Les quais de Londres étaient presque déserts cette nuit-là. Par presque, comprenez y que les rats, les putains et les ivrognes habituels étaient à leur places habituelles et faisaient tout ce qu'ils faisaient habituellement, ou presque. Car les quais étaient déserts. Nul client en vue, nul intrus qui aurait pu provoquer du grabuge, nul élément sortant de l'ordinaire, en point que cela en était tout particulièrement étrange.

Une mauvaise nuit, diraient les uns. Une nuit à l'odeur de sang, prophétiseraient les autres. Le calme avant la tempête, annonceraient les marins. Un règlement de compte en approche, penseraient les flics, les intuitifs et tout les bonnes personnes un tant soit peu attentives.

Mais au milieu des docks, trois ombres se déplaçaient rapidement, inconscientes de la méfiance ambiante provoquée par leur arrivée, au soir. Enveloppés dans leurs manteaux, casquettes et chapeaux vissés sur la tête comme par la force du Saint-Esprit, sans bagages, les trois passagers clandestins depuis longtemps repérés par toute la populace sans pour autant avoir été identifié – et c'était de là que venait la peur – faisaient leur chemin entre les caisses de livraison, à la recherche de quelque chose de familier.

Aussi, au milieu des légers tapements de leur pieds et du bruit de l'eau, quelques murmures se distinguaient en français.

- Peter, tu es sûr d'être sur le bon chemin ?
- Fais-le toi-même si tu ne me crois pas. Mais c'est pas avec ta mémoire de minot que tu vas t'en rappeler.

- Halt die Klappe ! Sie werden uns hören !

Un bruit mou de coup, accompagné d'un hoquet de douleur, fit taire la troisième voix. Les murmures se calmèrent et les ombres s'enfilèrent entre les chenaux, cherchant un bateau qui irait en direction de Birmingham, sans grand succès. À vrai dire, ils en avaient bien trouvé un, même deux. Mais les personnes qu'ils avaient tenté de soudoyer pour y aller avaient refusé. Avec un argument plutôt convainquant : si je vous obéis, ils me tueront.

Forts de cette information incomplète, ne sachant qui pouvait à ce point terroriser tout le monde dans leur ville natale, les trois silhouettes s'affaissèrent dans une ruelle après en avoir dignement chassé tous les occupants. Ils s'écroulèrent contre un mur, les uns à côté des autres, trop fatigués pour parler. Bien vite, deux têtes dodelinèrent pendant que la troisième restait droite, jouant avec un penny pour tuer le temps avant l'aube, comme une partie de pile ou face sans fin.

Ils furent debout avant l'aube, partis de leur cachette avant d'être discernables. Comme pris d'une impulsion subite, ils se séparèrent et s'éparpillèrent dans les beaux quartiers, loin de la crasse leur ayant servi de dortoir. Et sans plus de concertation, ils se retrouvèrent à la sortie nord de la ville, à midi cinquante-huit et quarante secondes très précisément, se fustigeant parmi parce que l'un avait eu dix secondes de retard et l'autre sept d'avance.

Ils arboraient cette fois-ci de meilleurs bottes et de meilleurs manteaux, ainsi que chacun une petite valise contenant quelques vêtements de rechange, un rasoir et un savon.

- Combien il vous reste ?
- Pas assez pour être riche.
- Nichts.
- Gab', parle allemand encore une fois en public et je te promets de te faire bouffer tous les cailloux du chemin.

À ce stade, il est peut-être utile de présenter un peu nos trois individus. En premier lieu, tous faisaient partie de la même famille. Une famille dont le nom réel s'était perdu dans l'histoire et avait changé tant de fois qu'eux-même ne se connaissaient plus que comme les Shillings. Les Shillings avaient des branches plus ou moins éloignées un peu partout en Europe, et même dans le Nouveau Monde disait-on. Avant la guerre, une histoire d'héritage trop important pour être ignoré les avait tous réunis en Belgique, où ils étaient restés coincés en raison du conflit entre le 2ème Reich et la République française. Quant à ces trois là, ils représentaient les derniers survivants de la branche anglaise originaire de Birmingham.

Le plus grand, mais de loin pas l'aîné, était Peter Shilling. Un homme bien bâti qui tendait à impressionner et à passer pour un rustre en raison de ses cheveux blonds déjà trop longs qui tombaient sur ses tempes et sur le col de sa chemise. Sa barbe représentait un mélange subtile entre un manque d'entretien et un complet laisser aller, ce qui n'améliorait pas son image. Il boitait légèrement de la jambe droite, mais parvenait à le cacher la plupart du temps. Du trio, il était le seul à porter un véritable chapeau, un chapeau blanc avec une bande grise.

