Songe autour… d'un piano (partie 1).
Un Pleyel…
Un vrai en plus !
Certes ce n'était pas un piano à queue mais un piano droit mais… Un Pleyel quand même ! Ça valait plusieurs milliers d'euros, même d'occasion. A chaque fois qu'elle passait devant, Erza se demandait toujours pourquoi ce centre culturel avait investit dans un piano si coûteux.
D'un magnifique noir laqué, ouvert, avec son banc à disposition pour qui voudrait en jouer : il était superbe… Et à chaque fois, oui, à chaque fois ! Elle mourrait d'envie de s'y asseoir, de passer ses doigts sur le clavier et pourquoi pas… Faire vibrer quelque cordes…
Combien de fois était-elle venue ici et avait entendu d'autres clients du centre en jouer… Combien de fois avait-elle abandonné le livre qu'elle avait en main pour se rapprocher… Voir les doigts des pianistes s'envoler de touche en touche, jouant de leur pieds habiles avec les pédales, perchés dans leur petit monde…
On aurait pu penser qu'un piano en libre accès au beau milieu de ce petit « centre commercial de la culture » était bizarre. Ça l'avait d'ailleurs surprise lorsqu'elle avait vu des techniciens l'installer et le régler. Mais… Au fur et à mesure que différentes personnes jouaient leur mélodie, elle avait été séduite. Au point de vouloir elle aussi s'asseoir à ce noble instrument et se laisser emporter par le plaisir de la musique…
Seulement voilà ! Erza ne savait pas jouer.
Alors, résolue, elle se rendit à l'école de musique la plus proche pour apprendre. Même si elle avait trente ans passés, elle le voulait sincèrement. Car c'était là son éternel regret… Celui de n'avoir jamais apprit à jouer d'un instrument de musique…
Hélas, elle avait été singulièrement déçue. On lui avait gentiment expliqué qu'il n'y avait pas de cours pour adultes. Pas découragée pour autant, elle avait cherché un professeur qui accepterait de lui donner des cours particuliers. Et elle en avait trouvé un. Il s'appelait Mest Glider. Au téléphone il l'avait cru plus jeune et lorsqu'ils se rencontrèrent... Il émit quelques réserves… Là, elle s'était un peu emportée… Mais… Elle avait réussi à le convaincre. Depuis, elle s'était procuré un clavier électronique pour s'entraîner chez elle et prenait ses leçons chez lui.
C'était laborieux… Elle avait peiné à se délier les doigts au début. Et puis, petit à petit, elle faisait des progrès. Minces certes mais… Elle en faisait quand même !
Mais pas assez pour poser ses fesses sur le banc devant elle et jouer sur ce Pleyel. Un instrument d'une si belle facture, on se devait de lui rendre hommage. Et elle en était encore loin…
Une petit pointe d'amertume la titilla comme à chaque fois. Tant d'efforts ! Mais pas encore assez…
Puis elle inspira à fond et secoua la tête. Non ! Pas question de se décourager ! Elle savait qu'apprendre à jouer du piano serait long et fastidieux. Encore un peu de patience… Et un jour, elle jouerait de ce piano, dans ce centre, à la vue de tous, même si les clients ou les employés n'en auraient pas grand-chose à faire… Car, c'était avant tout pour elle, qu'elle voulait relever ce challenge !
Elle sourit. Forte de cette injonction mentale, elle s'écarta de l'instrument et se dirigea vers le rayon des romans policiers. L'une de ses auteures préférées avait enfin sortit son dernier thriller. Elle devait à tout prix se le procurer !
Ah ! Ils avaient changé le rayon de place visiblement… Elle interrogea un des employés qu'elle attrapa au vol et du se diriger à l'étage. Le centre avait été conçu en forme cylindrique. Au milieu trônait l'imposant escalier qui permettait d'aller aux étages supérieurs, tandis que les rayonnages de livres s'étendaient tout autour en arc de cercle. Elle repassa à côté du piano, disposé à côté de l'escalier, et se rendit au premier étage. Arrivée dans le bon rayon, elle se mit en quête de son roman.
- Alors… Les lys sont-ils toujours blancs… Où te caches-tu ? Fit-elle.
L'auteure ayant vendu plusieurs best-seller, elle trouva son livre en tête de rayon. Satisfaite, sourire aux lèvres, elle avait hâte de le lire enfin. L'excitation se faisant sentir, ce soir, elle s'installerait sous son plaid préféré, avec son chat, un bon chocolat chaud, et elle lirait jusqu'à point d'heure…
Elle s'apprêtait à descendre l'escalier lorsqu'elle l'entendit…
Le Pleyel !
Quelqu'un en jouait. Et ce quelqu'un ne jouait pas n'importe quoi… Elle reconnut immédiatement les premières notes. Quiconque ayant vu le film dont cette mélodie était extraite connaissait forcément Comptine d'un autre été… Elle se précipita dans l'escalier, et s'arrêta net quand elle vit qui était assis au piano…
Lui !
