Avada Kedavra
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque le garde vint le chercher. Soit Il avait eu une soirée probablement très agréable avec Son harem, soit avec d'autres femmes de l'extérieur. Le sexe était peut-être le seul domaine où Il excellait, du moins depuis ses victoires militaires. Le roi Salmanazar V était un bon roi pour son peuple, du moins au début. Mais depuis quelques années, il délaissait son royaume pour son propre appétit.
La cour avait réussi à dissimuler cela durant de longs mois, mais le peuple n'était pas dupe. Pas complètement. Et même si les sorciers ne constituaient qu'une petite partie de la population, ils étaient suffisamment bien placés dans la communauté pour que les Sans-magie les écoutent. Certains d'entre eux se faisaient passer pour des sorciers afin d'acquérir la même position sociale, mais ils s'agissaient principalement de charlatans.
Sharroukin avait réussi à contenir l'effervescence qui régnait dans les rues de Kalkhu, la capitale, mais il ne pourrait pas tenir plus longtemps. Hier encore, les membres les plus éminents des sorciers étaient venus le retrouver pour lui faire comprendre qu'il devait agir. Il n'était plus possible d'accepter cette décadence ou ce serait la fin d'Assyrie.
Si le père du roi avait permis à Assyrie d'acquérir une puissance sans pareille dans le monde, et si Salmanazar V avait suivi le chemin de son père, l'ivresse du pouvoir l'avait rendu dangereux pour le maintien de l'empire. Il bafouait les traditions, changeant sans arrêts d'assat sarri – les épouses royales – sans aucun respect du protocole. Tant que le roi était resté au sein même du harem, cela n'avait pas de grande importance.
Mais depuis qu'il n'hésitait plus à envoyer des soldats de la garde royale enlever les plus jeunes femmes de la capitale, la populace avait commencé à montrer de sa colère. Et les sorciers ne pouvaient leur en vouloir. Si Assyrie devait continuer à exister, il fallait changer de roi. Sinon, la révolte qui en résulterait enverrait un message de faiblesse aux nouvelles villes conquises et altérerait grandement la puissance l'empire. Malheureusement, le roi n'avait pour le moment pas été capable de donner de descendance, ou du moins pas à une de ses épouses officielles. Par conséquent, il n'y avait aucun héritier au trône.
Sauf si quelqu'un se l'accaparait par la force, ou qui était suffisamment proche du roi pour y prétendre.
Sharroukin.
« Général, le roi vous demande, déclara le garde. Il vous fait savoir qu'il envisage de lancer une nouvelle offensive pour faire tomber le roi Osée.
— Merci. Je saurai trouver le chemin. »
Sharroukin se leva de son bureau et traversa l'immense palais. Plusieurs ailes étaient sujettes à des chantiers d'agrandissement, pour symboliser la puissance récemment acquise par Assyrie, ce qui rallongea le trajet jusqu'à la chambre du trône. Les gardes à l'entrée reconnurent leur général et le laissèrent entrer. Assis sur son fauteuil majestueux, Salmanazar V attendait tranquillement, jonglant avec des pommes couvertes d'asticots. Ce n'est que lorsque Sharroukin s'agenouilla au pied du trône que le roi fit mine de le remarquer.
« Ah, Sargon, vieux frère ! Te voilà enfin !
— Pardonnez-moi de ce retard, sangû, les travaux m'obligent à pratiquer de longs détours.
— Tu n'as pas à t'excuser, frère. Tu es mon plus loyal général, nous partageons le même sang…
— Sauf votre respect, sar, vous savez aussi bien que moi que nous ne partageons pas le même sang. J'ai été recueilli par votre illustre père…
— Et mis tes dons au service d'Assyrie. Nous avons partagé le même sein, je considère que tu es mon sang.
— Seul votre héritier aura votre sang, rappela Sharroukin.
— Cesse de te soucier de mon héritage ! J'ai encore plusieurs années à régner avant de devoir retourner auprès d'Assur.
— Vous alternez entre guerres violentes et mode de vie dangereux, je ne serai pas si sûr.
— Je t'ai confié ma sécurité et la certitude de nos victoires. Tu as toute ma confiance pour accomplir ces tâches. Occupes-toi d'Assyrie, je m'occupe de ma vie personnelle. »
Sharroukin ne réagit pas immédiatement. Il savait que Salmanazar V était un bon roi, mais le pouvoir l'avait perverti. Jamais le jeune homme au côté duquel il s'était battu sur les champs de bataille n'aurait donné aussi peu de valeur à la vie. Les sorciers avaient raison : Assyrie étaient en danger.
« Si c'est l'abbat sarri, je m'acquitterai de ma tâche. Permettez-moi cependant d'émettre des réticences à votre campagne visant à assimiler le royaume d'Israël. Je ne pourrai mener ces deux fronts de bataille.
— Que veux-tu dire ?
— Sangû, vous ne pouvez l'ignorer plus longtemps. Le peuple gronde, prévint le sorcier. Il est sur le point de se révolter à cause de vos… De vos pratiques. J'ai eu une réunion avec les miens, certains ont émis des solutions allant à l'encontre de ma mission.
