Disclaimer : La Quête d'Ewilan ne m'appartient pas.

Le Grand Pas vers la liberté – La Quête d'Ewilan

Sayanel ne pouvait croire qu'il était en ce moment-même en train de filer Millette alors qu'il avait passé la matinée à éviter ne serait-ce que son regard. Une fois la caravane à Al-Vor, il aurait dû enfourcher Brume et partir au triple galop vers ailleurs. Mais il avait refusé d'accepter la réponse de Millette. Ce n'avait été ni un non franc, ni un non horrifié. Cela avait été un non désolé, un non à contrecœur même. Et Sayanel voulait comprendre pourquoi.

Millette était loin d'être ordinaire. Le marchombre ne pouvait croire qu'elle se rendait chez son oncle et qu'elle comptait y rester. Tout en elle criait un besoin de liberté, de chemins à parcourir… Elle n'avait rien d'une jeune fille de la ville ou de la campagne, menant une paisible existence, terne et sans couleur. Elle avait assurément un secret, et, en cet instant, Sayanel était déterminé à le percer à jour.

Le marchombre se retrouvait donc dans les rues d'Al-Vor à filer une jeune fille. Si Jilano avait été présent, il se serait raillé de lui sans retenue. Sayanel sourit à cette pensée. Pour l'instant, Millette fendait la foule, le jeune Lior sur ses talons. Sayanel avait été surpris quand la jeune fille avait accepté l'invitation du jeune homme à visiter le Palais. Le marchombre aurait crû que Millette aurait cherché à fuir sa présence comme celle des autres.

– Marchombre, marchombre !

Sayanel fronça les sourcils en entendant le cri. Déjà les marchands vérifiaient leur bourse, jetaient une toile sur leur marchandise et observaient la foule d'un air méfiant. L'air semblait maintenant chargé d'émotions négatives.

Sayanel n'eut aucun mal à repérer le délinquant. Millette non plus. On ne pouvait dire qu'il fût très discret. Cela suffisait peut-être pour la foule, mais pour quelqu'un d'un tant soit peu attentif, il n'était pas compliqué à appréhender.

Millette changea de cap et marcha résolument dans sa direction, sans le quitter du regard. Le jeune marchombre réalisa qu'il avait été repéré et se retourna pour croiser les améthystes de la jeune fille. Il lui dédia un sourire arrogant et lui fit un clin d'œil avant de déchirer une toile sur toute sa hauteur à l'aide de son poignard. Il prit la fuite.

Millette courut jusqu'à la toile. Elle semblait hésiter à se lancer à sa poursuite.

– Millette ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ? l'interrogea Lior en la rattrapant.

La jeune fille regarda un instant son compagnon avant de répondre :

– Rien. Allons-y.

Elle jeta un dernier regard noir vers la toile avant de prendre résolument la direction du palais.

Sayanel se trouvait face à un nouveau dilemme. D'un côté, laisser le jeune voleur s'en tirer ainsi lui déplaisait, de l'autre il avait besoin de suivre Millette. La décision fut prise pour lui quand il vit une silhouette se glisser après le voleur.

– Ellana, murmura-t-il.

Aussi impossible que cela fût, la jeune femme sembla l'entendre car elle se retourna. Son visage afficha de la surprise avant de laisser place à un sourire ravi. Se coulant entre les passants, elle le rejoignit.

– Sayanel, cela faisait longtemps, déclara-t-elle.

Le maître marchombre acquiesça.

– On peut dire que tu tombes à point nommé. Occupe-toi de ce voleur, moi j'ai une course à faire.

Ellana fronça les sourcils.

– Tu ne cherches pas à te débarrasser de moi j'espère ?

Sayanel rit doucement.

– Non. Je n'ai pas le temps de t'expliquer en revanche. C'est… C'est important pour moi. Retrouve-moi quand tu auras fini.

Ellana y consentit aisément. Elle lui déposa un baiser sur la joue avant de filer après le voleur. Sayanel reprit sa filature. Les deux jeunes avaient fait du chemin, mais le marchombre avait l'avantage de savoir où ils se rendaient. Il n'eut aucune peine à les retrouver.

– Mais qu'est-ce qu'il s'est passé Millette ? insistait Lior.

– Rien, répondit résolument la jeune fille.

– Tu ne comptais quand même pas attraper ce marchombre ? s'amusa le jeune homme.

– Ce n'était pas un marchombre, c'était un voleur, déclara Millette.

– C'est la même chose, fit Lior en haussant les épaules.

Sayanel grinça des dents devant ce jugement hâtif.

– Écoute-moi bien Lior, siffla Millette. Si tu veux arriver entier jusqu'au bout de cette rue, je te conseille d'apprendre à faire la différence.

Le jeune homme leva les mains en signe d'apaisement.

– J'oubliais que tu étais amie avec Lyyant.

Une expression peinée passa un instant sur le visage de Millette et Sayanel se demanda si elle aussi repensait aux derniers mots qu'ils avaient échangé. Lui en voulait-elle de l'avoir fui ainsi ? Sayanel avait envie de se dévoiler, d'aller la voir, de lui parler. Mais il ne le pouvait. Pas avant d'avoir compris.

Millette reprit sa marche en silence, le visage fermé. Lior, comprenant qu'il avait gaffé sans savoir en quoi, changea de sujet de conversation. Puis ils arrivèrent devant les portes du palais. Lior se fit annoncer et les deux jeunes furent introduit sans problème. La porte se referma derrière eux.

Comme si une porte fermée pouvait empêcher un marchombre de passer.

X X X

Sayanel n'en revenait pas. Camille Til' Illan ! Cette découverte jetait un jour nouveau sur les derniers évènements. Si le marchombre avait bien compris, la fille du non moins célèbre Edwin Til' Illan avait effectué une mission secrète en s'infiltrant dans la caravane. Elle avait transporté discrètement un colis jusqu'à Al-Vor. De quoi il s'agissait, il n'en savait rien et n'avait ni le besoin ni l'envie de le savoir.

Et maintenant, Camille quittait l'enceinte du palais. Deux gardes sur les talons. C'était sans doute une idée de Lior qui avait désespérément chercher à la convaincre de rester. Camille avait refusé toutes ses propositions en bloc et était sortie tout aussi promptement qu'elle était entrée. La jeune fille s'aperçut rapidement de la filature et sema aisément les deux gardes dans les rues de la cité. Elle n'avait en revanche toujours pas remarqué la présence continue de Sayanel.

Camille s'arrêta devant une fontaine située au centre d'une placette non loin d'une auberge, Le Chien-qui-dort. Posant un pied sur le rebord de la fontaine, la jeune fille entreprit de refaire son lacet. L'endroit aurait pu être tranquille si ce n'était pour un groupe d'hommes attablés en terrasse qui braillaient.

– Mais je vous jure sur mon honneur de chevalier que ce Ts'lich est mort.

– C'est ça ! Elle est bien bonne Bjorn !

– Je n'allais quand même pas ramener son cadavre et semer la panique !

– Ah d'autres !

– J'ai lutté vaillamment et c'était un adversaire coriace, mais au final le rouge qui maculait la terre était le sien.

Le groupe éclata de rire, ne croyant pas un instant le chevalier qui essayait tant bien que mal de cacher son amour propre blessé. Soudain, un grand sourire fendit le visage du chevalier et il se leva brusquement.

– Vous ne me croyez pas, cria-t-il, vous allez voir !

Et il se précipita sur Camille qui avait le dos tourné et ne le vit pas approcher. Il n'était pas le moins du monde discret, mais la jeune fille n'avait aucune raison de penser qu'il venait dans cette direction pour elle. Sayanel sortit de l'ombre pour intervenir.

Il n'eut pas besoin de bouger. Le chevalier prit rudement Camille par le bras et entreprit de la trainer jusqu'à la table. Une expression de surprise passa sur le visage de Camille avant que son entraînement ne reprenne le dessus. Elle ne chercha pas à résister mais suivit le mouvement avant d'utiliser le poids du chevalier contre lui pour l'envoyer faire un vol plané.

Sans comprendre, le chevalier se retrouva sur le dos, l'air soudainement expulsé de ses poumons. Camille massa son bras endolori avant de s'en prendre au chevalier toujours à terre qui essayait désespérément de reprendre son souffle :

– Vous êtes né avec une bouse à la place du cerveau ou quoi ? Où avez-vous vu jouer qu'on arrache les bras des gens qu'on ne connait pas, espèce de Raï sans cervelle ?

L'homme la dévisagea, surpris par ces invectives.

– Toujours une jeune fille délicate à ce que je vois, intervint le marchombre un sourire amusé aux lèvres.

Camille se retourna brusquement et son visage sembla soudain s'illuminer en le reconnaissant.

– Sayanel ! s'exclama-t-elle ravie.

C'était comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des mois, comme si leur discussion de la veille n'avait jamais eu lieu. En trois bonds, Camille fut sur lui et se jeta dans ses bras. Sayanel lui rendit l'embrassade un peu surpris mais heureux malgré tout. Il avait bien fait de rester. Peut-être était-il temps qu'il arrête de fuir ?

Pendant ce temps-là, les amis du chevalier se moquait allègrement de lui tandis que ce dernier se relevait péniblement.

– Je suis désolé, jeune demoiselle, déclara-t-il finalement, loin de moi l'idée de vous rudoyer.

Le visage de Camille reprit une expression ennuyée quand elle se tourna vers lui. La jeune fille revint se planter devant lui. Sayanel avait envie de rire tellement la situation était comique. Camille avait beau faire deux têtes de moins que le chevalier et moins de deux fois son poids, elle n'en était pas moins la plus impressionnante des deux. Et le chevalier semblait en prendre conscience. Le marchombre songea que Camille devait avoir l'habitude de gérer des hommes. De les commander même, si ne serait-ce que le quart des récits qui courraient sur elle contenaient une once de vérité.

– Que me voulez-vous ? lui demanda, lui ordonna, la jeune fille.

Le chevalier commença par balbutier, intimidé. Ses amis s'esclaffèrent de plus belle. L'homme réussit à se reprendre et à formuler :

– Je voulais simplement que vous apportiez votre témoignage et que vous confirmiez ce que je racontais à l'instant à ces honorables messieurs.

La phrase seule semblait lui avoir coûté énormément et le chevalier était certainement en train de se demander s'il n'aurait pas mieux fait de rentrer la queue entre les jambes au milieu de son groupe plutôt que de continuer sur cette voie.

– Comment voulez-vous que je témoigne ? Je ne sais pas de quoi vous parlez et je ne sais même pas qui vous êtes.

– Mais bien sûr que si ! affirma le chevalier. Vous savez !

Camille sembla réfléchir intensément, songeant sans doute aux différents chevaliers qu'elle avait dû croiser sur un champ de bataille. Puis elle chassa cette idée. Nul doute que si le chevalier avait su qui elle était, il n'aurait pas cherché à l'aborder ainsi.

– Et pourquoi donc ? finit par demander Camille exaspérée.

– Parce que vous étiez là quand j'ai combattu le Ts'lich ! la supplia le chevalier.

Car il n'y avait aucun doute dans l'esprit de Sayanel qu'il s'agissait d'une supplique. La nuance d'angoisse était trop prononcée pour qu'il en soit autrement.

– La dernière fois que j'ai vu un Ts'lich, il n'y avait qu'un… Ah, s'interrompit-elle ayant une soudaine révélation. Le chevalier en armure, c'était vous ?

– Mais oui, c'est ce que je me tue à vous expliquer ! Pouvez-vous alors, je vous en supplie, confirmer que j'ai bien occis cette créature.

Camille le regarda soudainement l'air de dire : « Vraiment ? C'est à moi que tu demandes ça ? ». Sayanel ignorait peut-être ce qu'il s'était passé, mais s'il devait parier sur qui des deux avait occis un Ts'lich, il opterait sans hésiter pour la jeune fille maréchale plutôt que le chevalier orgueilleux.

Camille sembla parvenir à une décision car elle se tourna vers les convives attablés.

– C'est vrai, affirma-t-elle à la surprise de Sayanel.

Les rires cessèrent et Bjorn carra les épaules.

– J'ai vu de mes yeux la hache de ce chevalier pourfendre un Ts'lich et le terrasser.

– Le Ts'lich est vraiment mort ? demanda l'un des hommes.

– S'il ne l'avait pas été je ne serais pas là pour vous raconter cette histoire, déclara Camille. Et peu importe l'espèce, je ne pense pas qu'être égorgé soit bon pour la santé.

Les applaudissements et sifflements d'admiration éclatèrent et une joie naïve se peignit sur le visage du chevalier.

Sayanel n'était pas dupe et se demanda quelle histoire se cachait derrière. Il interrogea Camille d'un regard mais la jeune fille lui fit un signe négatif de la tête, amusée.

– A boire pour tout le monde, clama le grand chevalier, surtout pour mes deux amis !

Il se retint au dernier moment de saisir Camille et Sayanel, se remémorant sans doute ce qu'il s'était passé la dernière fois qu'il avait posé sa main sur la jeune fille, et les invita simplement à venir s'asseoir avec eux d'un geste de la main. La jeune fille et le marchombre se regardèrent incertains, puis Camille haussa les épaules et se glissa à une place. Sayanel s'introduisit juste à côté. Le tavernier apporta de nouveaux pichets de bière fraîche et Camille grimaça.

– Un verre de lait de siffleur pour moi s'il-vous-plait, commanda-t-elle.

– Tu ne veux pas essayer la bière ? la taquina Sayanel. J'avais cru comprendre que c'était le rêve de tout jeune.

Camille grimaça de plus belle.

– J'ai déjà essayé, répondit-elle. Je devais avoir… Huit ans ? C'était à une auberge à Al-Jeit. Tout le monde buvait de la bière. J'ai demandé à mon père d'en avoir une aussi. Je pensais devoir batailler, mais à ma surprise, il a tout de suite accepté. J'ai pris une gorgée. Le goût était tellement âpre et immonde, je me suis battue pour ne pas tout recracher. Et pendant ce temps mon père me regardait impassible. Il m'a dit « Je te commande du lait de siffleur ? ». J'ai beau avoir ma fierté, j'ai accepté son offre sans hésiter. Je me voyais mal finir un pichet entier. Depuis je n'ai jamais retouché à la bière.

Les hommes éclatèrent de rire en entendant son histoire. La discussion reprit et le chevalier en profita pour s'adresser discrètement à Camille :

– Je vous suis redevable de beaucoup, puisque grâce à vous, mon honneur est sauf.

– C'est inutile, je n'ai pas menti, le railla Camille à voix basse sans pour autant que Sayanel en perdît une miette. Néanmoins, lorsque vous avez raconté les exploits de votre hache, vous avez oublié que le sang des Ts'liches est vert, pas rouge. Peut-être parce que vous n'en avez pas assez vu…

Le sourire de Bjorn disparut, pour revenir aussitôt.

– A votre discrétion ! chuchota-t-il en levant son verre.

Camille répondit au nouveau regard interrogateur de Sayanel par un sourire mystérieux accompagné d'un clin d'œil.

Après trois verres de lait de siffleur, Camille se leva.

– Veuillez m'excuser, déclara la jeune fille. J'ai à faire.

– Avez-vous besoin d'aide demoiselle ? Ne chercher pas. Bjorn Wil' Wayard est votre homme !

– Je vous remercie Bjorn, mais il ne s'agit que d'effectuer une simple course. Inutile de vous déranger.

– Comme vous le souhaitez demoiselle, se plia le chevalier. Je compte rester trois ou quatre jours à l'auberge du Chien-qui-dort. Si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas à venir me trouver.

Camille lui répondit d'un simple signe de tête avant de s'éloigner. Sayanel sur les talons.

– Tu comptes me suivre jusqu'où ? s'amusa Camille.

– Je ne sais pas. Où allons-nous ?

Camille éclata de rire.

– Je cherche Duom Nil' Erg, l'Analyste. Tu sais où le trouver ?

– Suis-moi.

Sayanel se demandait ce que la jeune fille pouvait bien avoir à faire avec le vieil homme. Néanmoins, il ne posa aucune question. Il s'arrêta finalement devant une enseigne affichant le nom : Duom Nil' Erg, maître analyste. Au-dessous du nom, un dessin représentait trois cercles imbriqués.

Camille hésitait devant la porte. Sayanel comprit qu'elle devait sans doute traiter des affaires de l'Empire et qu'elle ne savait tout simplement pas comment le congédier.

– Je t'attendrais à l'auberge du Chien-qui-dort, déclara le marchombre.

Un poids sembla se soulever des épaules de la jeune fille qui lui offrit un sourire reconnaissant avant de pénétrer dans la boutique.

– J'ai l'impression de l'avoir déjà vue auparavant, songea Ellana qui avait choisi de se montrer une fois la jeune fille disparue.

– Peut-être, convint Sayanel.

– Et donc, qui est-ce ?

– Camille Til' Illan.

X X X

Camille se retrouva à descendre une volée de marches qui la conduisit dans une pièce sombre. Quelques secondes lui furent nécessaires pour que ses yeux s'habituassent à la pénombre.

– C'est pour quoi ? demanda une voix sèche.

Camille ne se laissa pas démonter. Elle s'approcha près du comptoir en pierre derrière lequel elle devinait la silhouette d'un homme.

– Je cherche Duom Nil' Erg.

– C'est moi. Que veux-tu ?

– Je suis Camille Til' Illan, commença par se présenter la jeune fille d'une voix assurée. Mon père m'envoie. Il souhaite que vous me testiez.

– Trop jeune, répondit le vieil homme d'une voix sans appel. Edwin devrait savoir mieux que ça. Ou peut-être n'est-ce simplement pas lui qui t'a envoyée.

– Je suis Camille Til' Illan, réaffirma la jeune fille sans montrer un quelconque agacement. Je suppose que vous ne me croirez que lorsque mon père sera là et vous le dira lui-même…

Camille enfonça les mains dans ses poches et s'apprêta à faire demi-tour, voyant qu'il ne servait à rien de s'attarder ici avec ce vieil homme buté. Elle fut surprise de trouver un objet au fond de sa poche. Un objet sphérique avec lequel elle joua machinalement entre ses doigts. Un sourire moqueur lui vint. Elle allait s'amuser un peu.

– J'ai de quoi vous payer, affirma-t-elle alors en se retournant vers l'analyste.

– Jeune fille tu me fais perdre mon temps.

Camille haussa un sourcil dubitatif. L'homme n'avait pas l'air occupé plus que cela lorsqu'elle était entrée. Tout au plus l'avait-elle, peut-être, réveillé de sa sieste.

– Mes tarifs, pour une analyse, poursuivit-il, sont certainement au-delà de ce que tu peux imaginer.

Le sourire de Camille ne vacilla pas, déconcertant visiblement le vieil homme. La jeune fille sortit la bille de sa poche et la déposa sur le comptoir. L'analyste fit mine de la saisir, mais ses doigts s'arrêtèrent à quelques millimètres de sa surface.

– Une sphère graphe ts'liche ! s'exclama-t-il. Comment te l'es-tu procurée et comment parviens-tu à la tenir ?

– Je l'ai prise à son propriétaire, répondit Camille avec un haussement d'épaules. Il n'en avait plus l'usage.

– Les porteurs de ce type de bijoux ne sont pas connus pour sans défaire aussi facilement.

– Comme je l'ai dit, son propriétaire n'en avait plus l'usage. Et je n'ai pas attendu que sa famille vienne effectuer une réclamation.

Le vieil homme la dévisagea avec des yeux ronds devant toutes ces implications.

– Mais qui es-tu ?

– Je vous l'ai dit. Camille Til' Illan. Acceptez-vous de me tester maintenant ?

– Quand as-tu dis qu'Edwin devait arriver ?

– Je l'ignore. Nous avons pris des chemins différents. Nous nous sommes donné rendez-vous à Al-Vor. Il sera ici dans moins d'une semaine assurément.

– C'est plutôt vague, s'étonna l'analyste.

– Nous nous sommes quittés il y a de cela plusieurs semaines, répondit Camille. S'il a rencontré une urgence sur sa route, il mettra peut-être même plus de temps.

– Tu vas me faire croire que ton père t'a laissée toute seule aussi longtemps faire le chemin depuis je ne sais où ? fit le vieil homme incrédule.

– J'ai bien conduit ses armées.

Camille ne crût pas utile de préciser qu'elle n'avait pas eu l'accord d'Edwin pour cette opération.

– Oui, j'en ai entendu parler... Très bien.

Camille sentit Duom Nil' Erg se glisser dans l'Imagination et dessiner une lumière. La pièce s'éclaira soudainement. Tout en examinant la sphère graphe avec une loupe, il lui demanda :

– Sais-tu ce qu'est une analyse ?

– Cela permet de connaître l'intensité du don d'une personne pour le Dessin. Le don est matérialisé par trois forces : la Créativité, la Volonté et le Pouvoir. Lors d'une analyse, ces trois forces sont représentées par trois cercles de couleur : bleu, rouge et jaune. L'intensité du don dépend de la taille des cercles ainsi que de leur agencement.

– Tu es bien renseignée, s'étonna Duom Nil' Erg.

– J'ai étudié.

L'homme passa de l'autre côté du comptoir et l'emmena devant l'un des nombreux tableaux qui décoraient ses murs. Sous le cadre, un nom en lettres d'or était écrit : Edwin Til' Illan.

– Voici l'analyse de ton père.

Le cercle rouge et le cercle bleu, de taille identique, se superposaient presque. En revanche, le cercle jaune était de taille inférieure et complètement décentré. Cela fit sourire Camille.

– Papa n'a jamais essayé de dessiner autre chose qu'une flamme. Et encore.

– Je te laisse regarder pendant que je vais préparer l'analyse.

Camille arpenta rapidement la pièce jusqu'à trouver les deux noms qu'elle cherchait. Ils étaient côte à côte. Élicia et Altan Gil' Sayan. Elle resta à les contempler jusqu'à ce que Duom Nil' Erg ne revienne.

– C'est prêt. Si tu veux bien me suivre.

L'analyste invita Camille à s'asseoir sur le fauteuil situé en face d'un vaste pan de velours blanc puis il lui banda les yeux.

– Que dois-je faire ? s'enquit Camille.

– Rien. Laisse-toi guider par le scintilleur et laisse-moi guider le scintilleur.

Tout d'abord, il ne se passa rien. Puis une explosion de couleurs jaillit du cristal et nimba Camille d'un halo chatoyant. Trois cercles lumineux étaient en mouvement devant la jeune fille. Finalement, le cristal s'éteignit. Duom Nil' Erg ôta le masque de Camille les mains tremblantes tout en contemplant le résultat. Camille explosa de rire en le voyant.

– Quand je vais raconter ça à Papa…

Quelque part, la jeune fille n'était pas vraiment surprise du résultat.

– C'est impossible, marmonnait de son côté le maître analyste. Cette figure n'existe que dans les livres.

Un seul et immense cercle noir occupait tout l'espace du pan de velours blanc.

X X X

Après avoir erré sans but sur les toits d'Al-Vor, Sayanel et Ellana rejoignirent le Chien-qui-dort. Ellana avait raconté ce qu'il s'était passé avec le jeune voleur, et Sayanel lui avait narré comment il avait connu Camille. Puis, ne voulant pas manquer la jeune fille, le maître marchombre les avait guidés jusqu'à l'auberge, point de rendez-vous qu'il lui avait fixé.

Bjorn et ses amis étaient toujours présents. Les hommes ne firent aucune remarque lorsque le marchombre reprit sa place parmi eux. Ni aucun commentaire sur le fait qu'il ramenait une jeune femme différente de celle avec qui il était parti. Bien au contraire, ils profitèrent allègrement de sa présence. Ellana s'en amusa ce qui permit à Sayanel de rester dans son coin à siroter sa bière tranquillement.

Certains des hommes s'étaient retirés lorsque Camille revint. A vrai dire, les deux derniers hommes partaient, comprenant qu'ils n'avaient aucune chance avec la marchombre. Ne restait donc plus que Bjorn, Sayanel et Ellana. La jeune fille se dirigea sans hésitation vers eux.

– Bonjour, salua poliment Camille. Je crois que nous nous sommes déjà croisées aupar… Ellana !

Camille était assez fière d'elle.

– Ravie de te revoir Camille, répondit la marchombre. J'avoue ne pas avoir eu besoin de faire travailler ma mémoire comme toi, Sayanel m'a donné la réponse.

L'aubergiste vint s'enquirent de ce qu'elle désirait.

– Une assiette et du lait de siffleur pour l'instant. Je meurs de faim. Et éventuellement une chambre s'il y en a une de disponible ?

L'aubergiste acquiesça et se répandit en lamentations devant le manque de clients. Les gens avaient peur de voyager. Sayanel et Ellana en profitèrent eux aussi pour passer une commande similaire. L'aubergiste regarda alors Bjorn qui lui signifia bruyamment qu'il désirait lui aussi dîner.

