Le grésillement de la petite télévision dans le salon familiale émettait avec peine les informations de cette journée. La neige tombait avec lenteur sur les recoins des fenêtres et donnait à cette journée un air sans fin qui ne déplaisait à aucun des habitants de la maisonnette. L'odeur du lohikeitto(*1) bouillant dans la casserole ravissait les deux personnes installées dans le canapé, et faisait chanter la troisième qui agitait sa louche avec lenteur au-dessus des plats de viande de cerfs, fraîchement coupés. Ce troisième était bien loin des bruits agaçants de grésillement ; il se laissait valser au rythme des mélodies de Leevi Madetoja. Si Tino avait douté de quelque chose, si Tino avait senti que quelque chose éclaterait ce jour-ci, il l'aurait su, n'est-ce pas ?
La finesse du son du piano lui faisait danser ses doigts en de rapides touches, « Pienoiskuvia » était joué sur sa radio. Tino adorait cela, se laisser aller au son du piano lorsqu'il cuisinait. C'était un moyen pour lui de prendre un plus grand plaisir encore à cuisiner, mais parfois, certaines de ces musiques lui rappelait qu'avant, bien avant d'être un simple père au foyer, il avait été un soldat, une nation combattant pour sa liberté. Mais cela faisait bien longtemps que le soldat avait été enterré six pieds sous terre pour laisser simplement place à la nation souriante et accueillante qu'il était. Avait-il été seul, ce jour-là, lorsqu'il avait enfoui le cercueil de taule dans la neige, face à cet oubli qui semblait être la meilleure des choses ?
« Impromptus », de Jean Sibélius débuta.
« Je sais ce qu'ils disent tous à ton propos, mais tu t'es perdu, Jean. Tu aurais dû revenir auprès de nous plus tôt, mais lorsque cela a effleuré ton esprit, ton visage était déjà placardé sur les murs ; NAZI-KOMPOSITTORI, Häpeä Suomea(*2). Ils ne te connaissaient pas, Jean, tu n'étais pas mauvais... »
Un mauvais souvenir, de mauvaises paroles que Tino oublia sur-le-champ.
De quoi parlait-il juste avant ? De quoi... Il était incapable de se souvenir, et l'air de piano qui arrivait à sa fin sembla le mener à l'amnésie totale, tant qu'il en vint à éteindre la radio. Un long soupir, son dos commençait à doucement le tirer vers l'envie d'un repos mérité. Le grésillement revenait, ni son fils ni son mari ne disait mot. Tino tenta de ne pas tenir compte de ce petit grésillement, mais il était si désagréable à son ouïe que cela le fit froncer les sourcils. Au bout de cinq petites minutes, les oreilles sensibles de Tino parvinrent à saturation, et il se décida à venir gentiment demander à Peter de cesser de vouloir trouver une chaîne qui fonctionnait ; tout simplement parce qu'il n'y en aurait sûrement pas aujourd'hui. En effet, l'épaisse couche de neige en dehors du petit nid avait quelques répercussions assez désagréables sur les enfants de l'âge de Peter.
« Peter, peux-tu arrêter de- »
« Regarde, regarde isä, j'ai réussis à trouver une chaîne qui marche ! »
« On dit « une chaîne qui fonctionne », Peter, une télévision n'a pas de jambes pour m- »
Les grésillement s'étaient transformés en mots, et ceux-ci avaient eu l'effet d'une guillotine, tranchant le cou de Tino avec facilité consternante.
« On 13 maaliskuuta. On kulunut 70 vuotta rakastetun maan Talvisota päättymisestä. Toimittajamme ovat tehneet hienoa työtä palatakseen takaisin tähän aikaan, tähän sotaan, joka on kääntänyt jokaisen meistä elämän ylösalaisin ja joka on nyt hedelmä rohkeudellemme, joka on maailmanlaajuisesti tunnustettu nimellä "Sisu". »
trad: Nous sommes le 13 mars. Cela fait maintenant 70 ans que la guerre d'Hiver (Talvisota) a pris fin dans notre pays bien-aimé. Nos journalistes ont fourni un grand travail pour retourner à cette époque, cette guerre qui a bouleverser la vie de chacun d'entre nous, et qui est, maintenant, le fruit de la reconnaissance mondiale de notre courage, nommé "Sisu".
« Peter, donne-moi cette télécommande, immédiatement. » Grogna Berwald, assit à ses côtés.
« Papa, c'est quoi Talvisota ? »
Peu importe, il était trop tard, maintenant. Ces mots glacèrent Tino et laissèrent son esprit subir un électrochoc au bout d'une vingtaine de secondes de silence. Tout remonta en un rien de temps. La douleur de l'hiver pinçant sa peau avec dureté, l'odeur nauséabonde des corps inertes de ses amis mélangée à celle de l'essence des cocktail molokov fraîchement jetés. L'ennemi, ses chars, ses énormes chars. La sensation de ses coudes, de son ventre, de ses jambes, allongés dans cette matière blanche et poudreuse. Les coups de fouets glacials sur le visage. Les bruits des bombes résonnant qui devenaient sourds. Tout cela. Mais aussi la rage. La rage qui embaume l'être humain, la rage qui encercle son corps et qui l'étreint jusqu'aux deux chemins possibles ; la victoire, ou la mort. La rage qui ronge les entrailles.