Vu de dessus, elle ne voyait que la masse informe de ses cheveux bleus, ses épaules et ses bras recouverts d'un pull gris épais et ses cuisses emprisonnées dans un jean noir.
Lorsqu'elle l'avait vu pour la première fois chez son professeur, elle avait été sidérée… Ami de son mentor, ce dernier l'avait fait venir pour accorder son piano. Une fois fait, il s'était installé et avait joué la mélodie la plus complexe qu'elle ait jamais entendu… Mest lui avait tendu un thé et avait dit : « Tu me surprendras toujours ! Jamais j'aurais ton talent ! »
Il s'appelait Jellal Fernandes. Il était apparemment, une sommité dans le milieu de la musique. Authentique génie et ce depuis l'enfance, il avait débuté très jeune une carrière dans le milieu et jouissait aujourd'hui du respect de ses pairs. Et suscitait… Quelques jalousies…
Pour sa part, Erza était restée muette devant lui tant elle avait été impressionnée. Et le fait qu'il soit plutôt beau gosse n'arrangeait rien. Son tatouage rouge qu'il portait sur la moitié droite de son visage et son air sérieux voir austère lui conférait même une présence plutôt sombre. Il était talentueux, beau et charismatique. Pas étonnant qu'il engendre des jalousies…
Elle descendit les escaliers, jusqu'à se retrouver sur l'avant-dernière marche et, les coudes en appui sur la rambarde, elle l'observa… La dernière fois où elle l'avait vue jouer, il était de dos. Là elle le voyait de côté et c'était fabuleux à ses yeux d'apprentis… Les yeux fermés, il jouait avec une nonchalance stupéfiante. Dire qu'elle, elle était raide sur le banc… Pas lui. Dans son monde, les doigts de la main gauche jouaient inlassablement la même mélodie tandis que ceux de la main droite pianotaient allègrement. En admiration devant tant d'aisance et de maîtrise, elle se perdit dans sa contemplation…
Depuis toujours, la musique faisait vibrer quelque chose en elle. Enfin pas toutes les musiques. Mais certains genres, assez différents les uns des autres, l'entraînait au-delà d'elle-même…
La salsa voir la samba lui donnait envie de se trémousser n'importe comment . Le jazz lui donnait envie de danser dans les bras d'un homme et les musiques celtiques lui donnait envie de sautiller et de s'amuser avec ses amis.
Mais celle qu'elle entendait, c'était autre chose…
Combien de fois avait elle prit son casque pour s'allonger dans son lit, dans le noir, et se laisser envahir par les sensations et émotions que la mélodie soulevait... Combien de fois avait-elle pleuré, saisie par l'intensité? Elle aimait ces moments là, où ce langage sans mots parlait à son âme et, crescendo, l'amenait à un point culminant qu'elle ne pouvait pas décrire…
La musique était un langage universel à ses yeux. Elle traversait les âges, les continents et tout le monde, de toutes les origines, sans parler la même langue, pouvait la saisir et laisser son corps parler en retour…
Elle admirait franchement ceux qui la maîtrisait. Ceux qui parlaient ce langage. Ceux qui créaient les instruments. Et ceux qui créaient ce langage…
L'homme qu'elle regardait faisait partie de ceux qui « parlaient » cette langue. Comme elle l'enviait… Et pour ne rien gâcher : il était franchement pas vilain à regarder ! C'était beau de le voir faire et il était beau à regarder… Elle soupira légèrement.
Elle attendait le moment de cette musique. Celui où, avec ses mains, il produirait 3 mélodies en même temps. Une avec sa main gauche, une avec son pouce droit et une autre avec le reste de la main droite. Le compositeur était un génie…
Ah ! Ça y est !
Elle vit sa main droite s'envoler, à peine au dessus du clavier, tandis que son pouce flattait d'autres touches… Merveilleux ! Exquis ! Dans une parfaite harmonie, les mélodies retentirent dans le magasin.
Elle se damnerait pour jouer aussi bien ! Comme elle avait hâte de pouvoir elle aussi en faire autant… ou presque.
Et elle n'était pas la seule d'ailleurs à être séduite. Plusieurs femmes le prirent en photo ou le filmèrent à son insu… Elle les fusilla du regard. Si jamais elles dégainaient le flash ça risquait de le déconcentrer !
Mais rien ne semblait pouvoir le perturber… En total immersion, les yeux toujours fermés, sans en faire trop, il parlait ce langage qu'elle captait avec délice…
Puis, comme un oiseau qui descend pour se poser, il se redressa, ralentit le rythme et ses longs doigts vinrent se poser avec douceur.
Un instant de battement…
Que personne n'osa troubler…
Elle retint son souffle, tandis que les fins yeux verts du pianiste s'ouvrirent sur elle.
Il ne chercha rien du regard non ! Ses yeux la captèrent elle. Directement ! Et alors qu'un lent sourire s'épanouit sur les lèvres du jeune homme, Erza sentit quelque chose en elle craquer...