– Vais-je finalement connaître l'histoire de cette fameuse hache ? s'enquit Sayanel.

– Comment ? Tu n'as pas écouté le récit de Bjorn, détenteur de la hache exterminatrice ? railla Camille.

– Oh, j'ai bien entendu jeune fille. J'ai quand même envie de savoir ce qu'il s'est passé de l'autre côté de la hache. Celui qui n'a pas fini dans la gorge du Ts'lich.

– J'ai bien envie de savoir de quoi il retourne moi, intervint Ellana. D'un côté comme de l'autre de la hache. Je ne suis pas au fait de cette histoire qui m'a l'air fort passionnante.

Camille se tourna vers le chevalier qui semblait prêt à bouder.

– Bjorn, si vous voulez bien faire l'honneur à Ellana de raconter la légende de la hache ?

Le visage de Bjorn prit une expression ravie et il se lança de nouveau dans une tirade spectaculaire, à grand renfort de gestes. Sayanel lança un regard noir à la jeune fille. Camille éclata de rire. Le marchombre la rejoignit bien vite.

– … et c'est là que le sang de l'immonde créature a jailli, arrosant mon armure de rouge…

– Vert Bjorn, le coupa Camille. Le sang des Ts'liches est vert.

– Ce n'est qu'un détail ! déclara le chevalier avec un revers de la main, puis se tournant vers Ellana. Demoiselle, vous avez devant vous l'un des rares hommes à avoir affronté et vaincu autant de Ts'liches.

– Mais tu ne te rappelais pas que le sang des Ts'liches est vert ? fit Ellana en entrant dans son jeu.

– Leur sang est rouge, réaffirma Bjorn aidé par l'alcool. Cette jeune fille se trompe, et je suis prêt à défier en combat singulier tout homme qui prétendrait le contraire.

Ellana sourit, clairement amusée. Elle s'apprêtait à répliquer quand une voix s'éleva derrière eux :

– Le sang des Ts'liches est vert, tu es un menteur.

Bjorn bondit sur ses pieds. Camille et Ellana tournèrent la tête pour faire face au nouvel arrivant.

– Papa ! s'exclama Camille ravie.

Une expression de surprise passa rapidement sur les traits de Sayanel avant de prendre le temps de jauger l'homme, un sourire satisfait aux lèvres.

Edwin Til' Illan, car il ne pouvait s'agir que de lui, se tenait debout à quelques mètres à peine. Ses yeux d'aciers semblaient embrasser toute la scène, ne manquer aucun détail, mais en même temps n'être fixés que sur Camille. De haute taille, Sayanel devinait aisément la musculature puissante qui se cachait sous l'armure typique d'un Frontalier. La garde d'une épée dépassait d'entre ses épaules.

– Je ne t'ai pas trop fait attendre j'espère ? s'enquit Edwin en s'approchant.

Camille répondit par un signe négatif de la tête.

– Qu'est-ce que c'est que ces histoires de Ts'liches maintenant ?

Sayanel se demanda s'il allait finalement connaître le fin mot de l'histoire. Mais c'était sans compter sur Bjorn qui n'acceptait pas d'être ainsi mis au placard et humilié devant Ellana, une jolie jeune femme. Cette dernière ne prêtait en effet plus aucune attention au chevalier, préférant mener son propre examen du fameux Edwin Til' Illan.

– Par le sang des Figés, cria-t-il, qui que tu sois, je vais te corriger !

Il poussa un rugissement sauvage et fonça sur Edwin. Quatre paires d'yeux surpris le regardèrent sans comprendre. L'affaire fut promptement réglée.

Edwin évita la charge de Bjorn en se glissant souplement sur le côté. Comme dans un pas de danse, il lui souleva le bras gauche, presque avec délicatesse, et porta deux atémis sauvages dans ses côtes.

Le chevalier ouvrit la bouche comme pour hurler, mais aucun cri ne sortit. D'écarlate, il devint cramoisi, battit l'air des deux bras pendant une seconde et s'abattit comme une masse.

Edwin secoua la tête avec écœurement.

– Et fragile avec ça.

Camille éclata de rire.

– Tu es un peu dur avec lui, reprocha-t-elle au guerrier.

– Tu trouves ? s'étonna le Frontalier.

– Oui, je lui ai appris le vol plané pas plus tard que cet après-midi.

Edwin rit devant les yeux malicieux de sa fille. Pendant ce temps, Bjorn se relevait avec difficulté et force de grognements en se tenant les côtes. Charitable, Edwin lui tendit une main pour l'aider à se relever.

– Bon sang, gémit le chevalier, j'ai l'impression d'avoir percuté un rhinocéros. Qui diable es-tu ?

– Bjorn, intervint Camille, laisse-moi te présenter Edwin Til' Illan. Et lui il a tué quatre Ts'liches pour de vrai.

Le visage de Bjorn se décomposa.

– Edwin Til' Illan, reprit-il en articulant lentement, vous êtes… ?

Edwin acquiesça d'un signe de tête. Puis l'air toujours aussi effaré, Bjorn se tourna vers Camille.

– Tu l'as appelé… Donc tu es…

Le sourire de Camille s'élargit un peu plus, comme le chat qui venait d'attraper le canari. Bjorn sembla perdre un peu plus ses mots car sa bouche s'ouvrit sans qu'un son n'en sortît.

– Je vous prie de me pardonner je suis vraiment un âne bâté, balbutia-t-il finalement.

– C'est bon Bjorn, fit Camille. Tâche de parler moins et d'agir plus. Apprends des autres. Le monde est rempli de personnes aux profils différents. Trouve ce que chacun d'eux peut t'apporter. Écoute et observe, tu ne pourras que t'améliorer.

Bjorn acquiesça piteusement et partit la queue entre les jambes.

L'aubergiste, voyant que l'altercation était terminée, s'approcha avec un lourd plateau. Il servit Camille et les deux marchombres.

– Une assiette supplémentaire et une bière s'il-vous-plait, commanda Camille.

– Tout de suite madame, s'empressa de répondre l'aubergiste.

Camille poussa son assiette devant Edwin qui venait de s'asseoir à la place précédemment occupée par le chevalier.

– Mange, lui ordonna la jeune fille.

Edwin ouvrit la bouche comme pour protester mais Camille le coupa dans son élan :

– Le bureau des réclamations est fermé. Tu oublies un peu trop souvent les repas à mon goût. Mange.

Edwin se tut et commença son repas sous le regard stupéfait des deux marchombres.

– Tu peux me rappeler qui s'occupe de qui ? fit-il entre ses dents après quelques bouchées.

– Tu t'occupes de tout le monde, répondit tranquillement la jeune fille en sirotant son verre. Il faut bien que quelqu'un vérifie que tu t'occupes aussi de toi.

Et Camille commença à lui poser des questions sur les combats qu'il avait pu mener en son absence, sur les blessures qu'il avait pu recevoir, si elles avaient été traitées proprement…

– Camille je vais bien, la coupa Edwin.

La jeune fille ne sembla pas convaincue.

– Écoute, compromit Edwin, si tu veux tu pourras m'examiner toi-même après le dîner.

– D'accord, accepta Camille avant de se tourner vers les deux autres convives qui avaient suivi le match avec effarement et amusement.

L'aubergiste choisit ce moment pour déposer la quatrième assiette de siffleur fumant devant Camille.

– Je te re-présente Ellana, dont tu te souviens peut-être. Nous l'avons rencontré lors de l'incident avec les Faëls.

– Je me souviens, affirma Edwin.

– Et voici Sayanel, enchaîna Camille. C'est le marchombre qui escortait notre caravane.

Edwin leva un sourcil inquisiteur. Camille haussa les épaules. Elle ignorait quand le marchombre avait découvert son identité mais elle n'était pas surprise et ne s'en inquiétait pas outre.

Camille raconta le voyage en caravane, l'attaque des mercenaires, et, à la grande satisfaction de Sayanel, la rencontre avec le Ts'lich, telle qu'elle s'était passée.

– Le Ts'lich est mort, conclut Camille, mais la mauvaise nouvelle c'est qu'il a eu le temps de les prévenir que j'étais là.

Edwin jura entre ses dents. Les deux marchombres regardaient sans comprendre les sous-entendus présents. Ils savaient qu'un message était passé entre le père et la fille, mais ils en ignoraient la teneur.

– La bonne nouvelle c'est que je sais où sont les Figés, intervint Camille.

Cette affirmation coupa le souffle à l'ensemble de la tablée.

– Et j'ai été voir Duom Nil' Erg, ajouta Camille comme si les trois personnages n'attendaient pas impatiemment de connaître le lieu de détention des Sentinelles.

– Tu lui as parlé des Ts'liches et des Figées ? demanda Edwin.

– Non, répondit Camille. J'ignorais si je devais lui en parler. J'ai préféré t'attendre.

– Ça ne fait rien, fit Edwin. J'irais le voir moi-même. Autre chose ?

– J'ai trouvé deux marchombres pour nous aider.

Il y avait quelque chose de malicieux dans la façon dont Camille les présenta. Elle aurait tout aussi bien pu dire : « J'ai trouvé deux tapis pour décorer la maison. ».

Il n'avait pas fallu longtemps pour que Camille fît le lien et comprenne qu'Ellana était faite du même bois que Sayanel.

– Nous savons où trouver des soldats, ajouta Camille. Ce dont nous avons besoin pour cette quête se trouve autre part. Dans la différence. D'ailleurs, si nous avons besoin d'hommes de main, Bjorn est disponible. Ce n'est pas le meilleur guerrier mais il ne sera pas inutile, et plus que tout, il sera loyal. Et je dois pouvoir trouver quelques soldats de disponibles au palais. Il y en avait au moins deux qui n'avaient rien à faire.

Camille se tut, laissant Edwin réfléchir. Fait surprenant, le maître d'armes ne regarda pas un instant ni l'un ni l'autre des marchombres. Ses yeux aciers étaient fixés dans les améthystes de Camille. Aucun regard ne vacillait. C'était comme si une conversation entière avait lieu entre eux, sans qu'un mot ne fût échangé.

Finalement, Edwin acquiesça.

– Très bien, je te fais confiance. Si vous souhaitez vous joindre à nous, fit-il en se tournant vers les deux autres convives, vous êtes les bienvenus. En revanche, je ne pense pas que nous aurons besoin de soldats comme Bjorn ou l'un des gardes de la ville. Une escouade de légionnaires ou si possible de Frontaliers sera bien plus efficace.

– C'est aussi mon avis, agréa Camille.

Edwin termina sa bière et se leva.

– Je dois aller voir Duom et établir le chemin à suivre. Si vous souhaiter vous joindre à nous, soyez prêts à l'aube. Voire avant.

– Je serais là, affirma Sayanel sans hésitation.

– Moi de même, soutint Ellana.

– Génial ! s'exclama Camille ravie.

Elle se leva à son tour et étreignit Sayanel sous le regard ahuri d'Edwin et Ellana. Puis la jeune fille prit la direction de la sortie. Edwin se dépêcha de la rattraper.

– Tu apprécies beaucoup Sayanel, remarqua Edwin.

– Oui, répondit Camille. Et je lui fais entièrement confiance.

– Allez, raconte-moi ce dont tu ne m'as pas encore informé. Duom t'a testé ?

– Oui. Un cercle noir.

– Pourquoi ne suis-je pas surpris ?

– Tu aurais dû voir la tête de maître Duom !

– J'imagine bien oui.

– Bon par contre il a fait le rapprochement avec ma mère après ça. Il paraît que je suis son portrait. Du coup j'ai dû lui donner quelques explications.

– Ce n'est pas grave. J'ai confiance en Duom. Et oui, je te confirme que tu ressembles de plus-en-plus à Élicia. Surtout dans ces vêtements de ville et avec les cheveux détachés.

Le père et la fille pénétrèrent dans la boutique de l'analyste.

– Maître Duom ? appela Camille.

– Te revoilà déjà, s'étonna le vieil homme. Et de quoi as-tu besoin jeune fille ?

Il dessina de la lumière et s'aperçut que Camille n'était pas seule.

– Edwin, se réjouit-il.

– Duom, salua poliment le guerrier.

– Cela faisait longtemps que tu n'étais passé me voir.

– Nous avons beaucoup à discuter et peu de temps.

Duom Nil' Erg leur fit signe de le suivre. Il les conduisit dans une petite salle et les invita à s'asseoir autour d'une table sur laquelle reposait une théière et une tasse d'où s'élevait de la vapeur. Il sortit deux autres récipients qu'il disposa devant ses invités avant de leur servir du breuvage brûlant.

– Je t'écoute, déclara le vieil homme.

– Camille ? sollicita Edwin.

– Je sais où se trouvent les Figés, déclara la jeune fille en toute simplicité.

– Comment ? s'étonna le vieil homme. Sais-tu ce que cela signifie ?

– Je m'en rends bien compte, oui, fit Camille acerbe.

Edwin lui jeta un regard de reproche. Camille ne s'excusa pas pour autant. Elle détestait qu'on la prenne pour une gamine qui n'y connaissait rien.

– Elles sont à Al-Poll et mes parents quelque part dans les Alines, poursuivit Camille.

– Comment as-tu obtenu ces renseignements ? désira savoir Edwin.

– Éléa Ril' Morienval m'a contactée.

Et Camille retranscrit mot pour mot sa conversation avec la félonne.

– Nous ignorons donc qui est ce mystérieux Gardien. Il pourrait se révéler un problème, commenta Edwin. D'autant plus que les Ts'liches connaissent ton retour en Gwendalavir.

– Je ne m'inquiète pas trop du côté des Ts'liches. Ils ont l'air de penser que je suis fraîchement débarquée et incapable de me défendre, tout comme Morienval. Il faudrait demander à Bjorn ce qu'il s'est passé après que je sois partie. Mais à mon avis, s'il n'a pas ramené la tête du Ts'lich ou une quelconque preuve de sa victoire avec lui, c'est qu'il a dû être interrompu par l'arrivée d'autres Ts'liches ou de mercenaires. Il aura préféré ne pas traîner dans les parages.

– Je suis d'accord avec toi acquiesça Edwin.

– Bien, décida maître Duom, il faut donc que tu ailles chercher Akiro et…

– Pourquoi diable irai-je chercher Akiro ? s'étonna Camille coupant le vieil homme dans son élan.

– Pour délivrer les Figés, répondit l'analyste comme une évidence.

– Ce raisonnement est complètement stupide, lâcha Camille exaspérée.

Edwin se retint de rire. Duom Nil' Erg avait pris une contenance outragée. Le Frontalier savait déjà qui gagnerait la confrontation.

– Ewilan… commença le vieil homme sans pouvoir aller plus loin.

– Camille ! Je m'appelle Camille. Ce n'est pas parce que les Ts'liches savent qu'Ewilan est de retour en Gwendalavir qu'il faut crier sur tous les toits où elle est. Et laissez-moi vous dire en quoi allez chercher Akiro est une idée stupide. Premièrement, j'ignore où il est. Je pourrais très bien faire un Grand Pas vers la maison des Duciel, les gens qui m'ont adoptée, je ne saurais pas pour autant où le chercher. Deuxièmement, si Akiro avait retrouvé ses souvenirs comme moi, nul doute qu'il aurait fait un Pas sur le côté. En l'occurrence, il ne doit même pas savoir qu'il peut dessiner autre part que sur une feuille de papier. Troisièmement, je suis parfaitement capable d'éveiller les Figés. J'en ai le pouvoir. Et quatrièmement, je refuse d'exposer mon frère à un danger dont il ne connaît rien. Il est en sécurité là-bas, et il y restera. J'irai le chercher une fois le danger écarté, une fois nos parents retrouvés. Eux ils doivent savoir où il est de toute manière.

Duom Nil' Erg ressemblait à un poisson hors de l'eau. Edwin éclata finalement de rire.

– Allez Duom… Camille a raison. Elle est tout à fait apte à éveiller les Figés, et, au moins, elle est préparée à faire face aux dangers. Je le sais, c'est moi qui l'ai formée.

Il y avait une certaine fierté qui transparaissait dans le ton d'Edwin, attirant inévitablement l'attention du vieil analyste.

– Très bien, bougonna maître Duom. Je vois que de toute façon j'ai affaire à deux têtes de mules…

X X X

Camille se hâta de retourner à l'auberge. Pendant qu'Edwin aidait maître Duom dans ses préparations, elle devait récupérer ses affaires dans les fontes du cheval du Frontalier et se changer.

– C'est déjà l'heure du départ ?

Camille manqua de sursauter mais contrôla sa réaction au dernier moment. La seule trace de sa surprise fut le léger arrêt dans ses gestes lorsqu'elle avait cherché un poignard par instinct. La jeune fille tourna légèrement la tête et trouva comme prévu Sayanel.

– Bientôt, répondit-elle en récupérant ses affaires. Juste le temps de me changer.

– Nous allons préparer nos chevaux dans ce cas, annonça l'homme.

En se retournant complètement, Camille vit qu'Ellana était-elle aussi présente. Elle lui adressa un signe de tête que la marchombre lui rendit, avant de chercher un coin tranquille pour se changer.

Camille se retint de pousser un soupir de soulagement en sentant le poids de son sabre reposer familièrement entre ses deux épaules. « Je fréquente vraiment trop les Frontaliers, » songea la jeune fille. Elle sortit de l'écurie en nouant sa tresse habituelle, le cheval d'Edwin à sa suite.

– Bjorn ? s'étonna Camille en découvrant le chevalier juste à l'extérieur.

– Camille, fit-il aussi surpris. Un départ nocturne ? Auriez-vous besoin d'aide ?

Avant que la jeune fille ne puisse lui répondre, le chevalier enchaîna :

– Non, bien évidemment que non. Quelle aide pourrais-je apporter à deux guerriers comme vous et votre père. Vous devez croire que je ne suis qu'un bouffon.

– Oui en effet, répondit Camille sans hésitation.

Bjorn eut une expression peinée mais ne chercha pas à se défendre.

– Je ne pense pas qu'il soit utile de dresser une liste de tes incompétences maintenant, reprit Camille, tu m'en as l'air tout à fait capable aujourd'hui. À toi de décider de ce que tu souhaites faire avec ce que tu as trouvé.

Le chevalier baissa la tête accablé tandis que la jeune Maréchale passait devant lui.

– Mais, fit Camille en s'arrêtant à sa hauteur, je pense que tu as bon fond et que tu es quelqu'un de brave. Si tu souhaites nous accompagner, il faudra voir cela avec mon père. Tu ferais mieux d'être prêt à partir si tu veux avoir une chance de plaider ta cause.

Le visage de Bjorn s'illumina.

– Merci ! Merci de me donner ma chance.

– Inutile de me remercier, le contredit posément la jeune fille. Comme je l'ai souligné, c'est mon père qui décidera.

Mais l'accord tacite de Camille semblait suffire au bonheur du chevalier.

– Quoiqu'il arrive, je ne vous décevrai pas, promit l'homme en entrant dans l'écurie pour préparer son départ.

X X X

Contre toute attente, Edwin avait accepté que Bjorn les accompagne. La petite troupe avait quitté Al-Vor depuis maintenant deux heures et Camille se morfondait dans le chariot dirigé par maître Duom. Le plan étant de s'éloigner de la ville avant que Camille ne les transporte à Al-Jeit d'un Pas sur le côté, Edwin n'avait pas jugé utile de lui procurer une monture. La jeune fille avait trouvé cela tout à fait logique et était entièrement d'accord avec le Frontalier, ce qui ne l'empêchait pas de se languir de Cascade.

– Tu veux monter sur Brume ? lui offrit Sayanel en s'approchant du chariot.

Camille se redressa aussitôt, une expression de bonheur sur le visage.

– Tu devrais profiter de ce temps pour dormir, fit le maître analyste en fronçant les sourcils.

La jeune fille ne prit pas la peine de lui répondre lorsqu'elle se glissa avec aisance devant le marchombre. Habituée à dormir quand elle le pouvait, Camille donnait tout à fait raison à maître Duom, mais elle était actuellement incapable de rester en place alors que l'Histoire avançait, qu'ils avaient finalement une piste pour terminer cette guerre qui durait depuis des années.

– D'autant plus que tu t'apprêtes à réaliser un exploit impossible, poursuivit le vieil homme.

Emmener tout un groupe avec un Pas sur le côté. Rare étaient les Dessinateurs capables d'effectuer un Pas sur le côté. Aucun ne parvenait à déplacer plus d'une personne à la fois. Mais Camille n'oubliait pas les mots de Merwyn. Et maître Duom commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs. Elle n'eut pas le temps de répliquer, Sayanel la devança :

– Impossible n'est pas. Les seules limites qui existent sont celles que l'on s'impose.

– C'est peut-être vrai pour un marchombre, bougonna le vieil homme, mais cela ne s'applique pas à un dessinateur. Je suis analyste, je sais quand même de quoi je parle.

– Merwyn est d'accord avec Sayanel, intervint Camille.

Bjorn, qui écoutait la conversation sans oser y prendre part, étouffa une exclamation de surprise devant les propos de Camille.

– Tu m'en vois ravi, fit Sayanel qui, malgré son ton indifférent, se sentait flatté d'être comparé à un si illustre personnage. Quand as-tu eu l'occasion de le rencontrer ?

Maître Duom grommela quelque chose d'inintelligible dans sa barbe. Si Edwin ne lui avait pas assuré lui-même qu'il avait rencontré le plus grand des dessinateurs, l'analyste n'aurait pas crû un mot de ce que lui avait affirmé Camille. C'était l'intervention d'Edwin uniquement qui lui avait fait accepter le plan fou de joindre Al-Jeit grâce à un Pas sur le côté groupé.

De l'autre côté, Camille n'était pas non plus ravie de ce compagnon de voyage. Ils n'avaient pas commencé du bon pied et tous les deux avaient une personnalité forte. Ils auraient pu être deux béliers qui fonçaient l'un sur l'autre tête baissée. De plus, maître Duom la considérait et la traitait comme une petite fille ignare et dépendante. Or cela faisait longtemps que Camille évoluait dans les sphères du pouvoir et au sein de l'armée, que son opinion était considérée, recherchée et respectée.

– Lors d'un séjour à la Citadelle, répondit-elle à Sayanel. Disons qu'il m'a appelée plutôt que je ne l'ai trouvé.

À cet instant, Edwin et Ellana revinrent au galop. Ils étaient partis en éclaireurs en tête du convoi.

– Une bande de pillards à un peu moins de cinq cents mètres, annonça le guerrier de sa voix calme. Ils nous ont repérés et sont à cheval. Ils sont plus rapides que nous, il va falloir combattre. Camille dans le chariot, tu protègeras Duom.

Sayanel déposa promptement la jeune fille.

– Bjorn avec moi, poursuivit Edwin. Sayanel et Ellana, vous nous couvrez. Sayanel, garde aussi un œil sur le chariot si on venait à se faire dépasser.

Les deux marchombres saisirent leur arc sans discuter, assemblant trois pièces ensemble de manière synchrone. Bjorn décrocha la hache de combat qui pendait à sa selle et passa la main droite dans le lien de cuir attaché au manche avant de lancer son cheval derrière Edwin.

Ellana conserva une certaine distance entre son cheval et celui des deux guerriers qui iraient affronter les ennemis au contact. Sayanel, quant à lui, choisit de ne pas trop s'éloigner du chariot, bien que se portant en avant.

Lorsque les bandits réalisèrent qu'ils avaient été découverts et étaient attendus de pied ferme, ils donnèrent l'assaut, comptant sur leur nombre pour les écraser facilement. Ils eurent une belle surprise lorsque leur vie vint prendre fin sur la lame d'Edwin. Bjorn n'était pas en reste, bien que de nombreux mouvements inutiles fussent partie intégrante de son style de combat.

Les tirs d'Ellana étaient d'une précision mortelle. Chacun de ses traits voyait s'abattre un homme. Sayanel surveillait le champ de bataille quand deux hommes surgirent pour flanquer le chariot. Deux flèches partirent. Deux hommes s'effondrèrent.

Quatre bandits les chargèrent de l'autre côté. Le marchombre eut le temps d'en abattre deux avant de devoir sortir son poignard pour une lutte au corps-à-corps. L'un des deux bandits restants passa jusqu'au chariot. Camille était prête. L'homme, croyant avoir à faire à une jeune fille et à un vieillard vulnérables, n'eut pas le temps de réaliser ce qu'il lui arrivait lorsque sa tête roula de ses épaules.

Les bandits restants prirent la fuite peu de temps après, se disant sans doute que le jeu n'en valait pas la chandelle après avoir perdu tant des leurs. Ils furent soulagés en constatant que le guerrier monstrueux qui avaient décimé leur troupe ne les poursuivait pas.