Quand il revint doucement à lui, ses yeux rouges gorgés de larmes à ras bord, Berwald était face à lui, mains sur ses épaules. Elles n'y restèrent pas longtemps avant que Tino ne les repousse avec une force et une haine qui ne lui était pas habituelle.
« Pourquoi ?! Pourquoi tu m'as abandonné comme ça ?! » L'aigreur se lisait dans son regard. Son corps tendu lui donnait un air agressif. Ses membres n'étaient pas secoués par les tremblements habituels dont il était victime lors de ses colères. Un tambour battait dans son cœur. « Pourquoi tu m'as laissé seul ?! Pourquoi tu ne m'as pas aidé ?! » Il fut coupé. « Älskling(*3), calme toi, tu- » « Je t'ai demandé de l'ouvrir, enfoiré ?! Non ! Alors ferme là ! Ferme là, ferme là ! »
Et Peter assistait à cela. Il n'y comprenait rien. « Isä(*4), si c'est parce que j'ai mis la télé, je peux l'éteindre... » Et ne lâchant son mari du regard pas même une seconde, Tino, prêt à bondir, les dents visibles entres ses deux lèvres, ordonna. « Peter, rejoins ta chambre, s'il te plaît. » « Mais je-» « Dans ta chambre, kulti(*5). ». Un soubresaut le prit, sans qu'il ne lâche le regard froid de Berwald ; ce petit surnom, kulti, comme l'once d'amour qui résistait en lui. Peter finis par obéir, et parti dans les escaliers pour rejoindre sa chambre, en emportant avec lui Hanatamago, pauvre petite chienne qui n'avait, elle non plus, rien demandé à personne.
Tous les nerfs de Tino se tendaient, certains spasmes visibles faisaient sûrement croire au Suédois que Tino, son Tino doux et maternel se cachait encore sous ce tas de douleur. « Je ne tremble pas. » Aboya Tino, qui profita de l'absence de son fils pour pousser d'un rugueux coup de main le corps du suédois en arrière. Celui-ci se recula un peu, Tino était capable d'user d'une force surnaturelle lorsqu'il était ainsi, autant que s'il devait l'arrêter pendant une crise comme cela était déjà arrivé auparavant, Berwald se devait de l'assommer pour ne pas avoir à se battre avec lui. Mais Berwald ne voulait certainement pas en arriver à cela, aujourd'hui.
« Aller, explique moi ! Explique-moi bordel Berwald ! Tu ne sais rien de ce que j'ai vécu pendant ces mois entiers. Tu n'en sais rien, parce que tu n'étais pas là pour m'aider à me relever, tu n'étais pas là. Tu crois que tes hommes m'ont aidé ?! Tu crois que tes prêts d'armes m'ont aidé ?! C'était de toi dont j'avais besoin ! Toi ! » Un nouveau coup sur le torse du grand nordique le fit se reculer. « Toi ! Toi ! » Deux nouveaux coups. À force de se reculer, Berwald se heurta au mur, après avoir renversé le sapin de Noël qui régnait éternellement dans le salon, même en ce mois de mars.
« Ils chantent à nos nez, mais ils ne savent pas que nous allons répliquer. Ils pensent plier l'affaire en deux semaines ? Nous allons leur montrer ! Nous allons leur montrer ! » Main sur le torse, Tino parlait fortement, articulant chacun de ses mots qu'il tentait de peser sous la pression. Devant lui, un homme sur dix était équipé d'armes et d'uniforme. « La forêt est notre alliée la plus puissante ! Voyez Osasto Kontula(*6), nous avons réussi à l'emporter ! Grâce à cela dans quelques heures, la plus grande part d'entre vous sera armés, et nous pourront répliquer ! Nous devons cette victoire à notre courage, certes, mais aussi à la forêt ! Les Soviétiques ne connaissent rien à la vie rurale ! » Relevant ses yeux bleus au ciel, dans lequel les avions soviétiques s'amusaient à tracer des quadrillages, la peur le prit au cou comme son ennemi soviétique le faisait. Il revint sur terre, et leva le bras, hurlant pour rappeler ses hommes éparpillés par leurs regards dans le ciel « Pas de pitié, PAS DE PITIé ! Tant d'autres ont voulu nous arracher notre liberté, notre indépendance ; on ne laissera pas ces enfoirés nous diviser !» Les larmes qui se formaient sous ses yeux n'étaient que la preuve de la sincérité de ses propos. En un dernier hurlement, Tino mit fin son discours de guerre. « EN AVANT ! »
Sisu. La rage brûlant le fond de la gorge. Les entrailles. Jamais rien ne fut aussi puissant en lui. Voir l'union soviétique l'envahir. Non. Jamais.
