. Les barons n'osaient pas l'approcher, et elle n'allait pas vers eux. Son pas était si aérien que même le froissement des riches étoffes qu'elle revêtait ne suffisait pas à prévenir de son arrivée. Elle semblait flotter, tandis que ses larges drapés volaient autour d'elle, emportés par son élan, l'auréolant et rendant impossible l'esquisse de sa silhouette. Tantôt elle arpentait les couloirs du palais, tantôt elle s'engouffrait dans le dédale des rues de la ville. Elle s'en allait se camper, immobile, à un point de la cité pour en fixer un autre, plus ou moins lointain, avant de changer de poste d'observation quelques heures plus tard. La noblesse s'interrogeait en silence alors que les petites gens paraissaient ne pas la voir. L'étrange créature s'exprimait rarement. Après chaque couronnement, cependant, elle rejoignait le désormais souverain et annonçait d'une voix sans ton ;

-A vous comme à vos prédécesseurs, et à ceux qui vous succéderont, je le dis ; je n'espère rien de vous, aussi n'espérez rien de moi.

Et elle partait.

En 1174, Baudouin guetta sa visite, depuis le moment où le sacre fut achevé, et jusqu'au lendemain, sans parvenir à fermer l'œil. Elle ne vint pas. Deux années durant, le jeune roi se demanda ce que pouvait signifier ce refus de lui accorder le même traitement qu'à son père et aux monarques avant lui. Était-ce un rejet plus total encore ? Ne lui voyait-elle aucune légitimité, à lui, le lépreux ? Ou tout au contraire était-ce symbole d'une confiance qu'elle n'avait jusqu'alors jamais éprouvée ? En vérité, la réponse était d'une grande simplicité ; elle attendait la fin de la régence de Raymond de Tripoli. Aussi, lorsque Baudouin eut quinze ans, il la trouva à la fenêtre de sa chambre.

-A vous comme à vos prédécesseurs, et à ceux qui vous succéderont, je le dis ; je n'espère rien de vous, aussi n'espérez rien de moi, l'avertit-elle.

Et elle partit.

Le souverain dut s'asseoir aussitôt. L'aura de cette femme dont on ne distinguait rien du corps était écrasante. En dépit de cette immortalité qui aurait dû questionner ou exciter sa foi, rien d'autre ne se produisait en sa présence qu'une inexplicable acceptation de ce qui échappait à la compréhension humaine. Ni dieux, ni sciences. Elle était là, et elle le serait toujours, car elle était l'esprit de ces lieux, de cette terre dont le mésel avait dorénavant la pleine charge. Cette réalisation le suffoqua.

[... ... ...]

En 1185, sur son lit de mort, Baudouin confiait ses derniers ordres quand les portes s'ouvrirent à la volée. Le spectre de Jérusalem, ainsi que beaucoup la surnommaient, se figea après avoir fait quelques pas dans la pièce.

-Dehors, claqua une voix impérieuse.

Les barons n'obéirent pas. Le roi et l'incarnation de ses terres se considérèrent au travers de leurs voiles respectifs. Bien qu'aveugle, le monarque sentait les regards des nobles rassemblés aller et venir entre ce qui restait de lui et l'intruse. Faisant fi de cette dernière, Baudouin acheva de transmettre ses volontés puis congédia ses vassaux. Bientôt, un poids indiqua que l'on se tenait à son chevet.

-J'ai perçu votre présence..., siffla-t-il péniblement, tout au long de mon règne, et même lorsque vous vous effaciez dans le décor... Vous m'avez surveillé. Aucun souverain de Jérusalem avant moi ne vous a... ainsi préoccupée... M'avez-vous jugé... indigne ?...

Un silence.

-Je vous en prie..., supplia le lépreux. Vous ai-je tourmentée ?...

Nouveau silence. Toutefois, des formes se dessinèrent contre lui tandis que le corps de la femme se pressait avec une infinie délicatesse contre le sien, meurtri, qui lui causait d'insoutenables souffrances là où la maladie ne lui avait pas ôté toute sensibilité. Il ne dit plus rien. Le fantôme exhalait un parfum délicieux qui se mêlait à celui des encens tentant vainement de couvrir l'odeur de putréfaction qu'il dégageait. Il avait une honte terrible du spectacle macabre qu'il donnait. La voix chanta alors au creux de son oreille.