Edwin jeta un coup d'œil à ses compagnons de voyage et s'assura que personne n'était blessé. Les deux marchombres récupérèrent leurs flèches sans un mot avant de les essuyer et de les ranger.

– Allons-y, déclara Edwin satisfait que cette anicroche se soit déroulée sans encombre.

– On ne les enterre pas ? demanda soudainement Bjorn.

– Fais-le si tu as du temps à perdre. Moi j'ai une mission, je continue.

Le chevalier rougit, mais ne répliqua rien. Et la petite troupe s'était remise en route.

X X X

Le petit groupe s'arrêta environ deux heures plus tard, lorsqu'Edwin les jugea suffisamment loin de toute habitation. Ellana et Sayanel partirent en exploration afin de vérifier qu'il n'y avait pas de danger dans l'immédiat et que rien ne viendrait les interrompre dans ce qu'ils s'apprêtaient à faire. Quand les deux marchombres revinrent sans avoir rien trouvé, tout le monde se rassembla sous les directives de Camille.

– Tenez-vous tous par la main.

Edwin et Sayanel se placèrent de part et d'autre de la jeune fille. Puis Maître Duom et Bjorn du côté du Frontalier et Ellana aux côtés du maître marchombre.

– Tenez-vous prêts à vous battre si cela ne fonctionnait pas, les instruisit le maître d'armes.

Camille respira à fond. Elle pouvait le faire, elle en était capable. Elle prit conscience de la chaîne que formait le groupe, que représentait chacun de ses individus. Elle y pensa jusqu'à visualiser le groupe dans son imagination. « N'oublie jamais que rien n'est impossible. » C'étaient les mots que Merwyn lui avait offert six ans auparavant. Aujourd'hui encore elle y croyait de toute son âme.

Camille pénétra dans l'Imagination et s'envola vers les plus hautes Spires telle une flèche. Elle sentit la présence d'autres êtres se matérialiser dans l'Imagination, tentant de l'arrêter, de lui barrer le chemin. Mais Camille était trop rapide et ses ennemis ne pouvaient même pas la frôler.

Le Dessin de Camille bascula dans la réalité.

Lorsque les Ts'liches se matérialisèrent dans la clairière, il n'y avait plus personne.

X X X

– Qu'est-ce que… Général !

– Tout va bien, Parren, assura tranquillement Edwin en reconnaissant le soldat.

Le petit groupe venait d'apparaître dans la Bouche de la Garde du Palais d'Al-Jeit, conformément aux instructions du maître d'armes. Les soldats présents avaient été pris de cours par cette apparition subite mais avaient heureusement rapidement repéré et reconnu leur général.

– Impossible, souffla maître Duom.

– J'aurais plutôt employé incroyable, fit Sayanel. Impossible ne peux plus qualifier ce qu'il vient de se passer.

Maître Duom bougonna quelque chose d'inintelligible mais ses yeux se posèrent sur Camille avec une certaine fascination mêlée à du respect.

– Fabuleux, commenta de son côté Ellana émerveillée. J'ai fait un Pas sur le côté une seule fois dans ma vie auparavant. J'avoue que je n'en ai aucun souvenir.

– Pourquoi ? s'enquit Camille curieuse.

– J'étais aux portes de la mort, répondit la jeune femme avec une grimace. Pas l'un de mes meilleurs souvenirs, j'en ai peur.

Bjorn, lui, n'en menait pas large. Ses yeux agrandis comme des soucoupes regardaient autour de lui avec frénésie et, quand ils se posaient sur Camille, avec stupeur et admiration. Quand il avait pris la main de maître Duom, il n'avait fait qu'obéir à un ordre, il n'avait eu aucune idée de ce qu'il se passerait. Les deux marchombres n'avaient guère eu plus d'informations que lui, mais ils ne s'étaient pas laissés déconcertés pour autant, tirant au contraire un certain plaisir à cette expérience inédite.

Edwin donna rapidement quelques ordres pour qu'on s'occupât du groupe puis se dirigea à l'intérieur pour faire son rapport à l'Empereur. Sans un mot, Camille lui emboita le pas.

– Edwin ! Ewilan ! les salua chaleureusement le monarque. Qu'il est bon de vous revoir. Tout s'est bien passé ?

– Mieux que bien passé, fit Camille en acceptant l'accolade de l'Empereur.

– Nous savons où se trouvent les Figées, traduisit Edwin.

– Vous… Comment ? fit Sil' Alfian bouche bée.

Sur un léger signe d'Edwin, Camille raconta son histoire.

– Incroyable… souffla Sil' Alfian.

Ses deux subordonnés lui laissèrent diplomatiquement le temps de digérer la nouvelle.

– Il faut immédiatement monter une expédition pour Al-Poll, conclut l'Empereur. Mais une fois trouvées, comment faire pour les délivrer ?

– Je m'occuperai de cette partie, répondit tranquillement Camille. Ce ne doit pas être très compliqué.

– Pas compliqué ?! s'exclama Sil' Alfian. Mais il faut pouvoir…

Son regard croisa celui amusé de son maître d'armes et la mémoire sembla lui revenir.

– … dessiner, finit-il néanmoins. Si tu es capable de faire un Grand Pas à six ans, je suppose que cela doit être dans tes cordes en effet. Je suppose que vous êtes déjà ici parce qu'Ewilan a fait un Pas sur le côté d'ailleurs.

– Pas n'importe quel Pas sur le côté, commenta Edwin avec la fierté d'un père dont l'enfant réussi.

– J'ai emmené plusieurs personnes avec un seul Pas, expliqua Camille.

Ce nouvel exploit laissa Sil' Afian stupéfait.

– Incroyable… se répéta-t-il.

X X X

Camille était ravie. Ces derniers jours elle avait exploré Al-Jeit, guidée par Sayanel et Ellana, avec la permission d'Edwin elle avait aidé Edwin dans ses devoirs et elle avait laissé maître Duom bougonner tout seul à la bibliothèque. Et en cette fin d'après-midi ensoleillée, elle avait convaincu Edwin de sortir avec elle et les deux marchombres.

Ils se retrouvaient donc à déambuler dans les quartiers d'Al-Jeit, Ellana s'étant proposé de leur faire découvrir une taverne sympathique. Les deux jeunes femmes discutaient avec animation, monopolisant la conversation, ce qui était loin de déranger les deux hommes, moins bavards que leurs compagnes.

– C'est ici, annonça finalement Ellana.

Juste comme la jeune femme s'avançait pour ouvrir la porte, quatre hommes éméchés sortirent de la taverne.

– Z'êtes mignonnes, déclara l'un d'eux.

Ils étaient dans un tel état d'ébriété qu'ils ne prirent même pas en compte la présence de deux hommes aux côtés des deux jeunes femmes. Ellana leva les yeux au ciel. Elle avait été suffisamment abordée pour savoir dès la première syllabe ce que ces hommes voulaient et comment l'histoire se déroulerait et se terminerait pour eux. En revanche, elle était désolée que Camille ait à assister à cela. La marchombre s'était rapidement liée à la jeune blonde et la considérait un peu comme sa petite sœur.

– Moi et mes amis on va vous montrer ce qu'est un homme, un vrai, poursuivit le même ivrogne.

Camille grimaça et Ellana ouvrit la bouche pour les remettre à leur place mais elle fut prise de court par Edwin :

– Touche à ne serait-ce qu'un cheveu de ma fille et je t'étripe.

La voix du Frontalier était froide, dure et sans appel. L'acier de ses yeux exprimait les mêmes sentiments.

L'effet ne se fit pas attendre. Les quatre hommes reculèrent brutalement. Et à en juger par l'odeur qui commençait à s'élever et la tache qui grossissait sur leurs pantalons, il n'y avait pas que leur courage qui les avait lâchés.

Un bras protecteur autour des épaules de Camille, Edwin poussa la porte de la taverne. Les deux marchombres suivirent, partageant un sourire amusé. Le petit groupe prit place à une table vide et la discussion reprit comme si rien ne s'était passé.

– Deux Faëls viennent d'entrer et se dirige vers nous, informa un peu plus tard Sayanel discrètement. Ils semblent avoir reconnu Camille.

Les trois autres résistèrent à l'envie de se retourner pour voir les nouveaux arrivants.

– La Faëlle est particulièrement belle, continua de les renseigner Sayanel qui avait une vue parfaite sur eux. Tous les regards convergent vers elle.

– J'espère qu'elle n'amènera pas avec elle une nouvelle bande de balourds, plaisanta Camille.

Puis les deux Faëls furent à leur table et les quatre humains purent tourner leur regard vers eux et les observer en toute normalité. La Faëlle était effectivement d'une beauté exceptionnelle. Ces cheveux blancs comme la neige tombaient en cascade autour d'un visage à couper le souffle. Ses yeux immenses brillaient de deux flammes vertes fascinantes, le dessin de ses lèvres vermeilles était parfait et son sourire merveilleux. De petite taille comme tous ceux de son peuple, elle avait les membres déliés, les attaches fines et, bien qu'elle fût immobile, une énergie et une sensualité presque animales se dégageaient de tout son corps.

Sa présence provoquait indubitablement un effet dans la salle, surtout auprès de la gente masculine, en majorité dans la taverne. Le petit groupe prit note de son incroyable apparence mais ne manifesta pas le même type d'intérêt. Ils désiraient plutôt savoir quelles étaient les intentions de ces deux Faëls.

– Bonjour, les salua d'une voix flûtée et sans accent la Faëlle. Excusez-nous pour notre hardiesse, mais mon jeune frère a reconnu cette jeune fille et je tenais absolument à remercier la personne qui lui est autrefois venu en aide.

Camille était pour une fois bouche bée. Elle dévisagea le Faël. Il n'y avait qu'à un endroit et une seule fois où un tel évènement avait pu avoir lieu. Faisant travailler son incroyable mémoire, elle parvint à associer les traits du Faël qui se tenait devant elle par rapport à l'un des deux êtres en faveur de qui elle était intervenue dans une petite auberge de campagne.

– Il ne parle malheureusement toujours pas votre langue, poursuivit la Faëlle.

– Je ne connais toujours pas le vôtre non plus, réussit finalement à formuler Camille. Souhaitez-vous vous joindre à nous ?

Les deux Faëls acceptèrent et la tablée fut réorganisée pour leur faire de la place. Erylis, la Faëlle, était d'agréable compagnie et la discussion devint rapidement fluide entre les trois filles. Le Faël, répondant au nom de Lyth, participait activement à la conversation, car même s'il ne parlait pas la langue des humains, du moins la comprenait-il. Il se mit rapidement en place un jeu où Camille et Ellana devait deviner ce qu'il disait en faël avec pour seule aide les gestes de ses mains. Cela donnait lieu à des situations cocasses suivies de grands fous rires.

– Hé, toi.

C'était un Thül qui venait de s'adresser à Edwin en le regardant de haut.

– Dehors, ajouta-t-il.

De toute évidence, il avait reconnu les habits frontaliers d'Edwin et obéissait à sa rivalité ancestrale de Thül.

– Est-ce que ça ne pourrait pas attendre la fin du repas, soupira Ellana.

– Quoi ? fit le Thül surpris.

Camille choisit de ne pas laisser la discussion dégénérer. Elle se leva et se plaça devant le Thül. Elle repensa à ses parents figés quelque part dans les Alines attendant qu'elle vînt les délivrer, elle repensa à son frère qui avait perdu toute mémoire de sa famille… Des souvenirs qu'elle n'osait pas se remémorer habituellement. Ce fut efficace. Ses yeux étaient larmoyants quand elle s'adressa au guerrier :

– S'il-vous-plait, ne faites pas de mal à mon papa…

– Je… C'est ton père ? Oui, non… Je suppose qu'en effet ce ne serait pas très correct de… Ne pleure pas s'il-te-plait.

Une larme perla sur la joue de la jeune fille, achevant la volonté du Thül.

– C'est bon, je m'en vais, arrête de pleurer.

Il partit. Camille se rassit.

– Je devrais devenir comédienne, déclara-t-elle.

– Tu sais très bien que tu ne supporterais pas que les gens te dévisagent continuellement, la contredit Edwin en lui tendant un mouchoir.

Camille s'essuya les yeux.

– C'est vrai que tu m'as l'air assez douée dans le domaine, commenta Sayanel. Tu fais ça souvent ?

– Quelques fois ça permet d'éviter des conflits, expliqua Camille. Ou de se débarrasser de gêneuses.

En entendant la seconde phrase, Edwin ne put s'empêcher de piquer un fard et de détourner les yeux, priant la Dame pour qu'on ne s'étende pas sur le sujet. Heureusement pour lui, Camille ne considérait pas les personnes à leur table comme suffisamment proches pour le taquiner à ce sujet devant elles. La jeune fille changea habilement de sujet de conversation comme elle était si habituée à le faire pour protéger Edwin de la curiosité des gens.

Le Frontalier lui en fut reconnaissant. Malgré les années, il n'était toujours pas à l'aise avec les gens et la conversation. Et il ne le serait sans doute jamais. Camille ne possédait absolument pas ce genre de problème et considérait qu'il était de son devoir d'aider dans ce domaine celui qu'elle considérait comme son père et protecteur.

La fin du repas se déroula sans incident. Lorsque le groupe sortit, il faisait nuit. Les humains et les faëls se saluèrent chaleureusement et chacun repartit de son côté.

– Ce fut une soirée mouvementée, commenta Camille en bâillant.

– C'est le moins qu'on puisse dire, opina Ellana. C'est la première fois que je vois un Thül se comporter comme ça.

– Tu as bien de la chance. À chaque fois il faut faire des pieds et des mains pour que ça ne dégénère pas. On en a quand même rencontré quelques-uns qui étaient plus civilisés que d'autres.

– Tu dis ça comme si les Thüls cherchaient tout le temps le conflit.

– Contre des Frontaliers, oui, toujours. Il serait peut-être temps qu'ils rentrent dans leur tête que les Frontaliers sont les meilleurs guerriers.

– Camille, l'interrompit Edwin désapprobateur.

– Quoi ? s'étonna-t-elle faussement innocente. Tu ne peux pas me reprocher de penser ainsi alors que j'ai grandi avec toi.

Cela faisait déjà sept ans que Camille suivait Edwin par monts et par vaux. Elle avait désormais vécu plus de temps avec le Frontalier qu'avec ses propres parents. Sa bonne humeur s'envola avec cette sombre pensée.

– Que se passe-t-il Camille ? demanda Edwin avec sollicitude en voyant son humeur s'assombrir soudainement.

– Rien… Je repensais à Maman.

Et à son père. Et à son frère. Aux années perdues qui ne pourraient être retrouvées.

Camille n'eut pas le temps de broyer du noir plus longtemps. En un instant, ce fut soudainement le chaos. Un poignard vola vers Camille. La jeune fille eut beau le voir arriver, elle était incapable de bouger, comme paralysée. Ellana la poussa hors de la trajectoire et un sabre en profita pour traverser son abdomen. La jeune femme hoqueta et s'effondra quand la lame fut ôtée de son corps. L'homme à qui appartenait l'épée s'apprêtait à lui donner le coup de grâce quand Edwin s'interposa.

– Lumière, demanda Edwin entre ses dents.

Camille était toujours à terre. Elle plongea dans l'Imagination pour dessiner ce dont ils avaient besoin. Un soleil miniature éclaira la scène, éblouissant brusquement leurs assaillants qui leur faisaient face. Cela permit à Edwin de tuer promptement son adversaire.

De son côté, Sayanel avait été aux prises avec un homme presque depuis le début du conflit et profita de son moment de distraction pour placer son poignard dans sa gorge. L'homme s'effondra dans un gargouillis de vermeil.

Camille finit par rompre le sort qui l'empêchait de bouger et tira son sabre juste à temps pour parer le coup du troisième et dernier de leurs assaillants. La jeune fille tenta de lui décocher un coup de pied qui manqua sa cible. Elle roula promptement sur le côté et se releva pour lui faire face. Puis Edwin et Sayanel furent là et l'homme ne tarda pas à rejoindre ses collègues.

Camille se précipita sur Ellana, étendue sur les pavés, une tâche rouge s'élargissant lentement sous son corps. De son côté, Edwin vérifia que plus personne ne se tenait en embuscade puis il inspecta le corps des hommes qui les avaient attaqués, faisant confiance à l'expérience de Camille dans l'art de la guérison. Sayanel effectua la même vérification qu'Edwin avant de rejoindre Camille aux côté d'Ellana.

– Je ne peux rien faire pour elle, constata Camille avec détresse. Il lui faut un Rêveur.

Sayanel sentit son cœur se serrer. Il n'y avait aucune chance pour qu'un Rêveur, guilde qui ne quittait pratiquement jamais l'enceinte de sa confrérie, passe soudainement au coin de la rue.

– Fériane, décréta Edwin en saisissant l'épaule de Camille.

Sayanel se rappela soudainement des capacités de la jeune fille qu'il avait choisi de suivre et posa sa main sur son autre épaule. Camille saisit la main d'Ellana et les transporta tous d'un Pas sur le côté. Ils arrivèrent au milieu de la cour sous le regard surpris des Rêveurs qui la traversaient.

– Aidez-nous s'il-vous-plait, les supplia aussitôt Camille. Notre amie est gravement blessée.

Bien que décontenancés de l'apparition soudaine d'étrangers en leur sein, les Rêveurs ne restèrent pas inactifs. Certains vinrent à leur rencontre, apporter de premiers soins à la jeune femme, tandis que d'autres partaient prévenir rapidement leurs supérieurs.

Ellana fut prise en charge avec célérité et déplacée dans une salle dont la porte fut fermée au nez de Camille qui l'avait suivie. La jeune fille se laissa glisser le long du mur attenant et ramena ses genoux contre sa poitrine, les encerclant de ses bras et posant sa tête dessus. Edwin vint s'asseoir à côté d'elle et plaça un bras réconfortant sur ses épaules.

Sayanel voulut parler pour rassurer la jeune fille. Maintenant qu'Ellana était entre les mains des Rêveurs, sûrement s'en sortirait-elle. Mais Edwin l'interrompit d'un signe de tête négatif avant même que le marchombre n'ait commencé à parler. Alors Sayanel se glissa de l'autre côté de Camille et attendit.

– Votre amie est entre de bonnes mains, vint les voir un Rêveur. Venez avec moi, vous serez plus confortables devant un bon feu et une tasse de thé.

– C'est très aimable à vous, le remercia Edwin. Cela vous paraîtra sans doute irrationnel mais la petite préfère rester au plus près de son amie, même si concrètement la distance n'améliorera pas son état.

Le Rêveur leur offrit un sourire sympathique et s'éloigna sans insister. Camille n'avait toujours pas bougé. Suspicieux, Sayanel se pencha pour apercevoir le visage de la jeune fille. Elle n'apparut ni bouleversée, ni désespérée mais concentrée. Le marchombre reprit sa position de garde afin de ne pas attirer l'attention. Une fois de plus, Sayanel devrait attendre pour avoir une explication. Fort heureusement, c'était un homme patient.

Ce ne fut que trois heures plus tard qu'on leur annonça qu'Ellana était sortie d'affaire. Camille releva des yeux embués de détresse et de reconnaissance et les remercia chaleureusement. Pour l'avoir vue pleurer pour de faux quelques heures auparavant, Sayanel se demanda à quel point la jeune fille jouait la comédie.

– Merci beaucoup, fit Edwin. Peut-on la transporter ?

– Si c'est de la même manière que celle dont vous êtes arrivés, certainement. Elle aura besoin de repos dans les prochains jours mais devrait se remettre rapidement.

Les trois étrangers prirent congés des Rêveurs puis rejoignirent Ellana. Elle était pâle mais semblait respirer sans difficulté. Ils se réunirent autour d'elle et touchèrent chacun une partie de son corps afin que les Rêveurs ne puissent deviner aisément lequel d'entre eux était capable d'effectuer un Pas sur le côté, et ce même en présence du verrou ts'lich. Camille les transporta directement dans la chambre de la jeune femme au Palais.

Camille chassa les deux hommes de la pièce et examina Ellana pour vérifier que le transport ne l'avait pas trop éprouvée. Puis, une fois rassurée, elle la borda et déposa un baiser sur son front.

– Pardon ma sœur, à cause de moi tu as été blessée.

La jeune fille ravala ses larmes avant de sortir de la chambre pour rejoindre ses deux compagnons.

– Elle va bien, leur annonça-t-elle.

– Et du coup, il s'est passé quoi à Fériane ? désira savoir Sayanel et on sentait son agacement transparaître dans sa voix.

Pourquoi Camille avait-elle fait semblant d'être bouleversée alors qu'elle était parfaitement calme ? A quoi tout cela rimait-il ?

– Désolée, s'excusa Camille devant la colère visible du marchombre. Je voulais savoir comment les Rêveurs s'y prenaient.

– Pardon ? Alors toute cette attaque c'était une mise en scène aussi pour qu'Ellana soit mutilée ?!

– Non ! se récria Camille blessée que Sayanel puisse considérer qu'elle ait devisé un tel plan.

– Ça suffit, intervint Edwin qui n'allait pas laisser sa fille se faire insulter sous ses yeux. Cela fait des années que Camille s'occupe des blessés sur le front et voit mourir des hommes chaque jour. Est-elle censée laisser passer une occasion d'apprendre comment sauver des vies ?

Sayanel repensa aux deux guerriers Thüls escortant la caravane qui étaient décédés des suites de leurs blessures sans que personne n'eût rien put y faire. Il revoyait nettement la douleur et la résignation dans les yeux de Camille, impuissante à les maintenir en vie.

– Je… Pardon.

Camille vint se jeter contre son torse et Sayanel l'enlaça, reposant sa tête sur ses cheveux. Le marchombre se demanda quelle enfance Camille avait réellement eu et quelles épreuves elle avait dû endurer. Et pourtant elle avait pris le temps de l'écouter et de le comprendre. Elle l'avait aidé à se relever, à sortir de l'abîme de douleur dans lequel il était plongé depuis des années.

– Je ne te ferai pas défaut, lui murmura-t-il.

X X X

– Entrez.

La porte s'ouvrit laissant passer un homme de haute stature.

– Bjorn, se réjouit Camille en découvrant l'identité du visiteur.

– J'ai appris que vous aviez été attaqués hier, s'inquiéta le chevalier.

– En effet, lui confirma Camille. Ellana a été blessée mais elle s'en remettra.

– Tant mieux, fit Bjorn soulagé. Ces hommes devaient être sacrément préparés pour décider de vous attaquer. Ce n'est quand même pas le premier venu qui s'en prend à Edwin Til' Illan. Ou même à vous.

Camille rit.

– Je ne pense pas mériter une telle éloge Bjorn.

– Je vous ai quand même vu tuer un Ts'lich.

La bonne humeur de Camille s'envola avec ce rappel à la réalité et aux problèmes auxquels elle devait faire face.

– C'étaient des mercenaires du chaos qui nous ont attaqué. Probablement envoyés par les Ts'liches. Ce qui est inquiétant c'est que je ne suis pas allée dans l'Imagination donc qu'ils n'ont pas pu me localiser à travers les Spires. Et que ni Edwin, ni Sayanel, ni Ellana ne les aient repérés sur le plan physique. Sayanel a dit que les mercenaires avaient employés une technique marchombre pour nous paralyser. Cela n'a été efficace que sur moi.

– Ah ?

Camille réalisa que Bjorn ignorât l'appartenance de Sayanel et d'Ellana à la guilde des marchombres. Elle choisit de ne pas l'informer davantage. En ce moment, elle parlait plus pour elle que pour lui. D'ailleurs…

– Il fallait que je te parle Bjorn.

– Je vous écoute.

Le chevalier était presqu'au garde-à-vous. Camille eut un peu de peine au vu de ce qu'elle devait lui annoncer.

– Voici ta paie pour nous avoir escorter jusqu'ici, déclara Camille en lui tendant une bourse.

– J'ai fait si peu, mon honneur ne saurait l'accepter.

Camille insista un peu mais elle vit rapidement que le refus de Bjorn était catégorique et sincère alors elle rangea la bourse.

– Il y a autre chose, ajouta la jeune fille en prenant une grande inspiration. Nos chemins se séparent ici.

Les épaules de Bjorn s'affaissèrent.

– Je vois.

– Désolée Bjorn.

– C'est à moi de m'excuser, l'interrompit le chevalier. Si j'avais été plus compétent, j'aurais pu vous aider. Mais je vous promets de m'entraîner pour que la prochaine fois que vous ayez besoin de quelqu'un, je puisse vous être utile.

En entendant ses mots, Camille se mit à sourire largement, surprise et ravie.

– Ne change jamais Bjorn. Les compétences physiques, ça s'acquière avec de l'entraînement. Les compétences morales existent ou non. Je serai fière de t'avoir à mes côtés.