L'aîné du lot était Sammael, dit Sam, sans nom de famille. Sa mère en avait eu un, et son père avait été un client parmi tant d'autres, un inconnu. Mais à force de traîner dans les pattes des Shillings, qui vivaient à côté, il avait été adopté. Fait qui avait été rendu légal à la mort de sa mère. Le Padre Shilliing lui avait inventé un père qui aurait été son cousin lointain, une manière de le lier à l'héritage familial, s'il y en avait un un jour. Mais au contraire de son cousin, Sam était petit, au point qu'il n'était que très rarement pris au sérieux par ses paires. Lui avait de cheveux bruns foncés, plus long d'un côté que de l'autre, et il portait une casquette trop grande pour lui. Détail qui avait son importance, car ses vêtements étaient toujours parfaitement coupés à sa taille, et à l'exception de ses cheveux qui n'étaient pas à niveau, il restait très propre sur lui.

Finalement, Gab formait la pièce médiane du trio. Parfaitement semblable à son faux jumeau, Sam, Gab en était le reflet. Ses cheveux pendaient, plus long, sur son côté droit. Et ses yeux étaient peut-être un peu plus verts que ceux de son frère. Mais ça, nul ne pouvait le remarquer si facilement. Bien que leurs vêtements soient similaires, Gab gardait son col relevé comme en pleine tempête et sa casquette couvrait son regard.

Ils marchèrent trois jours, se lavant sommairement dans les canaux, avant d'arriver à Birmingham.

Arrivés en ville, ils firent leur chemin jusqu'à Small Heath sans encombre, les gens leur cédant le passage sans toujours comprendre pourquoi. Il y avait dans leur manière de marcher quelque chose de dangereux. Loin d'avancer en conquérants, ils parvenait à conserver cette trace d'humilité et de prudence qui faisait réfléchir les passants, les poussant à s'écarter un peu sans pour autant en avoir peur. Ils faisaient comme partie du décor, malgré les années d'absence.

Ils s'installèrent devant un pub, l'un des rares ayant des tables et des chaises débordant sur la rue, et Peter héla un gamin qui semblait seul.

- Kid, take this and go tell the Shelbys the Shillings are back.

L'enfant détala sans demander son reste, une pointe d'excitation et de peur dans le regard. Depuis leur alliance avec les Lee, les Shelbys n'en étaient devenus que plus craints. Et le règlement de compte en pleine rue avait achevé de rougir leur réputation. De ce fait, trois inconnus qui demandaient à les voir avait quelque chose d'effrayant. Et ce malgré le fait qu'il était à peine midi, et que les hommes en question attendaient en pleine rue, à trois.

Gab, qui avait veillé toute la nuit précédente, s'avachit sur sa chaise, croisa les jambes et baissa un peu plus sa casquette pour se protéger de l'éclat du soleil, les bras croisés sur son ventre. Son frère et son cousin l'observèrent un instant, avant de conclure muettement qu'il valait peut-être mieux que Gab ne parle pas trop, voire pas du tout. Car cela se sentait comme du souffre Gab n'éprouvait aucune joie à être de retour. Pire, son être tout entier se noyait dans un mélange de colère, de haine et de regrets, ainsi que de la peur, une peur qui les intoxiquerait tous s'ils n'étaient pas prudents.

Quelqu'un tirant une chaise, puis deux, et trois, en face d'eux les ramena à la réalité. Sans un mot, les trois frère Shelbys s'étaient installés et attendaient. Arthur avait l'air troublé et dévisageait Peter avec attention, et John en faisait de même. Quant à Thomas, il semblait attendre, regardant à peine Sam qui finit par enlever son couvre-chef, très vite imité par son cousin.
Mais le silence continua de flotter dans l'air, jusqu'au moment où Peter pris finalement la parole d'un anglais hésitant.
- I'm Peter Shillings, Able's brother, En's son. And those are… Sam.

Il s'interrompit, n'osant prononcer le nom du dernier membre du groupe. Comment allait-il présenter la chose ? Car tel était la question. Gab n'accepterait aucun manque de respect, et nul ne savait comment il réagirait si le sujet de la guerre était abordé. Plus diplomate, Sam lui saisi le bras avant de compléter.
- And this is Gab. We'd like to start working with you again, like in the good old time.

Sous la casquette, deux yeux verts s'allumèrent, toisant les frères Sheblys. Ce fut alors Arthur qui répondit, sans doute sans y avoir vraiment réfléchi. Il ricana, insulta. Leur disant qu'ils ne pouvaient pas revenir comme ça après avoir fui la guerre.

Gab éclata de rire.