1254 miles

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Jour 1, COLORADO - WYOMING

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À l'âge de vingt-deux ans, Clyde s'apprêtait à se lancer dans son premier road trip. Durant son adolescence, il avait vu des tas de films sur un groupe d'amis qui partait à l'aventure en voiture, mais il n'avait jamais eu le temps ou même l'occasion de le faire. À la fac, il avait même lu Sur la route, alors qu'il était loin d'être un grand lecteur, tant le sujet le passionnait.

_T'es prêt ? Lui demanda Token en refermant le coffre de la voiture.

_Ouais !

Clyde monta à l'avant, côté passager. Il ne faisait pas encore tout à fait jour, l'horizon était encore rose. Il devait être un peu plus de six heures du matin. Craig dormait à l'arrière tandis que Tweek remplissait une grille de mots-croisés, un étrange passe-temps qu'il avait développé depuis qu'il travaillait au café de ses parents, à South Park. Token démarra la voiture et donc prit la route.

Heureusement, ils voyageaient dans la Chevrolet de leur ami et pas dans la toute petite Fiat de Clyde, qui se faisait charrier de posséder un modèle petit et italien. Ils auraient été à l'étroit. Au moins, ils n'avaient pas besoin de beaucoup de bagages, puisqu'ils ne partaient que pour quatre jours, mais entre les sacs de couchage et les affaires de toilette, le coffre était déjà plein à craquer.

Les routes étaient encore désertes à cette heure-ci, pourtant, Clyde ressentait déjà une sorte d'effervescence disproportionnée mais incontrôlable qui dévorait son estomac. Il se languissait de plaisanter avec les autres, de faire le con, de discuter du trajet à suivre, de rouler sur l'autoroute, vitres ouvertes et musique à fond et de chanter avec la radio, et même de manger dans des resto-routes ou de dormir dans des étapes-hôtels ridicules. Il avait rêvé de ce voyage, et surtout il avait rêvé de le partager avec ses amis d'enfance.

À la fac, Clyde il avait rencontré des tas de gens exceptionnels, mais comme beaucoup, il savait que cette époque n'était qu'une parenthèse heureuse et insouciante vouée à se fermer un jour. Il lui restait encore une année à faire avant d'être diplômée, comme pour Token. En attendant, ce n'était que son interprétation personnelle des études supérieures, puisque pour Token, la parenthèse fermante était encore loin et son projet de fin d'étude (aussi connu sous le nom de "la maquette de l'enfer'') se dressait fièrement sur son chemin - sans mauvais jeu de mots.

_On en a pour combien de temps de route ? Demanda Clyde.

_Environ vingt heures selon le GPS, sans aucun arrêt. Il faut compter le double pour arriver à destination.

_Faut vraiment être con pour ne pas revérifier la date de rendu de sa maquette ! Lança Craig depuis la banquette arrière. Il venait de se réveiller, ou bien il avait fait semblant de dormir, Clyde ne savait pas trop, il ne savait jamais vraiment avec Craig.

_En attendant, t'as gagné un voyage gratuit, enfoiré ! Rétorqua Token sans même détourner son regard de la route une seule seconde.

_C'est Tweek qui a voulu venir. Répondit Craig, puis il rabattit la capuche de son sweat et se glissa un peu plus contre le blond, pour signifier au reste du monde qu'il retournait se coucher, au moins pour les quatre prochaines heures.

Malheureusement pour Token, si tant est que son ami s'exprimait avec une certaine cruauté, il n'avait pas tort. La raison de ce voyage était bien un oubli stupide : Token devait absolument rendre le 14 août, dernier délai, la maquette qui représentait l'accomplissement de ses trois années de préparation en école d'architecture. Sauf que Token n'avait pas vérifié l'onglet spam de sa boite mail avant de partir en vacances dans le Colorado pour l'été. Un message du secrétariat qui avait donc atterri dans les indésirables indiquait aux élèves d'architecture que la date de rendu n'était plus le premier septembre mais avait été avancée au 14 août.

Or, nous étions le 10 août et Token se trouvait avec sa maquette, à deux mille kilomètres du lieu de son rendu. Il avait quitté sa chambre étudiant de Portland serein au début du mois et parcourut en voiture les deux mille kilomètres qui le séparaient de sa ville natale, sa maquette bien installée sur la banquette arrière. À présent, il n'avait plus que trois jours pour refaire la distance en sens inverse. La maquette était trop grosse, trop lourde et surtout - surtout - trop fragile pour voyager en avion ou en train. Sans compter les frais hallucinants des suppléments bagage imposés par les compagnies aériennes.

Voilà pourquoi un road trip avait été organisé en urgence depuis le Colorado : ramener la maquette de Token à l'université de Portland avant la date de rendu et avant qu'il ne parte en vacances en famille en Floride, dans quatre jours. Trois jours allés, une nuit sur le campus avant de laisser la voiture à l'aéroport de Portland, direction la Floride pour Token, la maison pour les trois autres (aux frais des Black). Simple, efficace, inratable.

Si on lui demandait son avis, Clyde pensait qu'il s'agissait d'un noble but, mais vu l'anxiété dans laquelle Token se trouvait, il préférait se taire. Sous ses airs de jeune homme respectable, Token n'était pas commode. Pas aussi désagréable que Craig, pas aussi angoissé que Tweek et certainement pas aussi agaçant que lui-même, Clyde, mais il pouvait avoir ses sautes d'humeur. Enfin, c'était ainsi que leur bande fonctionnait, et ce depuis bien des années.

_J'ai faim. Déclara Clyde.

_Déjà ? Ça fait même pas une heure qu'on est partis, on est même pas encore sortis du comté de Park.

_Ouais, mais j'ai toujours faim le matin.

_T'as mangé avant de partir. Argumenta Token.

_Ouais, mais ça suffit pas.

_On avait dit qu'on s'arrêterait le moins possible.

_Ouais, mais une petite demi-heure, ça va pas trop nous retarder quand même.

Token pinça les lèvres, signe que cette plaidoirie commençait à l'agacer. Clyde le savait, mais il avait véritablement faim et il n'avait pas pensé à emporter un en-cas avec lui. Il cherchait de nouveaux arguments quand il sentit une légère tape sur son épaule. Il se retourna et vit que Tweek, sans avoir levé les yeux de ses mots-croisés, lui tendait un muffin bien emballé dans une petite caissette en papier.

_Ah merci, vieux ! S'exclama Clyde avec satisfaction. Tweek ne bougea pas la tête, mais releva légèrement le regard par dessus ses lunettes de vue et fit un petit sourire à son ami. Clyde le lui rendit en toute discrétion, égayé par cet échange secret. Il déballa le muffin et mordit dans le chapeau sans attendre. Banane et caramel, la recette ultime selon lui. Tout le monde pensait, en observant son comportement parfois puéril et son embonpoint de petit garçon qu'il ne vivait que pour le chocolat, or Tweek était assez attentif pour savoir que ce n'était pas le cas.

Le cafetier était la personne la plus gentille que Clyde connaissait, et il avait d'ailleurs toujours trouvé étrange le duo qu'il formait avec Craig : l'un gentil et attentionné mais timide et nerveux, l'autre grognon et toujours à dire trop haut ce qu'il pensait, que ce soit pour défendre les autres ou attaquer une idée. Mais ils étaient ainsi et parfois Clyde en était presque jaloux. Il n'avait jamais trouvé une personne avec laquelle il était autant en phase que l'étaient ses deux amis. Tweek et Craig vivaient ensemble dans un petit appartement à Denver, au sud de la ville. Craig bossait comme assistant graphiste dans une boite de pub de la ville et Tweek faisait les trajets tous les jours jusqu'à South Park pour travailler au café de ses parents depuis que son contrats avec le Starbucks du quartier de Baker à Denver s'était terminé.

Clyde se tourna vers Token, qui conduisait en silence. Cet air inquiet ne l'avait pas quitté depuis l'heure du départ. Tous savaient qu'il était angoissé à l'idée de ne pas pouvoir récupérer son projet à temps et de ne pouvoir le rendre. Token n'aurait pas supporté de redoubler sa troisième année. Même l'excellence n'était pas suffisante et il n'échouait jamais. C'était son rôle. Quant à lui, Clyde Donovan, il ne savait pas quelle était sa fonction, il s'était seulement rendu compte avec le temps qu'il était le petit chéri de la bande, celui à qui on ne refusait jamais rien et que tout le monde adorait, celui à qui on pardonnait tout.

Ça avait commencé naturellement, quand sa mère était décédée il y avait douze ans : la ville entière s'était subitement intéressée à sa famille en deuil, mais ça n'avait pas duré bien longtemps. Stan et compagnie l'avaient convaincu de rencontrer un médium pour gagner le pardon de sa mère, mais une fois cette histoire de toilettes réglée, tout le monde s'était détourné de lui, de sa petite sœur et de son père désormais veuf. N'étaient restés que Craig, Token, et Tweek. Clyde leur devait la vie, il le savait aujourd'hui.

Clyde n'était pas très proche du reste de sa famille. Son père avait toujours été un excellent tuteur, mais ils n'avaient jamais pu développer un véritable lien familial et émotionnel. Quant à Megan, elle n'avait pratiquement pas connu sa mère - elle avait trois ans lors du décès. Elle ne savait pas ce que son frère avait dû traverser. Elle n'avait pas connu Betsy Donovan. En un sens, elle avait eu de la chance. Ainsi, les deux enfants Donovan avaient passé leur adolescence chez leurs amis respectifs, plongés dans leurs études, leurs activités et leur vie sociale. Pour sa part Clyde avait fait partie de l'équipe de foot, de basket, du club d'océanographie et de la fanfare de l'école, en percussions (il aimait taper sur des trucs). En général, tout ça à la fois. Cette hyperactivité avait continué en fac, couplé au fait qu'il enchaînait les relations superficielles avec garçons et filles, tandis qu'au lycée, il ne pensait qu'à ses amis. Il ne pensait qu'à Token, qu'à Craig, qu'à Tweek. Il ne pensait qu'à Tweek.

Ils roulaient maintenant depuis un bon moment. Le soleil commençait à être haut dans le ciel, la chaleur augmentait dans l'habitacle et il fut bientôt question de faire une pause.

_Je croyais qu'on devait pas s'arrêter. Pointa Clyde.

_Je commence à être fatigué de conduire, et il fait vraiment chaud, donc on s'arrête. Décida Token. Les autres comprirent vite que le propriétaire de la voiture aurait souvent le dernier mot. Token roula encore dix minutes dans le silence le plus complet jusqu'à la prochaine station service. Pendant qu'il faisait un peu d'essence, Clyde eut envie d'aller acheter quelques provisions dans la petite boutique.

_Je viens avec toi, déclara Tweek, un peu de café me fera du bien.

Il s'extirpa de sous Craig qui s'était endormi, à moitié affalé sur son torse maigre et sortit de la voiture. Le brun ne se réveilla même pas. Son copain fit un sourire en coin destiné à personne en particulier mais Clyde choisit de le prendre pour lui et le lui rendit. Ils entrèrent dans le magasin, Tweek se dirigea immédiatement vers le point chaud tandis que Clyde flânait dans les rayons. Il acheta trop de bonbons, un peu de soda, puis partit à la recherche de quelque chose pour s'occuper. Il ne pouvait pas lire en voiture sans que les vibrations lui donnent la nausée, il n'aimait pas tant que ça jouer sur son téléphone et à vrai dire, il s'ennuyait déjà. Les autres n'avaient pas l'air d'avoir envie de discuter comme il l'avait imaginé, ainsi il n'avait rien pris dans son sac pour passer le temps. Il fourra dans son panier, au hasard : deux jeux de cinquante-deux carte, un rubik's cube (il n'y avait pas joué depuis des plombes), un magazines de sudoku, un mini-jeu de dames, un...

_Eh, qu'est-ce que tu fais ? L'interrompit Tweek, cafés en main.

_Oh, je... j'ai rien pris pour m'occuper alors je cherche de quoi passer le temps.

_C'est vrai qu'on n'est pas très bavards Craig et moi, et Token et si stressé par son projet qu'il est muet comme une tombe. Désolé. Lui sourit le cafetier.

_Oh non, t'excuses pas, c'est pas ta responsabilité de t'occuper de moi.