Bjorn bomba de nouveau le torse.

– Je ne vous décevrai pas.

X X X

Ellana fut sur pieds en deux jours et se fit raconter par Camille ce qu'il s'était passé en détail. Elle fut tout aussi prompte à prêter serment à Edwin :

– Tu m'as sauvé la vie. Je m'engage à sauver trois fois ta vie pour rembourser ma dette.

Edwin la regarda surpris puis échangea un regard avec Camille qui n'était pas plus au courant que lui des dettes d'honneur marchombres. Puis il se tourna vers Ellana :

– Tu as sauvé la vie de ma fille, tu ne me dois rien.

Les yeux d'Ellana passèrent d'Edwin à Camille puis elle donna son assentiment.

X X X

– C'est incompréhensible ! jura Maître Duom en entrant dans la salle du dîner où étaient déjà réunis l'Empereur, Edwin, Camille, Sayanel et Ellana.

Le vieil homme prit place à table et continua de bougonner :

– Je ne trouve absolument rien de logique. L'entité qui garde les Figées serait grosse comme une montagne tout en étant légère comme un oiseau. Elle est d'eau, vit de feu, habite l'air et parle à la terre. Allez trouver un sens à ce charabia !

– Bon, et bien on improvisera, conclut Camille.

Edwin acquiesça :

– Nous partons demain matin.

– N'est-ce pas un peu précipité ? s'enquit l'Empereur.

– Nous n'avons rien de plus à faire à Al-Jeit, le contredit Edwin. Nous rejoindrons la Citadelle par un Pas sur le côté puis partirons pour Al-Poll avec une poignée de Frontaliers afin de rester mobiles et discrets.

– Je te fais confiance mon ami.

X X X

– Saleté ! Tu vas te tenir tranquille !

– Soldat, que se passe-t-il ?

– Maréchale Til' Illan, la salua respectueusement l'homme. Nous menons deux Faëls en cellule. Ils ont tué onze hommes.

– Si les hommes ne se comportaient pas comme des Raïs en rut, nous n'en serions pas là aujourd'hui.

– Silence femelle ! ordonna l'un des soldats

– Erylis ? s'étonna Camille en reconnaissant la voix.

La jeune fille se décala pour pouvoir observer les deux prisonniers. Il s'agissait effectivement d'Erylis et de son frère.

– Camille, s'étonna la Faëlle.

– Relâchez-lez, ordonna Camille.

– À vos ordres, répondirent les soldats sans discuter.

Ils ôtèrent leurs chaînes aux Faëls. Voyant qu'ils avaient récupéré la position de force, Lyth ouvrit la bouche pour invectiver les hommes mais sa sœur le coupa dans son élan d'un coup derrière la tête et d'un mot en faël qui signifiait sans doute « Tais-toi ! » ou une autre déclinaison plus ou moins cordiale.

– Leurs armes aussi, demanda Camille.

Les soldats s'exécutèrent.

– Merci. Je vais les prendre en charge, indiqua Camille.

– Bien Maréchale, accepta le chef de l'escouade. Avez-vous besoin de nous ?

– Non merci ce sera tout. Rompez.

Et les hommes repartirent accomplir leur tâche.

– Maréchale Til' Illan ? demanda finalement Erylis.

– Oui. Suivez-moi et racontez-moi ce qu'il vous est arrivé.

Erylis entreprit donc de narrer ce qu'il s'était passé ces dernières heures. Elle évoqua les ivrognes qui l'avaient abordée, son frère qui était parti au quart de tour et comment la patrouille les avait surpris avec onze cadavres encore chauds.

– Bien évidemment, ils ne pouvaient pas passer dix minutes plus tôt pour arrêter ces pochards, ragea Erylis. Il est tellement plus simple de s'en prendre à nous. Après tout, qui se soucie des Faëls ?

– Moi je m'en soucie, la coupa gentiment Camille qui était certaine que si elle laissait Erylis poursuivre, elle aurait droit à une diatribe qui pourrait durer des heures.

– Je le sais et je t'en remercie. Tu es une jeune fille exceptionnelle.

– J'ai une proposition à vous faire.

– Camille ! vint les interrompre Edwin. Erylis, Lyth ?

– Bonjour Edwin, acquiesça Erylis.

Lyth fit un signe de tête.

– Un petit démêlé avec des ivrognes et des gardes, l'informa Camille.

Edwin jeta un coup d'œil à Erylis de haut en bas et tira ses conclusions.

– On les emmène ? proposa Camille considérant que la raison de la présence des Faëls était expliquée.

– Deux Faëls ?

– Ils en savent peut-être plus que nous sur le Gardien. Ils n'ont pas la même culture ni les mêmes légendes. Même si nous nous aventurerons loin de leur territoire, il y a des choses utiles qu'ils pourraient savoir.

Edwin considéra un moment les arguments de Camille avant de lui adresser un signe de tête, lui indiquant de prendre la décision. La jeune fille se tourna vers les deux Faëls :

– Soit je vous raccompagne aux portes du Palais et vous pouvez reprendre votre route tranquillement. Soit vous pouvez nous aider à travers une quête dangereuse et secrète à mettre en déroute les Raïs.

Les deux Faëls se concertèrent dans leur langue. L'échange ne dura pas longtemps.

– Allons botter les Cochons.

X X X

– Il ne fait pas chaud ici, fut la première remarque d'Ellana.

– Les hivers sont rudes près des Frontières de Glace, expliqua Edwin. Nous allons nous équiper en conséquence avant de partir pour Al-Poll.

– C'était une forme de voyage que je n'avais jamais utilisé jusqu'à lors, commenta de son côté Erylis. Déconcertant mais pratique.

– Suivez-moi, ordonna Edwin. Avant toute chose allons-nous présenter à mon père.

– Ton père ? demanda Ellana curieuse.

– Le Seigneur de la Citadelle, expliqua Camille.

Le groupe quitta le rez-de-chaussée de la Vigie, lieu où Camille les avait tous déplacés. Ils rencontrèrent une suite de Frontaliers surpris.

– Edwin ?

– Prince ?

Edwin salua poliment chacun d'eux tout en traçant son chemin et sans donner d'explications.

– Pourquoi sont-ils tous si étonnés de te voir ? désira savoir Ellana.

– La Citadelle est un poste d'avant-garde idéal, expliqua Sayanel. Des sentinelles sont constamment placées sur les remparts. La végétation est désertique et il n'y a rien à des kilomètres à la ronde. Un groupe est aisément repéré des heures avant son arrivée.

Le groupe continua de s'avancer dans les couloirs de la Citadelle.

– Edwin ! s'exclama une voix ravie. Camille !

– Siam, répondit Edwin avec un sourire.

– Je commençais à croire que tu m'avais oublié et que tu ne reviendrais jamais…

– Tu m'as manqué Siam.

Puis Siam embrassa Camille.

– Tu as grandi depuis la dernière fois que je t'ai vue.

– Moi aussi je suis contente de te revoir Siam.

La jeune femme se joignit à eux sous le regard désapprobateur d'Ellana qui se retint cependant de faire un commentaire lorsque Sayanel lui lança un sourire amusé, les yeux pétillants d'un savoir secret. Ellana abhorrait toujours autant l'aisance avec laquelle Sayanel lisait en elle. Il semblait la connaître mieux qu'elle-même.

Le Seigneur de la Citadelle, entendant que son fils était de retour sans que personne n'en ait été informé, vint directement à leur rencontre.

– Edwin, Camille, il est bon de vous revoir mes enfants.

– Père, salua Edwin tandis que Camille rougissait et effectuait une courbette silencieuse.

Malgré les années, Camille n'était jamais sûre de la manière de s'adresser à « son grand-père ». Elle était toujours aussi intimidée et impressionnée d'être acceptée par le puissant Hander Til' Illan. Fait qu'Edwin ne comprenait pas vu la familiarité dont elle faisait souvent preuve avec l'Empereur.

– Suivez-moi, ordonna le Seigneur. Comment êtes-vous arrivés sans que personne ne vous aperçoive ?

– Camille a effectué un Pas sur le côté, expliqua Edwin. Nous sommes apparus directement dans la Vigie.

Siam ne put retenir un cri de surprise.

– Depuis quand Camille sait-elle dessiner ? demanda Siam incrédule. Et je croyais que le verrou ts'lich empêchait tout dessin ?

– Je vois, déclara Hander Til' Illan, poursuivant sa conversation avec son aîné et ignorant complètement l'intervention de sa fille. N'étiez-vous pas censés rester discrets ?

– Malheureusement, les Ts'liches ont appris l'existence de Camille, révéla Edwin. D'un autre côté, nous avons appris le lieu de détention des Figées. Je compte monter une expédition avec ces personnes et quelques Frontaliers pour Al-Poll. Outre la dangerosité du voyage, il semblerait qu'un Gardien veille sur les Figées. Duom Nil' Erg a fait des recherches dans la bibliothèque d'Al-Jeit mais n'a rien trouvé de concluant. Nous lui laisserons trois jours pour effectuer des recherches dans la bibliothèque de la Citadelle puis nous partirons.

– Fort bien, déclara le Seigneur des lieux avant de s'adresser à l'ensemble du groupe. Bienvenue dans la Citadelle. Je vous remercie de l'aide que vous venez apporter contre les Ts'liches. Siam, je te laisse le soin d'installer nos invités. Edwin, je suppose que tu as beaucoup à faire pour préparer ton expédition. Nous nous reverrons au déjeuner.

Leur séjour à la Citadelle fut ainsi promptement réglé. Edwin quitta rapidement leur groupe en recommandant de suivre Camille.

– Même après tout ce temps il te fait plus confiance à toi qu'à moi ! s'indigna Siam une fois qu'il fut hors de portée de voix.

Camille ne put qu'éclater de rire.

– Je veux faire partie de l'expédition, ajouta Siam avec un regard noir. Tu crois qu'Edwin acceptera ? Si ça se trouve, il ne me considérera même pas comme candidate potentielle.

Ellana n'était certainement pas contre l'idée de laisser la jeune femme ici. Peut-être pourrait-elle aborder le sujet subtilement avec Edwin.

–Tu pourrais lui en glisser un mot ? poursuivit Siam le regard brillant de désir. Si c'est toi qui lui demandes, il acceptera forcément.

– Je lui parlerai de ton envie de te joindre à nous, mais je ne te fais pas de promesse, déclara Camille.

– Quoi, toi aussi tu m'en veux encore ? bouda Siam. C'était il y a cinq ans. Il y a prescription non ?

– Ne t'inquiète pas, tenta de la rassurer Camille. Je pense qu'en cinq ans tu as largement eu le temps de mûrir. Et de retenir la leçon.

– Je suis devenue bien meilleure au sabre aussi tu sais, fit Siam avec fierté. Je serais un atout.

– Je ne crois pas qu'Edwin doute de tes capacités au sabre, commenta simplement Camille. Tu peux garder tes arguments pour maintenant. Ce n'est pas moi qu'il faut convaincre mais Edwin.

– Mais mon frère ne m'écoute jamais ! se plaignit Siam. Il me prend encore pour une gamine.

Ellana poussa un soupir de soulagement en entendant le lien de parenté entre les deux Frontaliers. Sayanel toussota pour cacher son rire.

– A quoi ça sert d'avoir une sœur si ce n'est pour s'entre-aider ? demanda Siam.

– C'est du chantage affectif, l'informa Camille. Je t'ai déjà promis de lui en toucher un mot. Je ne peux quand même pas te promettre son verdict.

– Voici vos quartiers pour votre séjour à la Citadelle, annonça finalement Siam. Vous êtes nos invités, n'hésitez pas à me solliciter en cas de besoin.

– La bibliothèque ? demanda aussitôt maître Duom dont le temps était extrêmement limité.

Personne ne serait surpris de ne l'apercevoir qu'aux repas. Et encore, ce n'était pas garanti.

– Bien sûr, acquiesça Siam poliment, si vous voulez bien me suivre.

L'Analyste partit avec la jeune Frontalière.

– Siam connaît le chemin de la bibliothèque… fit mine de s'étonner Camille. Effectivement, elle a bien progressé.

X X X

– Siam souhaite se joindre à nous, fit Camille lorsqu'elle se retrouva seule avec Edwin le soir venu.

– Et tu en penses quoi ? désira savoir le maître d'armes tout en lui brossant les cheveux.

– Ce n'est pas à toi de décider ? contourna Camille.

– Tu as bien choisi deux marchombres et deux Faëls, répliqua Edwin. J'aimerais avoir ton avis sur Siam.

Camille prit le temps de réfléchir avant de répondre.

– Elle m'a l'air d'être une excellente combattante. J'ai discuté avec certains Frontaliers qui disent qu'elle n'a pas son pareil un sabre à la main.

– Je vois que tu as déjà mené ton enquête.

– Évidemment.

– Mais encore ? Être la meilleure à l'entraînement n'est pas suffisant.

– Elle n'est plus aussi irréfléchie qu'avant à foncer tête baissée vers le conflit. Et elle te respecte. Elle suivra tes ordres.

– Et les tiens ?

– Elle les prendra au moins en considération. Mais je ne pense pas qu'elle m'obéira aveuglément.

– Je suppose qu'elle n'est plus une enfant, acquiesça finalement Edwin.

– Tu lui annonces ou je m'en occupe ?

– Je vais le faire. Comment ça se passe avec Sayanel ?

Edwin n'avait certainement pas manqué l'intérêt marqué du marchombre pour sa fille.

– Il a commencé à m'apprendre le tir à l'arc, répondit Camille avec animation. Et je lui ai fait visiter la Citadelle avec les autres. Tu as choisi ceux qui nous accompagneront ?

– Oui.

X X X

Au bout des trois jours qui lui avaient été alloués, il s'avéra que Maître Duom ne trouva rien d'autre, pour sa plus grande frustration. Les autres n'avaient pas eu beaucoup d'espoir et, n'attendant pas d'information, n'étaient en rien déçus.

– J'aurais aimé partir avec vous, formula le vieil Analyste au matin du départ.

– Tu sais bien que ce n'est plus de ton âge, répliqua Edwin.

– Nous comptons sur vous tous, décréta le Seigneur de la Citadelle. L'avenir de Gwendalavir est entre vos mains. Honneur et courage !

– Honneur et courage ! répétèrent les Frontaliers, dont Camille.

Puis la petite troupe partit.

– Dites donc les mioches, faudrait vous calmer, on n'a fait que franchir les portes de la Citadelle, se moqua Ker.

On sentait en effet une certaine excitation émaner des deux plus jeunes Frontaliers : Siam et Lahm.

– Désolé, s'excusa aussitôt ce dernier mal à l'aise.

– Si c'est trop de pression pour vous, il n'est pas encore trop tard pour faire demi-tour, continua de se moquer l'homme.

– Hors de question ! se récria Siam en mordant à l'appât.

– Nous saurons nous montrer à la hauteur, renchérit Lahm paniqué à l'idée d'être déjà congédié.

– Laisse-les tranquille Ker, intervint Camille. On n'a même pas fait cent mètres et tu es déjà en train de les charrier.

– Il faut bien se distraire… soupira-t-il. Mais fort bien, je ferai selon vos désirs Princesse.

Gil éclata de rire :

– Je parie que d'ici dix minutes tu les auras déjà oubliés.

– C'est fort probable, renchérit Juden. Je me souviens encore parfaitement d'un petit garçon incapable de suivre une consigne.

– Tu exagères Juden, je n'étais pas si terrible que ça, se défendit Ker.

– Ce n'est pas toi qui as dû t'entraîner, acheva le vieux Frontalier.

Lahm et Siam ne se gênèrent pas pour rire aux dépends de Ker.

Camille était assez satisfaite du groupe qu'avait sélectionné Edwin. L'équipe était hétéroclite et semblait avoir été montée au hasard, mais il y avait une certaine complémentarité dans ses membres. Les Frontaliers étaient tous d'excellents combattants, c'était dans la définition même de leur peuple. Mais Juden avait plus d'expérience tandis que Siam et Lahm avaient pour eux le courage et la folie de la jeunesse. Ker et Gil, quant à eux, avaient l'expérience du combat et l'endurance propre à leur âge. Suivant les conseils de Camille, Edwin avait cherché à composer une équipe équilibrée qui saurait compenser les défauts et faiblesses des uns et des autres.

Mais le critère essentiel pour Edwin avait été que Camille eût un lien particulier avec chacun d'entre eux. L'ordre qu'il leur avait donné était sans équivoque : « Camille, sur votre vie. ». Sans elle, impossible d'éveiller les Figées. Ils avaient tous acquiescé solennellement.

Pour l'instant, tout était tranquille. Il n'y avait pas un siffleur à la ronde et la plaine était désertique, impossible d'être embusqués. Conscients que cela ne durerait pas, chacun en profitait pour se détendre.

X X X

– Nous monterons le camp ici, déclara Edwin.

La nuit n'était pas encore tombée, mais le maître d'armes préférait jouer la prudence sur ces terres désolées et hostiles. Mieux valait être prêts avant le coucher du soleil.

– Je vais chercher du bois, notifia Camille.

– Je t'accompagne, annoncèrent Ker et Lahm en même temps.

– Parfait, décréta Edwin. Occupez-vous du bois tous les deux. Camille, vient m'aider à monter le camp.

Le visage des deux hommes se décomposa quand leur prince leur lança un regard noir devant leur absence de réaction immédiate. Les deux Frontaliers décampèrent.

– Ellana et moi allons effectuer une reconnaissance, proposa Sayanel.

– Bonne idée, approuva Edwin. Je n'ai pas vu de trace d'un gros prédateur mais on ne saurait être trop prudent.

– Te joindrais-tu à moi Camille ? s'enquit Sayanel.

La jeune fille acquiesça de bon cœur et rejoignit le marchombre tandis que le reste du groupe se mettait en mouvement pour préparer le camp.

X X X

– … et là je lui ai fais voler sa lame des mains, conclut Lahm avec fierté.

– Et après il t'a mis une raclée à main nue ? le railla Ker.

– Ce n'est pas parce qu'un adversaire est désarmé que le combat est fini, appuya Gil.

– Retiens bien ça gamin, où tu vas y laisser ta vie, conclut Ker.

– Je ne… commença à protester le jeune Frontalier avant d'être interrompu.

– Ker a raison, coupa Edwin.

Lahm n'ajouta rien.

– Un petit entraînement avant d'aller se coucher ? proposa Ker en regardant Lahm.

Le garçon mordit directement à l'appât.

– À mains nues, intervint le Prince des Marches. Et vous devez être opérationnels tous les deux pour votre tour de garde et demain dès l'aube.

– C'est noté, fit Ker. Je ne l'abime pas trop.

– Que… émit Lahm en serrant les poings de frustration.

– Vas-y Lahm ! Montre-lui ce que tu sais faire ! l'encouragea Siam.

Les deux adolescents avaient été longuement charriés depuis le début du voyage par Gil et Ker. Camille ou Juden étaient intervenus de temps à autres pour modérer un peu la situation mais la jeune fille avait surtout bavardé gaiement avec Ellana et Erylis, ne prêtant donc que peu d'attention à leurs chamailleries.

Sayanel invita Camille à le rejoindre d'un geste silencieux. La jeune fille fut ravie de la proposition. Personne ne chercha à les retenir ni à les suivre, bien que certains regards se tournèrent inquisiteurs vers Edwin. Mais le maître d'armes n'avait rien à y redire.

X X X

Lahm frissonna sous la brise mordante venue depuis la chaîne du Poll. Cela devait bien faire plus d'une heure qu'il avait commencé son tour de garde et le jeune homme se morfondait. Il savait combien cette tâche était importante et il ne désirait en aucun cas décevoir son Prince qui l'avait choisi pour l'accompagner, mais il aurait préféré qu'il se passât quelque chose. N'importe quoi qui vînt rompre cette monotonie.

Cela faisait déjà une semaine qu'ils avaient quitté la Citadelle et rien. Pas la moindre escarmouche avec un Raïs ou la faune locale. Et Lahm s'ennuyait à mourir. Il savait que Siam pensait comme lui. Dans le fond, il réalisait bien qu'il aurait dû se réjouir que les ennuis se tinssent à distance. Mais quand Edwin lui avait proposé de se joindre dans cette quête déterminante pour l'avenir de Gwendalavir, Lahm devait bien s'avouer qu'il s'était attendu à un voyage plus excitant. Avec des événements. Jusqu'ici, la seule surprise à laquelle il pouvait s'attendre, c'était la prochaine méthode que Ker emploierait pour l'humilier devant Camille. Ou devant leur Prince.

Lahm n'était pas sot. Il s'était bien vite aperçu que Ker et lui étaient en compétition pour le cœur de Camille. Le garçon ignorait s'il devait être soulagé ou non que la jeune fille n'ait rien remarqué. Il pouvait au moins admettre dans les replis de son cœur que son rival ne le peignait pas à son avantage. Il était nécessaire que Lahm trouvât un moyen de se mettre en valeur avant que Camille ne réalisât qu'il cherchait à lui faire la cour. Ou elle le dédaignerait et rirait ouvertement de lui.

Enfin… Pour l'instant l'objet de son intérêt semblait préféré la compagnie de Sayanel. Il ne comprenait pas l'intérêt que la jeune fille portait au marchombre. À part son côté mystérieux qui lui faisait presque froid dans le dos, Lahm ne lui trouvait personnellement rien d'attractif. Ce n'était qu'un vieil homme inoffensif.

Lahm tourna la tête pour apercevoir les premiers rayons de soleil venir dissiper l'obscurité, parant le paysage d'or, comme la chevelure d'une certaine jeune fille. Tout en Camille était captivant. De ses yeux violets qui observaient tout, à son port assuré qui trahissait la noblesse de son sang et son statut de commandement.

Lahm poussa un soupir quand ses yeux remarquèrent du mouvement dans la périphérie de sa vision. Il se tourna pour faire face… à une vieille dame ? Que faisait-elle au milieu de nulle part dans ses haillons avec ses cheveux hirsutes et ses yeux jaunes ? Une seconde. Yeux jaunes ? Par le Sang des Figées ! Une goule !

Le jeune Frontalier sortit son sabre en un instant, prêt à faire face à son adversaire. Le monstre se jeta sur lui. Gardant son sang-froid, Lahm abattit la lame sur son adversaire. Et plongea aussitôt en avant, emporté par l'élan lorsque l'acier traversa l'être éthéré sans rencontrer de résistance. Le garçon se maudit mille fois. L'acier était inefficace contre ces monstres ! Il aurait dû s'en souvenir !

Les bras de la goule se refermèrent autour de lui et le jeune humain poussa un cri de surprise quand un froid sans nom vint l'étreindre. Il était Frontalier. Il avait l'habitude des rudes hivers. Mais rien n'aurait pu le préparer à ce poison qui s'insinuait dans son corps, gelant tout son être.

Soudain le froid reflua tandis que son visage rencontrait le sol dur. Et Lahm put de nouveau respirer. Rassemblant ses esprits, le jeune homme s'assit avec difficulté et observa la scène qui se déroulait sous ses yeux.

– Le feu ! hurlait Edwin non loin de lui.

Le Prince des Marches avait dû le sauver en se jetant entre lui et la goule. Tout le camp était maintenant réveillé et hors des tentes. Les Frontaliers s'approchèrent et tentèrent de distraire l'attention de la goule tandis que les marchombres ranimaient le feu qui n'était plus que braise. Lahm avait oublié de remettre du combustible en temps voulu. Le garçon se maudit de nouveau et se releva, prêt à aider ses compagnons qui sautaient en tous sens pour éviter de se faire attraper par la goule.

Juden ne fut pas assez rapide et un coup vint le saisir au creux de l'estomac, lui coupant le souffle et l'envoyant valser à plusieurs mètres. Puis se fut au tour d'Edwin de se plier en deux sous l'impact. Et la goule se jeta de nouveau sur Lahm qui venait à peine de se remettre sur ses pieds. Il n'avait aucune chance de l'éviter et la regarda arriver sur lui les yeux écarquillés.

Puis il fut projeté sur le côté et un hurlement de douleur s'éleva. Glissant sur le sol et se redressant péniblement, le jeune Frontalier ne put que constater avec effroi l'étreinte mortelle dans laquelle était prise Camille. La jeune fille l'avait de toute évidence poussé hors du chemin de la goule et s'en était retrouvée prise au piège.

Des flèches vinrent soudainement se planter dans le corps de la goule. Hérissée de longs traits de bois, la créature se tendit, comme incapable d'imaginer un tel destin, avant de relâcher son étreinte et de tituber pour finir par s'écrouler.

– Camille ! hurla Edwin en se précipitant vers sa fille.

X X X

La sensation de froid a disparu.

Je flotte, en apesanteur dans un océan d'étoiles. Je suis infinie et je suis minuscule, je ne suis rien et je suis tout. Suis-je encore Camille ?