— Eh bien dans ce cas, fait-les tuer ! exigea le roi. Que vous partagiez des dons similaires et extraordinaires ne vous donne pas le droit d'attenter à la vie du sar mat assur.
— Ils ne font que reporter la pensée du peuple.
— Eh bien dans ce cas, le peuple connaîtra ce qu'il en coûte d'avoir ce genre d'idées. Il est hors de question que nous montrions des signes de faiblesses à nos provinces et nos ennemis. »
Au moins, il n'était pas encore complètement idiot, pensa Sharroukin. Mais il fallait tout de même intervenir. En plus d'avoir été perverti par le pouvoir, Salmanazar V semblait être devenu profondément attaché à ce pouvoir.
Un bon sangû ne prenait pas sa tâche comme un avantage, mais comme un travail, un moyen de rendre hommage à Assur. Aucun roi n'envisageait d'épurer son propre peuple pour taire des rumeurs.
« Je ne sers que le sangû, reprit Sharroukin, son visage fin ne trahissant aucune émotion.
— Très bien, » déclara Salmanazar V en se levant de son trône et s'approchant de son général. « Dans ce cas, je veux que tu organises d'ici ce soir une rafle des traîtres. Que ce soit les miens ou les tiens. Aucune distinction d'aucune sorte. Parallèlement, je veux que tu m'apportes ce soir un plan visant à anéantir Samarie. Je veux que d'ici un mois, cette ville soit rayée de la carte du monde.
— Cela risque de prendre un peu plus de temps, mais je peux sans doute vous proposer une ébauche.
— Peu m'importe. Je veux qu'avant l'akitu, je puisse agrandir notre empire.
— Je ferai en sorte que notre victoire soit certaine.
— Tu as toute ma confiance, je sais que tu es capable de tout. Tes dons seront utiles.
— Vous savez que je n'ai pas le droit d'en faire usage sur des humains.
— Sur des humains, mais sur des murs, je ne crois pas que cela te soit interdit.
— Effectivement, » concéda Sharroukin après une courte hésitation. « Vous avez entièrement raison, comme toujours. Et pour le peuple.
— Choisi la méthode qui te semblera la meilleure. Je ne veux rien savoir. Tout ce que je veux, c'est que ces idées de révoltent soient tuées dans l'œuf.
— Je m'arrangerai donc en conséquence.
— Laisse-moi maintenant, » déclara Salmanazar V alors qu'une de ses concubines s'approchait. « Je te ferrai chercher ce soir, lorsque le soleil sera couché. Je veux que les deux problèmes soient réglés d'ici là. »
Sharroukin inclina la tête, se retourna, et sortit de la salle du trône, laissant son ancien ami seul avec Yaba – c'était également une sorcière, moins douée que Sharroukin, mais qui avait le don de savoir parler aux serpents – qui avait sans doute une bonne nouvelle à annoncer vu son sourire. Sharroukin n'arrivait pas à croire à ce qui venait de se passer.
Le roi lui avait sous-entendu d'écraser la révolte par la force, sans le moindre état d'âme. Ce n'était pas possible. Sharroukin avait défendu ardemment son frère d'adoption devant les critiques levées par les sorciers, mais il devait se rendre à l'évidence que depuis tout ce temps, il se voilait la face. Il avait eu tort et il devait réparer son erreur.
En tant que général, il devait obéissance et loyauté absolue envers le sar mat assur mais en tant que Protecteur du peuple, il devait par tous les moyens empêcher à celui-ci de souffrir. Dans un autre contexte, dans d'autres conditions, cela aurait pu être un dilemme insoluble. Mais pas là, pas ici.
Si Sharroukin décidait de suivre les ordres du roi, il condamnait à une mort certaine une partie de son propre peuple mais aussi d'une part importante de ses soldats – les habitants n'allaient pas se laisser conduire à l'abattoir sans réagir. À cela s'ajoutait le fait qu'une fois la révolte mater – et Sharroukin savait qu'elle le serait – les cicatrices laissées au fer blanc dans la chair du peuple ne se renfermeraient jamais.
Elles allaient au contraire alimenter une nouvelle vague de mécontentement, qui engendrerait une nouvelle révolte qui serait à son tour matée dans un carnage. Et un cycle sans fin s'enclencherait jusqu'à ce que le peuple soit exterminé et que Salmanazar V ne règne plus que sur un tas de ruines fumantes.
Mais le pire, c'est qu'une des révoltes risquaient de finalement aboutir et elle conduirait indéniablement à la mort de tous ceux qui s'étaient levés face à elle. Le roi et Sharroukin y compris. Sharroukin savait que les Sans-magie ne pouvaient pas le tuer directement tant qu'il pourrait utiliser la magie, mais les autres sorciers pouvaient à tout moment lui faire boire un poison violent contre lequel il n'existe aucun antidote naturel. Et Sharroukin tenait à la vie.