_Je sais. Tiens c'est pour toi. Ajouta Tweek en lui tendant le deuxième gobelet.

_Oh merci ! Je pensais que c'était pour Craig.

_Il n'en voudrait pas.

_C'est vrai que c'est pas son truc le café. Répondit Clyde à mi-voix. C'était drôle : un cafetier de profession qui vivait en colocation avec un des plus grands haïsseur de cette plante.

Après plusieurs années comme barista dans diverses enseignes de boissons caféinées connues, les parents de Tweek lui laissaient progressivement la main. Cependant, le blond lui expliqua qu'il ne savait s'il allait y rester encore longtemps vu qu'il espérait trouve un poste de manager, plus haut gradé, rapidement. Et il n'y en avait pas beaucoup à South Park. De plus il en avait assez des trajets et aurait préféré travailler à Denver, ou bien déménager.

_J'admets que c'est pas un endroit qui fait toujours rêver, concéda Clyde, mais pour avoir essayé ailleurs on y est pas forcément mieux.

_J'imagine, mais tu sais je ne suis pas allé en fac et je n'ai jamais vraiment vécu ailleurs que dans le le Colorado. Alors parfois je me demande ce qu'il y a dehors... et puis Craig aussi veut partir, alors c'est peut-être l'occasion.

_Ah bon ? S'étonna Clyde, qui n'était pas du tout au courant.

_Oui, il veut créer un jeu vidéo en ce moment et il dit qu'il aimerait bien s'établir en Californie, voire à Los Angeles, tu sais, pour être près des gens du milieu ou je ne sais quoi...

_Je ne vois tellement pas Craig vivre à Los Angeles. Déclara spontanément Clyde avant de se rendre compte que cette réplique contenait peut-être un fond de méchanceté.

_Moi non plus, affirma Tweek, mais il ne lâche pas l'affaire. Après, il parle, mais je ne le vois pas beaucoup agir non plus...

Le visage de Tweek devint un instant plus grave, puis, la seconde d'après, il fronça les sourcils d'un air triste et reprit :

_Désolé, je ne voulais pas t'embêter avec ça, tu a la fac, tu as tes propres problèmes à gérer.

Visiblement, il regrettait surtout d'avoir dit du mal de Craig en présence d'un de ses amis proches. Clyde tenta de lui expliquer qu'il ne voyait aucun problème à discuter des interrogations de Tweek mais le blond ne le laissa pas ouvrir la bouche et enchaîna tout de suite sur un nouveau sujet :

_Alors, que vas-tu acheter ?

Il plongea la main dans le panier.

_Des cartes ? Tu n'en as pas déjà ?

_Si, mais chez moi.

_T'embêtes pas à en acheter d'autres, regarde, en ce moment je joue à ça.

Tweek sortit son téléphone et ouvrit une des applis (il en avait des tonnes). L'écran se couvrit d'une scène bien sombre : le joueur avait vue sur une pièce sombre, aux murs délabrés et tachés de sang, emplie de vieux objets crasseux. Dans le coin droit, un ligne déroulait un liste d'accessoires qui semblait être un inventaire.

_C'est quoi ?

_Un jeu d'escape, comme ceux qu'on fait en vrai. Tu veux le faire avec moi ?

Clyde tenta d'appuyer au hasard sur l'écran et comprit lorsque l'inventaire clignota qu'il venait de ramasser quelque chose.

_Oui !

Clyde avait déjà participé à deux ou trois jeux d'escape, dans différents établissements de Denver et Fort Colins avec ses amis de l'université, il adorait ça. Peut-être qu'il aurait dû proposer à ses amis d'enfance de s'inscrire au plus proche de chez eux. Il y penserait.

Le duo paya pour ses achats (y compris tous les jeux, que le brun décida de prendre quand même) et rejoignit la voiture. Craig ne dormait plus, il était sorti pour prendre un peu l'air avec Token.

_Je vais laisser le volant à Craig pour le reste de la matinée mais je voudrais rester assis devant, ça vous dérange pas les gars ? Demanda immédiatement Token dès qu'il les vit ré-apparaître.

_Pas du tout ! Répondit Tweek avant que Clyde n'ait le temps de le faire.

Tous prirent leur place et Craig quitta la station-service. Il fut facile de se réinsérer sur l'auto-route, il n'était après-tout que dix heures. Il n'était maintenant plus question de s'arrêter jusqu'au déjeuner.

Tranquillement installés à l'arrière, Clyde ouvrit un paquet de dragibus et en proposa à la volée. Token refusa, Craig ne prit même pas la peine de répondre. Tweek en piqua un rouge par politesse mais c'était loin d'être ce qu'il aimait le plus. Aucune importance, les deux assis à l'arrière se replongèrent dans leur jeu d'évasion.

La route continuait de défiler. On pouvait entendre Craig et Token discuter à voix basse, mais Clyde était suffisamment concentré sur le jeu pour ne pas leur prêter attention. Tweek et lui étaient penchés sur la résolution d'une énigme de type carré magique [1], et aucun d'entre eux n'excellait en calcul. Au bout d'un quart d'heure, Clyde décrocha et laissa son ami résoudre le problème seul. Apparemment, il n'était pas aussi doué qu'il l'avait cru. Le brun fut un peu attristé de constater à la fois son échec et son manque de persévérance.

Afin de chasser ces mauvaises pensées de son esprit, Clyde se mit à observer le paysage. Sur l'auto-route il ne se passait en général pas grand chose : on suivait une ligne quasiment droite pendant des heures, dans le même sens que tous les autres voyageurs, rythmée par les panneaux et parfois quelques éléments de décors. Les voies rapides, c'était plutôt ennuyeux. Clyde finit par s'endormir, enroulé en burrito dans sa veste.

Il se réveilla quand il sentit la voiture s'arrêter. Il ouvrit, un peu difficilement, les yeux. Il avait mal à la tête.

_Clyde ? On s'arrête pour déjeuner. Lui souffla doucement Tweek.

Tout le monde à part lui était déjà sorti de la voiture. Clyde les suivit et prit quelques secondes pour admirer le paysage autour de lui. L'aire d'autoroute se trouvait en haut d'une colline, hauteur typique du Colorado. Il n'avait jamais était témoin d'une vue aussi magnifique, aussi dégagée. On apercevait tout l'ouest de l'état. Un horizon aussi immense donnait matière à réflexion.

Le groupe resta un petit moment à contempler le paysage avant d'entrer dans le restaurant routier. Cette tradition ne s'était pas perdue en Amérique, bien que les chaînes nationales avait pris possessions des bords de route depuis longtemps. Les garçons mangèrent en silence la plupart du temps. Clyde regardait son chili d'un œil suspect, tandis que Token mâchait nonchalamment son sandwich. Craig et Tweek mangeaient leur salade, malgré son aspect peu appétissant. Contrairement à beaucoup de jeunes de leur age, ils mangeaient équilibré, bio, local, parfois végétarien. Clyde n'avait jamais trop compris cet enthousiasme pour la nourriture dite saine. En tant qu'étudiant sportif, on lui avait rabattu les oreilles avec la nutrition, mais pas au point de lui faire avaler une salade dans un vieux restau d'aire d'autoroute...

Token et Craig prirent le temps de boire un café et ils reprirent la route. Token se réinstalla au volant et Clyde à ses côtés.

_C'est quoi cette voie d'insertion de trente mètres de long ? S'indigna Token dans sa barbe. Il avait beau râler, tous savaient qu'il en fallait plus pour le déstabiliser. Ils continuèrent le long de la route unique jusqu'à croiser un énorme panneau qui indiquait WYOMING. Ils venaient de sortir du COLORADO. Déjà, pensa Clyde. Dans à peine deux jours, ils seraient à PORTLAND. Dans trois jours, de retour à la maison. Le voyage serait terminé, ils seraient de nouveau séparés. Peut-être qu'il avait placé un peu trop d'espoirs dans ce voyage, trop excité à l'idée de revoir ses amis d'enfance, et surtout de revoir Tweek.

_Pourquoi les panneaux sont toujours écrits en majuscules, genre lui, ça fait "BIENVENU DANS LE WYOMING", comme si tu hurlais. Lança celui-ci.

_C'est pour qu'on les voit de loin Tweek. Répondit mollement Craig.

Décidément, Craig n'avait jamais eu le sens de l'humour, pensa Clyde.

À la fin de la journée, après avoir avalé encore de nombreux kilomètres, la bande des quatre décida de s'arrêter dans un motel pour la nuit. Ils auraient pu continuer mais puisqu'ils n'avaient pas pris de retard pour le moment, Token jugea plus sage de faire une pause et de repartir tôt le lendemain. Ils s'arrêtèrent dans le premier établissement qu'ils trouvèrent, un hôtel à l'ancienne, avec couloirs extérieurs, vieux pans de mur squattés et salle d'attente un peu crasseuse dans le hall accueil. Un distributeurs de friandises semblait traîner là depuis toujours. Le caissier - un vieux monsieur d'au moins soixante-dix ans - les regarda suspicieusement lorsqu'ils demandèrent une chambre avec deux lits doubles. Token et Clyde n'éprouvaient aucune gène à partager un matelas, alors autant ne pas trop dépenser. Une fois la chambre réglée, les garçons empruntèrent l'escalier extérieur pour rejoindre leur pièce.

Tweek proposa de commander de quoi dîner, et Token ouvrit immédiatement d'un effleurement l'application UberEat. Il n'eut cependant même pas le temps de mentionner le premier résultat que Craig lui sauta à la gorge :

_Ferme ce truc immédiatement.

_Quoi ? Pourquoi ?

Clyde était également curieux de le savoir. Lui-même était un grand adepte.

_Parce qu'il est hors de question qu'on fasse bosser un esclave à vélo ou à scooter pour nous livrer notre bouffe. On peut très bien se remuer le cul et aller la chercher nous-mêmes.

_Il n'y a rien autour, Craig, il faut reprendre la voiture.

_Alors on commande chez un mec qui enverra un vrai salarié nous livrer.

Token eut un roulement d'yeux assez spectaculaire.

_Craig, qu'est-ce que ça peut te foutre qui nous livre ? Le livreur travaille pour UberEat de son plein gré et il est assez grand pour prendre ses propres décisions.

_Et puis ça lui fait un peu plus d'argent ! S'exclama Clyde. Craig le fusilla du regard. Si ses pupilles avaient pu (à nouveau) lancer des rayons lasers, il aurait sans doute usé de son pouvoir, ici et maintenant.

_Le problème, se mit à expliquer Tweek, qui avait apparemment décidé d'intervenir avant que Craig n'explose sur place, c'est que ces gens sont obligés d'adopter le statut d'auto-entrepreneur s'ils veulent travailler pour UberEat. C'est non seulement contradictoire avec la nature de leur travail, mais c'est également un problème de protection sociale : ils doivent fournir leur propre matériel, et, puisqu'ils sont auto-entrepreneurs, en cas d'accident, ce que l'on sait être fréquent pour les conducteurs de scooters et de vélo en ville, ou tout autre problème, ils ne touchent aucune indemnité. Alors oui, la plupart des livreurs sont des étudiants qui n'ont pas besoin de cet argent pour vivre, mais ce n'est pas une raison pour encourager les entreprises à abuser des différents status et contrats de travail. C'est pour cette raison que Craig et moi nous sommes jurés de ne jamais utiliser cette appli.

Clyde ne sut quoi répondre. Tweek avait probablement raison, et même si ce qu'il disait n'était qu'une litanie de mensonger, Clyde n'aurait aucune moyen de le savoir, car il ne s'était jamais demandé ce qu'il avait derrière une simple application, une petite icône carrée parmi d'autres sur l'écran de son téléphone. Token abdiqua et ils commandèrent de bonnes vieilles pizzas, qui furent livrées par un employé en CDI à scooter, ce qui, salon Craig, était bien mieux ainsi.

Après dîner, Craig annonça qu'il sortait prendre l'air et fumer une cigarette. Token et Tweek étaient plongés dans un vieil épisode de The Big Bang Theory. Clyde, dont le moral commençait à décliner sans qu'il sache trop pourquoi, décida de l'accompagner. Il sortit quelques secondes après son ami et, une fois sur le palier de la porte, il prit quelques minutes pour regarder autour de lui.