Aucun point de repère, pas de limites et pas d'horizon.

Je n'ai aucune sensation.

Des galaxies s'ouvrent devant moi, l'univers entier se dévoile et, à chaque nouvel astre qui apparaît, je m'allège d'un souvenir.

Je ne suis plus que moi. Libérée des autres, libérée du monde, libérée de tout, je deviens pensée et les étoiles me tendent les bras…

Soudain, elle est là.

Immense, puissante, sage.

Là où je flotte, elle nage. Là où je me perds, elle chez elle.

La Dame.

Est-ce un puzzle que mon esprit errant a reconstitué ou une simple intuition ? Je l'ignore mais cette certitude m'habite désormais.

Son œil mordoré s'ouvre pour moi, elle me parle.

Les baleines vont où elles veulent, dans l'océan ou dans les étoiles, mais toi, ta place n'est pas ici, ton destin est ailleurs. J'ai besoin de toi, de ton aide.

De mon aide ? Je ne comprends pas.

Bientôt tu sauras.

D'accord.

Va. Retourne tenir ta promesse.

Les étoiles pâlissent, les galaxies s'estompent, je me rappelle…

J'ai de nouveau froid, mais de mon cœur une onde de chaleur parcourt mon corps, lutte pour moi.

J'ai mal, je voudrais continuer à flotter.

J'ouvre les yeux.

X X X

– Camille ! s'éleva le cri soulagé d'Edwin en voyant la jeune fille ouvrir les yeux.

Des larmes brouillaient sa vision et coulaient sans retenue le long du visage du guerrier. Il serra Camille un peu plus contre lui. La jeune fille chercha à lever la main vers Edwin mais le Frontalier arrêta son geste.

– Ça va aller Camille, lui murmura-t-il. Tu es en vie. Je suis là.

– La Dame, Papa, chuchota Camille, la Dame dans les étoiles…

Edwin se contenta de la bercer.

– Les étoiles, Papa, répéta-t-elle d'une voix plus forte bien qu'encore éraillée. Des millions d'étoiles…

En réponse, l'homme déposa un baiser sur son front.

– Autrefois tu m'as fait te promettre de ne plus jamais te laisser derrière, fit la voix tremblotante d'Edwin. Alors ne pars pas où je ne peux te suivre. Ne me laisse pas. Sans toi, mon monde perdrait ses couleurs et toutes ses saveurs. J'ai besoin de toi à mes côtés. Tu es ma fille et mon univers. Je t'aime.

Sur un signe de Sayanel, les autres se retirèrent pour laisser le père et sa fille partager cet instant.

– Replions le camp, suggéra le marchombre. Je ne pense pas que nous nous éterniserons ici.

Le groupe n'eut pas besoin de davantage d'instructions pour s'activer. Et lorsqu'ils se remirent en route, Camille était emmitouflée dans une couverture dans les bras de son père. Les rênes de la monture de Camille furent attachées à la monture de Juden.

X X X

– Tu es un vrai désastre ! s'énerva Ker tandis que la gamelle continuait de rouler et finissait de se vider sur le sol.

– Je ne… tenta faiblement de se défendre Lahm, le responsable de cette perte.

– Non tais-toi. Tu es incapable d'entretenir le feu pour deux heures, tu es incapable de monter la garde, tu as besoin qu'on te sauve de tes bêtises deux fois et maintenant tu renverses notre déjeuner !

– Ce n'est pas…

– Camille sur ta vie. C'étaient tes ordres. Et elle a failli mourir à cause de toi. Edwin a eu tort de t'emmener.

Lahm avala avec difficulté la boule qui s'était formée dans sa gorge. Elle ne partit pas vraiment. Il tourna un regard anxieux vers son prince. Ce dernier ne porta aucune accusation mais ne vint pas à sa défense pour autant. Il resta assis où il était, Camille blottie dans ses bras, sans accorder la moindre attention à la détresse du jeune Frontalier.

Le jeune garçon aurait voulu que la terre s'ouvrît et l'engouffrât. À la place, il tourna les talons pour s'enfuir. Une main s'abattit sur son épaule, l'arrêtant net dans son élan. Juden.

– Nous n'avons pas de temps à perdre à te courir après, déclara le vieil homme. Reste ici.

Lahm se laissa choir sans autre forme, ruminant de sombres pensées. Il avait manqué faire échouer la quête. C'était tout l'Empire qui comptait sur eux, qui comptait sur Camille, et elle avait frôlé la mort par sa faute.

Le jeune homme fut surpris lorsqu'une main amicale se posa sur son épaule. Encore plus par la voix et les mots qui suivirent.

– Tout le monde commet des erreurs Lahm.

Le susnommé releva des yeux incrédules sur deux améthystes qui l'observaient avec compassion.

– L'important est de ne pas répéter nos erreurs, poursuivit Camille.

– Ker a raison, soupira Lahm. Edwin a eu tort de m'emmener.

– Et qui es-tu pour me dire que j'ai tort ? vint trancher la voix du Prince des Marches.

Lahm se raidit. Il tourna doucement son visage apeuré pour faire face à l'acier d'Edwin, bien moins réconfortant que Camille.

– Ne t'inquiète pas, fit Camille. Je lui dirais sans faute s'il s'est trompé. Pour l'instant, ce qui compte c'est qu'on soit tous en vie. Et le but c'est de le rester.

– Ne va pas faire de bêtises gamin, conclut Edwin.

Puis le père et la fille se relevèrent avant de retourner près du feu, Edwin drapant de nouveau une couverture autour des épaules de Camille.

X X X

Le groupe traversa la plaine de Shaal jusqu'aux contreforts de la chaîne du Poll.

– Nous laisserons les chevaux ici, annonça Edwin. Demain commence la partie la plus dangereuse. Prenez des forces et reposez-vous. La journée sera longue.

Chacun s'activa pour monter le camp. Tandis que le repas finissait de mijoter, Camille regardait les flammes, perdues dans ses pensées.

– Quelque chose te tracasse petite sœur ?

Camille tourna son visage vers Ellana.

– C'est ce Gardien, répondit Camille. On ne sait rien sur lui. Et pourtant j'ai l'impression que je devrais le connaître…

– Désolée de n'avoir pu t'aider sur ce point, fit Erylis en s'asseyant de l'autre côté de la jeune fille.

Camille haussa les épaules.

– Merci pour la goule, déclara-t-elle finalement. Comment avez-vous su que le bois fonctionnerait sur elle ?

– Chez nous, il existe une créature, le tuen' tulth, invulnérable à l'acier, comme la goule. Beaucoup sont morts avant que notre peuple ne comprenne que nous pouvions la vaincre avec du bois. Depuis, nous ne la craignons plus.

– Et comment saviez-vous que le bois serait aussi efficace sur la goule ? s'enquit Ellana. Rien n'indiquait que la faiblesse de la goule était la même que celle du tuen' tulth.

Une suite de son inintelligible pour les deux humaines leur répondit.

– Comme dit Lyth, traduisit Erylis, vous avez une autre idée ?

Les deux humaines se regardèrent un instant.

– Euh… non… répondit finalement Camille.

– Nous non plus, firent les deux Faëls l'un dans le langage humain, l'autre dans sa langue maternelle.

X X X

L'ascension fut rude et les paroles rares. Le groupe effectua une pause le temps de se sustenter. Edwin donna ses dernières instructions :

– Nous touchons au but. À partir de maintenant, je veux le silence complet. Il serait stupide de croire que les Ts'liches ont laissé les Figés sous la seule surveillance du Gardien. Finies les conversations.

Ils passèrent une série de cols rocailleux avant de découvrir la première plaque de neige. Un bruit se fit alors entendre derrière un gros rocher.

– Un marcheur, identifia Juden en reconnaissant le cliquetis propre à cette race.

Le groupe se resserra sous l'ordre d'Edwin tandis qu'ils continuaient leur progression. Il y eut soudain une chute de pierre sur les hauteurs à leur droite. Une dizaine de marcheurs dévalait l'éboulis. Les Frontaliers tirèrent leur sabre au clair. Ils n'eurent pas besoin d'en faire usage. Dix traits fusèrent successivement dans l'air, chacun trouvant sa cible. Les araignées géantes s'effondrèrent sans un bruit.

Ellana poussa un sifflement d'admiration en se tournant vers les responsables de ce massacre : Erylis et Lyth. Le Faël lui renvoya un clin d'œil tout en allant récupérer ses flèches. Les autres montèrent la garde pendant que leurs deux alliés de petite taille récupéraient leurs munitions.

Les cris des Raïs retentirent alors que le groupe commençait la descente d'un vallon sauvage. Edwin poussa un juron. La troupe s'élança.

– L'entrée que je connais se trouve juste au pied de la falaise ! indiqua le maître d'armes tout en continuant de courir.

Comme promis, l'ouverture était là. D'abord suffisamment large pour que deux hommes marchent côte à côte, elle se réduisait progressivement.

– Il y a un passage où il faudra ramper, indiqua Edwin.

– Je garde l'entrée, annonça Siam.

– Siam… commença Edwin.

– Je reste-là moi aussi, affirma Lahm.

– Ne t'inquiète pas Edwin, appuya Siam. Cette fois on restera dans la grotte.

– Il doit bien y avoir deux ou trois hordes de Raïs, fit remarquer Juden.

– Il faut bien que quelqu'un garde le passage, réitéra Lahm. Vous pouvez nous faire confiance.

– À d'autres, fit Ker mais son sourire trahissait ses véritables sentiments.

– À nous quatre et en effectuant des rotations on devrait pouvoir tenir dans un passage aussi étroit, ajouta Gil.

– On couvre vos arrières, conclut Ker.

Edwin opina de la tête sans un mot, son regard s'attardant sur sa jeune sœur. Puis il s'avança dans le tunnel. Les autres lui emboîtèrent le pas, conscients de la futilité des mots en cet instant.

– Camille, lumière s'il-te-plaît, demanda Edwin quand la lumière extérieure ne les éclaira plus du tout.

La jeune fille se concentra pour ne pas laisser sa trace dans l'Imagination. Ils étaient si près du but, inutile d'attirer davantage l'attention. Une sphère lumineuse vint danser devant Edwin qui ouvrait le chemin. Il s'arrêta dans une grotte le temps que tout le monde se regroupe. À ses pieds s'ouvrait un puits dont on n'apercevait pas le fond.

– Nous sommes actuellement dans un ancien conduit d'aération. Il nous reste à descendre ce puits, il fait une cinquantaine de mètres. La descente est périlleuse, il va falloir être très prudent.

Edwin observa les personnes qui l'accompagnait.

– Sayanel, est-ce que tu pourras assurer Camille ?

– Bien sûr.

Si Sayanel prit sa place auprès de Camille, Ellana resta proche d'Edwin et les deux Faëls se placèrent de part et d'autre de Juden. La descente se faisait en silence, illuminée par la sphère de Camille qui les suivait sous les directives de la jeune fille. Il y eut quelques dérapages mais rien que les marchombres et les Faëls ne pussent rattraper.

– Merci, fit Camille une fois les pieds au sol. Heureusement que vous étiez là.

Sayanel passa une main affectueuse sur les cheveux de la jeune fille.

– Toujours, lui promit-il dans un murmure.

Les compagnons ne s'attardèrent pas et s'engouffrèrent dans le seul passage présent. Ils débouchèrent dans une grotte aux dimensions incroyables. Une ville entière se dressait sous leurs yeux, dans une claire lumière dont la source était introuvable. Le sol était constitué d'une unique dalle de marbre vitrifié sur laquelle leurs pas résonnèrent longuement dans le silence total.

– L'Académie des dessinateurs, déclara Juden en montrant une vaste construction surmontée d'un dôme.

– Tu penses que les Figées sont là ? demanda Camille.

– Il y a de grandes chances pour, lui répondit Edwin. Ne traînons pas.

Le maître d'armes guida la petite troupe à travers un dédale d'avenues jusqu'à un immense gouffre qui leur barrait le chemin. Fort heureusement, de nombreux ponts permettaient de le franchir. Ils se hâtèrent vers le plus proche.

Soudain, Camille sentit quelque chose tressauter dans sa poche. Y plongeant la main, la jeune fille y découvrit une bille. La sphère graphe ! Et cette réaction… Cela ne pouvait signifier qu'une chose :

– Ts'liches ! s'exclama Camille.

À peine son cri fusa-t-il de la gorge de la jeune fille que le groupe put apercevoir quatre silhouettes menaçantes à une vingtaine de pas de leur position seulement.

Un froid intense vint frapper Camille. Il ne lui fallut qu'une poignée de secondes pour comprendre à quoi elle avait affaire. Le pouvoir ts'lich. Elle opposa sa volonté à la leur, comme lorsqu'il y a si longtemps elle avait coloré une sphère en bleu au lieu du rouge des maîtres dessinateurs. Le pouvoir des Ts'liches étaient bien plus importants que celui de quelques humains. Mais celui de Camille était plus grand encore. Il était absolu. Le dessin des Ts'liches explosa en une myriade de particules scintillantes. Camille était libre.

Il lui restait encore quatre créatures mortelles à vaincre. Le chuintement familier d'un sabre sortant de son fourreau détourna l'attention de la jeune fille vers ses compagnons. Si la plupart de ces derniers étaient figés, Edwin et Juden étaient encore capables de se mouvoir.

– Comment… ? murmura Camille.

– Nous sommes Frontaliers, fit Edwin. Des fils de Merwyn. Leur pouvoir n'a pas de prise sur nous. On s'occupe des Ts'liches. Toi et Sayanel, délivrez les Figées.

Sayanel ? Ce ne fut qu'à cet instant que la jeune fille réalisa que le marchombre était à ses côtés. Ne l'ayant pas quitté d'une semelle, il avait pu bénéficier de l'écran de protection généré automatiquement par Camille. Cette dernière exhala un long soupir.

– Ok. Je… hésita Camille. À tout à l'heure.

Quitter Edwin à un moment aussi crucial était étrange. La jeune fille avait la douloureuse impression qu'elle ne le reverrait pas. Et pourtant elle devait le laisser ici et faire son devoir. Edwin avait déjà tué des Ts'liches. Mais il n'en avait jamais affronté quatre en même temps. Le cœur de Camille se serra. Elle continua de s'éloigner.

Un cri de douleur déchira l'air. La main de Sayanel vint trouver place dans la sienne. Ils ne se retournèrent pas. Camille refoula les larmes qui commençaient à s'accumuler au coin de ses yeux. D'un geste de sa main libre elle les effaça.

La paire gravit une imposante volée de marches conduisant à une porte aux proportions gigantesques. Fort heureusement, cette dernière était entrebâillée et les deux compagnons se glissèrent à travers l'ouverture.

L'intérieur était complètement noir. Camille dessina une vive lumière qui éclaira toute la pièce. Une faible lumière n'aurait fait d'eux qu'une cible.

L'Académie semblait avoir été ravagée, des tas de gravats pour seule trace de l'architecture monumentale du lieu. Et au milieu de la pièce, un œil plus grand que Camille s'ouvrit. La jeune fille retint un hurlement de terreur quand ce qu'elle avait pris pour un monticule de pierre se mut.

Sayanel la fit passer derrière lui pour la protéger. C'était plus un réflexe qu'une action réfléchie. Que pouvait-il faire contre l'animal haut de vingt mètres qui se dressait soudainement devant eux ? Encore couché sur ses pattes, des ailes repliées sur son dos, la créature braqua son œil mordoré sur eux et découvrit une gueule garnie de crocs aussi grands qu'un homme. Le Gardien était un dragon !

X X X

Sayanel était loin d'être serein. Il suivait un échange qu'il ne comprenait pas, la moitié ayant lieu dans les Spires. Mais Camille, elle, semblait savoir ce qu'il se déroulait, ce que cette créature attendait d'elle. Alors le marchombre attendait la suite. Pour l'instant il se tenait aux côtés de Camille, lui offrant au moins un soutien moral.

Un claquement sonore retentit. Tellement fort que Sayanel crût devenir sourd. Le collier qui était un instant auparavant autour du cou du dragon venait de tomber au sol, brisé. Le Dragon poussa un rugissement de joie. La créature ne s'attarda pas en ses lieux de misères et creva le plafond. Sayanel eut tout juste le temps de pousser Camille à l'abri avant qu'une pluie de débris ne vinssent les ensevelir.

– L'escalier, indiqua Sayanel lorsqu'une nouvelle avalanche s'abattit sur eux.

C'est là qu'ils découvrirent les Figées. Camille ne sembla pas perdre de temps car en moins d'une minute, les statues reprirent vie une par une, le temps reprenant finalement son court pour ces dix humains. L'une d'entre elles fit un pas en direction de leur sauveuse.

– J'ai rempli ma part du marché, annonça Camille, nous discuterons plus tard. Vous avez un verrou à faire sauter dans les Spires, moi des amis à sauver.

– Attends ! lui cria la femme. Je suis Éléa Ril' Morienval. C'est moi qui t'ai contactée lorsque tu es arrivée en Gwendalavir. Tu ne peux pas t'en aller comme ça !

Sayanel était perplexe. De quoi parlait la félonne ? Car il n'ignorait pas le rôle de cette traîtresse dans la chute de l'Empire.

Camille lui jeta un regard glacial.

– Je vous retrouverai, annonça-t-elle simplement avant de saisir la main de Sayanel et de disparaître.

X X X

– Papa !

Un genou à terre et appuyé sur son épée, Edwin Til' Illan se tenait au milieu de quatre cadavres. Le guerrier n'avait pas bonne mine avec les dizaines de blessures sur son corps par lesquelles s'échappait un liquide vermeil, mais il était vivant. Camille se précipita à ses côtés.

– Tu as réussi ? lui demanda-t-il.

– Oui, les Figées sont libres.

– Merveilleux. Je suis fier de toi.

S'étant assuré que le maître d'armes ne risquait pas de s'effondrer mort dans les prochaines minutes, le regard de Camille trouva finalement l'autre Frontalier.

– Juden ! s'exclama-t-elle horrifiée.

L'homme gisait sur le flanc, une blessure béante à l'estomac. Une estafilade moins importante courrait le long de sa cuisse gauche. Il était encore conscient. Et, s'il ne semblait plus avoir la force de ne serait-ce que gémir, l'expression d'une douleur intense déformait son visage.

– Ça va aller, murmura Camille en lui prenant la main.

Sans autre forme, ils disparurent, emportés par le Pas sur le côté de Camille.

X X X

– Lahm ! cria Ker

– J'ai ! répondit le garçon.

Ker tua un dernier Raïs puis se plaqua contre le mur tandis que Lahm bondissait en avant pour prendre sa place. Ker plongea ensuite sur le côté pour passer derrière, à l'abri. Il roula et se releva puis, sans quitter le combat des yeux, reprit son souffle.

Jusque-là, les quatre Frontaliers tenaient bon. Mais les Raïs continuaient d'affluer, piétinant morts et blessés indifféremment.

Soudain, alors que Siam et Gil s'apprêtaient à effectuer une rotation, une flamme immense s'abattit du ciel, réduisant les Raïs en cendres.

Les deux aînés saisirent les deux plus jeunes pour les mettre à l'abri derrière eux, plus profondément dans la caverne.

– Attention ! hurla Lahm.

Ker se retourna et bloqua in extremis un coup de hache qui l'aurait décapité. Puis l'épée de Gil traversa la gorge du Raï qui avait réussi à échapper aux flammes.

– Je crois qu'on est bon, déclara finalement Gil.

Ker hocha la tête en signe d'assentiment. Aucun des Frontaliers ne rangea pour autant son sabre, ni ne quitta des yeux l'entrée de la grotte.

– Merci pour l'avertissement Lahm.

– Qu'est-ce que c'était ? demanda Siam.

– Ça va vous paraître dingue, mais j'ai crû voir un dragon, les informa Gil.

– Un dragon ? fit Ker sceptique.

– Admettons que ce soit un dragon, supposa Lahm. Pourquoi nous aurait-il aider ?

– Pas sûr qu'il nous ait vu, fit remarquer Siam. Il voulait peut-être juste manger du Raï grillé.

– Il ne reste que des cendres, lui opposa Lahm.

– Et bien il a mal dosé la température, commença à s'impatienter la jeune Frontalière.

– Ou alors parce que ce Dragon est un copain.

– N'importe quoi Camille, se moqua Siam.

Puis les Frontaliers réalisèrent la présence de la jeune fille et se mirent à parler tous en même temps.

– Camille !

– Qu'est-ce que tu fais là ?

– Le Gardien ?

– Et les autres ?

– Si tu es là ça veut dire que… ?

– …Figées ?

– …succès…

D'un simple geste de la main, Camille les fit taire.

– Oui la quête est accomplie, les Figées sont libres. Apparemment tout est réglé de votre côté. Blessures ?

– Quelques égratignures seulement, répondit Gil.

– Parfait, à tout de suite.

– Quoi ?

Mais Camille avait déjà disparu.

X X X

– Tu es dans un piètre état, commenta Sayanel en aidant Edwin à s'asseoir.

Un rire resta coincé dans la gorge du maître d'armes.

– Quatre Ts'liches en même temps, je suis impressioné, admit aisément le maître marchombre.

– Le Gardien ? désira savoir Edwin.

– Un immense dragon. Camille l'a libéré. Pour les détails, il faudra d'ailleurs lui demander car la plupart des échanges semblent s'être déroulés dans l'Imagination.

– Je vois.

– Cette jeune fille est vraiment exceptionnelle. Je l'ai su dès que j'ai vu Millette. Apprendre qu'elle était Camille Til' Illan a certainement permis de lever une partie du voile.

Edwin hésita un moment. Mais il n'y avait plus de raison de taire l'identité de Camille. Et il faisait confiance à Sayanel.

– Ewilan Gil' Sayan, révéla donc le Frontalier.

Une douleur n'ayant aucun lien avec son combat transperça la poitrine du Frontalier. Ce simple nom rappelait à Edwin que Camille n'était pas vraiment sa fille et que la prochaine et dernière étape serait de retrouver Élicia et Altan.

De son côté, Sayanel prit une expression pensive mais ne commenta pas immédiatement.

– Tu as fait d'elle une jeune femme remarquable, se décida finalement le marchombre. Tu peux être fier.

– Je le suis, fit Edwin sans comprendre où voulait en venir le marchombre.

– Je parlais de ta propre performance.

Le visage d'Edwin afficha clairement sa surprise.

– Je ne…

– Camille ne serait pas celle qu'elle est aujourd'hui sans toi. C'est toi qui as su cultivé ses qualités.

Edwin repensa inévitablement à toutes ces années passées avec Camille à ses côtés, tous ces événements anodins et importants qu'ils avaient traversés ensemble.

– Papa !

– Camille.

– J'ai déposé Juden à Fériane. Siam et les autres vont bien.

– C'est une bonne nouvelle. Maintenant, si tu pouvais délivrer les autres…

Camille rougit avant de se plonger dans l'Imagination. Très vite, Ellana, Erylis et Lyth furent libres.

X X X

Le groupe s'était réuni et avait lentement voyagé, notamment du fait des blessures d'Edwin qui avait refusé de se faire transporter à Fériane.

– Tu es ridicule, avait marmonné Camille.

Une fois au camp, tandis que les autres préparaient une sorte de petite fête pour leur victoire, Camille pansait les blessures d'Edwin. La jeune fille tenta infructueusement de rêver. Elle réussit cependant à fermer les plaies mineures.

– Ce n'est pas encore ça, soupira-t-elle.

– C'est un bon début pour quelqu'un qui n'a pas eu d'instruction, la contredit Sayanel qui l'avait assisté.

– J'ai l'impression de glisser dans un brouillard et de manquer la porte, décrivit Camille. Je ne sais pas si ça fait beaucoup de sens…

– Tu apprendras à patiner. Ou à chevaucher la brume.

Ellana releva brusquement la tête de sa tâche en entendant ces mots. Elle lança un regard étrange, scrutateur, à Sayanel, mais elle choisit de ne pas commenter.

X X X

Le lendemain, le groupe prit le chemin du retour pour la Citadelle. Erylis et Lyth firent leurs adieux dans la matinée et empruntèrent un chemin qui redescendait vers le sud. Vers chez eux. Lorsque la veille ils avaient discuté de la suite de l'aventure, Camille avait proposé à Edwin de le conduire directement au camp militaire.

– Ce ne sera pas la peine, avait-il répondu. Maintenant que les Spires sont de nouveau accessibles, il ne faudra pas longtemps pour repousser les Raïs avec l'aide de nos dessinateurs. Ils peuvent facilement se débrouiller sans nous.