« Plus jamais ! Plus jamais je me laisserais avoir par tes phrases qui me coupent à qui je suis réellement ! Plus jamais je ne croirais en toi, Berwald ! Pour croire en toi, il faudrait que tu réussisses à nouveau à me laver le cerveau. Mais ce que je cris, là, maintenant, je le sens dans mes veines, c'est inoubliable, c'est quelque chose d'indélébile, et même, même si tu as la pauvre chance de réussir à me faire tout oublier à nouveau, cette Guerre, cet abandon est gravé dans ma peau. Gravée au plus profond de moi. »
L'air peinait à parcourir ses poumons à nouveau. Il ne touchait plus le sol. Sa main s'agrippait au long manteau blanc de l'homme qui le tenait par la gorge, par sa dignité. Il tentait d'agripper ses bras, il tentait de se débattre, mais il se sentait si faible, si essoufflé, si fatigué. Peut-être était-ce maintenant que tout se terminait ? Bientôt, peut-être, deviendrait-il l'un de ces pauvres pays dont on avait dissimulé le corps sous ce grand étendard rouge. « Abandonne, Suomi. Tu es fragile. Comment as-tu pu penser pouvoir me battre, moi ? Regarde mes chars. Mon armée. Mon artillerie. Abandonne, et tu me rejoindras. Continue, et je promets que plus jamais personne n'entendra parler de ton petit pays insouciant. » Ses souffles semblaient être ses derniers. Il agonisait en un bruit guttural qui signifiait « c'est la fin ». Cela était vrai. Il était fragile. Faible même. Et ses yeux se fermaient, il ne parvenait pas même à articuler un mot. Il revoyait passer en boucle devant lui ses hommes, habillés de blanc, armés de bombes artisanales et de planches de bois qu'ils osaient coincer dans les chenilles des tanks soviétiques. Il revoyait tous ses hommes ayant perdu la vie devant ses yeux innocents et son corps incapable. Sisu(*7). Sisu. Ce mot résonnait. Sisu. Sisu...
« La rage que j'ai en moi. Cette rage, Berwald, elle est indélébile. »
Un coup de pied au paroxysme de son étouffement, une grande bouffée d'air glacial qui lui brûla la gorge et le fit tomber en arrière. « Libre... Libre... » Il agrippait une branche d'arbre récemment tombée comme s'il s'agissait de son dernier espoir. « LIBRE ! » Un combat au corps-à-corps, des cris incessants, des hurlements déchirants surgissant de sa soif de voir, d'entendre, d'apprendre, de découvrir ; sa soif de vivre.
La douleur de l'hiver, l'odeur nauséabonde. L'ennemi, ses chars. La sensation glaciale. Les coups de fouets. Les bombes. La neige. La neige. La douleur pinçante de l'hiver, l'odeur nauséabonde de la mort, de l'essence. L'ennemi, ses énormes chars. La sensation de perdre ses membres dans la neige. Les coups de fouets sur son visage. Les bombes. La neige. La neige. Les cris. La douleur. La rage... Une main. La chaleur d'une main sur son front. La chute. Le vide. La vision qui se trouble. Le bruit des tambours qui cessent leur course. Il chute. Il chute...
Il chute dans ses bras. Il ferme les yeux. Il nage dans l'oublie... Dans l'oublie, lorsqu'une vague d'un froid glacial vint le recouvrir.
Enfermé dans son cercueil de taule, le soldat ne laissa aucune trace dans la neige qui le recouvrait à présent d'un voile blanc.
...
«-ne rien dire à Isä. »
«-bien compris ? »
«-plus le mot « Talvisota ». »
« Isä ? Isä ? Regarde Dad ! Isä s'est réveillé ! »
Enroulé dans son plaid, allongé sur le canapé, Tino se redressa avec lenteur. Hanatamago roulait sur ses jambes, et Peter lui souriait d'un air émerveillé. « Tu as glissé sur une flaque, dans la cuisine, isä ! » S'exclama Peter et posant sa petite main sur la tête endormie de son père. « Mais tu t'es reposé, et maintenant, tu vas mieux ! »
« Ah, ce n'est rien, j'ai dû oublier d'essorer l'éponge correctement ! » Souriait faiblement le Finlandais. « Quel jour est-il... ? »
Derrière lui, Berwald, debout, lui fit un mince sourire. « 28 mars, Älskling. »
Bien plus tard cette nuit-là, devant son propre reflet dans le miroir, Tino fut horrifié de voir dans le creux de son flanc gauche, un mot gravé dans sa chair semblant cicatriser.
« Muistaa. » (*8)
1 lohikeitto ; Soupe de saumons typique de Finlande
2 NAZI-KOMPOSITTORI, Häpeä Suomea ; "Compositeur nazi, la honte de la Finlande"
3 Älskling : Surnom suédois affectif pouvant être traduis par "miel"
4 Isä : papa en finnois
5 Kulti : Trésor, surnom finnois
6 Osasto Kontula : Embuscade durant la Guerre d'Hiver. Les Finlandais ont piégés un groupe de soldats soviétiques dans une forêt, et leurs ont volés leurs armes pour pouvoir riposter plus aisément.
7 Sisu : Expression voulant dire "tenacité, audace, courage, trippes" qui défini le comportement des Finlandais lros de la guerre d'Hiver. Cette expression est reconnue mondialement et est une fierté.
8 Muistaa : "N'oublie pas".
