A/Note : A force de lire et relire de multiples fanfictions Mirandy, et je dois l'avouer de m'ennuyer en confinement, j'ai fini par me lancer à mon tour. Cette histoire est donc essentiellement écrite au fil de la plume et je n'ai pas de Betalecteur-trice, donc il est probable qu'il reste des fautes ou des incohérences, je m'en excuse. Par ailleurs je pars sur un plan d'une dizaine de chapitres de plus ou moins 6000 mots chacun, donc ça vous donne une petite idée de la longueur finale. Ceci dit je suis ouverte aux propositions d'intrigue. Enfin cette histoire est un slowburn, je tenais vraiment à prendre le temps d'explorer la découverte et l'éclosion de leurs sentiments, mais ne vous inquiétiez pas le rating évoluera en M tôt ou tard… ;-)
Disclaimer : Fox et Lauren Weisberger détiennent les droits d'auteur de « The Devil Wears Prada » et de ses personnages.
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Chapitre 1 : Joyeux anniversaire
Vendredi soir - Bureaux du Mirror
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »
« Un seul être vous manque » murmura Andy pour la troisième fois en observant les passants et les passantes qui se croisaient et se recroisaient dans la rue en contre bas « et tout est dépeuplé ». Elle avait pris l'habitude de s'attarder dans les bureaux du New York Mirror après 19h. Les bureaux vides, le silence, l'obscurité du soir qui tombe, tout ça lui rappelait les soirées qu'elle avait passées dans les couloirs de Runway à attendre le Book pour le livrer ensuite chez Miranda. Parfois elle apercevait une jeune femme par la fenêtre, qui courait dans tous les sens, les bras chargés de sacs, un café dans une main, le portable dans l'autre, et elle se surprenait à sourire un instant, se demandant s'il ne s'agissait pas là de la nouvelle Emilie. Une fois, alors qu'elle se dirigeait vers le métro pour rentrer chez elle, elle l'avait aperçue, Miranda, qui sortait du bâtiment d'Elias Clark. Leurs regards s'étaient croisés quelques secondes puis la Déesse de la mode avait disparu à l'arrière de sa Mercedes. Andy avait regardé la voiture s'insérer dans le trafic new-yorkais et emporter au loin la femme qui ne cessait de la hanter. Depuis ce jour fatidique à Paris, Andy ne parvenait à se pardonner d'avoir lâchement abandonné l'éditrice en pâture aux paparazzis, en pleine fashion week, sur les marches du Petit Palais. Comme sa psychologue ne serait pas contente si elle lisait cela. Non, Andréa n'avait pas tourné le dos à Miranda, ce jour-là à Paris. Non, ce jour-là, Andy avait claqué la porte de Runway. Le résultat était quelque peu du pareil au même, mais il paraît que la nuance est importante. La jeune femme essuya la larme qui coulait le long de sa joue, secoua la tête et retourna s'assoir à son bureau. 'Bon sang Sachs remue toi ! 5 mois et t'es pas foutue de te la sortir de la tête'
Elle contempla un instant l'écran de son ordinateur qui affichait presque insolemment une page Word tragiquement vide. Peut-être avait-elle repris le travail trop tôt finalement. Après six semaines de congés sans solde pour arrêt maladie, Greg, son rédacteur en chef, lui avait proposé à sa manière de prendre encore quelques jours de repos 'c'est pas que je veux pas de toi ici Sachs, mais bordel t'as une sale tête' cependant sa psychologue avait insisté pour qu'elle reprenne le chemin du Mirror 'au plus vite'. Rester chez soi à broyer du noir ne serait pas une bonne manière d'avancer, d'aller de l'avant, de continuer à vivre, toutes ces conneries du genre. Face à son document toujours vierge, Andy réalisait pour la première fois à quel point elle était devenue morose. En quelques mois elle n'avait plus grand chose de la jeune assistante naïve et enjouée qui se pliait en quatre sans rechigner pour satisfaire les demandes les plus extravagantes de THE Miranda Priestly. Non, Andy avait tout perdu. Comme si depuis ce jour là à Paris toute sa vie s'effondrait morceaux par morceaux : d'abord ses anciens amis et sa famille, puis son job, et surtout sa relation avec Miranda 'relation ? Sérieusement Andy quelle relation ? T'étais juste une assistante de plus à la décevoir' Et puis il y a eu sa fausse couche et sa dépression qui avaient fini d'enterrer sa joie de vivre. Oui, Andy avait tout perdu. Enfin, pas tout à fait encore. Il lui restait toujours son job au Mirror, poste de rédactrice qu'elle devait à la recommandation inespérée de Miranda Priestly elle-même. Pourquoi ne l'avait-elle pas blacklistée dans tout le système solaire après la lâcheté dont elle avait fait preuve ce jour-là à Paris ? 