Le cœur de Camille avait fait un bond dans sa poitrine quand Edwin avait utilisé « sans nous » et pas « sans moi ». La reconnaissance de ses compétences par le Frontalier lui faisait toujours autant d'effet qu'au premier jour. Il faut dire qu'Edwin n'était pas naturellement prodigue en compliments. Camille prenait le temps de savourer chacun d'entre eux.

– Inutile de me regarder comme ça jeune fille, avait déclaré Sayanel. En ce qui me concerne je continue avec toi.

Il avait été récompensé par une longue étreinte et un sourire à rendre jalouses les étoiles.

Ellana avait hésité, fait étrange tant la jeune femme semblait toujours déterminée et décidée.

– Pars si tu le souhaites, lui avait finalement dit Sayanel. Ne te sens pas obligée de rester pour moi.

Il avait eu un petit sourire en coin et des yeux rieurs qui laissaient sous-entendre beaucoup. Trop en tous cas pour Ellana qui le fusilla du regard et déclara qu'elle n'avait pas eu le temps de visiter la Citadelle comme elle le souhaitait. Le sourire de Sayanel s'était accentué et Ellana avait détourné le regard, marchant d'un pas décidé pour s'occuper des chevaux.

X X X

Ils se firent attaquer par des loups en fin de matinée.

– Camille, peux-tu nous encercler de feu ?

La suggestion était venue de Sayanel. Il était nécessaire de souligner que cela faisait des années que Camille et Edwin cherchaient à cacher le don de celle-ci et donc que l'Art du Dessin était souvent une solution négligée de leur part.

– Je glisse… fit Camille clairement surprise.

– Comment ça tu glisses ? demanda Siam.

Edwin jura.

– On doit être dans un Hiatu.

– Un quoi ? interrogea Siam.

– Pour faire simple, c'est un endroit où l'Imagination est inaccessible, expliqua Camille. Ces phénomènes sont assez rares et localisés dans les Marches du Nord. Leur origine serait liée à… Merwyn… Mais oui !

Et juste comme cela la jeune fille avait replongé dans les Spires qui étaient inaccessibles. Camille ne savait peut-être pas encore « patiner » mais elle pouvait au moins éviter de se casser la figure. Elle entre-aperçut comme un filet de lumière et projeta tout son être vers cet éclat.

Merwyn ! appela-t-elle.

Ewilan, j'ai l'impression que c'était hier que nous nous rencontrions.

Pour vous sans doute, mais pour moi cela fait une éternité.

Et que puis-je faire pour toi que ton protecteur ne le peut ?

J'aurais effectivement besoin de votre aide s'il-vous-plaît.

Ah je vois. Et tu n'as pas ton loup avec toi.

Mon loup ?

Non, bien évidemment que non… Peut-être dans d'autres circonstances…

Camille n'eut pas le loisir d'interroger davantage le dessinateur sur ce loup. Elle se sentit de nouveau éjectée des Spires. La jeune fille observa autour d'elle les guerriers prêts au combat malgré la nervosité de leurs montures tandis que la meute se rapprochait toujours de leur position. Puis les loups semblèrent changer d'avis et virèrent ensemble vers la gauche dans un virage à quatre-vingt-dix degrés.

– C'est toi qui as fait ça petite sœur ? s'enquit Ellana.

– Pas vraiment, démentit Camille. Mais j'aimerais bien savoir comment il s'y est pris.

X X X

– Tu ne crois pas que tu devrais laisser tomber Ker ?

– Hmm ? fit l'intéressé.

– Quitte à t'attirer les foudres d'Edwin, poursuis plutôt Siam.

– Siam ? Sérieusement Gil ? Ce n'est qu'une enfant.

– Camille à treize ans.

– Et elle est beaucoup plus mature que Siam. Contrairement à ce que tu sembles penser, je ne suis pas attiré sexuellement par Camille.

– Alors…

– Tu ne vas pas me dire que tout ce qui t'intéresse chez Larelha c'est son corps ? Tu sais quoi, ne réponds pas à cette question.

– En attendant ça a l'air de lui passer complètement au-dessus de la tête à Camille. Contrairement à Edwin, si je puis me permettre d'appuyer.

Ker eut un rire sans joie.

– Camille est parfaitement consciente de ce que Lahm ou moi désirons.

– Pardon ?

– Si elle décide de faire comme si de rien n'était, c'est parce qu'elle ne peut nous dire oui et ne souhaite pas nous dire non. Ne sous-estime pas son intelligence.

– Donc tu sais que la fille ne t'aime pas, que si tu venais à lui poser la question elle te dirait non, mais tu continues quand même ?

– Je sais que ça ne mènera à rien mais je l'aime. C'est stupide l'amour hein ?

– Définitivement.

Deux ombres s'éloignèrent silencieusement des deux Frontaliers.

– Je crois que tu peux être tranquille de ce côté-là, déclara Sayanel une fois à bonne distance.

– Oui, acquiesça Edwin. Camille peut se débrouiller pour Lahm, mais les intentions de Ker m'inquiétaient un peu plus.

Sayanel résista à l'envie de lui demander quelles étaient les intentions du maître d'armes envers Ellana. Il avait surpris quelques regards dans la direction de la jeune femme mais taquiner Edwin à ce sujet lui paraissait contreproductif au vu de la timidité de l'homme. Et si le maître marchombre avait de l'affection pour Ellana, la jeune femme s'occupait de ses affaires toute seule et n'aurait pas apprécié le geste, même s'il venait de Sayanel. Le temps lui dirait bien assez tôt ce qu'il adviendrait de ces deux-là.

X X X

Lorsque les compagnons arrivèrent à la Citadelle, un groupe de Frontaliers sortit les accueillir. Enfin, surtout les acclamer. Edwin et Camille étaient au centre des réjouissances.

– Larelha ! s'exclama Gil en descendant de sa monture.

Le guerrier eut certainement droit à ses propres félicitations. Et chacun était heureux de revoir sa famille et ses amis.

Les seuls un peu à part était Sayanel et Ellana, les Frontaliers ne les connaissant pas. Mais la joie visible de Camille et son expression innocente en cet instant d'allégresse suffisait au bonheur de Sayanel. Et le sourire d'un certain Frontalier dans sa direction, fit bondir le cœur de la marchombre. Somme toute, ce fut dans la bonne humeur que tout ce petit monde regagna l'abri de la Citadelle.

X X X

Un discours formel était prévu par Hander Til' Illan juste avant un banquet donné pour fêter la libération des Sentinelles et la victoire proche de l'Empire.

– …et Ewilan, je t'en conjure, évite le sarcasme ou toute provocation, débitait maître Duom. Les Frontaliers ont un sens strict des convenances, …

– Je lui dis que j'ai été élevée par des Frontaliers pendant sept ans ? murmura Camille à Edwin.

– …et un code d'honneur très rigoureux…

– Laisse-le faire, répondit Edwin avec un clin d'œil.

– …si tu joues à l'impertinente, tu seras défiée en duel en moins de temps qu'il ne t'en faut pour dessiner une flamme. Compris ?

– Oui chef ! plaisanta donc Camille.

– Merwyn nous vienne en aide… marmonna le vieil homme.

– Ça c'est déjà fait…

Seul Edwin entendit cette dernière remarque et choisit de ne pas commenter.

– Il est temps d'y aller, déclara le maître d'armes.

Camille sentit un frisson de nervosité la parcourir. Elle n'avait pas de raison d'être inquiète pourtant. Elle avait déjà été reçue par le Seigneur de la Citadelle de manière informelle avec Edwin et Siam. L'homme avait été heureux que la quête ait été un succès et soulagé que sa famille soit saine et sauve. Camille avait rougi d'embarras d'être ainsi incluse. Même si elle considérait Edwin comme son père. Sans hésitation et sans gêne.

X X X

La cérémonie ne fut pas si horrible que Camille l'eût craint, si ce n'était qu'elle avait dû observer les deux Sentinelles félonnes qui se tenaient aux côtés de Hander Til' Illan. Au moins la jeune fille avait-elle eu confirmation de la présence d'Éléa Ril' Morienval à la Citadelle. Elle n'aurait pas besoin de la poursuivre aux quatre coins de l'Empire.

Les deux Sentinelles avaient cherché à la déstabiliser sans succès. Camille était armée pour faire face à ce genre de situations et de personnes. Elle avait des années d'expérience. Et un gros avantage sur les Sentinelles qui croyaient qu'elle débarquait de l'autre monde et ignorait tout ou presque de Gwendalavir, de la Citadelle et de leurs coutumes.

Et maintenant, Camille se trouvait assise à la place d'honneur, à la droite du Seigneur de la Citadelle, avec pour compagnie Edwin, juste en face, et Éléa Ril' Morienval à gauche du Frontalier ainsi que Holts Kil' Muirt, l'autre Sentinelle, à sa propre droite. Le banquet promettait de se dérouler dans la joie et la bonne humeur…

Peu de temps fut nécessaire pour que ces deux émotions disparaissent. Holts Kil' Muirt se lança dans un discours de sa propre création, louant l'Empereur, les Frontaliers et les Sentinelles, et attaquant la réputation d'Élicia et Altan Gil' Sayan par de viles allusions. Ce n'étaient pas des insultes pour lesquelles Camille était prête. Sa chope finit dans la pommette de la Sentinelle qui tomba sous l'impact, un cri de douleur s'échappant des lèvres de l'homme.

Camille s'en voulut aussitôt d'avoir cédé à la provocation. D'autant plus quand elle vit le sourire victorieux de Kil' Muirt.

Le brouhaha qui était né de cet éclat s'éteignit lorsque le seigneur Til' Illan poussa une clameur sauvage. La voix de Holts Kil' Muirt résonna alors dans la salle, suintante de haine.

– Mon honneur a été piétiné. Il ne peut être lavé que dans le sang. J'exige un duel !

– Un duel ? fit Camille surprise.

Pourquoi utiliser une méthode aussi incertaine pour se débarrasser d'elle ? La jeune fille ne se faisait pas d'illusions sur le motif qui poussait la Sentinelle à agir ainsi. « Les petites filles ne s'entrainent pas à se battre normalement, » lui avait autrefois affirmé Kamil. C'était donc cela. L'homme espérait une victoire facile.

– Une coutume frontalière, expliqua Éléa avec le ton de celle qui s'adresse à une enfant stupide.

L'attention de Camille se porta sur la femme. Celle avec qui elle était censé avoir une longue discussion.

– J'accepte ce duel, répondit Camille ses yeux toujours fixés sur la félonne.

« Je m'occupe de toi juste après, » promettait le regard de la jeune fille. Éléa ne se départit pas de son sourire.

– Les Gil' Sayan n'ont pas trahi, poursuivit Camille d'une voix haute et claire. Et je laverai leur honneur en remportant ce duel.

X X X

Le duel avait été fixé au soir même dans la Haute Prairie par Hander Til' Illan. Qui avait largement désapprouvé la tenue de ce duel mais s'était plié à la loi des Frontaliers.

Camille observait maintenant maître Duom faire des allers-retours à en creuser le marbre de la salle où la jeune fille avait choisi de se retirer. Ses pas étaient accompagnés de sermons sur la bêtise de Camille.

– … Je t'avais dit de te tenir à carreaux ! Et bien évidemment tu ne m'as pas écouté ! À quoi ça va te servir maintenant hein ? Tu as marché droit dans leur piège et…

Cela durait depuis bien trop longtemps au goût de Camille. Lahm vint finalement interrompre la diatribe de l'analyste.

– Il est si fort que ça Muirt ?

– Non, lui répondit Edwin. Comme tout dessinateur il se repose davantage sur son Art pour se sortir de situations épineuses que sur sa lame. Autrement dit, il ne ferait pas le poids contre le plus faible des Raï.

– Ben alors, c'est quoi le problème ?

– Mais tu es vraiment le dernier des abrutis ! explosa de nouveau maître Duom.

Lahm rentra la tête dans les épaules, se demandant ce qu'il avait encore raté.

– Tu trouves que Camille ressemble à un Raï ? continua le vieil homme.

Le garçon n'eut pas besoin de tourner la tête vers la blonde pour nier véhément. Camille était clairement plus jolie. Et plus intelligente.

– Et tu crois que… poursuivis l'analyse avant d'être coupé.

– Duom, intervint Edwin.

– Et pourquoi est-ce que tu n'es pas intervenu ?! redirigea-t-il son ire contre le maître d'armes. Es-tu le Prince de cette Citadelle ou le responsable des déchets ?!

Edwin eut un sourire en coin qu'il ne chercha pas à masquer.

– Camille est capable de se débrouiller toute seule face à Muirt, déclara-t-il simplement.

– Je ne me trimballe pas avec un sabre dans le dos juste pour faire joli, appuya Camille.

Maître Duom regarda la poignée du sabre qui dépassait effectivement entre les épaules de la jeune fille.

– Oh…

Camille retint un soupir. On dirait bien que les Sentinelles n'étaient pas les seules à ignorer qu'elle était Camille Til' Illan avant d'être Ewilan Gil' Sayan.

Avant de céder à la colère et de balancer sa chope, la jeune fille avait même envisagé de défier elle-même Holts Kil' Muirt en duel. « Décidément, je fréquente vraiment trop les Frontaliers… »

X X X

La Haute Prairie était une vaste cour, surplombée par un balcon noir de monde.

– Tu es sûr qu'on ne fait rien ? demanda Ellana à Edwin.

La main de la jeune femme semblait prête à sortir son poignard en un instant.

– Certain, répondit Edwin. Muirt n'a aucune chance face à Camille.

Ellana était sensiblement rassurée par les paroles d'Edwin, mais elle n'en demeurait pas moins tendue. Sans doute parce qu'elle n'avait pas eu l'occasion de voir Camille une lame entre les mains jusqu'à présent.

Holts Kil' Muirt avança avec confiance dans la direction de Camille, sabre au clair. La jeune fille le laissa venir, sortant son sabre sans précipitation. Elle adopta une posture de garde qui n'en avait pas l'air d'une pour un œil non exercé. La Sentinelle n'y vit que du feu.

Le combat dura moins d'une minute. Holts Kil' Muirt leva son sabre pour l'abattre en diagonal sur Camille. La jeune fille se décala sur le côté et opposa son sabre au sien. La lame de la Sentinelle glissa sur celle de Camille sans danger. Puis Camille prit l'initiative, assénant coup sur coup. Holts Kil' Muirt fut rapidement dépassé. Il hurla de douleur et lâcha son épée lorsque Camille perça sa garde et fit couler son sang. La Sentinelle était roulée en boule, les mains appuyant sur la plaie à son abdomen.

– Ce n'est qu'une égratignure, fit Camille sans émotion.

L'homme lui jeta un pur regard de haine.

– Dis-moi où sont mes parents, et je te laisse la vie sauve.

– Comme si j'allais m'abaisser à…

La lame de Camille remonta juste devant les yeux de la Sentinelle qui recula précipitamment, toujours à terre.

– Je ne crois pas que tu sois en position de demander quoi que ce soit, claqua la voix de la jeune fille. Où sont mes parents ?

– Tu… tu n'oseras jamais me tuer, déclara Holts Kil' Muirt avec plus de confiance qu'il n'en possédait.

Camille prit un instant pour réfléchir. Tuer un homme de sang-froid et, qui plus est désarmé, n'était pas dans ses habitudes et elle ne pensait effectivement pas pouvoir déroger à cette règle morale aujourd'hui. Par contre…

Les yeux de la jeune fille se mirent à briller et son sourire s'élargit. La Sentinelle déglutit péniblement. Camille fit passer son sabre dans sa main gauche. Elle était loin d'être ambidextre, mais son niveau d'épéiste gauchère était largement suffisant contre quelqu'un comme Holts Kil' Muirt. D'autant plus que l'homme demeurait prostré à terre. Puis la jeune fille plongea la main dans sa poche droite pour en ressortir un objet qu'elle montra à son adversaire.

– Sais-tu ce que c'est ? lui demanda-t-elle.

– Une sphère graphe, répondit l'homme méfiant.

– Effectivement, c'est une sphère graphe. De fabrication ts'lich.

Les yeux de l'homme s'arrondirent de surprise.

– Comment… Tu mens. Tu ne pourrais pas la tenir si c'était le cas.

– Regarde par toi-même, offrit Camille.

La Sentinelle savait reconnaître un objet ts'lich quand elle en voyait un. Sans pour autant être analyste, l'homme était suffisamment versé dans l'Art du Dessin pour identifier un tel bijou.

– Impossible… souffla-t-il.

– N'est-ce pas ? fit Camille. Je me suis toujours demandé pourquoi les humains ne pouvaient normalement pas la toucher et quel effet cela pourrait produire si le contact venait à être forcé.

La haine avait déserté le regard de Holts Kil' Muirt pour être remplacé par une peur sans nom quand il comprit ce que la jeune fille avait en tête.

– Pitié pas ça ! Je te dirais tout ce que tu voudras !

– Mes parents ?

– Je ne sais pas…

Camille approcha la pierre et l'homme hurla de terreur.

– Non je ne sais vraiment pas ! C'est Éléa ! C'est elle qui s'est battu contre eux ! J'ignore tout de ce qu'il s'est passé. Je le jure ! Éléa a tout manigancé. Elle voulait que je te provoque en duel pour t'éliminer. Elle ne peut pas risquer que tu retrouves tes parents. Je ne sais rien d'autre. Je le jure !

Camille le regarda avec attention, peu convaincue. Puis elle s'éloigna de lui, comprenant qu'elle n'en tirerait probablement rien d'autre pour l'instant.

– Emmenez-le au cachot, ordonna Camille à deux Frontaliers qui venaient d'entrer dans la cour. Il ne sait peut-être rien de plus mais autant éviter que ce traître se balade dans la nature.

Ils acquiescèrent et marchèrent vers le prisonnier qui ne leur opposa comme résistance que des cris de douleur. « Pleutre, » pensèrent les Frontaliers.

De son côté, Camille ne perdit pas de temps et fonça vers la Vigie. Éléa Ril' Morienval ne comptait sûrement pas rester bien sagement en place qu'on vînt la cueillir.

Trop tard. Camille s'arrêta brutalement dans sa course.

– Camille ? s'enquit Edwin qui l'avait suivi.

– Elle a fait un Pas sur le côté.

X X X

– Tu m'as l'air épuisée, commenta Edwin au petit matin.

– Probablement parce que je n'ai pas dormi, répondit Camille avec un haussement d'épaules.

– On retrouvera Éléa et tes parents, lui promit le Frontalier.

– Éléa je ne sais pas, mais mes parents sont au pic du Destin sur la plus étendue des îles Alines, renseigna Camille avant de bâiller.

– Et tu sais ça comment ? demanda Edwin surpris.

– J'ai discuté avec Maman toute la nuit.

X X X

Camille partit trois jours plus tard, après un repos bien mérité. Edwin l'accompagnait, bien évidemment, et Siam avait insisté pour être de l'aventure également. Sayanel et Ellana étaient encore de la partie, pour le plus grand plaisir de Camille.

– Cette fois, je viens aussi. Je ne suis plus tout jeune, mais vous pourriez avoir besoin de mon expérience et de mes connaissances. Les Alines sont loin d'être aussi connues que Gwendalavir.

Ainsi maître Duom formula-t-il sa demande pour se joindre au groupe. Camille avait interrogé Edwin du regard, ce à quoi le Frontalier avait haussé les épaules.

– Nous passerons par Al-Jeit. Nous en rediscuterons là-bas, décréta Edwin.

– Mais c'est tout vu mon ami, fit le vieil homme.

– Amusant, il me rappelle quelqu'un, marmonna Edwin avec un sourire mi-figue mi-raisin.

Camille fit mine de ne pas l'avoir entendu.

X X X

– Où vont-ils ? demanda maître Duom en fronçant les sourcils tandis que Camille et Sayanel s'éloignaient du camp après le dîner.

– Un peu plus loin, répondit Edwin. Et ne me demande pas pour quoi, je pense que tu es capable de saisir ce qu'il se passe par toi-même.

– Et tu laisses faire ? s'indigna l'analyste.

– Je ne vois pas le mal.

– Et si tu te servais un peu de ta cervelle ? Ou est-ce que tu en es venu à ne penser qu'à la guerre et au combat ?

– Duom, et si tu en venais à ce qui te dérange ?

– Marchombre ? Ewilan est destinée à bien davantage !

– Je me sens offensée, intervint Ellana.

– Je ne veux pas dire que marchombre est une mauvaise voie, expliqua maître Duom, ou une voie moins bonne qu'une autre, mais ce n'est pas celle qu'il faut pour Ewilan.

– Le sabre, il n'y a que ça de vrai, décréta Siam. Et Camille est déjà bien engagée sur cette voie. Pas plus tard qu'hier, j'ai fait un duel factice contre elle et elle s'en est bien tirée. Bien sûr j'ai gagné, mais d'ici quelques années, qui sait, elle pourrait me surpasser. Si elle continue ses efforts.

– Assez, trancha Edwin. Camille a plus que des bases pour le combat, pour ce qui touche à l'éducation frontalière. Elle a réalisé des dessins qu'on pensait impossible. Elle sait ce qu'elle a et ce qu'elle peut avoir. Si aujourd'hui elle décide de suivre l'enseignement de Sayanel, c'est son choix. Et personne ne décidera à sa place.

X X X

Camille contempla l'eau qui s'étendait à perte de vue. Ils étaient arrivés aux abords d'Al-Chen. Observant le soleil miroiter sur la surface de l'onde, Camille se demandait si la Dame y nageait. Après tout, elle l'avait rencontrée dans les étoiles, pourquoi pas dans un lac ?

Le groupe descendit vers la ville dans laquelle Edwin avait prévu de faire étape.

– Ça par exemple…

Intriguée, Camille tourna la tête vers le locuteur. D'une taille imposante, les yeux clairement rivés sur leur groupe, l'homme, pourtant d'imposante stature, détourna le regard lorsqu'il surprit celui de Camille. Si ce n'était pour sa barbe blonde qui lui mangeait le visage, Camille aurait juré que l'homme avait rougi d'embarras.

– Bjorn ! réalisa Camille en se retournant.

– Camille ? demanda Edwin mais la jeune fille était déjà descendue de monture.

Le chevalier paniqua. Lorsque Camille approcha, il finit par réaliser un salut militaire.

– Maréchale Til' Illan.

L'homme déglutit nerveusement.

– Je suis contente de te revoir Bjorn, déclara simplement Camille. Comment te portes-tu ?

– Bien, je vous remercie. J'ai appris pour vos récents exploits. Félicitations pour l'accomplissement de votre quête.

– Oh. Euh… Merci. Qu'est-ce qui t'amène à Al-Chen ?

– Mes grands-parents ont une ferme dans le coin. C'est à peine à dix kilomètres. Si vous le souhaitez, vous êtes les bienvenus.

Le cerveau de Bjorn sembla soudainement rattraper sa langue.

– Pardonnez-moi. Il est présomptueux de ma part de vous arrêter ainsi. Vous avez sans doute bien mieux à faire que…

– Merci pour ton hospitalité Bjorn, l'interrompit gentiment Camille.

La jeune fille jeta un coup d'œil vers Edwin qui donna son assentiment d'un simple mouvement de tête.

– Si cela ne dérange pas tes grands-parents, poursuivit en conséquence la jeune fille, nous serions ravis d'accepter leur hospitalité.

Un immense sourire fendit le visage de Bjorn.

X X X

Camille ouvrit les yeux. Elle était allongée dans un lit, bien au chaud sous sa couverture tandis que la pluie battait à tout rompre dehors. Pourtant, quelque chose l'avait réveillée. Ce ne pouvait être un bruit au vu du vacarme provoqué par les eaux déversées du ciel. Une sensation. Quelque chose avait changé.

Il faisait sombre. Camille n'avait pas envie de déranger Ellana et Siam qui partageait sa chambre qu'avait mis à leur disposition les grands-parents de Bjorn. Des gens charmants qui avaient été ravis de les accueillir et honoré quand ils avaient découvert l'identité de leurs visiteurs.

Camille était certaine qu'elle réveillerait ses compagnes de chambrée mais son besoin de voir fut plus fort et elle dessina une flamme. Rien ne se passa. Pas la plus petite source de lumière. Camille était incapable d'entrer dans l'Imagination. Quelques secondes furent nécessaires à dessinatrice pour comprendre. Un gommeur.

Un gommeur à Al-Chen ? Cela ne pouvait signifier qu'une chose. Camille plongea vers son sabre poser à côté du lit. Le bruit du métal contre du métal résonna dans la pièce. Un regard permit à Camille de voir Ellana, redressée sur son lit, bloquant un sabre avec… des lames sortant de ses poings ?

Le sifflement d'un sabre qu'on sort du fourreau et qui traverse l'air. La personne qui attaquait Ellana dut s'éloigner promptement pour ne pas être décapitée par la lame de Siam. Camille fut sur pieds, prête à aider ses sœurs de cœur.