L'autre solution était donc de soutenir la révolte et se placer sous la menace d'une punition du roi ou pire, d'Assur lui-même. Cependant, Sharroukin savait que le roi ne pourrait rien lui faire sans son armée ou sa garde royale, et Sharroukin savait également que ses soldats le suivraient où qu'il décidât d'aller. Il arriva à son bureau lorsque la solution, la seule qui lui restait, apparut devant ses yeux : il devait assassiner le roi Salmanazar V et prendre sa place sur le trône.
L'acte rédempteur qui sauverait sa vie serait celui de la trahison de son ami, son frère, son sangû.
Il serait prétentieux de dire que Sharroukin n'avait jamais jalousé la place de son frère d'adoption. Leur père avait conquis le trône par la force bien des années avant leur naissance, mais il avait réussi à maintenir la solidité de l'Empire et à accroître sa puissance. Et personne n'avait rien à redire car il avait l'armée avec lui. Kalkhu se trouvait d'ailleurs dans une situation similaire, avec une révolte qui grondait de plus en plus fort.
Salmanazar étant son fils légitime, c'était à lui que la succession du trône revenait de droit, mais Teglath-Phalasar III avait plusieurs reprises avoué qu'il désirait voir plutôt Sharroukin, qu'il jugeait meilleur stratège militaire et dont les dons seraient utiles à Assyrie. Ce en quoi il n'avait pas tort, puisque Salmanazar l'avait choisi pour être son général tandis qu'il s'occupait de la gestion de l'empire naissant.
Malgré sa position privilégiée, Sharroukin avait longtemps convoité le trône, avant de réaliser que cette position couplée avec ses dons lui permettait d'agir dans l'ombre du roi et presque le manipuler à distance. Sharroukin avait envisagé d'accentuer ce contrôle par un sortilège magique, mais aucune de ses recherches n'avait abouti. Et dans l'état actuelle des choses, le peuple voudrait de toute façon la mort du roi, contrôlé ou libre de ses mouvements.
D'où la nécessité d'effectuer un coup d'état en le supprimant et prenant sa place. Cependant, on conférait au sangû des propriétés divines et il est vrai que Salmanazar avait survécu à toutes ses blessures, même les plus graves, sans aucune gêne. Sharroukin devait trouver un moyen magique d'éliminer son meilleur ami.
Il s'avança devant sa bibliothèque, certain d'y trouver la solution. Considéré comme le meilleur sorcier du monde – ou du moins d'Assyrie – il avait une connaissance immense dans tous ces domaines, y compris les plus sombres. La protection qu'exerçait Assur sur Salmanazar indiquait que la magie de base serait inefficace, tout comme les potions.
Il fallait piocher dans la part la plus sombre de la magie, celle où seuls quelques sorciers osaient s'aventuraient et où ceux qui s'y abandonnaient finissaient par sombrer complètement dans la folie.
Il avait récemment découvert un sortilège hautement destructeur par le feu, mais contrairement à la célèbre sorcière grecque Circée, Sharroukin n'arrivait pas à contrôler les flammes. Pour être roi, Sharroukin aurait besoin de toute sa tête et de garder la ville intacte, aussi décida-t-il de ne pas user des sortilèges les plus puissants à sa connaissance. Il alla s'assoir à son bureau pour réfléchir.
Il n'en restait pas moins que les autres sortilèges que connaissait Sharroukin avaient beau utiliser la magie sous sa forme la plus dangereuse, aucun n'avaient le pouvoir de réellement tuer. Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre qu'il devrait en inventer un, le créer de toute pièce.
Il ignorait complètement si les lois de la magie permettaient un tel acte. Il avait rapidement compris, au cours de son apprentissage, qu'il ne pouvait pas faire disparaître complètement le soleil ni créer certains éléments – principalement des êtres vivants ou dérivant d'être vivant – à partir de rien. Il avait échoué à faire revenir des morts à la vie, même si les résultats obtenus semblaient indiquer que c'était possible tout comme il avait failli à créer de la vie.
Tout semblait indiquait que la magie était régie par des lois inviolables et que certains sortilèges demandaient une certaine puissance et volonté que tous n'avaient pas. Et il ignorait comment ces lois encadrait l'acte de donner la mort, si elles permettaient de prendre la place de Nergal lui-même.
Sharroukin se demanda ce qu'il savait sur la mort. Selon la croyance, tout être vivant disposait d'une âme à l'intérieur de son corps, une âme qui permettait au corps de s'animer, se mouvoir, être vivant. Lorsque la mort survenait, l'âme sortait du corps – qui se décomposait alors – pour retourner auprès d'Assur, son origine. Par conséquent, si un sortilège devait consister à tuer un être, il y aurait deux façons.
Provoquer des blessures mortelles ou voler l'âme.
Sharroukin avait déjà exclu la première option, certain que malgré ses pouvoirs, il échouerait face à la toute-puissance d'Assur. Cependant, il pouvait ruser et dérober l'âme qui se trouver à l'intérieur du corps et celle-ci retournerait à Assur, tuant par la même occasion l'être auquel elle appartenait. Mais comment réussir ce tour de force ?