-Les hommes sont criminels comme ils sont méritants. Je n'ai eu de cesse de les haïr et de les aimer pareillement. Leur désir à mon égard m'a dévastée, lassée. Je vivais sans passion. Mais dans l'éternité qui me retient en ce monde, j'ai battu des cils. Un bref instant, vous m'avez fait vaciller. Un bref instant, j'ai eu un sens. Aussi je maudis ce dieu à qui va votre foi, et qui vous arrache si tôt à moi. Partez en paix, mon roi... Nombreux ont violé mes remparts, mon âme ne saurait quitter ces terres, mais vous emportez mon cœur. A jamais je serai votre Jérusalem.

Quand toute vie eut quitté le corps du mésel, un gémissement d'une différente agonie résonna, tirant un long frisson glacé au chambrier qui patientait dans le couloir. Puis de lourds sanglots, et enfin... Un hurlement. Ce cri déchira la terre et le ciel, ébranla les murs de la ville, lacéra les entrailles de ceux qui l'occupaient, fit paniquer les bêtes, sonna brutalement les cloches. Lorsque le calme revint, la cité entière paraissait s'être tassée, recroquevillée, telle que si elle venait d'être cruellement flagellée.

[... ... ...]

Saladin avait déjà eu l'occasion de rencontrer des nations. Parmi ses alliés ; Égypte et Turquie. Qu'il avait pu affronter ; France. Incarnations humaines de territoires plus ou moins étendus, allant de la ville à l'empire, il ne pouvait nier l'impatience qui le torturait à l'idée d'un jour rencontrer la trois fois sainte Jérusalem. Mais dans l'enceinte de la cité, c'est une créature croulant sous des habits noirs qu'il découvrit sur un balcon, à peut-être contempler l'exode de ses citoyens. Elle tenait fermement contre son ventre un voile blanc, le même que le sultan avait pu voir le défunt Baudouin IV porter. D'une voix cassée, la femme déclara ;

-A vous comme à vos prédécesseurs, et à ceux qui vous succéderont, je le dis ; je n'espère rien de vous, aussi n'espérez rien de moi.

Et elle demeura là.

Saladin vint se placer à ses côtés, les mains jointes dans le dos, droit et digne, tandis que des croissants remplaçaient les croix, et que de la fumée montait encore depuis certains quartiers.

-On m'a rapporté que vous avez giflé Guy de Lusignan avec tant de force que sa couronne en a roulé sur le sol,s'amusa le sultan avant de poursuivre plus gravement. Je sais que sa prise de pouvoir n'était pas le premier outrage qu'il faisait à cet homme que vous regrettez comprends votre colère et votre chagrin. Baudouin IV vous a faite grande ; je ne vous diminuerai pas.

[... ... ...]

Note de l'auteur : Quatrième O.C Hetalia. Je suis assez satisfaite du rendu, sachant que je ne souhaitais pas décrire son physique, ni être claire quant à sa pensée. Bien sûr, je ne pouvais écrire sur la « trois fois sainte » sans faire mention de Baudouin IV de Jérusalem ; je recommande d'ailleurs chaudement le roman historique de Laurence Walbrou-Mercier à son sujet (ouvrage qui a sans aucun doute influencé ces lignes). J'ai eu beaucoup de mal à interpréter Saladin ; je croise les doigts afin de ne pas lui avoir fait affront. Pour les personnes que le terme a pu laisser dubitatives ; « mésel » est l'équivalent de « lépreux », au Moyen Âge. La traduction du titre est la suivante ; « donne-leur le repos ». J'ai énormément hésité à appeler cette histoire « ad te omnis caro veniet », soit « toute chair ira à toi ». C'était un peu faux dans le cas de Jérusalem elle-même, cependant l'impression de fatalité qui en ressortait était, je le crois, pertinente. C'est pourquoi je me permets de glisser ce « titre officieux » dans cette note. Et si vous vous interrogez à propos des « outrages » que le sultan évoque... Désolée, mais les explications seraient trop longues ! Néanmoins, je vous encourage à vous renseigner ; c'est une époque passionnante~ !