Siam accapara l'attention de leur adversaire tandis qu'Ellana rejetait sa couverture et bondissait hors du lit. La luminosité était faible mais cela ne semblait déranger aucun des combattants.

Elles étaient à trois contre un, mais dans cet espace restreint, leur nombre ne jouait pas autant à leur avantage qu'elles auraient pu le désirer. D'autant plus que leur adversaire était un excellent épéiste qui parvenait à les maintenir à respect avec brio.

La donne changea lorsqu'il dévia le sabre de Siam, la lame passant juste au-dessus de son épaule. Ce simple mouvement n'aurait rien dû changer au combat. Pourtant, Camille sentit l'accès aux Spires se rouvrir. En un instant, la pièce fut éclairée. La seconde suivante, un projectile fusa à travers l'air. Une pièce de métal quelconque fut dessinée, absorbant le choc à la place de l'homme. Épéiste et dessinateur.

Le combat devint plus intense. L'homme avait toujours affaire à trois adversaires physiques de grande dextérité, mais il devait en plus contrer une dessinatrice. Et pas n'importe laquelle. Si l'homme avait réussi à garder le rythme auparavant, il se trouvait à présent en désavantage. Camille n'était pas la plus efficace des trois dans le corps à corps mais le dessin ne représentait aucune distraction pour elle. Ce qu'elle imaginait basculait immédiatement dans la réalité. L'homme fut dépassé.

Le sabre de Siam traversa sa garde, venant se planter dans son épaule. Profitant de ce moment, le poing d'Ellana vint s'écraser contre son visage. Puis des chaînes vinrent s'enrouler autour de lui et l'homme tomba avec un bruit sec contre le rebord d'un lit. Ellana se pencha vers l'homme avec prudence et chercha vainement un pouls ou une respiration.

– Il est mort, annonça la marchombre.

Elle le retourna à plat ventre sans état d'âme.

– Il a dû se rompre les cervicales, conclut Camille en observant son état.

– Quelqu'un que vous connaissez ? s'enquit Siam.

– Probablement un mercenaire du chaos, supposa Camille. Siam, va chercher Edwin.

La Frontalière obéit sans discuter.

– Autant nous attaquer pendant notre sommeil était une bonne idée, autant était-il stupide de nous attaquer toutes les trois, déclara Ellana.

– Edwin n'était pas là, la contredit Camille. Il aura estimé qu'il avait plus de chances en son absence. Et puis, les hommes ont souvent tendance à sous-estimer les femmes. Il faisait peut-être partie de cette catégorie-ci.

– D'autant plus stupide dans ce cas.

– Tes mains… commença Camille sans trop savoir comment aborder le sujet.

Mais la jeune fille n'eut pas l'occasion de mieux formuler sa question. Edwin suivit de Sayanel et maître Duom débarquèrent dans la chambre. Le maître d'armes s'approcha du corps et l'inspecta par lui-même.

– Il est mort, déclara-t-il.

La nuit reprit soudainement ses droits.

– Oups, fit Camille en redessinant de la lumière.

La jeune fille poursuivit en ôtant les chaînes qu'elle avait créées. Il ne servait à rien de ligoter un cadavre. Camille entreprit de narrer l'altercation.

– Un Mentaï… en déduisit Edwin.

– Les Ts'liches ou Éléa ? désira savoir Camille.

– Les uns ou l'autre est plausible, fit Edwin avec un haussement d'épaules. Peut-être est-ce même un autre commanditaire. Toi et moi avons contrarier beaucoup de monde ces dernières années.

Contrarier était un euphémisme.

– Il avait un gommeur, intervint Sayanel. Ce qui signifie qu'il en avait après Ewilan Gil' Sayan et non Camille Til' Illan. Les deux sont encore des personnes séparées.

– Effectivement, acquiesça Edwin.

– Cela ne m'étonnerait pas qu'Éléa soit responsable, déclara maître Duom. Vu la vitesse à laquelle elle a décampé de la Citadelle, elle doit chercher par tous les moyens à mettre de la distance entre Ewilan et elle.

– Mais c'est une Sentinelle, fit Siam, elle peut faire un Pas sur le côté et se retrouver à l'autre bout de Gwendalavir.

– Et Ewilan aussi, appuya maître Duom.

– Si seulement je savais comment repérer quelqu'un sur le plan physique à travers les Spires, soupira Camille.

– C'est une aptitude propre aux Ts'liches, tenta de la consoler maître Duom.

– Les mercenaires du Chaos savent l'utiliser, protesta Camille.

– Cette guilde a amassé beaucoup de connaissances et de savoir-faire, intervint Sayanel.

– Notamment grâce aux gens qui ont fait défection, déclara Ellana. Que ce soient de puissants dessinateurs comme Éléa ou encore des marchombres.

– Des gens puissants et intelligents ont rejoint et continuent de rejoindre cette guilde, l'alimentant en savoir depuis des siècles, concourut maître Duom.

– Je ne comprends pas pourquoi on ne les a toujours pas éliminés, intervint Siam. Ils ne peuvent pas être si forts que ça quand même ?

– Le problème c'est qu'on ignore où est leur repère, expliqua patiemment Edwin. Et ce n'est pas lui qui va nous renseigner.

Le maître d'armes avait désigné le cadavre du menton. Puis il poursuivit :

– D'un autre côté, garder un Mentaï vivant et prisonnier n'aurait pas été une mince affaire. C'est peut-être mieux ainsi après tout. Et détruire la guilde du Chaos n'est pas l'objectif de notre quête actuellement.

– J'ai une question à ce propos d'ailleurs, ajouta Siam. Si Camille est cette Ewilan Gil' Sayan… donc Camille n'est pas ta fille ? Comment est-ce possible ?

Tout le monde regarda la Frontalière avec un degré d'incrédulité plus ou moins visible.

– Quoi ? fit-elle indignée. J'ai le droit de savoir non ?

– Siam… soupira Edwin. Cela fait des jours que cette double identité est révélée et tu ne poses ces questions que maintenant ?

– Ben…

X X X

Les compagnons poursuivirent le reste de leur traversée de Gwendalavir sans encombre, avec Bjorn comme nouveau compagnon de voyage. Le chevalier avait de nouveau proposé ses services à Camille qui n'avait pas eu le cœur de le refuser. Bjorn obtint donc de les accompagner au moins jusqu'à Al-Jeit. Il bénéficia par ailleurs de cours particulier avec Edwin. En effet, Camille ayant choisi de s'entraîner avec Sayanel le soir, le maître d'armes se retrouvait sans son élève et avec du temps libre.

– Alors, qu'est-ce que ça donne ? s'enquit Camille alors qu'elle chevauchait à côté d'Edwin.

– Rien d'exceptionnel, répondit le maître d'armes. Il se débrouille. Cet entraînement supplémentaire ne lui fait pas de mal je pense. Et toi ? Tu t'es décidée à suivre Sayanel ?

– Je ne sais pas, avoua Camille. Il est difficile de prendre une décision tant que je n'aurais pas récupéré mes parents.

Après un moment d'hésitation, Camille continua :

– Je… Cela fait tellement longtemps maintenant. J'ai vécu plus de temps avec toi qu'avec eux. J'ai tellement changé et Akiro ne se souvient probablement plus d'eux. Je ne m'étais jamais laissé à espérer les revoir. Mais maintenant que je sais où ils sont… Qu'adviendra-t-il ensuite ? Une fois que je les aurais libérés ? Je ne sais pas ce qui m'attend après et j'ai peur.

Edwin posa une main qui se voulait réconfortante sur l'épaule de la jeune fille.

– Je n'en sais pas plus que toi et les décisions de tes parents ne sont pas quelque chose que tu peux prévoir.

– Un pas à la fois, n'est-ce pas…

– Camille, quoiqu'il advienne, tu pourras toujours compter sur moi.

– Merci Papa. Je t'aime.

X X X

Le groupe effectua un détour par Fériane pour prendre des nouvelles de Juden. Le Frontalier se remettait bien et décida de profiter de leur présence pour quitter les Rêveurs qu'il remercia pour leurs soins. De son côté, Camille essaya de glaner des informations çà et là mais n'avança pas beaucoup dans sa compréhension des Rêves, à son plus grand désappointement.

Cinq jours plus tard, les compagnons arrivèrent à Al-Jeit où Sil' Alfian les reçut avec enthousiasme que certains auraient pu qualifier même d'euphorie. Il prit d'ailleurs Edwin dans ses bras.

– Tu as réussi, vieux frère ! s'écria l'Empereur. Tu as réussi ! Nous avons gagné la guerre !

Puis il lâcha Edwin pour prendre Camille.

– Et en plus tu ramènes Ewilan en bonne santé, ajouta-t-il avec un clin d'œil en direction de son ami.

Puis l'Empereur se lança dans un discours remerciant l'ensemble des compagnons pour l'aide qu'ils avaient apporté dans la fin de l'invasion ts'liche. Allocution pendant laquelle Bjorn résista tant bien que mal à l'envie de se dandiner de malaise, n'ayant pas participé à la quête. Camille rassura par la suite le chevalier en lui rappelant qu'il avait participé aux combats sur le front, donc qu'il avait activement aidé dans la défaite des Raïs. Une logique incontestable puisque délivrée par elle-même. Bjorn ne trouva effectivement rien à dire.

Camille retrouva avec plaisir Cascade qu'elle avait dû laisser à Al-Jeit, pour le voyage de trois jours nécessaires pour atteindre la côte. La jeune fille pouvait affirmer avec certitude que Sayanel et Ellana étaient également heureux de retrouver leurs chevaux respectifs, Brume et Murmure. Au final, avaient effectivement continué avec eux, maître Duom, intraitable sur le sujet, et Bjorn, sur invitation de Camille après discussion avec Edwin. Juden préféra attendre leur retour à Al-Jeit, n'étant pas suffisamment rétabli pour se lancer dans une quête aussi périlleuse et jugeant qu'il représenterait une faiblesse davantage qu'un atout pour le groupe.

Les compagnons durent laisser leurs chevaux à terre lorsqu'ils s'embarquèrent sur l'Algus Oyo commandée par le capitaine Hal Nil' Bround. Ellana revendiqua la seule cabine mise à leur disposition et l'obtint sans contestation même si Bjorn sembla prêt à protester avant de sagement décider que se taire serait plus prudent. Ce fut ainsi que Siam, Camille et Ellana profitèrent de ce petit luxe tandis que les hommes durent se contenter de la cale avec les autres matelots.

Les ennuis arrivèrent sous la forme de trois navires pirates lorsque la Grande Île, leur destination, fut en vue. Au début, il sembla que l'Algus Oyo parviendrait à les semer. Mais alors que le jour tirait sur sa fin, il devint évident que l'un des bateaux ennemis gagnait en vitesse et que la distance diminuait.

– Il n'y a plus qu'à les ralentir, fit Camille.

– Et comment comptes-tu t'y prendre ? L'Algus Oyo n'est pas affréter pour une bataille. Non ces pirates vont nous éperonner et nous couler tout simplement. Ils ne nous laisseront même pas la chance de nous défendre. J'ai bien peur que nous vivions nos derniers instants.

Mais Camille n'écoutait déjà plus. Elle s'était lancée dans les Spires. La jeune dessinatrice se lança dans la tâche complexe de dessiner du vent. Cela ne fonctionna que quelques secondes, à peine le temps de gagner quelques mètres sur leurs poursuivants.

– Ils ont un dessinateur, ragea Camille.

– Mais tu dessines mieux qu'eux non ? s'enquit Ellana.

– Certes, mais je ne connais pas le milieu marin et les vents aussi bien qu'eux.

Camille retenta de les ralentir en déchirant leur voile cette fois-ci. Des cris d'indignation s'élevèrent au loin. Le dessinateur pirate entreprit de copier la manœuvre de Camille. Cette dernière s'appropria aisément le dessin et le transforma en fil et aiguille pour recoudre la partie déchirée du voile.

S'ensuivit un échange amusant entre les deux dessinateurs. Ou Camille avait clairement l'avantage, parvenant toujours à détourner le dessin de son adversaire, parfois le retournant même contre son créateur. La jeune fille finit par lancer un filet pour emprisonner les pirates. Une lame vint le trancher et le piège retomba dans la mer, inoffensif.

– Éléa, siffla Camille.

– Comment ?! fit maître Duom.

– C'était son dessin, expliqua Camille. Elle est avec eux.

Cela risquait de devenir plus compliqué que prévu. S'ils étaient de connivence avec la traîtresse… Camille brisa le grand mât ennemi. Et effectua de même sur les deux autres navires pirates.

– On devrait être tranquille pour un moment, conclut Camille.

Le commandant la regarda étrangement mais ne commenta pas.

– Et Éléa ? demanda Edwin.

– Je l'ai sentie faire un Pas sur le côté, répondit Camille. À mon avis on la retrouvera bien assez tôt.

Les compagnons descendirent sur l'île dans la nuit. Hal Nil' Bround leur souhaita bonne chance avant de repartir vers des eaux plus sûres. Camille ramènerait leur groupe en Gwendalavir d'un Pas sur le côté le moment venu.

– Est-ce que quelqu'un a une idée de la direction à prendre ? demanda Ellana.

– Pas vraiment, avoua Camille. Ma mère a seulement mentionné cette île et le pic du Destin.

– Qu'Élicia ait su se situer représente déjà énormément, affirma maître Duom.

– Le pic du Destin ne peut être qu'une montagne, intervint Edwin. Nous ne la trouverons pas ici. En route.

Le groupe se mit en marche et, après plusieurs heures à crapahuter, atteignit un plateau. En bas, calé dans une baie, ce qui ressemblait à une ville s'étalait sous leurs yeux. Une armada de bateaux étaient quant à elle présente dans la baie où un port avait été aménagé.

– Avec un nom pareil, le pic du Destin doit être connu chez les Alines. Si nous allions demander notre chemin à ceux qui habitent là ? proposa Ellana en désignant du menton une demeure isolée sur les hauteurs.

– Tu plaisantes ? s'étonna Bjorn.

– Pas du tout. Nous n'allons pas escalader toutes les montagnes de l'île. Nous ne pouvons pas non plus attendre qu'on ait la gentillesse de nous apporter le renseignement. Je me fais fort de l'obtenir si quelqu'un le possède dans cette maison.

Les compagnons regardèrent Sayanel comme pour voir si le maître marchombre la contredirait.

– Ce n'est pas moi qui ai formé Ellana, leur répondit-il avec un sourire amusé. Mais je suis sûr que mon ami Jilano lui a appris tout ce dont elle avait besoin.

Les deux marchombres échangèrent un regard complice à la mention de Jilano puis Ellana partit en direction de la maisonnette. Et tandis qu'elle évoluait rapidement, se confondant avec les ombres, les autres commencèrent également à se rapprocher plus lentement. Ils s'arrêtèrent sous les frondaisons d'un arbre aux branches basses et attendirent. Le silence aurait pu être tendu si ce n'était pour la présence relaxante de Sayanel qui ne semblait pas se faire le moindre souci pour l'une de ses pairs.

Après ce qu'il parut être une éternité passée les yeux fixés sur la demeure où avait disparu leur amie, il y eut un bruissement d'herbes et Ellana se dressa soudain au milieu d'eux.

– Et voilà ! annonça-t-elle en se délectant de leur surprise.

– Et voilà quoi ? la questionna maître Duom.

La jeune femme raconta ses trouvailles devant un Bjorn médusé qui se fit remettre à sa place à l'occasion. Les compagnons reprirent leur route, marchant tard dans la nuit.

Ils atteignirent le pic du Destin en fin de matinée, avec quelques heures de sommeil seulement, grappillées pendant une pause ordonnée par Edwin. Une impressionnante aiguille rocheuse s'élevait au milieu d'une immense cuvette. Un écran invisible les empêchait de toucher la roche.

– Cela risque d'être compliqué pour l'escalade, commenta Sayanel.

– Inutile de vous en préoccuper, vous serez bientôt six pieds sous terre.

La voix qui avait résonnée jusqu'à eux fut bientôt suivit par une silhouette qui venait de s'avancer en haut de la cuvette.

– Morienval, cracha Camille.

Tandis que tous les guerriers sortaient leurs lames, Camille ne perdit pas de temps et fonça dans l'Imagination. Mais une fois de plus en moins d'un mois, l'accès lui fut dénié.

La félonne la railla avant d'annoncer que de là où elle se situait, elle pouvait dessiner. Une flèche apparut à moins de cinq mètres d'Edwin. Ellana bondit devant Edwin, prenant l'impact à sa place et tombant dans les bras du maître d'armes.

Puis ce fut le chaos. Tandis qu'Éléa se délectait de la souffrance d'Edwin, Bjorn fonça sans réfléchir, hache à la main, réclamant vengeance. Puis des hommes armés surgirent de part et d'autre d'Éléa, obligeant le chevalier à freiner.

Un nuage de sable.

Une masse immense.

– C'est le Héros de la Dame ! reconnut Camille.

L'immense Dragon s'était posé à côté de Bjorn. Son arrivée sema la panique chez les Alines. Ses flammes accélérèrent la débandade.

– Euh… fit Bjorn inspiré. Merci. Monsieur ?

Le chevalier fut le premier surpris à avoir formulé des mots compréhensibles.

Ne me remercie pas, c'était un souhait de ma Dame.

Et alors que le Dragon contractait ses muscles, prêt à repartir dans les cieux, Camille courut vers lui.

– Attendez !

Je te reconnais, petite mortelle. Tu m'as aidé lorsque les cieux m'étaient interdits. Je suis heureux de te revoir…

– C'est moi qui, maintenant, me trouve dans la nécessité, le pressa-t-elle.

Parle.

– L'une de mes amies est aux portes de la mort.

La vie des humaines est brève…

– Je le sais. Comment pourrais-je l'ignorer quand j'ai vu tant d'hommes mourir ? La vie d'un humain n'est que le temps d'un battement de cœur pour vous. Mais pour autant la sienne n'a pas à se finir aujourd'hui.

Le Dragon écoutait en silence, son œil jaune observant attentivement la jeune humaine devant lui. Camille poursuivit :

– Je vous ai rendu vos ailes hier, je vous supplie de sauver mon amie aujourd'hui. Je sais que la Dame en a le pouvoir.

Le Dragon continua de la fixer. Camille n'avait pas d'autres arguments à présenter. Elle attendit le verdict qui semblait suspendu dans l'éternité.

Que l'un d'entre vous place ton amie sur mon dos et la tienne fermement. Je l'emmène voir la Dame.

Camille envoya Bjorn chercher Ellana et remercia le Dragon tout en réfrénant un cri de joie. Le chevalier revint avec Edwin tenant la marchombre dans ses bras. Camille ne perdit pas de temps à donner ses instructions à Edwin :

– Tu grimpes sur le Dragon, tu tiens Ellana, le Dragon vous emmène à la Dame et la Dame guérit Ellana.

– Quoi ? Camille…

– Pas de discussion, il n'y a pas le temps pour ça.

– Mais tu…

– Je veillerai sur Camille, intervint Sayanel en plaçant une main sur l'épaule de la jeune fille.

Personne n'avait vu le marchombre arrivé mais qu'importe.

– Je te confie Ellana, conclut-il.

Et tandis qu'Edwin et Ellana s'envolait sur le dos du Dragon, Éléa refit son apparition, n'ayant clairement pas abandonné la partie. Commença un duel de vitesse entre les flèches de la félonne et le sabre de Siam qui venait couper en deux chaque flèche menaçant ses compagnons.

Camille était en train de réfléchir à un moyen d'utiliser les Spires défectueuses, après tout le Dragon était littéralement passé dedans malgré leur état, quand la jeune fille aperçut un éclat scintillant se diriger vers l'ancienne Sentinelle. Éléa Ril' Morienval s'effondra à son contact et l'objet revint vers eux. La jeune fille eut un instant de panique, se demandant ce qu'était cette créature ou cet objet à tête chercheuse. Puis, ce qui se révéla être un croissant tourbillonnant, vint se fondre dans la paume de Sayanel.

– C'est comme les griffes d'Ellana ? demanda Camille pour être sûre.

La jeune fille avait du mal à cacher son incrédulité. Sayanel lui offrit simplement un clin d'œil que Camille décida de prendre pour une affirmation.

– Cela ne résout pas notre problème d'escalade, commenta Sayanel. Je n'ai encore jamais grimpé de paroi que je ne pouvais toucher.

– Sortons d'ici, proposa Camille. Une fois l'Imagination de nouveau accessible, je pourrais peut-être faire quelque chose.

Camille trouva effectivement les Spires dans un état déplorable. Elle commença à les « redresser » avant de se morigéner. Elle n'avait pas de temps à perdre avec cela. Les Alines pouvaient revenir d'un moment à l'autre. La dessinatrice reporta son attention sur le mur invisible. Il s'agissait d'un dessin impromptu, lié sans aucun doute aux Spires malmenées. Cet accident était complexe et nécessita un certain temps de la part de Camille pour comprendre comment il était formé. Une fois cet exercice réalisé, ce fut un jeu d'enfant pour la dessinatrice de le défaire.

– La paroi est accessible, déclara Camille à l'attention de ses compagnons.

– Nous t'attendons ici, décida Siam.

– On gardera un œil sur la vipère, affirma Bjorn la hache à la main.

La perte proche d'Ellana avait au moins eu le mérite de rappeler à Camille la fragilité de la vie. Et qu'elle n'avait aucune envie de se quitter brouiller avec quelqu'un. Alors certes, c'était loin d'être un adieu, mais la jeune fille décida qu'elle avait été assez puérile comme cela et de faire la paix avec le vieil analyste. Elle le serra simplement dans ses bras.

– Ce n'est pas moi qui insisterai pour te suivre là-dedans, plaisanta maître Duom.

– Assurez-vous que ces deux-là ne fassent pas de bêtises en mon absence, lui retourna-t-elle.

Son regard se posa ensuite sur Sayanel. Le maître marchombre lui renvoya un visage inquisiteur.

– Je suis prête, affirma Camille en prenant une grande inspiration.

X X X

– Élicia ! Altan ! Je suis si heureux de vous revoir, les accueillit chaudement l'Empereur.

Camille abordait un immense sourire. Elle avait réussi. Elle avait retrouvé ses parents et les avait libérés de leur emprisonnement forcé. Ils étaient de retour à Al-Jeit et avaient été immédiatement introduit dans le bureau de Sil' Alfian. Ce dernier était visiblement ravi de revoir ses amis.

Camille jeta un coup d'œil à Edwin dont l'expression était figée. Elle n'arrivait pas à lire le visage du Frontalier et cela l'inquiétait. Elle connaissait Edwin par cœur et qu'il s'enfermât dans un tel mutisme ne lui disait rien qui vaille. L'homme avait été heureux et soulagé de retrouver ses amis, tout comme elle ses parents, mais le sentiment avait semblé être de courte durée, Edwin se refermant comme une huître l'instant d'après.

Pendant que l'Empereur entretenait l'attention de ses parents et continuait de se répandre en joie et soulagement de les savoir sains et saufs, Camille glissa discrètement vers Edwin. Elle se planta devant lui et leva la tête pour le regarder droit dans les yeux. Elle voulait savoir ce qui n'allait pas.

– Papa, commença-t-elle pour attirer son attention.

Ce fut fugace, mais le visage d'Edwin se tordit entre joie et douleur avant de retrouver son impassibilité. Et juste comme cela, Camille comprit quel était le problème. Un problème auquel elle n'avait pas pensé une seconde.

Maintenant qu'elle avait retrouvé ses parents, qu'elle avait retrouvé son père, qu'advenait-il de celui qui l'avait été ses dernières années ? Elle s'était attachée à Edwin et Edwin à elle.

Mais ce ne serait pas juste pour Altan qu'elle continue de traiter Edwin ainsi. Son père biologique avait fait ce qu'il avait pu pour la protéger et n'était en rien responsable de la distance forcée toutes ces années passées.

Mais ce ne serait pas juste pour Edwin de faire comme si rien ne s'était passé non plus. Il l'avait élevée du mieux qu'il avait pu, l'avait formée, l'avait protégée, l'avait soutenue. Et Camille pouvait se l'avouer au moins à elle-même, elle considérait Edwin davantage comme sa famille que ses propres parents.

Ce n'était pas de leur faute, elle ne leur en voulait pas, mais elle ne nierait pas ces années passées avec Edwin, les joies et les peines qu'ils avaient partagées. En leur absence, elle s'était attachée à quelqu'un d'autre, avait trouvé un autre modèle. Certainement, ils ne pourraient lui en vouloir pour cela, non ?