L'âme était profondément ancrée dans le corps des chaque êtres, ne le quittant que lorsque celui-ci venait à mourir. On ne pouvait pas la duper aussi facilement. Il fallait lui faire croire que le corps était bel et bien mort. La seule façon de feindre cette sensation était de l'isoler complètement du corps. Oui, c'était ça la meilleure option.
Sharroukin se douta qu'il devait être beaucoup plus facile de duper l'âme en l'isolant, l'obligeant à sortir d'elle-même, plutôt que de l'extraire de force. Mais comment isoler l'âme ? Fallait-il procéder à une sorte de rituel incantatoire pour faire appel à une nouvelle forme de pouvoir, ou la simple puissance du sorcier suffisait-elle ?
Sharroukin se leva et commença à faire les cents pas. Il savait que si le sorcier inventait les sortilèges, les lois de la magie restreignaient fortement les possibilités. La magie dans son aspect sombre – ce que les autres sorciers appelaient la Magie Négative – permettait de contournait ses lois et parfois de les transgresser, du moins en partie. Et Sharroukin se douta que c'est qu'il allait devoir faire.
S'il était possible de tuer d'un simple sortilège, d'isoler l'âme du corps d'un coup de bâton magique, il le saurait.
Sharroukin retourna à son bureau et déplacer la lourde table à l'aide de son bâton magique. Un autre coup fit apparaître un escalier de pierre qu'il emprunta jusqu'à sa chambre magique. C'est là qu'il essayait, chaque jour, de se perfectionner dans l'art de la magie. Il se dirigea d'une traite vers les cages situées au fond de la pièce, dans lesquelles se trouvaient quelques animaux n'ayant pas encore subit de tests.
Des oiseaux sans ailes, des araignées à qui il manquait plusieurs pattes, des chats avec une courgette à la place de la queue. Et d'autres parfaitement normaux. Il prit la première cage qui lui passa sous la main – elle contenait un chien – et la posa sur la lourde table en bois qui siégeait au centre de la pièce. Elle était recouverte de parchemins sur lesquels étaient dessinés des schémas complexes expliquant ses découvertes.
Mais cette fois-ci, Sharroukin savait qu'il n'aurait pas besoin d'explication ni de parchemin. Il savait qu'il ne valait mieux pas.
Le chien aboya avec force, demandant vraisemblablement quelque chose. Sharroukin réussit à lui faire baisser le volume sonore, sans pour autant le faire taire complétement. Il était sur plusieurs pistes d'un sortilège de mutisme, mais il se trouvait encore face à plusieurs difficultés. Isoler l'âme. Agir directement sur la partie la plus pure du corps d'un être, la partie directement en relation avec Assur, et lui faire croire que le corps était mort.
Détruit.
L'isolement le plus total.
Sharroukin réalisa que pour réussir son sortilège, il ne devait laisser aucun dégât sur le corps lui-même. Il devait s'agir d'une pure et simple illusion. Il savait que la moindre blessure serait inefficace pour son objectif. Le corps devait rester intact, mais l'âme devait croire qu'il ne l'était pas. Et l'illusion devrait être instantanée, agir directement sur l'âme elle-même et non pas la conscience.
Il avait travaillé sur des sortilèges agissant sur l'esprit, créant la confusion ou l'illusion totale, mais pouvait-il en être de même avec l'âme ? Il pointa son bâton magique en direction du chien.
« Bon, commençons, dit-il à haute voix. Il faut bien un début à tout. Hum…Nergal ! »
Rien ne se passa. Sharroukin se rappela que la volonté était importante dans de nombreux sortilège de Magie Négative. Il se concentra d'avantage sur le chien, essayant de visualiser son âme, de l'isoler complètement. Il réitéra.
Aucun résultat.
Encore une fois, et rien ne se passa non plus. Sharroukin se mit presque à hurler, mais rien ne se produisit à part le jaillissement de quelques étincelles. Bon, de toute évidence, l'incantation ne correspondait pas. Il devait persévérer.
« Tu t'y prends mal, » déclara alors une douce voix derrière lui. « Tu n'es pas dans la bonne optique. »
Sharroukin se retourna, en sursaut, et découvrit alors une splendide femme brune en bas des escaliers, le regardant avec un léger sourire au coin des lèvres, le regard pétillant. Athalie, son épouse. Elle aussi sorcière, elle aussi douée, mais préférant ne pas dévoiler ses dons aux autres. Elle portait un simple voile de soie couvrant son corps, laissant ses bras nus, et plusieurs bijoux ostentatoires qu'elle aimait afficher pour impressionner les servantes. Lorsqu'il se fut entièrement retourné, elle s'avança avec une démarche sensuelle et lui déposa un baiser sur les lèvres avant de se rapprocher du chien.
« Que veux-tu dire par là ? demanda Sharroukin.
— Il t'arrive de penser à voix haute, et j'ai donc compris que tu cherchais à tuer le roi.
— Je devrais penser à créer un sortilège qui assourdisse mon entourage.
— Je suis d'accord avec ton idée d'isoler l'âme. Du moins, pour ce que tu veux faire. Mais tu en oublis le principal : tuer l'adversaire.
