Nouveau souffle
Arthur était entré dans la peau de Joker avec l'aisance d'un reptile.
Le jeu du reflet, se rejoignant par symétrie, s'était fait dans le confinement glauque d'un WC public. Les relents de pisse se mélangeaient fort justement avec l'odeur qui jonchait les trottoirs de la ville, sur lesquels s'entassaient les ordures ménagères. Un véritable festin pour tous les nuisibles qui semblaient s'être donnés rendez-vous !...
La ville était rongée par des hordes de rats autant que par la misère.
Cette danse, totalement improvisée, rendant gloire à la facette la plus sombre et la plus hardie de son être, le faisait ressembler à un mannequin désarticulé. Il y avait pourtant une grande grâce dans les gestes, volontairement lents, exorcisant le son des balles tirées qui venaient de lui frapper durement les tympans au point de les faire siffler.
Il n'avait pas tenu cette position "de faiblesse", recroquevillé sur lui-même pour s'éviter des coups dans les organes vitaux. Un chien battu par ses maîtres !... Au chien de se retourner pour mordre !...
L'image, pourtant, avait éveillé en lui quelques sursauts enfouis. Cette position de défense remontait bien à l'enfance... elle lui était naturelle, presque fœtale. Pendant que les coups s'abattaient sur lui, lui fracassant les côtes et les omoplates - à bien noter son omoplate gauche avait toujours eu une forme des plus étranges et sa maigreur en faisait saillir l'effet de manière spectaculaire !...
Arthur était pris dans un tourbillon vertigineux. Il ne se reconnaissait plus. Toutes ses certitudes venaient de voler en éclats à partir du moment où il avait fait feu sur les trois surdoués de Wall Street.
Et la foule, massée dans la même misère que lui, applaudissait l'exploit. Un justicier. Qui avait osé porter la main sur les fils prodigues de Wayne Enterprise !...
"Enfin ils me remarquent. Enfin j'existe !..." s'était extasié Arthur, tirant sur sa cigarette, cuisses prises de spasmes nerveux devant le discours répugnant, et pourtant comique, de Wayne sur le petit écran.
Il s'était toujours rêvé comédien de stand-up apprécié et applaudi. Dehors, il aurait une petite amie aimante - il trouvait sa voisine absolument charmante !...
A la radio, un tube chantait en boucle cet hymne à son nom de scène : Carnival. Le début de la gloire.
Lorsqu'il enfilait le costume de Carnival, sa peine et la lourdeur de son cœur retombaient pour s'effacer derrière ce sourire souligné de rouge.
Carnival était animé, dansant, souriant à l'infini. Rien ne semblait pouvoir abattre sa bonne humeur.
Le hic était que Carnival était le genre de clown à se faire dérober sa putain de pancarte et se faire battre dans une impasse par un groupe d'ados juvéniles déchaînés !... "On lui fait sa fête ! Il est faible, toute façon !..." et aux coups de grêler, criblant le pauvre corps chétif au sol, recroquevillé, se protégeant nuque et entrejambe.
La colère commençait à monter dans toute la ville, notamment des bas-fonds. Les revendications se multipliaient, trouvant écho dans la violence. Les regroupements s'opéraient aux coins des avenues, enflant telle une vague, gagnant même les plus timorés.
Arthur savourait le ronron de la folie qui s'emparait ainsi de la grande cité, se berçant dans les draps abandonnés de celle qui jamais ne lui avait donné le jour mais qui avait activement participé à sa descente aux enfers.
Le lit conjugal, partagé jadis avec son Œdipe, avait fait place à une recherche de plaisir solitaire, statuant le fait qu'il s'était trop longtemps oublié pour jouer les nounou à domicile.
Cigarette coincée entre les lèvres, Arthur fouillait, cherchant dans la chaleur de son slip, s'érigeant à mesure, pensées centrées sans point particulier, le geste mécanique, rassurant, presque doux.
Là dehors, le grondement s'intensifiait, l'appelant de toute la force des gorges désespérées.
Carnival avait été une inspiration purement enfantine. A présent tombait le masque.
Il se colora les cheveux au moyen d'une mixture maison, dansant d'un pas sûr, en slip, dans la salle de bains dans laquelle jadis il donnait le bain à sa putain de mère. Ses sens semblaient culminer au zénith, tension lui courant le long des veines et de l'échine.
La peinture à présent. La face était blafarde et ce jusqu'à la pointe de la langue.
Un coup de sonnette suspect vint interrompre la cérémonie.
Arthur glissa une arme improvisée dans la poche de son pantalon.
Le crime avait été sanglant, ne laissant qu'un seul survivant.
Taché d'hémoglobine, Arthur acheva de glisser dans la peau de celui qui l'appelait depuis des années.
Le visage peint façon clown, costume flamboyant porté sur gilet couleur or et chemise vert sapin, la démarche avait perdu son côté traînant et lourd - ce fardeau dégagé de ses épaules était un véritable soulagement voire une rédemption - et arborait à présent un pas décidé et volontaire.
Les marches constituaient une excellente piste de danse et il ne put s'empêcher de s'y déhancher, sûr de son charme, dévalant les paliers avec une assurance affichée, folie à peine masquée.
La justice, il s'en contrefichait à présent et chaque citoyen en rébellion de Gotham était devenu son proche parent.
Dans ce métro bondé jusqu'à la moelle, Arthur se joua avec brio des deux flics qui le coursaient, riant et dansant devant le lynchage que fut le leur.
D'un pas plus décidé que jamais, fendant les uniformes venus en renfort, il s'avançait vers la gloire, motivé comme jamais il ne l'avait été, embrassant enfin sa destinée.
La tragédie virait tout bonnement à la comédie !...
Il l'avait fait. Ses jambes en tremblaient encore. Il s'esclaffait sur cette chaise, sous les feux de la rampe. Ils avaient été nombreux, ces pères de substitution, à le décevoir, prenant un malin plaisir à le renvoyer dans ses filets.
"Enough yet !"
Plus rien ne pouvait à présent empêcher l'étoile d'atteindre le firmament.
Il était la seule véritable star sur ce plateau en panique, s'emparant de la lourde caméra pour y faire son show.
"Nothing can hurt me anymore. I have nothing to lose. My life is nothing but a comedy !..."
Joker, visage agrémenté du sang de sa dernière victime, observait la révolte des rues, cœur se soulevant d'enthousiasme tant il se reconnaissait dans ce chaos.
"Isn't it beautiful ?..." à ce flic revêche.
Un choc terrible propulsa Arthur sur le côté à cet instant.
La tête lui tournait et ses poumons goudronneux étaient encombrés de sang qu'il recracha dans un élan de noyé.
L'air vicié de la cité lui emplissait à nouveau les organes.
Sous lui, la tôle était défoncée.
Il se redressa tant bien que mal, encouragé par une foule masquée, lui intimant l'ordre de se mettre en scène.
Arthur souriait, sous un nouveau feu, enfin acclamé par un public saturé de désillusions.
La danse s'imposa à lui et il effectua quelques pas sur ce capot à moitié ouvert sur le devant, radiateur fuyant de vapeur.
Son sourire, effacé, fut retracé à coup de sang, s'étirant d'une oreille à l'autre, en guise de signature.
Dans la lueur des phares, Joker ne laissait rien derrière lui, devenu le centre d'une pagaille dynamique.
La gloire. Enfin.