Camille serra Edwin dans ses bras, l'homme retournant aussitôt le geste, sans la moindre hésitation. Camille avait bien grandi et sa tête arrivait maintenant à l'épaule du Frontalier. Ils restèrent un moment silencieux comme cela, jusqu'à ce que Camille murmurât :

– J'ai retrouvé mes parents, mais cela ne veut pas dire que je n'ai plus besoin de toi pour autant. Peu importe le nombre de parents que je trouverai, tu resteras toujours mon père. Je t'aime Papa.

– Je t'aime Camille, lui fit-il écho.

La jeune fille sentit dans la voix d'Edwin comme un tremblement contenant un sanglot. Elle se détacha doucement de lui, observant son visage redevenu de marbre. Sachant dorénavant ce qu'il signifiait. Il pouvait peut-être la laisser, elle, voir sa faiblesse, mais il n'accepterait pas que quelqu'un d'autre en soit témoin. Camille déposa rapidement un baiser sur sa joue et se fit une note de passer voir le maître d'armes dans ses appartements afin qu'ils puissent être seuls tous les deux et exprimer leurs sentiments sans craindre d'offenser Altan et Élicia.

L'Empereur ainsi que ces derniers, n'avaient rien remarqué de l'échange entre le guerrier et la jeune fille.

– Si vous voulez bien nous excuser votre Altesse, intervint Élicia, nous avons encore un fils à retrouver.

Camille sursauta. Avec tout ce qu'il s'était passé récemment, elle avait complètement oublié Akiro ! Sept ans qu'ils ne s'étaient pas vus. Elle se demanda ce qu'il était devenu dans l'autre monde.

– Mais bien sûr, fit l'Empereur, vous devez être impatients de voir votre famille réunie.

Camille connaissait maintenant suffisamment l'Empereur pour détecter la trace d'envie dans son timbre. Elle ne doutait pas qu'Edwin l'eût remarqué lui aussi. Elle était en revanche moins certaine de la perception de ses parents. Enfin… Cela faisait quelques années qu'ils n'avaient pas eu d'interactions humaines, il était normal qu'ils soient un peu rouillés pour de telles subtilités.

Élicia s'approcha ensuite d'Edwin et posa une main sur son épaule qu'elle serra comme pour transmettre ses sentiments.

– Merci mon ami d'avoir veillé sur ma fille, déclara-t-elle.

– Je… hésita Edwin.

Camille se demanda si sa mère faisait exprès de mettre Edwin mal à l'aise. Élicia ne pouvait ignorer dans quelle position elle plaçait Edwin, si ?

– Ce fut un réel plaisir de l'avoir à mes côtés, déclara finalement le Frontalier.

Ou peut-être ses parents comme les autres Sentinelles pensaient qu'elle n'avait partagé que quelques semaines la compagnie du maître d'armes.

– Ewilan, appela Altan.

La jeune fille eut un temps de latence avant de réaliser qu'on s'adressait à elle. Voilà encore une chose à laquelle elle n'était plus habituée. Elle devrait réapprendre à répondre quand on s'adressait à elle par ce nom.

Camille se tourna vers son père biologique sans comprendre. Ce dernier lui tendait la main. Elle la prit avec une hésitation et un léger froncement de sourcils.

– Allons chercher Akiro, déclara-t-il.

Et sans plus de cérémonie, sans même la prévenir, Camille fut prise dans le Pas sur le côté de son père. Elle se retint au dernier moment de se défaire de sa prise, aussi bien celle physique que celle lui imposant le déplacement.

Quelle ne fut pas la surprise de la jeune fille quand elle découvrit l'endroit où ils arrivèrent. Elle reconnut aisément les appartements de ses parents, couverts de poussières. Aucune trace de pas ne venait déranger la marque du passage du temps. Camille n'y était pas retournée depuis des années.

– Pourquoi sommes-nous ici ? désira savoir la jeune fille. Je croyais qu'on allait chercher Akiro et qu'il était dans l'autre monde.

– C'est bien le cas, lui répondit sa mère ayant elle aussi effectué un pas sur le côté. Mais nos habits détonneraient trop là-bas. Nous devons d'abord nous changer.

Des souvenirs revinrent alors à la mémoire de Camille sur le temps qu'elle avait passé dans l'autre monde. Puis elle se remémora les écrits de ses parents qu'elle avait parcouru à ses heures de loisir. La mode là-bas était effectivement assez différente.

Élicia et Altan entrèrent dans leur chambre sans hésiter. Camille fut laissé à elle-même. Rassemblant ses connaissances, elle décida que sa tenue, constituée d'une tunique grise, d'un pantalon beige et de bottes, pourrait convenir si elle retirait son armure frontalière. Avec un soupir dépité, la jeune fille commença par retirer son sabre. Les gens ne se baladaient pas armés là-bas. Elle contempla son arme, ayant l'impression de se défaire d'une part d'elle-même.

– Décidément, s'amusa Camille, je fréquente vraiment trop les Frontaliers.

Elle devait peut-être laisser son sabre derrière elle temporairement, mais la jeune fille ne souhaitait pas se balader sans arme pour autant. Elle ôta le poignard accroché à sa ceinture et le posa à côté de son sabre. Il lui restait encore des lames de diverses tailles dissimulées un peu partout sous ses vêtements, en commençant par ses bottes et ses manches.

Ses parents revinrent finalement dans la pièce commune, nouvellement changés. Les vêtements ne semblaient pas avoir trop soufferts du passage du temps. Altan et Élicia observèrent leur fille un instant. Ils ne semblèrent pas trouver quoi que ce soit à redire à sa tenue car sa mère lui tendit une main en silence. Camille, sachant désormais à quoi s'en tenir, accepta le transport sans broncher.

Cette fois, la famille apparut entre deux arbres, derrière un buisson. Camille embrassa rapidement la scène du regard. Les arbres étaient alignés, les buissons soigneusement taillés, les parterres de fleurs protégés, et des bancs étaient disposés çà et là. L'agencement peu naturel permit à la jeune fille de conclure qu'ils étaient dans un parc.

– Par ici Ewilan, lui signala sa mère en tirant légèrement sur sa main.

Camille hésitait entre laisser sa main dans celle de sa mère et la retirer. Elle était contente de revoir ses parents et d'avoir un contact physique avec eux après toutes ces années, mais d'un autre côté, elle n'était plus une petite fille. Eux aussi auraient des ajustements à faire. Pour l'instant, Camille fut contente de les laisser agir à leur convenance.

Ils sortirent du parc par une grille de fer forgé. Camille put observer la délimitation du domaine par un petit muret de pierre surmonté d'une grille aux barreaux noirs élégants. Ils naviguaient maintenant au cœur de la ville, si différente de celles de Gwendalavir. Le cerveau de la jeune fille fonctionnait à toute allure, retrouvant dans sa mémoire les mots qu'ils lui manquaient pour décrire tout ce qu'elle voyait. Elle fut ravie de constater qu'elle n'était pas complètement perdue et que son court séjour en ce monde ainsi que les écrits qu'elle avait lu au fil du temps, lui permettaient de s'y retrouver sans trop de problème.

Ils s'arrêtèrent finalement devant le 26 rue de la Plaine. La boîte aux lettres indiquait que la famille qui vivait ici portait le nom de Boulanger. Camille sentit l'impatience de ses parents et, de son côté, l'excitation commençait à la gagner. Ils allaient retrouver son frère, et leur famille serait de nouveau réunie.

Sans plus tarder, Élicia monta la volée de marches qui menaient à la porte et appuya sur la sonnette. Et ils attendirent. Après ce qu'il leur sembla une éternité mais qui avait dû n'être qu'une poignée de secondes, ils entendirent des pas résonner de l'autre côté. Puis la porte s'ouvrit sur une femme d'une cinquantaine d'années. Elle laissa échapper une exclamation de surprise.

– Élise !

– Martine, retourna Élicia.

Et celle qui devait être Madame Boulanger serra la mère de Camille dans ses bras. Elle effectua le même geste avec son père qu'elle appela Alain. Des larmes brillaient dans ses yeux. Puis elle se tourna vers Camille et l'embrassa elle aussi chaleureusement.

– Tu dois être Ewilan décida-t-elle.

Camille hocha la tête par l'affirmative.

– Entrez, entrez, les enjoignit la femme.

Cette dernière les conduisit dans le salon. L'attention de Camille se porta aussitôt sur les photos contenant un jeune homme grand et bien bâti aux cheveux châtain clair et aux yeux violets. Malgré le temps, elle n'eut aucun mal à reconnaître son frère.

– Bernard ! appela Martine.

Un homme pénétra bientôt dans la pièce. Il s'arrêta net en découvrant les occupants.

– Ça par exemple ! Alain ? Élise ?

– Bonjour Bernard, déclara Élicia. Cela faisait longtemps.

Et tandis que l'homme saluait ses deux amis retrouvés, Camille s'interrogeait. Quelque chose clochait. Martine avait encore les larmes aux yeux, sa voix s'en trouvait d'ailleurs affectée. Quant à Bernard, ses yeux étaient cerclés de rouge comme si lui aussi avait longuement pleuré.

– Nous sommes ravis de vous revoir, déclara à son tour Altan. Nous sommes venus chercher Akiro. Et comment va Hervé ?

Ces simples mots firent éclater en sanglots Martine. Son mari contint un peu mieux ses émotions mais il devait avoir une telle boule dans la gorge qu'il ne réussit à produire aucun son.

– Martine, Bernard, où est mon fils ? les pressa Élicia en comprenant qu'il était arrivé malheur.

Tout ce que Martine put faire fut de secouer la tête négativement en continuant de verser toutes les larmes de son corps. Ce fut finalement Camille qui rompit le silence :

– Il est mort, n'est-ce pas ?

Le couple Boulanger hocha la tête pour simple réponse. Camille formula la question que ses parents se trouvaient incapable de poser tant ils étaient sous le choc. Ce n'était pas le cas de la jeune fille qui était habituée à ce genre de nouvelles. Elle avait déjà vu de ses propres yeux des inconnus comme des amis mourir.

– Que s'est-il passé ?

Un peu de temps fut nécessaire pour que Bernard réussisse à lui répondre de manière à peu près cohérente.

– Je… Nous l'ignorons. Nous ignorons ce qu'il s'est réellement passé. C'était il y a quelques semaines à peine. Mathieu… Je veux dire Akiro poursuivait ses études à Paris. Un jour nous avons reçu un coup de fil nous apprenant qu'un ouvrier avait retrouvé son corps sans vie dans un vieil immeuble en cours de rénovation. Apparemment il était venu prendre des photos pendant la pause déjeuner des ouvriers. Ils l'ont retrouvé… Ils l'ont retrouvé… Égorgé. Ils… La police continue son enquête. Personne ne sait qui aurait pu avoir un intérêt à le… Sans doute a-t-il dû voir quelque chose qu'il ne devait pas… Je… Nous l'avons enterré il y a trois jours.

– C'est de ma faute, réalisa Camille avec horreur.

Tous les regards se tournèrent vers elle, ne comprenant pas son exclamation.

– Ewilan, commença Élicia doucement.

– J'aurais dû aller le chercher, poursuivit Camille.

– Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait se passer.

– Non, tu ne comprends pas. C'est de ma faute. Je les ai attirés jusqu'à lui. Quand les Ts'liches se sont aperçus de mon existence, ils ont cherché par tous les moyens à me retrouver.

– Ewilan…

– Akiro aura dessiné sans savoir ce qu'il faisait, et il les aura attirés, croyant avoir affaire à moi. Tout est de ma faute.

Et avec cette réalisation, Camille tourna les talons et s'enfuit de la maison, ignorant les cris de ses parents. Elle courut sans faire attention à la direction qu'elle prenait, parvenant par miracle à traverser les rues sans se faire renverser dans sa course folle. « C'est de ma faute… Akiro est mort et c'est de ma faute… » Elle le croyait à l'abri dans ce monde, elle croyait le protéger en le laissant ici, mais elle l'avait condamné à une mort certaine. Il n'avait certainement eu aucune chance, que ce soit face à un Ts'lich ou un mercenaire du chaos. Il n'avait rien dû comprendre de ce qu'il lui arrivait. Il était mort sans comprendre pour quoi. Son frère était mort par sa faute. Et Camille s'en voulait énormément. Elle s'était montrée orgueilleuse, avait crû en sa supériorité face aux Ts'liches, et ces derniers lui avaient pris son frère.

– T'es plutôt mignonne, s'éleva une voix masculine.

Camille releva la tête brusquement. La rue dans laquelle elle se situait était encadrée par des barres d'immeubles. Comment était-elle arrivée là ? La jeune fille ignorait tout autant depuis combien de temps elle avait arrêté de courir pour déambuler sans plus d'attention, ni quand ses larmes avaient arrêté de couler. Elle n'était pas sûre non plus du moment où elles avaient commencé à se répandre sur ses joues.

– Mais tu as l'air perdu. Je sens qu'on va bien s'amuser, déclara un deuxième adolescent.

Camille nota alors qu'elle était entourée par une bande d'une dizaine d'adolescents, tous de sexe masculin. Elle poussa un soupir.

– Je ne suis pas d'humeur, déclara-t-elle d'une voix plus tranchante que le fil de la lame la plus aiguisée.

Quand elle employait ce ton, les soldats savaient qu'ils étaient dans les ennuis et cherchaient à se faire le plus petit possible quand une retraite n'était pas envisageable. C'était dans ces moments qu'ils se souvenaient qui était son père et certainement de qui elle avait hérité. Mais les adolescents ne le remarquèrent pas, trop assurés.

– Je vous propose de me laisser passer tranquillement, et je ne m'amuse pas avec vous, poursuivit Camille en insistant bien sur le « je ».

Les adolescents éclatèrent de rire et firent un pas vers elle. Camille se prépara à se battre.

– Attendez les gars ! intervint une nouvelle voix.

Tout le monde se retourna vers le nouvel arrivant. Sa peau était aussi sombre que celle d'un Faël. Il devait avoir à peu près le même âge que Camille.

– Salim, fit entre ses dents celui qui devait être le meneur de la bande. Dégage.

– Allez, soyez cool les gars, insista le dénommé Salim. Vous voyez bien qu'elle a pleuré. C'est pas cool de s'en prendre aux filles, et c'est encore moins cool de s'en prendre à une qui a pleuré.

– T'as pas une livraison à faire plutôt que de t'occuper de ce qui ne te regarde pas ?

– Nope, rien d'autre aujourd'hui.

– Dégage.

Mais Salim ne fit pas mine de partir.

– C'est toi qui l'auras cherché, déclara le meneur. On s'occupe de ton cas d'abord puis après on s'amusera avec ta copine.

Juste comme cela, la bande se referma sur Salim. Camille observa la scène d'un air détaché. D'où sortait ce garçon ? Elle le regarda placer un coup de poing et en éviter un autre avant d'en recevoir un dans l'épaule. Elle aurait pu aisément partir, personne ne lui prêtait plus la moindre attention.

Salim était en train de se faire massacrer.

– Mais qu'est-ce qu'il lui a pris de se mettre dans une situation pareille s'il n'est pas capable de s'en sortir ? murmura Camille pour elle-même.

Salim se prit un violent coup dans l'estomac. Camille grimaça.

– Je suppose qu'il serait charitable de ma part de porter secours à mon sauveur…

Camille entra dans la danse. Les premiers adolescents furent mis facilement hors d'état de nuire, ne s'étant même pas aperçus de la nouvelle combattante. Puis, réalisant finalement le danger, ils délaissèrent Salim, qui tomba à terre comme une poupée de chiffon, pour se tourner vers Camille. Elle n'eut aucun mal à se défaire d'eux. Elle les trouvait lents et maladroits. Son pied partit briser trois côtes tandis que son coude s'enfonçait dans une trachée. Puis elle se baissa rapidement et faucha deux garçons qui tombèrent avec un cri de surprise.

En moins de trois minutes, la jeune fille s'était défaite de tous ses adversaires. Ces derniers étaient à terre, se tenant douloureusement la partie de leur corps leur apportant le plus de souffrance. Une lame de trente centimètres apparut dans les mains de Camille. Elle ne l'avait pas dessiné, simplement sortie de sa cachette, mais, pour des yeux inexpérimentés comme les leurs, elle aurait tout aussi bien pu la tirer du néant.

– Bien, commença Camille. Je vais être généreuse. Je vous laisse trente secondes pour déguerpir.

Camille jouait négligemment avec son poignard ce qu'elle ne s'autorisait d'habitude jamais. La jeune fille se demanda furtivement si Edwin aurait été furieux ou amusé de la voir ainsi étaler ses compétences.

– Passé ce délai, je commence à m'amuser avec vous, finit-elle en rattrapant son poignard d'une main ferme.

Il n'en fallut pas davantage aux adolescents pour déguerpir sans demander leur reste, certains boitillant et trébuchant du fait de leurs blessures. Ils s'étaient pris une raclée quand elle n'avait pas d'arme, ils ne tenaient pas à savoir de quoi elle était capable avec une lame dans les mains. Il ne restait que Salim, toujours à terre, la dévisageant avec de grands yeux ébahis.

– Allez, déclara Camille en lui tendant une main. Debout héros.

Elle avait fini sur un ton amusé et son visage était maintenant souriant. Salim accepta son aide et se releva avec une grimace. Camille inspecta son corps d'un œil expert.

– Tu auras quelques ecchymoses mais tu devrais t'en remettre rapidement, décréta-t-elle.

– Je suis Salim, se présenta-t-il finalement. Tu es un ange ?

Camille ne put s'empêcher de le dévisager avec de grands yeux incrédules avant d'éclater de rire.

– Non Salim, je ne suis pas un ange. Mais je suis curieuse de savoir ce qui t'a amené à une telle conclusion.

– La façon dont tu te battais… Tu étais tellement… Et puis tu es…

Camille rit de nouveau.

– Quelle éloquence, se moqua-t-elle gentiment.

– Que veux-tu, c'est le talent, répondit-il avec un clin d'œil en retrouvant son aplomb. J'ai d'ailleurs remporté plusieurs prix dans ce domaine.

– Allez Salim, je ne sais pas trop où on est, mais on ferait sans doute mieux de ne pas rester ici.

L'endroit lui rappelait les bas-fonds d'Al-Jeit. En mieux.

– Je te présente la Cité des Peintres, déclara théâtralement Salim. Bienvenue chez moi.

– En attendant je suis perdue.

– Pas de problème, je connais le coin comme ma poche. Je serais ton guide mon ange.

Camille secoua la tête amusée.

– Je cherche le cimetière, lui expliqua-t-elle.

– C'est pour retourner au Paradis, c'est ça ?

– Salim !

– Ok, t'énerve pas. Je ne suis toujours pas convaincu mais bon… Il y a deux cimetières dans la ville un pour les riches et un pour les pauvres.

– Pourquoi la distinction ? s'étonna Camille.

– C'est plutôt une question de localisation, fit Salim avec un haussement d'épaules. Il y a un cimetière dans les quartiers riches et un autre dans les quartiers pauvres voilà tout.

– Ah. Ce doit être le riche dans ce cas, songea Camille.

– Par ici, la guida Salim.

Ils marchèrent d'un bon pas et sortirent rapidement des barres d'immeuble, Salim lui racontant une dizaine d'anecdotes et de blagues comme s'il ne supportait pas le silence.

– Et sinon tu as un nom ? lui demanda finalement le garçon.

– J'en ai même plusieurs, soupira Camille qui ne savait pas comment se présenter. Ewilan. Tu peux m'appeler Ewilan.

Elle devait bien se réhabituer à être appelée ainsi après tout. Autant commencer tout de suite.

– Ewilan ? Trop cool ! s'exclama Salim. On dirait un nom de superhéros.

– Salim ? C'est quoi un « superhéros » ?

Salim cligna des yeux et la regarda sans comprendre. Puis semblant réaliser qu'elle ne savait vraiment pas de quoi il parlait, il se lança dans un grand discours, lui racontant les aventures de ses superhéros préférés.

– Et donc je suis ta superhéroïne ? rit Camille.

– Ou mon ange gardien, ajouta Salim sans perdre le fil.

Le visage du garçon, si rieur l'instant d'avant, prit une moue dépitée.

– Salim ? demanda Camille avec compassion.

– Oh ce n'est rien, soupira-t-il. C'est juste que… Te rencontrer, te voir, te parler… ça me rappelle combien ma vie est naze. Je veux dire… Ma famille se résume à un endroit où dormir et manger. Je ne dis pas que je suis maltraité, je crois que c'est plutôt que je leur suis indifférent.

Camille repensa aux Duciel. C'était il y avait sept ans déjà, mais elle n'avait pas oublié sa souffrance face à leur désintérêt. Malgré tous ses efforts pour leur plaire, elle n'avait jamais convenu. Elle n'avait jamais compris ce qui n'allait pas chez elle. Peut-être un jour irait-elle chercher la vérité directement auprès des concernés.

– Mes notes à l'école sont pas extraordinaires, poursuivait Salim. Je finirai sans doute éboueur, et encore, j'arriverai sans doute même pas à terminer la formation. Pour l'instant je m'occupe de faire quelques livraisons.

Camille ignorait de quel type de livraisons Salim parlait, mais au vu de la diminution du volume de sa voix, ce ne devait pas être une activité très légale.

– Enfin, voilà, conclut Salim. Pas grand-chose à faire de moi.

– Tu te trompes Salim, le contredit Camille. Je pense au contraire que tu peux faire de grandes choses.

– Je t'assure qu'il n'y a rien à faire de moi.

– Pas tel que tu es aujourd'hui, c'est certain, acquiesça aisément Camille.

– Moi qui croyais que tu essayais de me remonter le moral, se moqua Salim mi-figue mi-raisin.

Camille poursuivit comme si elle n'avait rien entendu :

– Mais tu as en toi les capacités de devenir quelqu'un. Si tu t'en donnes les moyens. Tu es quelqu'un de courageux Salim. Tu peux forcer ton destin.

– Je ne sais pas où tu trouves un quelconque courage chez moi. J'ai toujours choisi la facilité.

– Alors pourquoi es-tu venu m'aider contre ces garçons plus nombreux et plus âgés, alors que tu savais que tu n'avais aucune chance ?

Si Salim avait quelque argument, Camille ne lui laissa pas le temps de les exposer.

– Le courage ne s'invente pas. Je sais ce que j'ai vu.

Les deux adolescents arrivèrent finalement au cimetière et leur conversation s'arrêta là. Ils commencèrent à parcourir les allées en silence.

– Tu cherches quelqu'un en particulier ? demanda finalement Salim.

– Oui, mon frère. Akiro.

Camille sentit une boule se former dans sa gorge. Pendant un temps elle avait oublié tout ce qui entourait Akiro, distraite par la bonne humeur puis les problèmes de Salim.

– Non, se corrigea la jeune fille. Ici, il s'appelait Mathieu Boulanger.

– J'en ai entendu parler, fit Salim sans développer. Suis-moi.

Il la guida jusqu'à une tombe récente, couverte de fleurs déposées par des proches, des amis ou encore des inconnus qui s'étaient sentis touchés par la mort brutale d'un jeune homme de leur communauté.

Le cœur lourd, Camille s'agenouilla et caressa le marbre dans lequel était sculpté le nom de Mathieu Boulanger.

– Je te demande pardon Akiro, murmura-t-elle. J'aurais dû revenir avant. Puisse la Dame te guider dans les étoiles.

Elle dessina un simple bouquet de myosotis qu'elle déposa au milieu des autres puis elle se releva.

– Salim j'ai été ravie de faire ta connaissance, déclara Camille. Je n'ai plus rien à faire ici. Je vais maintenant rentrer chez moi.

Elle se tourna vers le jeune garçon et lui sourit.

– Je te remercie de m'avoir guidée jusqu'ici.

Camille se glissa dans l'Imagination.

Maman, Papa, je rentre en Gwendalavir.

– Je vais me sortir d'ici, déclara abruptement Salim interrompant sans le savoir le Pas sur le côté de Camille.

Elle le regarda avec un air interrogateur. Il poursuivit :

– J'ai toujours crû que mon destin était tracé. Mais je vais me battre. Je deviendrai plus que ce qu'on attend de moi et je sortirai de cette cité.

– C'est bien Salim, déclara Camille en réalisant que le garçon était en train de prendre une décision importante pour son futur. Je sais que tu en es capable.

Ces simples mots semblèrent le gonfler d'espoir.

– Te reverrai-je ? désira-t-il savoir.

– Peut-être, répondit franchement Camille.

Prenant une décision, Camille sortit l'un de ses poignards et le tendit à Salim.

– En cas de problème, déclara-t-elle. Et pour t'aider à te souvenir de ta promesse.

Salim accepta le poignard avec révérence.

– Je deviendrai meilleur, affirma-t-il une nouvelle fois.

Camille lui sourit.

– Je te souhaite de réussir de tout mon cœur. À bientôt Salim.

Fin


Merci d'avoir pris le temps de lire, j'espère que cette histoire vous auras plu !