— Je n'ai pas quitté l'objectif final de mon sortilège.
— Ce que je veux dire, c'est que tu ne dois pas te concentrer sur l'isolement de l'âme. Mais sur la mort elle-même. Pense à tuer ton adversaire. Ton raisonnement est juste : si les lois magiques le permettent, la mort sans aucune trace ne peut être donnée qu'en isolant l'âme. Pense à tuer, et les lois magiques feront le reste.
— Tu en es sûre ?
— Tu sais très bien que la certitude est quelque chose d'abstrait dans la recherche en Magie Négative. Nous sommes en terrain inconnu. Les grecs eux-mêmes ne savent pas comment tuer un homme sans laisser de traces, et Assur sait à quel point ils sont avancés en termes de magie.
« Herpo l'Infâme aurait réussi à trouver un moyen de rendre immortel en séparant l'âme en plusieurs parties. La relation entre l'âme et le corps est donc au cœur du problème. En rompant cette relation, on permet à l'âme de s'échapper. Et la seule façon, c'est de l'isoler.
— Donc si je me focaliser à vouloir tuer ma cible, les lois magiques sont telles que mon sortilège isolera de lui-même l'âme de ma victime. C'est purement hypothétique.
— C'est ce qui me paraît le plus logique.
— J'émets cependant quelques doutes à ce sujet. Un tel acte fait nécessairement appel à de la Magie Négative, or tu sembles dire que les lois sont prévues pour ça.
— Pas réellement. Si nous sommes vivants, c'est que les lois magiques font en sorte que notre âme reste associée à notre organisme. Cependant, si le sortilège vise l'âme elle-même, il ne pourra que l'isoler. Et c'est cet isolement qui fait appel à la Magie Négative, car il n'est rien de naturel.
— Bon, essayons cette technique. Nergal ! » s'exclama Sharroukin après quelques secondes.
Mais rien ne se passa. Le chien commençait à s'exciter en sautant dans sa cage, grattant les barreaux, mordillant le cadenas. Sharroukin tenta de se concentrer d'avantage.
Tuer le chier, tuer le chien.
Il ne focalisa son attention que sur ces trois mots, mais toujours sans aucun résultat.
« C'est peut-être l'incantation, déclara Athalie. Tu dis toi-même qu'elle joue un rôle essentiel dans la création de sortilège.
— Nergal est la divinité de la destruction et des Enfers, rappela Sharroukin. Je ne vois pas quelle autre incantation pourrait convenir.
— Aucune des incantations que tu m'as apprises ne fait appel au nom d'une divinité, fit remarquer Athalie. Je ne vois pas pourquoi celle-ci ferait exception.
— Rendre l'âme à Assur par la seule volonté est un acte divin à lui seul. Il me semble juste que l'incantation doit se référer à ce divin.
— Essayer avec le nom d'Assur alors. Après tout, c'est à lui que tu offres l'âme. »
Sharroukin observa son épouse quelques instants. C'était dans ses manies de venir le déranger pendant ses recherches, l'aidant parfois. Cependant, sa pratique de la magie était tellement sporadique que bien souvent, elle était un fardeau plus qu'autre chose. Néanmoins, elle venait de proposer deux solutions dont l'une s'était montrer tout à fait logique et la seconde le semblait tout aussi.
Aussi, Sharroukin se concentra à nouveau, se focalisant sur la mort du chien. Il prononça l'incantation.
Cette fois-ci, dès le premier coup, des étincelles verdâtres jaillirent de sa baguette. Il les regarda s'évaporer dans l'air, interloqué. Il retenta l'expérience, et les mêmes étincelles se manifestèrent.
Il était incontestablement sur la voie. Il essaya de se concentrer d'avantage, de rassembler toutes ses forces dans sa volonté. Mais le sortilège resta au stade d'étincelles.
« C'est l'incantation, affirma-t-il. C'est juste l'incantation. Nous devons trouver la bonne. Ce n'est pas une divinité, c'est certain. Cependant, il semblerait qu'elle dérive d'une des langues de cette partie du globe, et non du grec. Une idée ?
— Tu cherches à isoler l'âme, à lui faire croire que le corps dans lequel elle se trouve est mort.
— Non, je ne pense pas qu'il faille utiliser le mot « mort » dans l'incantation. La volonté de mort suffit à elle seule. Non, l'incantation doit se concentrer sur le lien entre l'âme et le corps. Il faut faire comprendre à notre volonté ce qu'on veut faire.
— Dans ce cas, fais lui détruire le lien. En le détruisant, l'âme se trouve isolée.
— Détruire le lien ? répéta Sharroukin. Mais comment… Je ne vais pas seulement dire « Détruit le lien ! » Ça serait profondément ridicule.
— Tu m'as toi-même dit que la signification de l'incantation a beaucoup plus d'importance que l'incantation elle-même. Elle permet de faire transmettre notre idée à notre magie. Que savoir ce que l'on cherche permet d'obtenir les résultats, que l'incantation n'est là que pour diriger. Tu as même réussi à faire de la magie sans incantation !