'That is the question, comme dirait l'autre'. En tout cas son rêve de devenir journaliste s'était réalisé, et voilà qu'à présent elle ne parvenait plus à écrire. 'Tente la tragédie Andy, dans la vie ça te réussit bien ça, la tragédie'. Greg lui avait proposé plusieurs articles sur des sujets plus intéressants les uns que les autres mais aucun ne la motivait plus qu'un autre, aucun ne l'inspirait, rien, nada, pas la moindre ligne. La seule chose qui lui donnait envie de se lever le matin, et bien c'était justement l'idée qu'après elle pourrait retourner se coucher. Sa psychologue avait suggéré d'écrire sur ça, sur son état, sur les épreuves qu'elle avait dû traverser seule, mais Andy n'était pas prête pour ça. C'était encore trop récent, trop douloureux. La sonnerie de son téléphone la coupa dans sa contemplation. C'était Nigel. Ils étaient restés en contact malgré tout, prenaient plaisir à sortir boire un verre de temps en temps. Ils étaient devenus amis en quelques sortes. Elle hésita un moment, puis décrocha :
— Nigel, il y avait longtemps !
— Hey Taille 40, m'en parle pas, on est passé de catastrophes en catastrophes, j'ai bien cru qu'Elle allait finir par nous faire une crise cardiaque ! Enfin ! On sort fêter la fin du clavaire avec Emilie et Serena ce soir vers 21h, ça te dit de nous rejoindre ?
— T'es sûr que ça ne pose pas de problème ? Je n'ai pas revu Emile depuis…
— T'inquiète Bella ! Même bar que d'habitude. C'est tout. S'amusa-t-il avant de raccrocher.
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Le lendemain - Bureaux de Runway
Miranda Priestly aimait tout particulièrement l'heure de la pause déjeuné, aucun bruit dans les bureaux, pas de sourires de complaisance, pas de murmures derrière son dos. Non vraiment, Miranda adorait l'heure de la pause déjeuné. Aujourd'hui cependant des chuchotements attirèrent son attention : Emilie et Nigel discutaient en attendant que l'autre Emilie ne revienne de sa course au Starbucks pour partir manger.
— Elle m'inquiète.
— Andy a toujours eu un look horrible, mais là elle fait vraiment peur à voir.
Miranda retient de justesse un cri de surprise… Andréa… Depuis ce jour-là à Paris, personne n'avait osé prononcer le nom de son ancienne assistante en sa présence, ni même la mentionner de quelques manières que ce soit d'ailleurs. Pourtant depuis cinq mois l'éditrice en chef pouvait compter sur les doigts d'une main les jours où elle n'avait pas pensé à elle, où en arrivant le matin elle n'avait pas espéré la retrouver debout derrière son bureau lui lançant son souriant « Bonjour Miranda ! ». C'était indéniable, Andréa lui manquait. Elle avait suivi attentivement ses débuts au Mirror, convaincue depuis toujours que la jeune femme ferait une grande et brillante carrière. Seulement il y a deux mois le nom d'Andréa Sachs avait soudainement arrêté d'apparaître dans les colonnes du journal hebdomadaire, soudainement Andréa avait à nouveau disparu de sa routine quotidienne. Miranda avait d'abord tenté de taper son nom sur Google, pensant que la jeune femme s'était peut-être lancée en freelance. Mais non, rien, pas un signe de vie depuis ces deux derniers mois. Alors elle avait demandé, enfin plutôt ordonné, à la nouvelle Emilie d'appeler le Mirror et Greg l'avait informée qu'Andréa avait pris des congés sans solde et sans date de retour. La jeune femme s'était évanouie dans la nature comme ça, du jour au lendemain, sans plus d'explications. Miranda sourit à cette idée 'toi et moi nous sommes semblables, on agit, on ne s'explique pas'.
— Même après le coup qu'elle m'a fait avec Paris, ça m'a fait de la peine de la voir dans cet état là. Conclut Emilie avant que les deux collègues ne se dirigèrent vers l'ascenseur.