Des vieilles affiches de la période électorale étaient encore placardées contre les murs extérieur du motel. Monsieur Douche, son sourire arrogant et victorieux d'un côté, Madame Sandwich de l'autre, sérieuse, grave, un peu ennuyeuse. Aucun des deux ne semblait sincère. Depuis les primaires en 2015, Clyde avait l'impression que le monde s'était accéléré et les élections de fin 2016 n'avaient rien arrangé. Clyde suivait très vaguement la politique, mais il avait l'impression de ne rien y comprendre, contrairement à la plupart de ses camarades de fac ou bien à Token. Mais qui pouvait se comparer à Token, si ce n'était, disons, Kyle Broflovski ? Et encore, Kyle avait un physique très ordinaire, alors que Token était objectivement beau.

Tweek aussi était beau. Pas comme Token, il n'était pas naturel, lisse, régulier, parfait. Il avait cette beauté sauvage, désordonnée, un peu masquée. Cette peau blanche, ces cheveux blonds, ces mains minutieuse de cuisinier, ces yeux attentifs. Et cette gentillesse...

_Qu'est-ce qui t'arrive, t'as pas dit un mot depuis qu'on a fini de dîner. L'interpella Craig.

_Oh, euh, je réfléchissais.

_À quoi ?

Clyde savait très bien que Craig ne lâcherait pas l'affaire. Il avait été son meilleur ami depuis la maternelle, autant dire depuis toujours. Il le connaissait. Il savait. Autant ruser.

_Eh bien, il y a... cette personne.

Il marqua une pause. Il ne devait pas dire homme. Il devait préserver son secret. Et puis qu'importe le genre.

_Une personne, que je connais depuis longtemps, je croyais qu'on était juste amis, mais...

_Mais peut-être pas. Acheva Craig qui avait deviné de quoi il s'agissait avant même de poser sa première question.

_C'est ça.

_Et pourquoi tu lui dis pas ?

_Ben parce que j'en suis pas sûr.

_Si t'es là à te poser des questions c'est que, selon moi, c'est plutôt certain.

Clyde eut l'impression de recevoir une claque. Craig avait raison : un crush sans importance ne nous torturait pas à la nuit tombée, en particulier lors de road trip avec ses amis d'enfance. Enfin, peut-être, si l'on considérait les enjeux rattachés à Tweek, mais enfin...

_Tu ne veux pas lui en parler ? Insista Craig, qui alluma une seconde cigarette pour allonger la conversation.

_Je ne sais même pas si quoi que ce soit est possible entre nous. Je ne sais même pas si elle est célibataire. Je ne sais même pas si je lui plais. Je ne sais même pas si elle veut être en couple. Je ne sais pas ce qu'elle pense.

Clyde n'en finissait plus d'énumérer. Lorsqu'il fut enfin à court d'idées, après cinq ou six phrases supplémentaires, il tomba dans un silence mélancolique. Craig ne répondit pas tout de suite, il prit quelques minutes pour réfléchir. Il termina sa cigarette, tua la fraise sur la semelle de sa chaussure et se leva. Il lissa les plis de son t-shirt, planta ses mains dans ses poches et regarda Clyde droit dans les yeux.

_Écoute-moi, mon pote (Craig ne l'appelait que rarement ainsi), déjà rien n'est impossible et surtout, on s'en fout de tout ça. Si cette personne te plaît, tu dois tenter ta chance. C'est tout. Même si elle te rejette, au moins tu sauras, et tu ne passeras pas le reste de ta vie à te demander ce qu'elle aurait dit, aurait fait, aurait pensé. C'est ainsi que fonctionne l'humain. Tu te souviens de Token au lycée ? Il n'a jamais eu le courage de demander à Nichole de revenir, et après qu'elle a quitté South Park, il a mis des années à s'en remettre, à se demander ce qu'il aurait pu faire, dire, penser. Au fond il s'en foutait de Nichole, il ne l'aimait plus, mais il aurait voulu savoir. Juste savoir. Tu veux finir comme Token, pendant les deux dernières années de lycée ? (Clyde secoua la tête) Non ! Alors tu vas aller parler cette personne. Dès qu'on rentre à South Park, tu sautes dans ta bagnole, tu vas la voir et tu te lances, c'est tout.

Clyde ressentit une pointe de culpabilité. Son meilleur ami était en train de l'encourager à lui voler Tweek, celui qui, s'il n'était (peut-être) pas son copain, restait la personne la plus importante de sa vie, et ça sans le savoir. Mais malgré l'ironie de la situation, le jeune homme ne pouvait s'empêcher de voir une lueur d'espoir dans le discours de son ami. Même s'il n'avait pas, en apparence, conscience des enjeux, peut-être était-ce un signe quelconque d'une force supérieure qui lui disait de foncer, que Tweek soit en couple avec Craig ou non. Et puis, peut-être qu'au fond, Craig savait. Après tout, il était intelligent, et observateur. Il avait probablement deviné qui était cette personne que Clyde affectionnait tant. C'était probablement un moyen de lui dire de manière détournée qu'il avait son approbation.

Non ?

Clyde secoua la tête. Il délirait complètement. Aucun gars au monde, et surtout pas Craig, n'agissait ainsi. Ils rentrèrent à l'intérieur de la chambre, plus fatigués que ce qu'ils auraient cru. Ils décidèrent de regarder un film mais tout le monde s'endormit devant avant d'atteindre la moitié de l'histoire. Clyde fut le premier à fermer les yeux, le regard plus occupé à observer Tweek recroquevillé dans les bras de Craig qu'à suivre le film.

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Jour 2 : WYOMING - UTAH - IDAHO

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_BIENVENU DANS L'UTAH ! Hurla Clyde dès qu'il aperçut le panneau. Token se mit à rire sans se déconcentrer de la route et Tweek lui jeta un regard de gratitude, content d'être soutenu par cette référence à sa blague de la veille. Même Craig eut un petit rire.

À un peu plus de quatorze heures, après avoir roulé plus de quatre heures sans quasiment aucune interruption, la voiture quittait déjà le WYOMING pour rejoindre leur prochaine étape : l'UTAH. Alors qu'ils n'avaient fait que traverser l'état du WYOMING en longeant la frontière qu'il partageait avec le Colorado, il fallait traverser une petite partie de l'UTAH pour rejoindre l'IDAHO. Malgré les panneaux, les garçons passaient leur journée sur l'autoroute et ne rencontraient que peu de diversité. Ils auraient bien fait un peu de tourisme, mais le futur architecte refusait catégoriquement de s'arrêter.

_Je commence à avoir faim... Lança Token.

_Ah bon ?

_Tu penses qu'on devrait s'arrêter pour déjeuner ?

_Peut-être. Répondit Clyde

_T'as faim, toi ?

_Un peu.

_Je me demande ce qu'en pensent les autres...

_Je ne sais pas.

_T'as vu un resto ou quoi sur le chemin ?

_Il ne me semble pas.

_Tu peux regarder sur mon téléphone s'il te plaît ?

_Tout de suite.

Clyde débloqua le téléphone de Token (il connaissait le code, c'était 1704, la date d'anniversaire de sa première petite copine, Nichole. Clyde n'avait jamais compris pourquoi son ami n'avait jamais changé cette combinaison) et lança une recherche afin de trouver le point de restauration le plus proche.

_Il y a un McDonald dans dix kilomètres, il faut prendre la sortie 35D.

_Ça te va McDo ?

_Ça me va. Approuva Clyde.

_J'essaye de manger mieux depuis quelques mois, mais j'y arrive pas trop. Tu vois ce que je veux dire ?

_Tout à fait.

Cette suite de réponses intriguait Token.

_... Ça va ? Finit-il par demander

_Je me porte bien.

Puis il comprit :

_Clyde ?

_Quoi ?

_T'es en train de jouer à "ni oui ni non", c'est ça ?

_T'as deviné !

Ils roulèrent encore quelques kilomètres pour atteindre la sortie. Comme toutes les sorties, la voiture dut ralentir beaucoup sur une courte distance. Ils passèrent de plus de cent trente à cinquante kilomètres heure. Si c'était loin d'être une allure insuffisante, une si brusque perte de vitesse donna à Clyde (et sûrement aux autres) une sensation de stagnation à la limite de l'insupportable pendant quelques minutes. Clyde ressentit un engourdissement dans ses jambes et eut tout à coup l'impression que son corps devenait lourd, d'une lourdeur sans pareille. Sortir de la voiture serait le plus gros effort à fournir de toute son existence. Mais il le fallait bien car Token s'approchait du restaurant.

Une fois devant, les garçons s'extirpèrent des sièges en poussant d'une seule voix un lourd râle de douleur mêlé de soulagement.

_J'ai l'impression d'avoir du plomb dans mes bottes. Souffla Craig.

_Et des pierres dans mon sac. Ajouta Tweek.

_Tu veux que je te le porte ? Proposa Craig.

Le blond eut l'air d'hésiter un moments mais finit par refuser. Ils entrèrent dans le bâtiment et l'odeur familière de la chaîne de burgers ré-insuffla une bonne humeur parmi le groupe.

_Ça doit faire au moins deux ans que je suis pas entré dans un McDonald. Dit Craig.

_Pas possible ! S'exclama Clyde en toute sincérité.

_Si c'est possible Clyde, suffit de pas manger comme un porc. Rétorqua Craig d'un ton neutre.

_Eh ! Je te vanne sur ta façon de manger moi ?

_Tu as critiqué sa salade hier. Fit remarquer Token.

Clyde s'apprêta à rétorquer mais se ravisa juste à temps. Pas la peine d'essayer, il était grillé : il s'était bien moqué de Craig et de sa salade hier...

_Vous allez prendre quoi ? Interrogea Tweek, qui semblait perdu face aux grands panneaux qui affichaient d'énormes sandwiches à deux étages.

Ils mirent un temps fou à se décider. Tweek, parce que rien ne lui faisait envie ; Craig, parce qu'il posa vingt-cinq questions à la serveuse ; Token, parce qu'il négociait l'échange de frites contre une petite salade au prix normal et Clyde, parce que tout lui faisait envie. Ils purent quand même s'installer à la table de leur choix, la salle était quasiment vide. À croire que dans l'UTAH, personne ne mangeait chez McDonald. Ou que tout le monde le mangeait dans la voiture...

_J'arrive pas à croire que vous ne mangiez jamais dans un fast food les gars. Comment vous trouvez le temps de cuisiner ? Relança Token.

_Je ne sais pas, dès que j'ai vécu seul, j'ai tout de suite pris l'habitude de cuisiner moi-même. Et que ce soit à Fort Collins où j'ai fait l'école hôtelière ou à Denver, on ne vit pas en centre-ville, il n'y a pas de restaurant ou de snack près de chez nous, j'ai pas trop le choix. Expliqua Tweek.

_Pareil, enchaîna Craig, et puis manger n'a jamais trop été mon truc, alors dès que je suis tout seul, j'ai tendance à plus ou moins sauter les repas.

_Je sais pas comment vous faîtes. Moi je suis toujours à la bourre pour mes cours, mes TD, mes essais et mes exams, alors j'ai pas le temps de cuisiner. Je mange un morceau vite fait sur le campus ou je passe me prendre un truc en sortant. J'ai jamais autant bouffé indien depuis que je fais de l'architecture les gars...

_Moi c'est pareil. Le midi je mangeais toujours sur le campus, alors, en tant que sportif, j'avais des menus spéciaux, mais le soir...

Clyde ne sut même pas comment finir sa phrase tellement il se sentait pathétique.

_Ça s'arrangera quand vous travaillerez les gars, tenta Tweek, vous aurez plus d'argent pour acheter de bons produits et vous vivrez dans des quartiers plus résidentiels.

_Tu rêves mon gars, moi je quitte pas le centre-ville avant d'avoir au moins deux gamins ! Rétorqua Token. Il disait au moins, car tout le monde autour de lui savait qu'il voulait quatre enfants. Il n'avait jamais trop bien vécu le fait d'être enfant unique.

_Ouais, je crois que je serai incapable de manger correctement tant que je ne vivrai pas avec quelqu'un qui sera là pour m'apprendre. Souffla Clyde.