— À une seule reprise et avec un sortilège des plus simples. Cette forme de magie semble plus compliquée que je ne le pense, et totalement hors de portée du sortilège que je chercher à créer.
— Donne un ordre, donne l'ordre de détruire le lien. Je suis sûr que ça marchera.
— Bon, essayons. »
Sharroukin leva à nouveau son bâton magique vers le chien. Il rassembla toutes ses forces et se concentra à nouveau.
« Détruit lien ! »
Cette fois-ci, un faible rayon de lumière verte jaillit du bâton magique et vint frapper le chien en pleine tête. L'animal tressaillit avant de s'effondrer sur le sol. Mais avant que Sharroukin ne puisse s'approcher pour l'examiner, l'animal se releva sur ses pattes. Cependant, il avait du mal à se tenir droit, comme s'il était extrêmement malade. Le chien émit un long son plaintif.
« On y est presque, murmura Sharroukin. L'incantation doit être très proche de cela.
— Essayer en remplaçant lien par chose, » déclara alors Athalie après avoir longuement observé le chien. « Cela signifie que tu coupes toutes les connexions du corps, que ce soit l'âme ou le corps lui-même. Juste la simple destruction de ta cible. Que la chose soit détruite. »
Sharroukin hocha de la tête. Il était d'accord avec son épouse. Se limiter à l'âme seule entravait le sortilège, sa puissance. En faire un acte de pure destruction métaphysique le rendait imparable, implacable. Tout en restant le plus pur possible.
Le général sorcier pointa son bâton magique une énième fois vers le chien, qui semblait redoutait ce qui allait se passer. Sharroukin se concentra au maximum de ses capacités sur la mort de l'animal. Une mort pure et simple, sans la moindre trace.
« Adhadda Kedhabhra »
Cette fois-ci, le rayon lumineux fut bien plus puissant que précédemment, accompagné d'un son aussi violent que le vent d'une tempête. Il frappa le chien en plein flan. Sharroukin sentit une légère bourrasque balayer la pièce puis tout redevint normal. Le chien était effondré au sol, semblant ne plus bouger du tout. Athalie fut la première à l'atteindre.
« Il est encore vivant, informa-t-elle. Mais tout juste. Je pense que la mort ne tardera pas. Son âme a dû subir de violents dommages. Tu as presque réussi ! » s'exclama-t-elle en se retournant. Ses yeux saphir pétillant d'une fierté diabolique. « Tu as découvert le sortilège capable de tuer sans la moindre trace apparente. Le Sortilège de la Mort ! Il faut juste que tu te concentres d'avantage sur la mort.
— Ce n'est pas ça, Athalie, » déclara Sharroukin, épuisé. C'est comme s'il avait été vidé de toute son énergie par le sortilège lui-même. « Je me suis concentré comme jamais sur cette mort. Il ne suffit pas de vouloir tuer, il faut le désirer. Au plus profond de son âme. Je l'ai senti en le lançant. C'est là qu'intervient probablement la Magie Négative. Il faut désirer de tout son être la mort de la cible, éprouver une haine telle qu'on souhaite le voir mort à jamais.
— Eh bien vas-y ! Achève ton œuvre !
— Athalie ! Sois raisonnable ! Comment veux-tu que j'éprouve pareille chose envers un pauvre chien, qui va mourir de toute façon.
— Il va bien le falloir si tu veux tuer le sangû.
— Il s'agit de tout autre chose, écarta Sharroukin. Je sais que je vais pouvoir y arriver. Je dois juste reprendre des forces. Ce sortilège demande une incroyable puissance, et sans doute un niveau de haine au moins aussi élevé. Il est incroyablement destructeur.
— Un sortilège parfait, mon amour. Nous avons découvert le moyen de tuer en un clin d'œil. Avec ce sortilège, nous pourrions avoir Assyrie à nos pieds.
— Pas seulement Assyrie. Le monde entier. Promets-moi juste une chose : ne révèle à aucun sorcier l'existence de ce sortilège. Celui qui en a la connaissance possède le pouvoir.
— Si tu le souhaite.
— Maintenant, laisse-moi. Je te remercie pour ton aide, mais je dois me reposer à présent et trouver un moyen pour assurer la continuité de l'empire après le coup d'état. »
Athalie remonta les escaliers, laissant seul Sharroukin un moment. Le chien finissait d'agoniser dans sa cage, aussi le sorcier décida de la faire disparaître. Que l'animal est un semblant de liberté avant de s'éteindre. Mais son esprit était accaparé par autre chose, quelque chose de moins vivant, moins matériel.
Le Sortilège de la Mort, comme l'avait nommé Athalie.
Son nom signifiait tout : le sort vous frapper aussi implacablement et vous retirer votre âme aussi efficacement que Nergal. Il avait senti cependant que le sortilège était incomplet. La haine qu'il requérait pour son exécution n'était pas le seul problème.
L'incantation était encore à modifier. Il avait utilisé de l'araméen, mais il devait encore modifier légèrement. Ce n'était qu'une simple phrase, un ordre. Il fallait en faire une incantation magique. Et alors seulement, il pourrait se targuer d'être au même niveau que les grands sorciers de ce monde. Peut-être même le plus puissant d'entre eux.