Miranda resta clouée à sa chaise, une douleur nouvelle dans la poitrine. Andréa allait mal, et elle ne pouvait rien faire. Son adorable et souriante Andréa allait mal, et… '« ton » Andréa ? Mais ça y est tu perds la tête vieille folle'. Le regard de l'éditrice se posa sur le dernier numéro du Mirror qui trainait encore sur le coin de son bureau et elle murmura pour elle-même « oh Andréa… mais que t'est-il arrivé ? »
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Plus tard dans la soirée - Chez Miranda
Chez les Priestly ce samedi soir se déroulait dans une étrange atmosphère. Déjà Caroline et Cassidy avait eu l'agréable surprise de trouver leur mère à la maison en rentrant de leur promenade au parc, puis cette dernière avait annoncé une « soirée ciné » avec glace et pizzas au menu. Un inédit inespéré même dans les rêves les plus fous des deux fillettes. Cassidy envisageait secrètement la possibilité d'un enlèvement extraterrestre, tandis que Caroline, beaucoup plus terre-à-terre, s'interrogeait quant à la santé mentale de Miranda. 'Peut-être est-ce une tumeur ? Comme celle que Papi avait eue.' Refusant d'imaginer le pire pour l'instant, la jeune fille se concentra à nouveau sur le film. Miranda de son côté ne cessait de songer à Andréa, d'ailleurs elle fixait le téléviseur sans même pouvoir dire quel film y était projeté. 'Elle, Miranda Priestly, éditrice en chef de Runway, ne pouvait rien faire pour aider une ancienne assistante à retrouver le sourire. Non mais ! On aura tout vu !'
— Mamaaaan ! Ehoh la terre appelle Maman, je répète la terre appelle Maman !
Miranda sursauta, émergeant de son flot de pensées. Le film était fini et ses filles s'étaient déjà levées du canapé.
— On monte se coucher. Tu viendras nous dire bonne nuit ? Demanda presque timidement Caroline.
— Bien sûr mon ange. Je récupère le Book et j'arrive.
Quand leur mère pénétra dans sa chambre, Caroline était déjà endormie. Miranda réarrangea sa couverture, lui dépose un bisou sur le front et éteignit sa lampe de chevet. Cassidy par contre lisait encore dans la sienne. Elle s'interrompit quand elle aperçut Miranda, et osa demander :
— Ça ne va pas Maman ?
— Si mon ange, pourquoi tu me demandes ça ? Répondit-elle en caressant la chevelure rousse de sa fille.
— Je sais pas, tu étais ailleurs toute la soirée, et ne le prends pas mal hein, on a adoré ça, mais Maman tu as commandé des pizzas !
La concernée rit face au commentaire de sa fille. Cassidy avait toujours été la plus audacieuse des deux.
— C'est à cause d'Andy ? Rajouta-t-elle dans un murmure quasi inaudible.
Miranda fronça les sourcils. Ses filles avaient peu connu son ancienne assistante, comment pourraient-elles être au courant de ce qu'il se passait ?
— Qu'est-ce qu'Andréa vient faire là-dedans ?
— La dernière fois que tu nous as laissées manger des pizzas c'était quand Andy est partie. Tu sais après Paris.
'ah touché. Bravo Priestly, tu as encore eu une idée de génie ce soir.'
— J'aimerais bien la revoir, elle était sympa avec nous Andy. Tenta Cassidy face au silence de sa mère.
Cette dernière grinça des dents. S'il y a une chose qu'elle détestait par dessus tout c'était bien refuser quelque chose à ses filles. Mais recontacter Andréa c'était impensable, tout simplement inenvisageable 'n'est-ce pas?'
— Je ne sais pas si ce sera possible mon ange. J'ai entendu Nigel et Emilie dire qu'Andréa n'allait pas très bien aujourd'hui.
— Oh… mais alors on devrait l'inviter et avec Caroline on lui fera un gros câlin. Nous, on va toujours mieux après que tu nous aies fait un gros câlin… La fin du dernier mot se perdit dans un long bâillement, et permit à Miranda de clore la conversation.
— Dors mon ange maintenant, il est tard. Bonne nuit.
— Bonne nuit Maman.
Miranda rejoignit sa chambre songeuse, le Book sous le bras. L'état d'Andréa l'inquiétait plus qu'il ne le devrait, même ses filles s'en étaient rendu compte. Après sa toilette, l'éditrice s'installa dans son fauteuil, près de la fenêtre, comme elle le faisait tous les soirs, sauf qu'au lieu de travailler sur le Book, elle se remémorait une conversation qu'elle avait eue avec Andréa lors d'un trajet en voiture.