_Alors là tu rêves ! Tu te trompes d'époque mec, les meufs veulent plus perdre leur temps à cuisiner pour des hommes. Lança le futur architecte.

_Et les hommes non plus. Ajouta Craig.

Clyde eut un rire un peu jaune.

_Moi ça me dérange pas, répondit Tweek, je cuisine tout le temps pour toi Craig.

_Oui, mais nous on vit ensemble, et puis je te le demande pas.

_Oui, mais si je ne te fais rien, tu ne manges pas alors dans le fond je suis un peu obligé quand même...

Il était évident que Tweek n'avait pas eu l'intention de blesser son ami, mais sa remarque fit survenir un silence pesant et les deux autres ne surent plus quoi dire pendant quelques minutes. Tous finirent leur repas et remontèrent en voiture.

Token conduisit pendant une heure, puis Craig prit sa place. Clyde repassa à l'avant, pour laisser Token dormir un peu. Tweek somnolait déjà de toutes façons.

_Ce moment où te fais doubler sur l'autoroute par une voiture qui tire une remorque. Commenta Craig en regagnant la portion à grande vitesse. Clyde n'avait pas décollé son regard du ciel depuis qu'ils avaient quitté le McDonald. Contrairement à hier, le ciel était particulièrement bleu, uniforme, comme s'il était le seul élément naturel de l'univers, la seul témoin d'une certaine réalité. Mais il y avait bien un problème : malgré l'immensité d'une étendue bleue, des fils noirs délimitaient artificiellement cet espace d'existence. Ils n'étaient pas gros, ils étaient simplement nombreux, sans fin, et surtout d'une régularité imperturbable. Dans certaines zones de Rocky Mountains, les lignes électriques n'étaient pas encore enterrées : creuser un sol aussi dur aurait nécessité des machines et une force de travail bien plus chères que quelques réparations ponctuelles. Ainsi, des cases aux contours noirs sorties de nulle part se dessinaient au milieu de ce bleu trop bleu pour être vrai.

Les garçons ne discutèrent quasiment pas de l'après-midi, l'humeur semblait plus mélancolique que la veille. Craig et Clyde échangèrent quelques banalités. Clyde était encore embarrassé par leur conversation de la veille. Le ciel se colorait lentement de jaune et, naturellement, Craig commença à ralentir. La faim se fit ressentir et tira Token de sa torpeur.

_Bon, il va falloir commencer à chercher un hôtel pour la nuit. Signala-t-il. Il était encore tôt, mais la fatigue se faisait ressentir et il était inutile de prendre des risques inutiles en persistant.

_Il y a un Premier Prix à dix kilomètres dans une petite ville qui s'appelle... BLACKS CREEK.

_Ça inspire confiance. Rit Tweek.

_Il est encore tôt, fit remarquer Token, ça vous dit qu'on sorte boire un verre ou voir un film ?

_Ah ouais un film ça me dit bien ! S'écria Clyde.

Il passèrent les dix derniers kilomètres à se disputer sur quel film voir, puis, arrivés à l'hôtel, posèrent leur valise sans que personne n'ait encore gagné la bataille. Finalement, après un discours argumentatif enflammé de Craig sur l'importance du cinéma indépendant, ils atterrirent dans une petite salle franchement pas reluisante, devant un écran encore blanc qui ne projetait pas de publicité, pour voir un film coréen sous-titré.

_Je déteste les films sous-titrés. Râla Clyde.

_Oh grandit un peu, le vanna, contre toutes attentes, Token.

_Tu verras Clyde, Parasite [2] c'est un excellent film, je l'ai déjà vu deux fois ! Le réalisateur est en ligne pour l'oscar du meilleur film étranger et tout !

Il n'y avait bien que lorsqu'il parlait de cinéma et de jeux vidéos que Craig s'éclairait un peu. C'était grâce à lui que jusqu'à l'âge de vingt ans, Clyde n'avait pas vu que des blockbusters décérébrés au cinéma et avait été abreuvé d'analyses tirées par les cheveux mais d'une certaine justesse des films grand public. Il avait même finit par emballé une cinéphile l'an dernier grâce aux analyses de Craig...

_Bon, ils ne servent rien à manger, et ils n'ont pas voulu me laisser entrer avec de la nourriture de l'extérieur donc je n'ai rien acheté. Déclara Tweek qui regagna sa place.

_Fais chier, grogna Token, bouffer devant un écran c'est l'essence même de l'Amérique...

_Vous comprenez rien au cinéma. Rétorqua Craig.

La salle fut plongée dans le noir et les bandes annonces commencèrent à défiler. Tweek prit place à côté de Clyde et s'enfonça dans son siège. Tous se plongèrent dans le film dès les premières minutes.

À la fin de la séance, ils sortirent de la salle, secoués par la film et se rendirent dans le petit restaurant d'en face. C'était un établissement sans prétention, plutôt traditionnel. Clyde commanda un mac'n'cheese [3]. Cela faisait des années qu'il n'en avait plus mangé. Sa mère n'en faisait jamais, elle n'avait jamais été une grande amatrice de formage, mais son père une fois veuf, avait pris l'habitude d'en cuisiner beaucoup. Chaque fois qu'il rentrait tard, c'est-à-dire souvent, et de plus en plus fréquemment avec les années. Clyde et sa sœur en avaient mangé jusqu'à la nausée, des macaronis et du fromage, au point qu'une fois hors de la maison, Clyde n'avait plus posé les yeux sur un mac'n'cheese. Mais allez savoir pourquoi, à la minute où il avait vu le nom du plat sur la carte du restaurant, il en crevait d'envie.

Clyde raconta cette histoire à ses amis, sans trop savoir pourquoi. Tous l'écoutèrent avec attention. Il parlait très rarement de sa mère. Tweek posa même sa main sur son épaule pendant quelques secondes. C'était bien. D'être là avec ses amis, avec ceux qui le connaissaient depuis toujours, et qui pouvaient comprendre pourquoi des pâtes jetées dans du fromage fondu étaient difficiles ne serait-ce qu'à regarder. C'était apaisant, comme être chez soi.

Le mieux dans tout ça, c'est que personne ne se sentit obligé de dire que sa mère aurait été fière de lui.

Après le repas, ils partagèrent un bière sur la terrasse du restaurant. Craig leur reparla du film, des critiques qu'il avait vues en ligne, dans la presse, chez les youtubeurs et les podcasteurs.

_Tu n'as jamais pensé à monter ton propre média de critique cinéma ? Demanda Token.

_Si, mais pour dire quoi de plus... et puis c'est tellement de travail, j'ai pas le temps avec le boulot.

_Moi j'aime bien t'écouter parler de cinéma. Lui sourit Tweek.

Ils échangèrent un regard complice et durant une seconde, le monde autour d'eux disparut. Clyde les observa, l'un après l'autre, durant cette fraction de minute, ces quelques courtes secondes intenses, et eut tout à coup l'impression qu'un gouffre s'ouvrait sous ses pieds. Son estomac se tordit et son cœur fit un bond, deux bonds, trois bonds qui lui coupèrent le souffle. Assister à cette micro scène lui retourna la tête et le ventre. La voix de Token le ramena à la réalité :

_Tu devrais vraiment y penser, Craig.

Clyde regagna son corps et son esprit. Il vit Craig lâcher un petit sourire et il eut tout à coup une vague d'affection pour lui.

_Je vais peut-être faire ça alors... Souffla-t-il.

De retour à l'hôtel, Craig s'installa tout de suite au lit et se mit sur son téléphone. Il semblait parcourir le net et prendre des notes. Token proposa une partie de UNO, celui acheté à la station-service le premier jour, mais Clyde déclina. Il n'avait envie de jouer. Il annonça qu'il allait faire un tour dehors et Tweek le suivit. Ils marchèrent un moment en silence dans les jolies rues de la ville.

_C'est gentil ce que tu as dit à Craig. Dit tout à coup Clyde qui ne cessait d'y repenser.

_Je le pensais.

_J'aimerais bien être comme Craig et Token et toi, savoir ce que j'aime vraiment, ce que je veux faire...

_Comment ça ?

_Toi, c'est la cuisine, ça l'a toujours été. Tu préférais bosser au café de tes parents qu'aller en cours, en sport, en soirée, n'importe... Token, il était bon en tout mais il a choisi assez facilement l'architecture, comme si c'était une évidence, et Craig est passionné par le cinéma et les jeux, au point qu'il trouvera toujours un moyen d'en faire quelque chose. Moi j'ai que le sport, j'ai que le foot et je commence à me dire que je suis pas assez bon pour devenir professionnel.

_Non mais tu délires là ! Le clasha Tweek.

_... Quoi ?

_Tu idéalises complètement le passé Clyde. Je bossais pas au café de mes parents par choix, ils avaient besoin de moi, ils ne gagnaient pas assez pour pouvoir engager quelqu'un et même si ça ne m'avait pas plu, je n'aurais pas eu le choix. Je suis parti en cuisine parce que finalement, je n'avais jamais rien su faire d'autre. Token a hésité pendant des mois et des mois entre plusieurs facs et plusieurs filières, c'était une vraie torture pour lui. C'est ses parents qui ont fini par le pousser vers l'architecture pour arrêter ce manège infernal. Quant à Craig... il est peut-être passionné mais son ambition et sa capacité de travail ne sont pas bien élevées. Il a de bonnes idées mais il n'en fait pas grand chose.

_... Ouch. Souffla Clyde, blessé mais bluffé par la clairvoyance de son ami. Peut-être qu'il idéalisait véritablement les choix de sa bande. Il n'avait jamais exprimé le moindre doute face à ses amis de la fac, il ne se questionnait même jamais. Ce n'était que depuis qu'il avait entamé ce road trip que ses choix de vie ne lui apparaissaient plus aussi évidents. C'était bien la première fois qu'il disait ne pas penser réussir dans le sport.

_Donc tu penses que Craig n'arrivera jamais à créer ?

_Non, j'ai pas dit ça, mais tout à l'heure, quand Token lui a conseillé de lancer son propre média, c'était la première fois depuis longtemps que je voyais Craig être un peu enthousiaste pour quelque chose. Il a envie de tout faire et de ne rien faire en même temps, il a cent idées mais n'en termine aucune. Il s'épuise à bosser comme assistant dans une boite de graphisme et il n'en voit plus le bout. Il sent ses rêves s'éloigner de lui et il panique en s'accrochant à toutes les idées qui passent, comme si chaque nouveau projet lui permettait d'acheter un peu plus de temps. Il ne se rend pas compte qu'il se gaspille en réalité.

Tweek s'était arrêté de marcher et s'était laissé tomber sur un muret en pierre froid et couvert de mousse. Il regardait le sol, un peu désemparé, probablement qu'il ne s'était pas attendu à déballer d'une traite tout ce qu'il pensait. Clyde était très ému. Il était certain que personne sur terre ne le connaissait aussi bien que Tweek connaissait Craig - pas sûr cependant que le contraire soit vrai.

_Et toi ? Finit par demander Clyde.

_Comment ça, moi ?

_Chaque fois que l'on s'est retrouvé seuls jusqu'à présent, tu n'as fait que me parler de Craig. Mais tu ne parles jamais de toi et j'ai l'impression qu'on ne te pose pas souvent la question.

_Quelle question ?

_Ben... comment tu vas ?

Un silence tomba. Tweek le regardait avec une expression à la fois incrédule et pleine de gratitude.

_C'est vrai, personne ne me pose jamais cette question.

Tweek leva les yeux vers lui.

_Merci. dit-il.

Et Clyde sentit à le fois son estomac se tordre, ses lèvres esquisser un sourire, une vague sensation de vertige et ses paumes devenir moites. Il vint s'asseoir à côté de lui et passa son bras autour de ses épaules pour le serre contre son torse. Tweek se laissa faire. Ils restèrent un moment ainsi, dans un silence confortable. Ils rentrèrent à l'hôtel ensemble. Sur le chemin du retour, Tweek se laissa aller à parler un peu plus de lui.

