Une nouvelle histoire! Inspirée par la quarantaine du coronavirus. Ce n'est pas le même virus, pas les mêmes mesures non plus, et ça ne se veut pas nécessairement réaliste. Mais voilà. Enjoy!

Draco se penche sur le comptoir, essayant tant bien que mal d'attirer l'attention du barman, qui l'ignore sans aucune gêne. Il lui tourne carrément le dos, accoté contre son comptoir, la tête penchée vers un type dont Draco ne voit que les cheveux, un véritable bordel de boucles noires qui ressemblent davantage à un nid d'oiseau qu'à une chevelure. Ce qui ne semble pas déranger le barman, à voir son air mielleux et son sourire charmeur.

Putain de merde. Draco en a tellement marre. Personne ne fait son foutu travail dans ce bar de merde! Il est payé pour servir des verres, pas pour flirter avec ses clients! Draco est venu ici pour se saouler la gueule. Et se changer les idées. Si ça continue à ce rythme, il n'obtiendra ni un ni l'autre, et devra se contenter d'un torticolis, à force d'essayer d'obtenir l'attention de ce barman incompétent.

-Hey, mec!

Le barman se tourne finalement vers lui. Il a l'air profondément agacé par l'intervention, et lui adresse un regard courroucé. Draco l'ignore complètement. Parce que derrière lui, la tête de noeud à qui il parlait se retourne. Et soudain, ses cheveux en bataille ne sont plus qu'un détail de son apparence, complètement éclipsé par tout le reste. À commencer par ses yeux, d'un vert étincelant. Par son sourire vaguement moqueur, aux dents blanches et éclatantes. Par ses pommettes saillantes, l'ombre de barbe sur sa mâchoire carrée, ses lèvres pleines et rouges. Par sa cicatrice en forme d'éclair, qui barre son front de haut en bas, impossible à ignorer même à la lumière tamisée du bar.

Harry Potter.

Dès lors, le barman qui agite une main sale en direction de Draco, et lui crie quelque chose par dessus la musique, n'a plus la moindre importance. Idem pour la foule, pour les corps qui s'entrechoquent et envahissent la bulle de Draco, pour les lumières qui clignotent, les voix qui hurlent dans ses oreilles, la chanson pop qui le ferait en temps normal frissonner d'horreur. Harry le regarde, ses yeux droits dans les siens, impossibles à éviter, à ignorer, à oublier. Draco n'a définitivement pas assez d'alcool dans le sang pour supporter ça, ce qui est la seule raison pour laquelle il répond enfin au barman, sans le regarder évidemment, commandant seulement un whisky pur feu.

Le verre est rempli en moins de cinq secondes, il glisse sur le comptoir, Draco l'attrape au vol. Puis il le cale d'un coup et s'en commande un deuxième. Harry pouffe, et fait un pas vers lui. Le barman lève les yeux au ciel, Draco le remarque dans la périphérie de sa vision, mais il l'ignore aussi bien que s'il n'existait pas, cale son deuxième verre aussi vite que le premier. L'alcool brûle dans sa gorge, dans son ventre, dans son corps en entier. Harry fait un autre pas vers lui. Le barman jure et s'éloigne, se rapprochant d'un groupe de filles à l'autre extrémité du comptoir. Harry se fraie un chemin dans la foule, son regard toujours fixé dans celui de Draco, puis, il est là, debout droit devant lui, le regard brûlant, le sourire amusé. Draco lève les yeux au ciel, se redresse, se rend compte qu'il a peut-être bu un peu plus, ou un peu plus vite du moins, que prévu. Harry rit vraiment cette fois, pose sa main sur son avant-bras. Draco la sent à travers sa chemise, aussi brûlante que ses yeux.

-Salut, fait Harry.

-Salut.

Draco a passé beaucoup de temps à imaginer ce moment. Il aurait cru à autre chose. Des mots différents, plus profonds, plus justes. Plus blessants aussi, ce qui est au moins une consolation.

Harry rit encore. Draco ne sait pas vraiment ce qu'il y a de drôle, mais il veut bien rire avec lui, pourquoi pas. Alors ils rient ensemble, debout l'un en face de l'autre dans une foule anonyme, agitée, bruyante, agaçante. Leurs deux corps se rapprochent, Harry demande dans un murmure:

-Une cigarette?