*** FLASHBACK***
— Andréa, j'ose espérer que tu n'as pas oublié la sortie au Musée que les filles ont prévue demain après-midi.
— Non non, bien sûr que non. Je… En fait j'ai sélectionné plusieurs expositions qui pourraient les intéresser. Enfin, je… Je me suis permise de supposer…
— De supposer Andréa ? A quel moment t'ai-je un jour demandé de supposer ? Miranda avait presque craché le dernier mot dans un élan de dégoût, il la révulsait. On ne suppose pas, on sait ou on ne sait pas. C'est tout.
— Jamais. C'est que… Je me suis souvenue d'une discussion que j'avais eue avec Cassidy en revenant de l'école à propos du Morcho Bleu, et… heu… il y a cette exposition magnifique sur les papillons qui se termine ce week-end. Fin… je l'ai vue personnellement et elle vaut vraiment la visite. Et il y a toute une partie qui explique la symbolique du papillon que je trouve… enfin qui pourrait vraiment intéresser les filles… Puis… heu… elle me fait un peu penser à toi aussi.
— La symbolique du papillon te fait penser à moi ? S'étonna l'éditrice en levant un sourcil.
— Oui hum… le papillon représente la métamorphose, la transcendance, l'évolution vers ce qu'il y a de supérieur. Mais c'est aussi un être fragile qui a pourtant la force insoupçonnée de déployer ses ailes et d'avancer, de voler toujours plus haut. Et puis… heu… surtout, le papillon est libre et insouciant. Il profite de la chance d'aujourd'hui au cas où demain n'existerait pas.
— Va pour l'exposition Papillon Andréa. C'est tout.
*** FIN DU FLASHBACK***
'enfin conversation… c'était plutôt un de ses fameux bredouillements qui se prolongeaient à n'en plus finir et me laissait étrangement admirative' L'évidence la frappa : Andréa lui manquait.
Miranda saisit son téléphone et sélectionna le numéro de son assistante :
— Emilie ? Appelez Karl à la première heure demain et demandez à ce qu'il me fasse livrer le collier que j'avais aimé à notre dernier rendez-vous. C'est tout.
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Lundi après-midi - Bureaux de Runway
Cette journée ne voyait jamais de fin. Miranda n'avait eu affaire qu'à un défilé d'incompétence, et par dessus tout Miranda Priestly elle-même ne parvenait à se concentrer plus de quelques minutes. Elle observait les quatre photographies que Nigel lui avait apportées depuis un quart d'heure, mais elle les regardait sans les voir réellement et il lui était impossible de se décider à en choisir une. Peu importe ses efforts, ses pensées se dirigeaient toujours inlassablement vers la brunette de 25 ans qui avait apporté un peu de soleil et de joie de vivre dans les bureaux de Runway. Depuis leur retour de Paris, le magazine avait repris sa routine habituelle, son petit train-train quotidien, et pourtant rien n'était plus pareil. Miranda fidèle à elle-même ne tolérait que la perfection et la perfection encore, les « Appelez moi Patrick », « mon café dans dix minutes », le claquement des talons à la sortie de l'ascenseur, la verbe affectueusement moqueuse de Nigel, les « Emilie ! », « si le Book n'est pas prêt d'ici cinq minutes, que l'on vire le responsable », les commérages à moitié étouffés, les commentaires sarcastiques d'Emilie envers son mini-moi, les inimitables « C'est tout. », résonnaient encore et toujours dans les couloirs de Runway, et pourtant… Andréa n'était plus là, et rien n'était plus pareil. Miranda se souvenait comme si c'était hier de ce fameux lundi matin, il y a cinq mois, où elle était revenue au bureau après la fin de la fashion week : une petite blonde, brushing et maquillage impeccables, en tailleur Dior bleu-marine de la saison dernière, était assise au bureau d'Andréa 'comment osait-elle ?'. La nouvelle Emilie avait tenté de se présenter lorsqu'elle avait aperçu l'éditrice, mais pour la pauvre fille c'était perdu d'avance : compétente ou pas, elle ne serait jamais Andréa Sachs. Et jamais Miranda n'avait fait preuve de si peu de considération pour sa seconde assistante, elle l'ignorait tout simplement. Ainsi les secondes assistantes avaient défilé, se succédant les unes aux autres sans parvenir à se différencier les unes des autres. Emilie désespérait et redoublait d'efforts pour contenter Miranda 'une peine perdue là encore'. Une jeune femme rousse toqua timidement à la porte de son bureau, interrompant la femme plus âgée dans son fil de souvenirs :
— Miranda, l'assistante de Karl vient de livrer le collier que vous lui avait demandé. Je vous le dépose ici. L'informa-t-elle en pointant le coin de son bureau, puis continua. Donatella demande encore à vous voir la semaine prochaine, elle propose un déjeuner chez Patis lundi midi si cela vous convient.