Au collège, Clyde ne pensait qu'au foot. Au lycée, qu'à ses amis, sauf pendant trois mois en senior year[4], il ne pensait plus qu'à Tweek. Arrivé en fac, ce fut à nouveau le foot, puis, une fois en deuxième année, il ne pensait quasiment plus qu'au sexe. Passé en troisième année, il se remit à penser au foot, rien qu'au foot. Maintenant, au l'aube de la dernière année, il était de retour à penser à Tweek. C'était cyclique, cette histoire, ou quoi ?

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Jour 3 : IDAHO - OREGON

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La fin du voyage commençait à sa faire sentir : ce matin, Token s'était levé très tôt et vérifié attentivement sa valise avant de sortir un petit quart d'heure. Clyde l'avait observé compter ses boxers et ses chaussettes avant de les re-ranger soigneusement dans la partie droite de sa valise, dans le creux formé entre ses t-shirts et ses jeans. Token était comme ça : il rangeait quand il stressait, il se concentrait sur des détails qu'il arrangeait et ré-arrangeait sans cesse dans l'espoir de se distraire.

Clyde se sentait bien sûr inquiet pour son ami, il comprenait très bien que celui-ci jouait son diplôme dans ce voyage et que seulement quelques heures de retard pouvaient faire pencher la balance en sa défaveur. Toutefois, une partie de lui était au fond incapable de comprendre un tel investissement : jamais il n'avait eu à stresser sur une date de rendu et même sur l'importance d'une seule note. Il rendait ses essais en temps et en heure sans trop s'inquiéter du résultat. De là à dire qu'il avait pris la fac à la légère, il n'y avait qu'un pas.

Il ne savait même plus pourquoi il était allé en fac. Parce que son père avait les moyens, parce qu'il avait obtenu une bourse et parce qu'il avait envie de continuer le foot. Il n'avait en réalité jamais considéré son avenir. Il imaginait vaguement entrer dans le milieu du sport après son diplôme mais sans vraiment y penser.

Craig et Tweek, eux, n'étaient pas allés en fac. Pas le niveau, pas les moyens, pas l'envie. Tweek savait très bien ce qu'il voulait faire et il n'avait pas besoin d'un diplôme supérieur. Craig n'avait aucune idée de ce qu'il voulait et donc pas besoin d'un diplôme supérieur. Aujourd'hui ils s'en sortaient bien tous les deux.

Clyde se tourna vers le lit que partageaient ses deux amis. Tweek était roulé en boule, dos à Craig, tandis que l'autre avait étendu son bras sur son oreille, la visage enfoui sous la couverture. Le footballeur se demanda s'ils étaient faits l'un pour l'autre. En d'autres termes, s'il briserait l'ordre naturel des choses en s'immisçant entre eux.

Token revint dans la chambre avant que Clyde ne puisse pousser cette idée plus loin.

_Petit dej'. Cria-t-il dans le but de réveiller tout le monde. Un vague grognement émanant de l'autre lit fut la seule réponse.

_Allez, on se lève, il faut partir bientôt ! On a pris du retard hier.

_Quoi ? C'est toi qui as dit qu'on s'arrêtait ici ! Protesta Craig.

_Excuse-moi de ne pas avoir risqué vos vies. Rétorqua Token, ironique. Il installa les pâtisseries et les cafés qu'il avait gentiment achetés et ouvrit sachets en papier et tasses en carton pour diffuser l'odeur. Si Tweek et Craig étaient plutôt salés, le sucre tira immédiatement Clyde de son lit.

_Oh mon dieu des chaussons aux pommes [5] !

Ce genre de pâtisserie ne courrait pas les rues dans leur état, aussi Clyde ne s'attendait pas à ce que Token puisse en trouver dans cette minuscule ville de l'IDAHO. Craig et Tweek ne furent pas vraiment impressionnés par la rareté de la nourriture mais finirent tout de même par se lever. Les garçons mangèrent en vitesse et reprirent la route. Clyde se dit qu'il n'avait même pas eu le temps de se brosser les dents. Ils conduisirent tous les quatre tour à tour en jouant à Dark Stories [6]. Tous furent étonnés de constater que le plus nul à ce jeu était Craig, qui était pourtant censé être le plus imaginatif mais aussi le plus cruel de la bande.

On s'arrêta pour déjeuner dans un relais un peu miteux et à la vue d'un énième menu médiocre imprimé sur du plastique bas de gamme, Clyde crut que Tweek allait se mettre à pleurer. Chacun commanda ses aliments habituels et on ne traîna pas trop. La tension qui habitait Token commençait à se diffuser largement au sein du groupe et personne ne voulait plus prendre le risque de causer le moindre retard. Les garçons prirent quand même une pause à l'extérieur, le temps d'une boisson chaude post repas. Craig et Tweek se dévouèrent pour les commander au comptoir intérieur. Clyde et Token se retrouvèrent seuls. Assis sur les tables de pique-nique extérieures, ils prenaient le soleil. Token regardait le reste du chemin à parcourir sur son téléphone, on pouvait aisément voir qu'il se languissait d'arriver à PORTLAND. Clyde aurait aimé trouver quelque chose à dire qui réconforterait son ami de toujours, mais rien ne venait alors il tenta un lieu commun :

_Ne t'en fais pas, tu rendras ta maquette à temps et tu valideras ton année.

_Comment tu peux en être si sûr ?

_Parce que c'est le destin. Plaisanta Clyde.

Cette réplique eut quand même le mérite de faire rire son ami.

_Regarde-les tous les deux, à discuter comme un couple de vieux. Lança Token, qui avait visiblement envie de sujet, en désignant d'un mouvement de tête ses deux amis qui faisaient tranquillement la queue à l'intérieur.

_Tu te tends compte qu'ils ont passé presque toute leur vie ensemble... Ajouta l'architecte.

_Oui, ça doit être super... Se prit à rêver Clyde.

Token se tourna vers lui, très surprise de cette réponse :

_Tu trouves ?! S'exclama-t-il.

_Ben ouais, c'est beau un tel engagement.

_Moi je trouve ça plutôt horrible. Ne jamais sortir de ce que l'on connaît, ne jamais rencontrer personne d'autre, ne jamais rien expérimenter...

_Je sais pas, c'est un peu dans l'ordre des choses de se reposer sur ce qu'on connaît non ? Répondit Clyde, stimulé par cette réflexion.

_Ça c'est que l'on veut te faire croire, mais en réalité, il n'y a pas d'ordre naturel, c'est une idée débile inventée par les classes dominantes et la religion pour contrôler les peuples. Affirma Token. Clyde n'était pas certain de ce qu'était cette "classe dominante" mais il le relança quand même.

_Regarde tous ces crétins anti-avortement, anti-féministe, anti-homosexuel, anti-végétarien, anti-minorité, conservateurs, enfin tout ce que tu veux : dès que quelque chose leur déplaît dans la société, ils brandissent l'argument de l'ordre naturel pour justifier leur résistance aux changements. Mais regarde la société dans laquelle on vit, même celle dans laquelle on vivait il y a cinquante, cent ans, qu'est-ce qu'il y a de naturel là-dedans ? Qu'est-ce qu'il y a de naturel dans l'industrie ? Dans la colonisation ? Dans le fait de manger de la bouffe ultra-transformée ? Dans le travail de bureau ? Dans le sport ? En quoi c'est un comportement naturel de s'enfoncer deux hauts-parleurs miniatures dans les oreilles pour écouter un ensemble de sons produits par des hommes et des machines et de monter dans une grosse boite à moteur avec des tas d'inconnus alors qu'on déteste ça ?

Clyde se visualisa en train de monter dans le bus le matin, ses écouteurs à quelques centimètres de ses tympans. Il comprit tout à coup ce que voulait dire Token.

_Et alors quoi ? Demanda-t-il, tu veux dire qu'on devrait tout arrêter ?

_Pas du tout. Plutôt mourir que de renoncer à la musique, au basket et au micro-onde, mais je veux dire qu'il faut arrêter de se cacher derrière ces arguments naturels complètement cons. Il n'y a pas d'ordre naturel et franchement, même si j'apprécie ce que tu m'as dit tout à l'heure, je ne crois pas au destin. Rien n'est programmé pour arriver sans causes et personne n'est "fait pour être ensemble".

Clyde écarquilla les yeux. Sans le savoir, et probablement en faisant référence à une histoire personnelle, Token venait de faire écho à ses réflexions. De tous ses amis, Token avait toujours clairement été le plus intelligent, alors il devrait peut-être lui faire confiance sur ce point : s'il n'y avait pas d'ordre naturel, il n'y avait rien à briser, mais rien non plus à protéger...

Les deux autres revinrent avec les cafés, ils le burent sans que Clyde ne dise plus rien. De toute façon la conversation avait basculé sur la politique et il n'y connaissait strictement rien, personne ne s'attendait vraiment à ce qu'il intervienne pour donner son avis que la politique économique de Garrison de toutes façons...

Ils reprirent la route sous un soleil brûlant. Tweek conduisait cette fois, et comme toujours avec beaucoup d'attention. On aurait dit qu'il avait oublié qu'il n'était plus un novice. Il était bien obligé de prendre la voiture tous les jours, mais il n'aimait pour autant pas tellement ça. De plus, il n'allait que peu sur l'autoroute, raison de plus pour rester concentré : percuter quelqu'un à plus de cent kilomètres à l'heure n'était pas sans conséquence. Il expliquait tout cela à Clyde qui était assis à côté de lui. Clyde trouvait ça amusant, la manière qu'il avait de regarder la route sans relâche, les épaules tendues et les sourcils légèrement froncés.

Tweek avait toujours été comme ça. Clyde se souvenait qu'au lycée, ils étaient dans la même classe en chimie, ils faisaient donc souvent leurs expériences ensemble. Ils n'étaient qu'avec des élèves d'autres comtés dans ce cours. Le blond versait les composants avec soin, toujours trop appliqué pour la situation. Clyde le regardait, plus lui que les instruments, il le savait. Tweek aussi le savait, du moins, c'était ce que Clyde croyait. Au lycée, Clyde pensait beaucoup trop à Tweek, tellement qu'il savait que cela se devinait. C'était écrit sur son visage. Dans ses yeux et sur ses joues trop tendues par le sourire.

Il ne se rappelait plus pourquoi il ne lui avait rien dit à l'époque. Pourquoi il ne l'avait pas invité à sortir, juste tous les deux. Pourquoi il ne lui avait pas avoué ses sentiments. Sans doute parce qu'à cet âge, Clyde ne savait pas vraiment ce qu'il voulait. Parce qu'il avait peur que les choses changent. À l'époque, déjà, c'était lui, Token, Craig et Tweek. Bien sûr, quelques autres aussi. Jimmy par exemple, et David, que Token aimait beaucoup, et Red, qui était la cousine de Craig, mais c'était surtout eux quatre. Clyde n'aurait pas voulu que ça change, alors il n'avait rien dit.

Enfin, peut-être, sauf cette fois-là. Une fois peut-être où il avait vaguement sous-entendu quelque chose. Il se souvenait plus quoi, seulement qu'il l'avait dit à Craig. Non, à Tweek, qui l'avait répété à Craig... Non. En fait, Craig n'avait jamais été au courant. Et Token non plus. C'était uniquement Tweek et lui, pendant ce cours de chimie. Il lui avait demandé...

_Est-ce que Craig et toi, vous êtes ensemble ?

Tweek n'avait rien répondu. Il avait cessé de verser ses gouttes transparentes dans cette éprouvette, il s'était relevé, l'air surpris, et avait regardé Clyde dans les yeux pendant quelques secondes, à tel point que celui-ci s'était senti obligé d'ajouter.

_Je veux juste savoir, parce que...

Mais il n'avait pas pu finir sa phrase. Il n'en avait pas le courage. Il ne savait pas s'il avait peur de le dire ou s'il avait peur de la réponse. Clyde détestait les gens qui posaient des questions sans vouloir connaître la réponse.

Surpris de cette phrase inachevée, Tweek n'insista pas à revint à son expérience, sans doute embarrassé par cette question. Ils n'en avaient jamais reparlé. Clyde ne savait même plus pourquoi il lui avait posé cette question, ce jour-là. Il n'avait pas eu le courage de la reposer et puis le sujet n'était plus revenu dans la conversation. Des semaines, des mois, puis une année s'écoulèrent. Vint la fin du lycée et Clyde quitta South Park pour aller à la fac, laissant Tweek, et Craig, derrière. Il s'éloigna un peu de Tweek, ne se parlant plus qu'occasionnellement en ligne, toujours heureux de se revoir pendant les vacances. Avec le temps, Clyde avait oublié cette question restée sans réponse, il avait rencontré d'autres personnes et eut d'autres histoires d'amour.