Herpo avait réussi à vaincre la mort, Sharroukin savait qu'il pouvait la donner.
Ses forces lui revenant peu à peu, il réussit à se lever et à retourner à son bureau. Il ferma l'entrée dérobée et s'installa à son bureau. Salmanazar V lui avait demandé un plan pour vaincre Osée et un autre pour mater la révolte. Il n'aurait aucun des deux. Il suffirait à Sharroukin de prendre d'anciens parchemins pour distraire suffisamment longtemps le roi. Il devait également penser au coup d'état.
Son accession au trône ne suffirait pas à elle seule à régler le problème de la révolte. Sans pour autant la mater, il devait impérativement dissoudre les groupements excitateurs. En l'occurrence, les sorciers hauts placés dans la société, ceux qui dirigeaient tout dans l'ombre. Ils lui avaient soumis l'assassinat du roi, ils devaient comprendre que c'était la propre décision de Sharroukin.
Il organisa une rafle pour faire enfermer les responsables. Le roi verrait l'activité et baisserait d'autant plus sa garde. Ainsi, les sorciers pourraient prendre conscience du pouvoir que Sharroukin venait d'acquérir.
Il fit transmettre une missive à un de ses capitaines, afin qu'il organise une mission. Il donna les adresses des futurs prisonniers, ainsi que le moyen de les capturer sans qu'ils ne s'échappent. Il organisa ensuite des patrouilles supplémentaires afin d'apaiser la populace. Il donna ses ordres lorsqu'un jeune garde entra en trombe dans la pièce.
Sharroukin jeta instinctivement un coup d'œil à la fenêtre et constata que le soleil n'était pas encore couché. L'une des captures s'était-elle mal passée ?
« Que se passe-t-il ?
— Général, le roi vient de faire relever la garde ! Il a remercié chacun de vos hommes et installé à la place les membres de sa garde personnelle. Il a peur que le peuple décide d'envahir le palais suite aux arrestations des sorciers.
— Que s'est-il passé ?
— Plusieurs se sont défendus âprement avant d'être capturé, ce qui a engendré plusieurs dégâts dans les rues de la ville. Nos patrouilles essayent de séparer ceux qui crient à l'injustice de ceux qui demandent la tête des sorciers. Le peuple se presse devant le balcon de la salle du trône, certain en sont déjà venu aux mains.
— C'était à prévoir. Très bien, rassemblez vos hommes devant la porte de la salle du trône et amenez les prisonniers. N'engagez pas le combat avec la garde personnelle du roi. Il doit redouter pour sa vie. Dites aux patrouilles de faire prisonnier toute personne se rangeant du côté de l'injustice. S'ils résistent, pendez-les en public.
— Bien général. »
Et le soldat sortit prestement de la pièce. Sharroukin se leva plus lentement, attrapant son bâton magique. Il sentit sa main moite au contact du bois, et raffermit sa prise. Pouvait-il le faire ? Y arriverait-il ? Il prit une grande inspiration et se dirigea vers la sortie. Juste avant de franchir les lourdes portes, il vit du coin de l'œil Athalie lui faire un signe de la main, sa silhouette élancée semblant être portée par l'excitation.
Il devait réussir. Depuis le moment où il avait pris sa décision, son échec signifiait simplement la mort.
Alors qu'il se dirigeait vers la salle du trône, il se surprit à regretter de ne pas avoir demandé à Herpo le moyen de devenir immortel. Lorsqu'il arriva devant la salle où siégeait le roi, il découvrit les portes fermée et devant une rangée de gardes aux couleurs de Salmanazar V. Sharroukin rejoignit son petit bataillon. Un des sorciers prisonniers se précipita vers lui.
« Qu'est-ce que vous faites ? Libérez-nous Sharroukin ! implora-t-il.
— Vous allez être jugé par l'abat sarri pour complot visant à la vie du roi !
— Mais nous n'avons rien comploté ! Nous vous avons seulement fait part de…
— Faites-les taire ! » ordonna Sharroukin à un des soldats et le sorcier se prit une violente claque qui le jeta à terre. « Vous allez nous suivre devant le sar mat assur et vous payerez vos crimes selon nos lois. »
Sharroukin se dirigea alors vers les portes, suivi par ses soldats et les prisonniers. Comme cela était à prévoir, les gardes du roi se placèrent en barrage devant l'entrée.
« Le roi a interdit quiconque de franchir ces portes, déclara celui qui devait être leur chef.
— Je suis le général Sargon II ! Je dois m'entretenir avec le sangû pour traiter ces prisonniers devant la justice et porter les intérêts d'Assyrie au royaume d'Israël.
— Salmanazar a été…
— Tuez-les tous, » ordonna simplement Sharroukin.
Les gardes n'avaient aucune chance. Seuls deux ou trois eurent le temps de réagir suffisamment vite pour éviter le premier coup d'épée, mais pas le second. Le carnage n'avait duré pas plus de dix secondes et dans le seul bruit des armures tombant sur le sol de marbre. D'un coup de bâton magique, Sharroukin ouvrit les portes en grand et entra dans la salle du trône.