— Faites faites. Répondit-elle vaguement en s'empressant de récupérer le colis Chanel. Puis remarquant que sa seconde assistante se tenait toujours devant son bureau, elle ajouta. Autre chose ?
— Non Miranda.
— C'est tout.
Miranda regarda Judith s'éloigner. Elle était sa seconde assistante depuis presque deux mois maintenant, et l'éditrice en chef devait reconnaître qu'elle n'était pas aussi incompétente que les précédentes 'enfin comme si c'était possible de l'être davantage en même temps'. La petite rousse à lunettes n'égalait pas l'efficacité d'Emilie ou d'Andréa, mais elle avait su se montrer utile à plusieurs reprises, et ma foi elle ne semblait pas sur le point de faire une crise cardiaque à chaque fois que Miranda l'interpellait. Ses yeux se posèrent soudain sur le post-it que Judith venait de lui laisser avec la date de son déjeuné avec Donatella : Lundi 05 juillet 11h30. Dans une semaine cela aurait fait un an qu'Andréa aurait travaillé pour elle, et Miranda aurait déposé à ses pieds les postes les plus prisés de New-York. Elle aurait fait d'elle le nouvel espoir du journalisme américain, mais voilà, Andréa ne voulait pas de cette vie là. Andréa ne voulait pas de sa vie à elle, alors Andréa était partie par la sortie de secours. Mais dans une semaine ce serait aussi son anniversaire à elle, à Andréa. Elle le lui avait confié un soir alors qu'elle livrait le Book et que Miranda l'avait appelée dans son petit salon. « C'était mon anniversaire le jour de mon entretien à Runway, tu ne le savais pas mais tu m'as fait un beau cadeau en envoyant Emilie après moi. » lui avait-elle alors avoué. Miranda sourit amèrement à ce souvenir 'un beau cadeau tu parles, c'est pour ça que t'as fini par le jeter dans une fontaine ton beau cadeau'. Non elle n'avait pas fait de cadeau à Andréa ce jour-là, elle ne l'avouerait jamais mais elle s'était fait un cadeau à elle-même en donnant sa chance à la « fille grosse et intelligente ». Et un an plus tard, Andréa lui manquait. 'Non ce n'était définitivement pas un cadeau, c'était une idée stupide !'
Miranda finit par ouvrir la boîte Chanel qu'elle tenait dans ses mains. Le collier était comme dans ses souvenirs, magnifique. Quand elle l'avait vu la première fois sur un des croquis de Karl, elle s'était tout de suite mise à l'imaginer au cou délicat d'Andréa. Mais à cette époque là, la jeune femme était encore son assistante et Miranda ne pouvait se permettre un tel présent. Alors elle s'était contentée d'oublier cette histoire de collier, de cou délicat, et d'envie de faire plaisir à Andréa. 'Faire plaisir à une assistante mais ma pauvre femme tu deviens vraiment folle'. Aujourd'hui par contre, Andréa n'était plus là et Andréa n'allait pas bien, alors… peut-être…
Miranda était une femme d'action, s'il y avait quelque chose à faire elle le faisait et c'était tout. Aucune hésitation, aucun report au lendemain. Oui Miranda était une femme d'action, et Andréa lui manquait.
— Emilie, trouvez moi la nouvelle adresse d'Andréa Sachs. Et pourquoi est-ce que je n'ai toujours pas mon café ? C'est tout.