La voiture entra dans un tunnel et l'habitacle fut plongé dans le noir. Clyde décida de venir saisir la main de Tweek qui reposait sur le tableau de bord, près de la sortie de climatisation. Il faisait chaud. Clyde enroula ses doigts entre ceux du conducteur et serra du bout la paume de la main de l'autre. Tweek ne bougea pas. Au départ, Clyde en fut inquiet, mais quelques immobiles minutes plus tard, il comprit qu'au contraire, Tweek ne voulait pas bouger, il voulait laisser sa main là.

Pourquoi il ne lui avait pas au moins pris la main ce jour-là au lycée ? Tout aurait peut-être été plus simple. C'était ce qu'il se disait, mais en réalité il n'en savait rien. Tweek et Craig étaient probablement déjà en couple, à l'époque, comme aujourd'hui. Pas dans le sens traditionnel du couple, mais il existait bel et bien quelque chose de spécial entre eux, qu'ils ne partageaient avec personne d'autre. Clyde en avait bien conscience, et, à l'époque, il n'avait pas osé prendre le risque de briser cet équilibre, de se mettre en travers de leur route. Craig et Tweek avaient tracé leur chemin ensemble et Clyde s'était résolu à oublier pour tracer le sien, comme l'avait fait Token. Il avait laissé Tweek partir.

Est-ce qu'à l'époque Tweek s'en était rendu compte ?

Clyde continua de se poser la question jusqu'à ce que le groupe s'arrête dans un hôtel pour la nuit. Il resta silencieux toute la soirée alors que c'était la dernière nuit qu'ils passaient ensemble avant d'atteindre leur destination. De toute façon, personne n'avait clairement la tête à faire la fête et Token pressa tout le monde de se coucher très tôt car on partirait à l'aube le lendemain. Ils commandèrent des sandwiches au petit bar de l'hôtel et mangèrent dans leur chambre en discutant un peu. Clyde vint s'asseoir à côté de Tweek qui jouait au jeu d'escape sur son téléphone.

_Je suis toujours coincé au niveau de la cabane dans les bois. Avoua-t-il. Il n'avait pas progressé depuis hier. Clyde aurait voulu l'aider mais, seul, il n'aurait même pas passé le deuxième tableau. Il se contenta d'hausser les épaules. Il était en réalité triste que ce voyage se termine bientôt, tous ces souvenirs avaient refait surface et pour l'instant, rien ne se profilait à l'horizon. À part le discours philosophique de Token et les quelques informations intimes qu'il avait apprises sur ses amis, rien n'avait changé.

_Tu penses à quoi ? L'interpella Craig.

_Je suis un peu triste que ce voyage soit déjà presque fini.

_On l'a pas fait pour le plaisir ! Intervint Token depuis la salle de bain.

_Je sais, mais c'était quand même fun, et puis on n'a jamais le temps de faire des trucs ensemble, chaque fois qu'on se voit ça dure deux, trois, quatre jours qui passent à la vitesse de la lumière et pouf, c'est fini...

_Arrête de parler comme si on n'allait jamais se revoir ! Le coupa Token, ça commence à me soûler cette attitude, c'est pas parce qu'on sera bientôt diplômés et qu'on commencera notre vie professionnelle qu'on ne pourra plus se voir comme avant. Craig et Tweek, ils travaillent depuis quelques temps déjà et on les voit quand même non ?

_Ouais mais c'est pas vraiment des... enfin ils ne feront pas ce job toute leur vie, c'est juste en attendant...

Et Clyde se rendit compte de l'énormité qu'il venait de dire.

_Oh, nique ta mère !

Par contre il se serait attendu à cette réponse de la part de Craig, pas de Tweek. Le blond s'était levé de son lit tandis que l'autre n'avait même pas levé les yeux de son téléphone.

_Ça va dire quoi, juste en attendant ? Que je me défonce pas pour mon poste actuel ? Que c'est pas du vrai travail ? Et qui te dit que je ne reprendrai pas la café de mes parents d'ici quelques années ? Ou celui de Miss Minnie ? T'en sais rien du tout !

_Attends, quoi ?

Et voilà la réplique qui avait enfin réveillé la curiosité de Craig. Token écarquilla les yeux et lâcha un soupir effrayé. Tweek se tourna vers son compagnon et comprit qu'il avait laissé glisser une info capitale, qu'il laissait mijoter dans sa tête depuis un bout de temps mais qu'il n'avait jamais partagée avec Craig.

_Miss Minnie est venue me voir le mois dernier, elle veut partir à la retraite et aucun de ses employés ne veut racheter la pâtisserie. Elle a vraiment envie que ce soit un enfant de South Park qui reprenne l'affaire alors est venue me voir et m'a fait une offre. Finit-il par expliquer, visiblement très mal à l'aise.

Outre la voix de Tweek, un immense silence bien trop pesant était tombé sur la chambre. Clyde et Token restaient figés dans leur position d'origine, l'un assis sur le bord de son lit, les mains sous ses fesses et l'autre à la porte de la salle de bain. Clyde commençait à ne plus sentir ses mains mais il n'osait même pas les ramener discrètement sur ses genoux.

_Tu vas accepter ? Demanda Craig après un très long moment.

_Je ne sais pas encore, mais c'est certainement une offre intéressante.

_Tu vas devenir le concurrent direct de tes propres parents ? Fit remarquer Craig. Tous ici savaient que la bonne santé économique du commerce des Tweaks était pourtant le dernier des soucis du brun.

_Non, si j'accepte, on va officiellement fusionner les deux enseignes, et les deux prendront un nouveau nom. J'en ai déjà parlé avec mes parents.

_Tu en as déjà parlé à tes parents ?! S'exclama Craig.

_Si Miss Minnie est ok, on fera ça. Je pense que ma décision reposera beaucoup sur le fait qu'elle accepte ou non cet arrangement puisque, comme tu l'as dit, je n'ai pas envie de devenir le premier concurrent de mes deux parents... Poursuivit le blond, sans répondre à la question qui était de toutes façons rhétorique.

_Donc tu vas lancer ta propre affaire à South Park alors qu'on se dit qu'on va déménager en Californie depuis des années ?

_Ouais, c'est ça...

_Comment ça ? S'agaça Craig.

_TU te dis depuis des années que tu veux t'installer en Californie, moi j'ai pas envie d'y aller.

_Je croyais qu'on en avait assez parlé pour se mettre d'accord.

_Ouais ben peut être que j'ai changé d'avis. Lança Tweek, un peu arrogant.

Clyde se demande comment Craig avait fait pour ne pas réagir à cette provocation claire et nette. À la place, le brun regarda très longuement son partenaire dans les yeux avant de dire :

_On sort en discuter s'il te plaît.

Le blond hocha la tête et ils sortirent dans la cour de l'hôtel. Clyde s'endormit avant qu'ils ne rentrent.

.

Jour 4 : PORTLAND - FLORIDE / COLORADO / OREGON

.

Inutile de dire à quel point l'ambiance était tendue dans la voiture le lendemain. Craig se proposa de conduire pour limiter toute interaction avec Tweek, qui, dès qu'il entendit cette proposition, s'assit immédiatement à l'arrière. Token monta devant, côté passager, et Clyde derrière lui. Il aurait presque été content de se retrouver à côté du blond si cette ambiance de mort ne s'était pas abattue sur l'habitacle du véhicule.

Clyde était un peu fâché contre ses amis d'avoir gâché la dernière étape de leur voyage, mais il comprenait que pour eux aussi, ces longues heures passées sur la route avaient dû faire remontrer beaucoup de souvenirs et activer de nombreuses réflexions. Apparemment, Tweek gardait pour lui cette proposition professionnelle depuis un moment et devait rêver de se débarrasser de ce poids. Clyde ne savait pas ce que les deux garçons s'étaient dit hier soir à l'extérieur de la chambre mais il était clair qu'aujourd'hui, quel que soit le lien qui les avait unis auparavant, il avait changé, et probablement pour de bon cette fois.

Ce matin, Token lui avait dit que quoi qu'il s'était passé, ce n'était pas ses affaires et qu'en plus, il s'en fichait : il n'allait pas se laisser détourner de son but aussi près. Il serait un bon ami plus tard. Il avait conseillé à Clyde de faire de même et de ne surtout pas s'en mêler, mais le sportif demanda quand même à son ami :

_Ça va ?

Juste en articulant la bouche, sans laisser trop de sons sortir. Tweek avait l'air contrarié et franchement triste mais il hocha quand même la tête et lui fit un petit sourire. Clyde lui caressa l'épaule pour le consoler et l'invita à se blottir contre lui. Il se demanda s'il le faisait de manière totalement désintéressée et s'en voulut tout de suite de penser à ça. Tweek accepta et vint se blottir contre lui.

À l'avant, Craig avait mis la radio et la voix du journaliste couvrait celles de ses amis qui discutaient on ne savait de quoi.

_Pour ce que vaut mon avis, je pense que tu devrais accepter la proposition de Miss Minnie. Finit par dire Clyde.

_Tu penses ? Je sais pas, je suis un peu jeune pour diriger un café tout seul.

_Propriétaire à vingt-deux ans c'est quand même la classe !

_En fait ce seront mes parents les propriétaires, comme ça c'est eux qui prennent les risques vis-à-vis de la banque et tout... Ils vont me salarier comme manager avec intéressement sur les bénéfices (Clyde n'osa pas dire qu'il ne comprenait pas ce que ça voulait dire). Donc tout ira bien pour moi, mais je voudrais pas les mettre en danger, ils pourraient tout perdre.

_Mec, t'as fait ça toute ta vie ! Tes parents te font confiance et ils seront là pour t'aider. Et les employées, elle restent au café si tu reprends ?

_Si le chiffre d'affaire reste bon, oui.

_Alors vas-y ! Chez Tweak Bros les clients t'adorent, c'est toi qu'ils aiment, ils viendront sans problème.

_Si tu le dis, ça doit être vrai alors. Sourit Tweek, il semblait content de recevoir (enfin) des encouragements. La conversation s'arrêta sur cette bonne note. Clyde, dans un excès de confiance, vint à nouveau prendre la main de Tweek qui reposait sur le siège.

Tweek ne se dégagea pas, bien au contraire, il serra la main de Clyde et se laissa aller contre lui. Ils ne dirent plus rien durant tout le reste du voyage, jusqu'à la pause sur une aire d'autoroute qui serait la dernière.

Après avoir longé les villes de STANFIELD, BOARDMAN, ALDERDALE, ARLINGTON, TOWAL, THE DALLES, HOOD RIVER, CASCADE LOCKS, TROUTDALE et GRESHAM, Token, au volant, poussa un hurlement de joie lorsqu'ils croisèrent le panneau PORTLAND. Il fallait encore traverser une partie de la ville pour atteindre l'université au nord-ouest mais plus aucun doute, ils touchaient à leur but.

_Enfin ! Hurla-t-il en tapant le volant de deux mains.

_J'y pense, je ne suis jamais venu te voir à Portland. Dit Craig, qui était resté assis à l'avant.

_Moi non plus, ce sera carrément l'occasion de visiter le campus ! Ajouta Clyde.

_Ouais on verra ! Répondit rapidement Token, qui ne pensait plus qu'à sa maquette. Il conduisait de plus en plus nerveusement et accélérait un peu brutalement pour une conduite de ville. Clyde regrettait presque que Craig ne soit plus pilote. Il était quasiment midi et un soleil brûlant tapait sur la tôle du toit de la voiture. Ils ouvrirent les vitres et passèrent leur tête à l'extérieur pour se rafraîchir et admirer la ville de l'Oregon.

_Ça fait des années que j'ai pas quitté le Colorado. Souffla Tweek, qui semblait s'en être rendu compte à l'instant alors qu'ils avaient traversé un bon quart du pays ; 1254 miles, soit plus de 2000 kilomètres. Token, en bon habitué, se dirigea vers le pont de Ross Island mais au lieu de le traverser, prit la route vers le nord qui longeait la rivière Willamette. La vue était magnifique et pendant une seconde Clyde crut qu'il allait pleurer.