Alors Draco acquiesce, il n'a pas le choix de toute façon, il dirait oui à n'importe quoi, n'importe comment, n'importe quand. Pas n'importe qui, par contre, Harry, Harry, tout le temps. Il le tire par la manche, dehors, le froid l'accueille, violent et bienveillant, il se tiennent debout l'un en face de l'autre. Dans le silence de la nuit, ils ne rient plus. Harry sort un paquet de clopes, il en prend une directement avec sa bouche, et de sa main qui ne tient pas l'avant-bras de Draco, il l'allume. Draco s'attend à s'en faire offrir une, mais à la place, Harry lui tend la sienne. C'est intime, un peu vertigineux, dangereux. Draco se dit que le danger qu'il ressent est lié aux règles de sécurité du gouvernement, à la distance d'un mètre demandée entre tous, à cause de ce foutu virus. Rien à voir avec Harry, donc. D'ailleurs, tout dans cette situation est dangereux. Les gens, leur proximité sur la piste de danse, l'alcool bu dans des verres un peu crades. Rien à voir avec Harry, avec la main de Harry sur son bras, avec le sourire de Harry, les yeux de Harry, la clope qu'il fume avec Harry, leur lèvres à tour de rôle sur au même endroit, comme un baiser, seulement cette cigarette en guise d'intermédiaire, de protection, de mur.

-Alors? demande Harry.

Alors.

C'est une question, mais Draco ne sait pas vraiment à quel sujet. Il ne saurait pas y répondre.

Harry semble s'en rendre compte, parce qu'il précise:

-Alors, comment tu vas?

-Bien.

-Ta mère?

-Ça va.

-Ton père?

-Comme toujours.

-Pansy et Blaise?

-Plus guimauve que jamais.

-Le travail?

-Je m'ennuie.

-Et l'amour?

Draco ne répond rien.

Un court silence s'installe.

C'est toujours comme ça, entre eux. Les conversations, même les plus simples, se transforment en joutes verbales. Comme s'ils se renvoyaient une balle de tennis, de chaque côté d'un terrain. C'était marrant. Divertissant. Anxiogène, aussi. Vite agaçant. Frustrant. Et puis, malsain.

Draco se disait que ce serait différent. Mais évidemment pas. Ils ne savent pas vraiment comment interagir autrement, des années de pratique les ont rendus incapables de s'en sortir.

En fait, c'est soit ça, soit ils ne se parlent pas. Ce qui explique pourquoi ils ne se sont pas adressé la parole depuis 11 mois.

Et les voilà, ici, maintenant. Rien n'a changé, mais tout est différent. Draco soupire. Ses yeux lâchent enfin ceux de Harry, il fixe le bout de sa basket sur le sol pour renvoyer la question:

-Et toi, alors?

-Pareil.

Pareil.

Et voilà, le silence de nouveau. Ils n'ont rien à se dire, tout simplement. Alors ils pourraient repartir, chacun de leur côté. Draco en a marre, de toute façon, il irait se coucher dans l'appartement qu'il a loué pour la fin de semaine. Ensuite, il se lavera les mains une bonne centaine de fois, puis il ira voir sa mère.

Harry glisse sa main, de l'avant bras de Draco à son coude, puis son bras, son épaule. Puis le creux de son cou. Draco se demande comment, avec le froid qu'il fait ici, la main de Harry peut être encore si chaude. Harry le force à relever la tête, les yeux, vers les siens. La clope est devenue minuscule entre ses lèvres, il la jette sur le sol et l'écrase du bout du pied. Un peu d'air sort de sa bouche, se transforme en buée dans la nuit. Draco est si proche qu'il pourrait l'aspirer, l'avaler. Il ne sait pas à quel moment, exactement, ils se sont rapprochés autant. Ils sont complètement seuls, sur ce minuscule morceau de trottoir, devant ce bar crade. Draco se demande comment c'est possible, qu'ils se soient croisés ici. Les chances que ça arrive étaient pratiquement nulles. Onze mois qu'ils ne se sont vus nulle part, et c'est ici qu'ils se croisent pour la première fois, par un pur hasard. Il aurait mieux valu que Draco ne soit pas saoul quand ça arrive. Il n'a pas toute sa tête, il le sait. C'est pour ça qu'alors que sa tête devrait plutôt être occupée à lui trouver au plus vite un prétexte pour se sauver, il ne peut que remarquer la longueur des cils de Harry, leur noirceur. Le contraste que ça fait avec ses yeux, tellement, tellement verts. Putain.

-Je vais t'embrasser, annonce Harry.

C'est parfait, qu'il prévienne. Draco peut refuser. Crier fort, vite, NON. Harry est un mec bien, il ne le forcera pas.

-Pourquoi?

Ce n'est pas vraiment un non. Mais c'est mieux que rien.

-Parce que j'en ai envie.

-Faut pas.

-Pourquoi?

-Tu sais pourquoi.

-Non. Dis-moi.

Draco voudrait bien. Mais il ne s'en rappelle pas tellement. Harry est vraiment proche. Il peut voir cette minuscule tache de rousseur, là, sur l'os de sa pommette.

-Alors d'accord, cède-t-il. Mais juste un peu.

Harry sourit. Il a deux petites rides de rire, au coin de l'oeil.

-Promis, répond-il. J'arrête dès que tu me le dis.