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Le lundi suivant - Appartement d'Andy
6h30, son réveil sonnait pour la troisième fois et Andy n'avait toujours pas trouvé la force de se lever 'ça fait deux mois que je ne l'ai plus de toute façon'. Elle dormait mal, était sans cesse fatiguée, somnolait au travail, aussi jeudi après-midi Greg avait fini par la renvoyer chez elle 'et remets pas les pieds ici avant d'avoir fait une nuit de 12h Sachs !'. Greg était vraiment un mec bien, faudrait qu'elle pense à le remercier un jour ou l'autre. Le soleil filtrait à travers ses rideaux et commençait à la déranger, le mois de juillet s'annonçait particulièrement chaud cette année. Elle se décida finalement à sortir de son lit pour prendre une bonne douche froide avant de se glisser dans un vieux T-shirt informe et d'entamer son premier café de la journée. 'Encore une séquelle de Runway ça !' Avant d'être l'assistante de Miranda, Andy n'avait jamais eu de goût particulier pour la caféine, elle en buvait de temps à autre mais sans plus. Depuis l'année dernière par contre, elle avait pris l'habitude d'en boire à plusieurs reprises dans la journée. Petit à petit son café était devenu son meilleur allié, son petit moment de réconfort également. Secrètement Andy chérissait particulièrement l'odeur de la caféine car elle lui rappelait Miranda. Parfois elle se surprenait à entrer dans un Starbucks et à commander un café comme elle l'aurait fait pour l'éditrice. Elle ne le buvait jamais, elle marchait un peu avant de l'offrir à un sans-abri sur son chemin 'Franchement t'es pathétique Sachs !' C'était son anniversaire aujourd'hui, et elle fêtait ses 25 ans, seule, en T-shirt culotte, dans un studio minable de Lower East Side dont elle pouvait à peine payer le loyer depuis que Nate l'avait quittée en emportant la majorité des meubles. Ses anciens amis ne lui parlaient plus, elle avait coupé les ponts avec ses parents, 'non vraiment joyeux anniversaire Andy !' Elle avait envisagé un premier temps de proposer à Nigel de sortir boire un verre, mais elle n'était pas certaine d'être de très bonne compagnie alors elle avait juste laissé tomber l'idée. Comme il était tôt et qu'il faisait encore relativement frais, elle se décida à sortir faire un footing. C'était une routine qu'elle avait prise après avoir quitté Runway pour occuper ces mâtinés où elle se levait encore aux aurores par habitude. Quand elle retourna à son appartement, en sueur, Queen qui résonnait à fond dans ses écouteurs, elle tomba sur une enveloppe et un petit paquet qui l'attendaient sur son porche. Elle les ramassa et ferma la porte derrière elle sans apercevoir la jeune femme rousse qui disparaissait déjà dans les escaliers.
Elle déballa d'abord le paquet, intriguée. C'était un écrin carré en velours bleu-nuit. Elle l'ouvrit doucement et resta bouche-bée face au magnifique collier qui y reposait. Andy s'empressa de s'assoir sur le canapé et parcouru délicatement de son doigt la fine chaine en or blanc. Deux papillons y pendaient, face à face, un plus grand suspendu par son aile gauche, un plus petit par son aile droite. Le bord de leurs ailes et leurs corps étaient sertis de petits diamants, tandis que les ailes du premier se composaient de quatre pierres de saphir bleu, et celles du second de petites aigues-marines. Andy était fascinée, elle resta de longues minutes à le contempler, incapable de penser correctement. Ce n'est que le bruit de l'enveloppe qui s'échoua sur le sol qui la ramena à la réalité. Elle l'ouvrit et découvrit une énigmatique carte postale. C'était une représentation du tableau de Jean-Baptiste Camille Corot Orphée ramenant Eurydice des enfers. Au dos, se trouvait un extrait du poème Le Papillon d'Alphonse de Lamartine :
S'enivrer des parfums, de lumière et d'azur,
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S'envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté !
Puis en-dessous trônait une simple phrase : « Une belle âme comme la tienne ne devrait jamais cesser de danser avec les papillons, joyeux anniversaire Andréa. M- »
Dans l'esprit d'Andy, un prénom résonnait comme une évidence : Miranda…
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Plus tard dans la soirée - Bar du quartier Soho
C'était un bar comme un autre, parquet en bois clair, les murs et le bar peints en noirs, des tables hautes et des tabourets sans dossier en acajou, de vieux lustres industriels qui pendaient ici et là, les habitués déjà alcoolisés accoudés au comptoir, un groupe d'amis de ce côté ici, un couple de ce côté là, un autre groupe de gars dans le coin en face, et puis Andy assise au bar, seule, 'comme un torchon perdu au milieu des serviettes'. Elle leva sa bière brune pour elle-même et se souhaita dans un soupir 'Joyeux anniversaire Andy'. Elle avait enchaîné les verres sans les compter, c'était sa journée non ? Elle avait bien le droit après tout. L'alcool lui donnait l'impression de flotter, comme si elle était là sans vraiment l'être, comme le fantôme qu'elle avait le sentiment d'être devenue. Le fantôme de la petite Andy naïve de l'Ohio, le fantôme d'une jeune femme insouciante, le fantôme de Runway, le fantôme d'une mère à peine esquissée… le fantôme de Miranda… Miranda… Le seul prénom qui lui donnait encore le sourire, l'espoir d'allait mieux, l'idée folle qu'un jour elles se retrouveraient. Miranda… qui lui avait offert un cadeau si symbolique. Miranda… qui ne l'avait pas oubliée. Miranda… qui était revenue dans sa vie.