_On est sur New Green Avenue, indiqua Token, on dirait pas qu'on est encore en ville, hein ? [7]

_Putain c'est magnifique. Lâcha Craig.

Effectivement, la voiture avançait le long d'un double voie coincée entre les bords d'une rivière en contrebas et une petite colline bordée d'arbres. Aucun bâtiment en vue ou seulement au loin. De l'autre côté de la Willamette, le pôle industriel. Quelques grues et une ligne inégale de buildings se dessinaient dans le ciel. Ils rejoignirent ensuite une route simple, Nord Willamette Boulevard, qui continuaient le long du fleuve. Ils roulèrent sur cette route boisée, où quelques jolies maisons s'étaient construites. Le dernier album des Blacks Keys, choisi par Craig, tournaient en fond et Clyde se dit qu'il devait être mort pendant la nuit car cette scène ressemblait à ce qu'il avait imaginé au point que ça en devenait presque effrayant. Clyde se tenait toujours à la fenêtre et s'il ne craignait pas pour sa vie, il aurait fait comme dans les mariages, il aurait sorti tout son corps pour s'asseoir sur le cadre de la fenêtre et s'accrocher au toit.

_Je suis tellement heureux. Lança-t-il en l'air. Il crut l'avoir pensé mais il se rendit compte qu'il l'avait dit à voix haute. Il se demanda qui avait entendu et se retourna pour vérifier. Il avait à la fois honte d'avoir dit quelque chose d'aussi naïf et était fier de le penser sincèrement. Craig et Tweek étaient tournés vers lui, ils l'avaient donc visiblement entendu mais n'avaient pas l'air décidés à lui répondre quelque chose. Token, les yeux fixés sur la route, n'avait lui pas l'air d'avoir entendu. Ou bien il s'en fichait. Sauf qu'il finit par dire :

_Moi aussi.

Ils arrivèrent enfin à destination. Token se gara dans le parking des étudiants et ils sortirent de la voiture. Il était treize heures seize, un 13 août et ils étaient enfin arrivés. Token sortit son téléphone et marcha quelques pas plus loin.

_C'est magnifique. Déclara Craig qui regardait partout autour de lui.

_Carrément, ma fac est loin d'être aussi jolie !

Token revint, un grand sourire aux lèvres. Il semblait tout à coup détendu, on aurait dit qu'il avait changé de personnalité.

_Les gars, je viens d'avoir mon prof au téléphone, il me dit de venir lui remettre la maquette en personne à quinze heures. On va manger en attendant ?

Ils décidèrent de déjeuner sur le campus. Ils récupérèrent leurs affaires dans la voiture avant de partir. L'architecture sortit sa maquette du coffre. Elle était gardée dans un carton mais les garçons prirent quand même quelques secondes pour l'admirer.

C'était le projet de fin d'étude de Token, obligatoire avant d'attaquer la dernière année, de stage et de spécialisation. Le projet sur lequel il travaillait depuis deux ans. Il en avait rêvé des nuits entières. C'était une tiny house, sauf qu'elle ne servait pas d'habitation mais de local. Autonome en énergie, elle était cubique, avec une face entièrement lisse sans fenêtre, agrémentée d'une terrasse plate en bois. Entièrement construite en bois et en carton, la petite maison comportait quatre pièces : une grande pièce principale qui ressemblait à peu près un open space, des vestiaires bien équipés, une cuisine avec espace de repos et une salle de bain. On aurait en fait pu y vivre quelques temps, mais cette tiny house était principalement un théâtre ambulant. La face lisse était le fond de la scène et il ne manquait que les bans amovibles en tissus recyclés.

_Comme ça les compagnies peuvent se déplacer en tournée dans des villes aussi petites que la nôtre ! Pas besoin d'équipement culturel et c'est pas cher pour les municipalités, en plus d'être écolo ! Expliqua Token.

Tous applaudirent à l'idée. Tweek dit que s'il ouvrait son propre café il voudrait recevoir tous les jours de spectacles dans ce genre de structure. Token semblait à la fois embarrassé, ému et heureux. À ses amis d'enfance il ne parlait que peu de son domaine d'étude et encore moins de ses projets d'avenir professionnel. Il avait vu ce que Sodasopa avait fait à sa ville, mais il avait aussi vu la planète se dégrader avec les décennies. Des initiatives avaient vu le jour pour combiner changement urbain et écologie, et certainement, il voulait faire partie de ce renouveau.

_Allez venez, on va manger.

La cafétéria de la faculté ne servait pas de repas chauds puisqu'il n'y avait quasiment personne en août. Enfin, pour une campus de cette taille, quasiment personne signifiait des centaines d'étudiants qui vivaient encore ici. Pour Tweek et Craig, qui n'avaient pas l'habitude des grandes universités, l'endroit semblait noir de monde, mais en réalité il ne restait pas plus de cinq pour-cent de la population totale habituelle. Le groupe acheta des sandwiches et autres nourritures de pique-nique et s'installa à table. Tweek avait pris une soupe en brique qu'il fit réchauffer dans le micro-ondes commun. Ce n'était pas vraiment la saison de manger des potages mais il sentait qu'il était à un repas chaud de perdre la tête.

_Les gens ont besoin de vrai nourriture ! Expliqua-t-il.

La salle à manger était immense, avec des grandes tables en bois haut perchées et des tabourets de récupération. Les baies vitrées donnaient sur une des pelouses du campus et des lustres minimalistes aux ampoules rigolotes éclairaient une salle déjà lumineuse. Ce genre d'aménagement contemporain donnait une impression générale de tranquillité et de luxe.

_J'arrive pas à croire qu'on a réussi à le faire. Souffla Craig qui finissait son sandwich.

_Surtout que tu ne voulais pas venir à l'origine ! Fit remarquer Token.

_Ouais, j'aurais ptet pas dû d'ailleurs... Répondit l'autre dans un marmonnement.

_On aurait pas réussit sans toi. Déclara simplement Tweek.

Un silence s'en suivit et Craig fit un léger signe de tête à son ami. Ils finirent tous de manger et partagèrent un café.

_Eh Token, je vais venir avec toi voir ton prof.

_Pourquoi ? Demanda Token, un peu agacé par ce retournement de situation.

_Comme ça je t'aide à porter ta maquette. C'est pas le moment qu'il lui arrive quelque chose.

_Vrai, consentit l'autre, on va y aller maintenant. Vous pouvez nous attendre là, je devrais pas en avoir pour plus d'une demi-heure. Sinon vous pouvez sortir vous promener sur le campus.

_Appelle-nous quand tu sortiras, ce sera plus simple. Déclara Tweek.

_Ok, alors à toute !

Les deux bruns soulevèrent délicatement le carton, chacun d'un côté et quittèrent doucement la cafétéria. Clyde les regarda s'éloigner à petits pas, Token les yeux rivés sur la boite et Craig qui regardait droit devant lui, un peu dans le vide.

Clyde se retourna vers Tweek. Tout à coup il se sentit nerveux de se retrouver seul avec lui. Il n'avait plus aucune idée de quoi dire ni de comment agir. Mais d'un autre côté, il en était si heureux que son estomac semblait chercher à se débarrasser de son déjeuner le plus vite possible et par tous les moyens.

_On va faire un tour ? Proposa tout naturellement Tweek en vidant d'une traite son café.

_Bien sûr.

Ils marchèrent le long des petits chemins de sable qui contournaient les pelouses et observèrent les alentours. Ils entrèrent au hasard dans un des grands bâtiments et longèrent des couloirs immenses et des salles de classe vides. Ils flânèrent sous les arbres, tournèrent autour de l'horloge sur pied et arrivèrent finalement devant la bibliothèque, un grand bâtiment de verre en forme de croissant de lune. L'entrée était située sur la face intérieure, des étudiants en entraient et sortaient régulièrement, avec l'air de savoir précisément ce qu'ils avaient à y faire. Clyde aurait aimé être comme ça, avoir cet air déterminé et détendu à le fois de celui qu'il sait où il va et pourquoi il est là. Comme Token. Ou, non, plutôt, comme Tweek, en fait. Depuis ce matin, celui-ci affichait ce sourire apaisé.

_Tu vas accepter l'offre de Miss Minnie. Dit Clyde et il n'avait même pas besoin de poser la question.

_Oui. Répondit simplement Tweek en se laissant tomber assis dans l'herbe.

Clyde le rejoignit. Il l'observa pendant un moment. Il pouvait être comme ça, lui aussi, il pouvait être cette personne.

_Tweek ?

Le blond se tourna vers lui.

_Est-ce que Craig et toi, vous êtes ensemble ?

Tweek leva la tête, intrigué par cette question qu'il avait déjà entendu une fois, il y avait longtemps.

_Je veux savoir parce que tu me plais et j'aimerais savoir si j'ai une chance avec toi.

Clyde acheva enfin - enfin - cette phrase, quatre ans plus tard.

_Craig et moi ne sommes pas ensemble. Répondit Tweek dans un sourire.

Clyde fut déstabilisé par l'utilisation du présent. Ainsi, il était impossible de savoir si Tweek voulait dire qu'ils avaient rompu hier soir ou s'ils n'avaient jamais vraiment été en couple. Mais ce n'était plus important maintenant.

_Donc, j'ai une chance avec toi ? Répéta Clyde.

Et Tweek vint l'embrasser.

Une demi heure plus tard, Token et Craig vinrent les rejoindre devant la bibliothèque. Token avait un grand sourire et plus de maquette à la main. Il annonça qu'il avait officiellement validé sa troisième année d'école d'architecture. La joie commune qui s'était construite durant tout le voyage se libéra et ils se mirent tous à crier et à applaudir comme s'ils avaient tous réussi leur année.

_On va en ville pour fêter ça ! Ma tournée ! Lança Token. Cri de joie. Il n'était que seize heures mais les garçons décidèrent de reprendre la voiture pour se rendre dans un pub. Comme ce matin, Token s'installa au volant et Craig à l'avant. Les deux autres à l'arrière s'embrassèrent discrètement quelques fois durant le trajet. Token les conduisait en ville et expliquant :

_On va aller en centre-ville comme ça vous pourrez voir un peu comment c'est. La plus belle partie de la ville, c'est la rive ouest de la Willamette. Je vous emmène dans le quartier de Pearl District, y'a un bar que j'adore là-bas c'est le Bailey's Taproom sur South-West Broadway. Ce soir on pourra retourner dormir chez moi à la fac. Il est à quelle heure votre vol demain?

Clyde sortit tout à coup de sa bonne humeur. Il avait oublié qu'ils prenaient l'avion dès demain matin pour rentrer dans le COLORADO.

_À neuf heures trente. Indiqua Tweek.

_Ok, comme vous n'avez pas de bagage outre vos sacs à dos, pas besoin d'y être avant huit heures trente. L'aéroport est au nord, près de l'université donc pas loin de mon studio. On pourra emprunter des matelas gonflables ou quoi à la régie.

Clyde écouta d'une oreille distraite cette organisation de dérouler sans lui. Il ne voulait pas que ce soit déjà fini, il avait peur de ce qu'il se passerait après. D'où il irait avec Tweek, avec Craig. Il n'avait cependant aucun moyen de convaincre Token de ne pas partir en Floride avec ses parents, le gars lui en parlait depuis des mois de ce voyage où il espérait se reconnecter à ses parents, avec lesquels ils n'avaient pas eu de vraies conversations depuis des années.

Il ne leur fallut que quinze minutes pour rejoindre le centre-ville puis le bar. Cette fois ils prirent le pont de Broadway. La structure en métal rouge épargnait des espaces pour piétons et vélos. La vue sur la rivière était encore une fois époustouflante.

_C'est trop beau ! S'exclama Craig. Depuis ce matin, tout dans la ville semblait le charmer, ce n'était pas dans les habitudes de chacun de le voir aussi émerveillé par les paysages. En quelques minutes ils se retrouvèrent en ville et très vite, garés près du bar. Token les installa à une jolie table près de la vitre et il partit commander. Clyde se sentit obligé de faire la conversation pour éviter la confrontation entre ses deux autres amis, d'autant plus que Tweek avait laissé sa main sur sa cuisse et qu'il n'avait pas trop envie que Craig les voit. Toutefois ce dernier regardait dehors d'un air absorbé, peu de chance qu'il se rende compte de quoi que ce soit. L'architecte revint avec quatre bières ouvertes et s'assit.