Salmanazar se tenait sur son trône, mais cette fois-ci il n'attendit pas que son ancien ami arrive à ses pieds pour lever son corps ventru. Les soldats se dispersèrent dans toute la pièce pour tuer les éventuels gardes, ainsi que les servants. Pendant ce temps, Sharroukin s'avança à travers la nef centrale, suivi par les sorciers. Il les mit à genoux devant le roi.
Lorsque le massacre fut terminé, les soldats sortirent de la salle du trône et fermèrent les portes derrière eux. On entendait les acclamations de la foule à l'extérieur, une protestation générale.
« Voilà les traître, issiakku. Jugez-les comme bon vous semblera.
— Sargon, mais que fais-tu ! Pour… Pourquoi tuer mes gardes ? Que veux-tu que je fasse de ces prisonniers ?
— Votre garde personnelle était impliquée dans le complot, ils devaient être éliminés. Quant à eux, ils sont les instigateurs de votre mort. C'est à vous de les juger.
— Sangû ! hurla un des sorciers. Nous sommes innocents ! Nous y sommes pour rien ! Nous avons seulement donné des indications à Sha…
— Trypasoma ! » s'exclama Sharroukin.
Un jet de lumière violette jaillit de son bâton magique et transperça d'une traite le corps du sorcier, le traversant de part en part. Le sortilège termina sa course dans le sol, laissant un gros cratère. Du sang s'écoulait en abondance par les trous d'entrée et de sortie qu'avait faits le sortilège.
« On ne ment pas devant le roi, prévint-il.
— Sargon, si ces sorciers sont vraiment des traîtres, nos lois prévoient de les enfermer à vie. Tu le sais aussi bien que moi. Pourquoi les amener ici ?
— Parce qu'ils font parties de mon plan, déclara Sharroukin.
— Quel plan ?
— Celui de sauver Assyrie et son trône, sangû.
— Dans ce cas, matte-moi la révolte par la force, et pas en me présentant les instigateurs. Tous les participants doivent payer ! As-tu les plans que je t'ai demandés pour la chute de Samarie ?
— Oui, voici une première esquisse. »
Salmanazar V prit les parchemins que lui tendit Sharroukin et commença à les observer attentivement. Cependant, au bout d'un moment, il comprit que quelque chose n'allait pas. Il se retourna vers son général. Leurs regards sombres se croisèrent et le roi sembla réaliser qu'il était en danger.
« Sargon, ce ne sont pas les plans pour…
— Quand je parler de sauver Assyrie et son trône, je ne faisais pas référence à toi, Sal. Adieu. Avada Kedavra ! »
Un puissant jet de lumière verte jaillit du bâton de Sharroukin. Comme avec le chien, il fut accompagné par une bourrasque de vent, mais elle fut bien plus puissante et bruyante cette fois-ci. On aurait dit qu'un immense dragon prenait son envol.
Le corps de Salmanazar V s'effondra au sol, comme une marionnette à qui on avait coupé les fils. Son regard vide, n'exprimant que la surprise, ne pouvait trahir : il était bel et bien mort. Sharroukin se retourna vers les sorciers restant et se délecta de leurs regards effarés.
Aucun n'osait faire un mouvement.
Lorsqu'il pointa sa baguette entre les yeux d'un des sorciers, Sharroukin y lu terreur et panique. L'un après l'autres, les sorciers disparurent dans un éclair de lumière verte sans pouvoir se défendre ni fuir. Sharroukin sentait l'ivresse de la puissance se répandre dans tout son corps. Jamais il n'avait éprouvé ça auparavant. Alors qu'il s'était senti épuisé après avoir essayé de tuer le chien, il ne s'était jamais senti aussi vivant qu'à présent.
Le Sortilège de la Mort lui avait donné des ailes.
Il laissa les cadavres des sorciers et s'approcha du balcon. À sa vue, les protestations de la foule se firent de plus belle. Il leva les bras en signe d'apaisement, mais n'obtint le silence qu'après une longue minute.
« Le roi Salmanazar V est mort ! Saluez votre nouveau roi, Sargon II ! Assur est roi !
— Assur est roi ! » répéta à l'unisson la foule.
Sargon II entraîna la foule avec lui, lui faisant reconnaître son nouveau roi. Il leur promit prospérité et calme, tout en affirmant qu'Assyrie deviendrait bientôt le plus grand empire du monde.
Sargon II était tellement prit par l'élan de son nouveau pouvoir, de sa nouvelle puissance, qu'il ne vit pas derrière lui, dissimulée dans l'ombre des murs, Yaba, l'une des épouses du défunt roi, lui lançait un regard meurtrier tout en portant la main à son ventre légèrement arrondi.
La fête suivant le couronnement fut d'une telle ampleur que Sargon II ne la remarqua pas non plus quitter la ville avec quelques servantes, et ne réalisa jamais qu'une des épouses de son ancien ami avait pris la direction de l'Europe.
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