— Tiens cadeau de la maison. T'as l'air d'en avoir besoin.
Andy leva les yeux et rencontra le regard perçant de la serveuse en face d'elle. C'était une jeune femme d'une trentaine d'années comme elle, le visage fin, les cheveux bruns parsemés de mèches rouges, un piercing à l'extrémité du sourcil droit. Son débardeur noir laissait apparaître les nombreux tatouages qu'elle portait sur son bras gauche. Elle lui tendait un verre de rhum en souriant.
— Merci, lui répondit Andy timidement
— Je m'appelle Romane mais ici tout le monde me surnomme Romy. Et toi ?
— Andréa, mais je préfère qu'on m'appelle Andy.
— Bon alors Andy, tu m'expliques ce que fait une magnifique brunette comme toi, toute tristounette et perdue dans mon bar ?
Andy rougit au compliment et détourna le regard un instant.
— Heu… je… C'est mon anniversaire en fait.
— Et bah alors ! Faut sourire ma Belle ! C'est un jour de fête !
Andy sourit timidement mais ne répondit pas, alors Romy rajouta :
— Elle va pas s'envoler tu sais ?
— Quoi ?
— La carte que tu tiens dans ta main comme si c'était la huitième merveille du monde, elle va pas s'envoler.
— Ah oui… heu… c'est que c'est un cadeau.
— Un admirateur secret qui pense à toi ?
Andy manqua s'étouffer avec une gorgée de rhum à ces mots.
— Non, non, juste une… heu… une amie que j'ai perdue de vue et qui me manque beaucoup. Fin… c'est compliqué.
— Donc tu es célibataire ?
— Bien… je crois.. fin oui. Répondit Andy surprise par la direction soudaine que prenait la discussion.
— Tu crois ? S'étonna Romy en rigolant.
— Je… je suis célibataire oui. Mais heu… j'ai quelqu'un en tête. Fin… c'est compliqué.
Romy l'observa un instant amusée par les bredouillements de la jeune femme. Elle servit un client puis demanda :
— Tu vas lui répondre ?
— À qui ?
— À ton « amie », clarifia Romy en minant des guillemets.
— Je ne sais pas encore.
— Je pense que tu devrais lui écrire. Elle a l'air d'être spéciale pour toi, ça te coûte rien de lui répondre.
— Elle l'est. Et oui tu as raison. Je le ferai. Peut-être… Tu me sers un autre verre ?
— Bien sûr.
Romy s'exécuta puis osa rajouter :
— Il y a une chance pour que tu me laisses te raccompagner ? Je finis dans une demi-heure.
— Si tu veux. Mais je suis pas gay tu sais.
— Ça tombe bien, moi non plus, lui lança la jeune serveuse avec un clin d'oeil.
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Quelques jours plus tard - Bureaux de Runway
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et ça y est, la bête était lancée dans le ring. Alors que ses assistantes l'attendaient au garde à vous derrière leur bureau, Miranda lança nonchalamment son sac et son manteau sur celui de sa seconde assistance et commença sans trainer à donner ses premières directives.
— (…) C'est tout.
— Heu… Miranda.
L'éditrice stoppa net son avancée vers son propre bureau et se retourna vers la jeune femme qui avait osé l'interpeler. Elle leva un sourcil interrogateur pour l'inciter à poursuivre.
— Une jeune femme est venue très tôt ce matin, elle a déposé une carte pour vous. Elle a insisté pour qu'elle vous soit remise en main propre, ça avait l'air important alors…
Miranda prit brusquement la carte que lui tendait Judith, le regard accusateur.
— Vous l'avez lue ?
L'assistante s'empressa de secouer la tête négativement comme si sa vie en dépendait.
— Je ne me serais jamais permise.
— Que personne ne me dérange d'ici un bon quart d'heure. C'est tout.