_À notre année. Lança-t-il en levant la petite bouteille. Les trois autres trinquèrent comme lui et tous prirent la première gorgée rituelle qui évitait le malheur. Ensuite Token leur raconta son entrevue avec son professeur : celui-ci avait été très emballé par la maquette et lui avait annoncé que son passage en dernière année était assuré.

_En senior, on doit faire un stage, il m'a dit de repasser le voir en octobre, j'espère que c'est parce qu'il aura un cabinet d'architecte à me recommander !

_Ce serait super ! Confirma Tweek.

_J'ai trop hâte ! Ajouta Token, un grand sourire aux lèvres, clairement comblé par cette perspective d'avenir.

_Ça me fait plaisir de te voir aussi content, dit Craig, au début tu ne semblais pas du tout content d'être dans cette faculté.

_Ha ha, c'est vrai, se souvint Token, je savais que je voulais venir à Portland, mais je savais pas du tout quoi étudier, c'est quasiment mes parents qui m'ont forcé à faire archi à cause de ma passion pour les Legos. Comme quoi, ils me connaissent mieux que ce que je croyais.

_C'est souvent ce qu'on se dit une fois à l'âge adulte. Confirma Craig.

_Parle pour toi, rétorqua Clyde en riant, ma relation avec mon père est proche de zéro.

_C'est pas lui qui t'a poussé à continuer le sport ?

_Bof, c'est plutôt le coach du lycée, mon père s'est contenté d'approuver.

_Et tu regrettes aujourd'hui ? Demanda Token.

Clyde prit quelques secondes pour réfléchir :

_Non. Parce que si y'avait pas eu le foot, je serais probablement pas allé à la fac et ça je l'aurais regretté.

_Alors, tu vas faire quoi pour ta dernière année ? Interrogea Tweek.

Encore une fois, Clyde ne répondit pas tout de suite, il se tourna vers Tweek et tous purent voir qu'ils partagèrent quelque chose pendant ce court moment.

_Retourner à la fac en septembre, finir mon année, valide mon diplôme en science de l'éducation et rentrer à South Park.

_Tu changes de majeure ?! S'exclama Token.

_Tu vas devenir prof de sport ?! Renchérit Craig, ce qui les fit tous rire.

_Non, peut-être pas, quand même, mais ce qui est sûr c'est que les négociations, le management d'équipe, c'est pas pour moi.

_Je suis content pour toi. Lui sourit Tweek.

Un silence confortable se fit. Entre temps, le bar s'était rempli et les conversations des autres tables comblaient la leur. Diffusée dans le bar, on entendait la chanson Baby Driver.

_J'adore ce film... Souffla Craig [8].

Le soleil était en train de se coucher sur la ville, Craig continuait de regarder dehors avec un air apaisé. Encore un moment, puis Tweek annonça en se redressant :

_Je vais accepter la proposition de Miss Minnie, je vais reprendre son café.

_Po po po ! Lança Token.

_Oui ! Applaudit Clyde.

Craig se tourna lentement vers lui puis finit par dire :

_ T'as pris la bonne décision. Tu vas y arriver.

Tweek hocha la tête en guise de réponse. Et juste comme ça, ils n'étaient plus fâchés. Une demi-heure plus tard, Token partit recommander et revint avec des shooters pleins.

_Shots ! Cria-t-il.

Même si tout le monde était un peu fatigué, ce fut le moment de lâcher prise. Les garçons burent les shots un peu vites, puis d'autres encore. Ils jouèrent au Picolo et invitèrent d'autres gens à se joindre à eux. La musique sembla plus fort passé vingt heures, ou bien c'était seulement l'alcool. Clyde eut faim, il alla commander des nachos au bar que tout le monde mangea sauf lui, alors il recommanda d'autres nachos qu'il n'eut pas le temps de manger avant que le fromage ne les figent tous ensemble. Il eut pour défi de la part d'une inconnue de tous les manger d'un coup, ce qu'il fit sans problème. Le bloc de chips entra dans sa bouche en une fois et il fut tellement acclamé qu'il se serait cru sur le terrain de foot.

Il y eut plus de bières et plus de shots ; à un moment Clyde cru même que Tweek allait s'évanouir sur le canapé dans l'angle du bar mais une minute plus tard il chantait Berkley's On Fire à tue-tête avec un groupe de deux filles. Craig mangeait un burger en discutant avec deux autres gars et Token parlait à des gens qu'il semblait connaître près du bar en buvant encore une bière. Clyde alla voir Tweek et ils échangèrent leur premier baiser public. Après ça, ils dansèrent ensemble dans la foule, la musique battait contre leurs oreilles et ils étaient presque dans le noir.

_Je suis amoureux de toi ! Cria Clyde à Tweek.

_Quoi ?

_Je suis amoureux de toi ! Répéta-t-il.

Tweek répondit quelque chose que Clyde n'entendit pas, mais il n'eut pas envie de le faire répéter. Il n'avait pas dit ça pour obtenir une réponse de toute façon. Leur attention fut détournée lorsque la foule se mit à crier. Ils levèrent les yeux et virent Craig danser sur une table. Il était, à vrai dire et contre toutes attentes, bon danseur. Clyde se mit à l'encourager à toutes ses forces, amusé, impressionné et tout à coup débordant d'affection pour son meilleur ami. Ensuite, Tweek et lui s'embrassèrent encore, puis ils rejoignirent Token, puis... Clyde ne se souvenait plus de la suite.

_Allez, on rentre ! Annonça Craig.

Le bar diffusait encore un peu de musique, mais commençait à ranger pour fermer. Clyde fut brusquement ramené sur terre. Il n'avait aucune idée de combien de temps s'était écoulé. Clyde, Tweek et Token furent entraînés devant la voiture, Craig s'installa au volant et leur ordonna de monter.

_Pourquoi c'est toi qui conduis ? Demanda Token.

_Parce que c'est moi qui ai le moins bu. Répondit Craig.

Il démarra et mit son téléphone comme GPS.

_Ouais, dis plutôt que tu crèves d'envie de conduire ma voiture. Marmonna Token.

_Ouais c'est ça, surtout que je viens pas de passer trois jours à ne faire que ça. Répondit Craig, mi amusé mi agacé. Ils roulèrent en silence, les vitres ouvertes. L'air frais de la nuit fit du bien à Clyde qui se sentait tomber dans un sommeil nauséeux.

_Ça va être dur de se lever demain. Dit-il.

_Je vous conduirai. Répondit Craig, puis après un silence il ajouta :

_Mais je ne pars pas avec vous.

_Comment ça ? Répondit Tweek qui s'était tout à coup réveillé.

_Je reste. J'en ai parlé avec Token. Je vais passer quelques jours à Portland dans sa chambre d'étudiant. J'ai posé des congés jusqu'à fin août, je vais en profiter pour visiter un peu plus cette ville, réfléchir à ma vie, maintenant que...

Clyde eut peur de ce qu'il allait dire.

_Que tout le monde a décidé de la suite sauf moi. Acheva-t-il dans un soupir.

_T'es sûr ? Demanda Tweek.

_Ouais.

Il leva les yeux vers le rétroviseur pour croiser le regard de Tweek.

_Tu me diras ce qu'on fait pour l'appart à Denver quand tu auras parlé à Miss Minnie.

Tweek hocha la tête, l'air sérieux.

Ils arrivèrent sur le campus. Craig gara la voiture près de l'entrée du bâtiment et fit sortir tout le monde. Token se tenait debout, bien au milieu du parking et tout à coup, il poussa un immense cri de victoire. On aurait voulu lui dire d'arrêter mais les trois autres étaient trop heureux et surtout trop en accord avec lui.

_Niquez-vous les compagnies aériennes avec votre supplément bagage de merde ! Hurla Token.

Et il se remit à crier. Sans trop savoir pourquoi, Clyde se mit à l'imiter, puis les deux autres. Ils l'avaient fait. Ils l'avaient tous fait. Et maintenant ils étaient là, tous les quatre, face à l'immensité du campus, du ciel et de leur vie à peine commencée.

Le lendemain, Craig les conduisit à l'aéroport à huit heures. Le réveil fut très difficile mais on pouvait compter sur le graphiste pour les secouer. Token fut le premier à embarquer de son côté. Une fois devant son terminal, il se retourna vers ses amis et dit :

_Bon, à plus les gars. Si je me fais pas virer de la fac pour avoir hurlé comme un dingue, on se refait la même l'an prochain !

Et il disparut dans la file d'attente des contrôles.

Craig, Tweek et Clyde marchèrent jusqu'au terminal qui rentrait au COLORADO. Une fois devant les portiques, Craig s'arrêta.

_Bon ben, c'est là que je vous laisse.

_T'es sûr que tu ne veux pas rentrer avec nous ? Insista Tweek.

_Non ça va. J'ai déjà fait changer mon billet. Partez sans moi.

Clyde eut l'impression que ses tripes allaient se déchirer et, par réflexe, il envoya le bras pour attraper la main de Craig. Il s'arrêta en cours de route et laissa son bras retomber mollement. L'anxiété lui fit saisir la main de Tweek et la serrer. Le regard de Craig suivit ce parcours et s'échoua sur leurs mains liées. Il eut un petit sourire.

_Je vous rejoindrai plus tard. Dit-il presque tendrement.

Il leur fit un signe et enfin, tourna les talons et s'en alla à pas lents. Tweek poussa un lourd soupir et ils restèrent un moment immobiles. Finalement, Tweek se tourna vers Clyde et lui dit :

_On rentre ?

.

Générique de Fin !


La playlist du voyage :

Baby Driver, Simon & Garfunkel

Lo/Hi, The Black Keys

Berkeley's On Fire, Swmrs

Take Me Out, Franz Ferdinand

Man of Constant Sorrow, Home Free

Back for Good, The Baseballs

Universally Speaking, Red Hot Chili Peppers

Castle on the Hill, Home Free

Hundred Miles, Yall

Go, The Black Keys


J'ai enfin terminé ce texte (décidément ce confinement...). Je l'ai imaginé en juillet 2017 lors d'un très long voyage en train (sept heures, le temps de faire Marseille - Bordeaux), dans la continuité de You'll be coming around et finalement le résultat final est très différent de ma version de base. J'espère que l'idée d'un Clyde/Tweek vous plaît et que le thème vous emballe aussi. J'ai finalement eu l'occasion de faire moi-même un road trip avec mon copain cet été pour aller à Orléans (Marseille - Orléans avec des covoitureurs, onze heures de voiture...) qui m'a permis d'enrichir un peu mon expérience. Enfin, pour tous les moment à Portland, j'ai rédigé ces passages en suivant un partie du trajet des garçons sur Google Maps, je vous invite à faire de même ainsi qu'à regarder quelques photos de l'université de Portland, c'est vraiment superbe !

Jusqu'à la prochaine fois
~BillySage


[1] Ce jeu de calcul composé d'un certain nombre de cases formant un carré, dans lesquelles sont inscrits des nombres. Toutes les lignes, colonnes et diagonales équivalent à la même somme.

[2] Parasite, film de Bong Joon Ho, 2019. J'ai adoré ce film ! D'ailleurs, le réalisateur a finalement eu l'oscar du meilleur film étranger.

[3] Macaronis and cheese, gratin de pâtes au cheddar.

[4] Équivalent de la terminale au lycée ; également le nom de la quatrième et dernière année de fac.

[5] J'ai appris qu'on appelait ça un apple turnove en anglais (US)

[6] Dark Stories est une application de jeu : on nous donne une situation de départ et un événement ou une conclusion, il faut deviner en posant des questions fermées uniquement ce qu'il s'est passé.

[7] J'habite à Marseille et y'a franchement des endroits qui me font cet effet quand on s'enfonce dans les petits coins au nord ou au sud de la ville.

[8] Baby Driver, de Simon & Garfunkel est la BO du film Baby Driver, d'Edgar Wright. Voyez ce film, je l'adore de tout mon cœur !