Miranda claqua la porte de son bureau derrière elle et s'installa dans le canapé. Elle contemplait l'enveloppe blanche sans oser l'ouvrir, hésitante. Andréa lui avait répondu. Evidement son ancienne assistante, la plus brillante qu'elle n'ait jamais eue, celle qui l'avait toujours comprise mieux que les autres, avait deviné qui se cachait derrière l'envoi de ce cadeau mystérieux. Andréa lui avait répondu et Andréa était venue jusqu'ici pour s'assurer que Miranda reçoive bien sa carte. L'éditrice ouvrit l'enveloppe avec une lenteur qui ne lui était pas familière, étrangement elle se surprenait à vouloir prendre le temps de savourer le moment, comme lorsque l'on laisse fondre un carré de chocolat sur sa langue… Sur la carte trônait une jeune femme de profil, les cheveux roux dans le vent, face à l'océan déchaîné : Miranda « The Tempest », un tableau de John William Waterhouse, d'après une pièce de William Shakespeare. Miranda Priestly, l'éditrice, n'avait rien du personnage de Shakespeare, ou plutôt contrairement au personnage docile et sans grand caractère elle, elle avait tout. Mais Miranda, la femme, comprenait le message d'Andréa à travers ce tableau, comme la Miranda de Waterhouse elle faisait face à la tempête une main jamais bien loin du coeur. Emue par l'attention toute particulière avec laquelle son ancienne assistante avait choisi cette carte postale, Miranda se décida à la retourner et y découvrit une belle écriture calligraphiée :
« Les hommes m'ont appelé fou mais la science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n'est pas le sublime de l'intelligence, (…) si tout ce qui est la profondeur ne vient pas d'une maladie de la pensée, d'un mode de l'esprit exalté aux dépens de l'intellect général. Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis. »
Edgar Allan Poe
Un papillon s'est posé sur ma fenêtre.
Il m'a dit que j'étais folle et il portait ton nom.
Que personne ne me réveille jamais de ce sublime rêve. A-
PS : Merci… pour tout, et plus encore…
'Oh ma chère Andréa… je suis sans aucun doute aussi folle que toi'
Quelques coups contre la porte la ramenèrent à la réalité :
— Miranda votre rendez-vous de 8h30 est arrivé.
Elle remit rapidement en place son masque de Reine des glaces, et confirma :
— Faites le entrer. Et appelez moi Patrick. C'est tout.
Une nouvelle journée à Runway pouvait commencer.
—
Trois semaines plus tard - Bar de Romy
— Et une bière brune pour la jolie brunette, une !
Andy sourit amusée face à l'enthousiasme de la serveuse aux mèches rouges. Depuis que cette dernière l'avait raccompagnée le soir de son anniversaire, elles s'étaient appelées à plusieurs reprises et s'étaient organisées des soirées filles marathon Seigneur des Anneaux, bref elles étaient devenues amies.
— Dis donc toi si je te connaissais pas mieux, je dirais que t'as l'air de bonne humeur ! La taquina Romy en lui donnant une pichenette sous le menton.
— Et bien heu… c'est assez étrange mais je crois que je le suis oui. Avoua-t-elle un peu gênée avant de prendre une gorgée de bière.
— Oh toi tu as eu des nouvelles de ton amie mystère n'est-ce pas ?
Andy rougit furieusement.
— Oh my god ! Je le savais ! Et tu me l'as pas dit ! J'y crois pas !
Romy marqua une pause avant de regarder Andy droit dans les yeux et demander sérieusement, sur un ton presque menaçant
— Quand ?
— Jeudi dernier.
— Mais c'était il y a plus d'une semaine ! S'exclama la serveuse.
— Chuuut ! Moins fort tu veux. S'empressa de lui demander Andy en regardant tout autour d'elle pour s'assurer que personne ne les écoutait.
— J'y crois pas que tu l'aies pas dit. Reprit Romy plus calmement. Tu sais que j'adore les potins en plus ! Et puis je suis ton amie ou pas ?
— Bien sûr que tu es mon amie ! Mais… fin… justement c'est pas des potins tu vois. Oh et arrête avec tes yeux de chien battu là ! Tu sais… Elle… Elle est vraiment importante pour moi. Et fin… heu… je veux pas tout gâcher tu comprends… finit par avouer Andy en essuyant rapidement les larmes qui perlaient à ses yeux.
Romy lui prit sa main et la serra doucement pour lui apporter un peu de réconfort.
— Aller ça va aller ma Belle. Tu ne peux pas toujours tout garder pour toi comme ça, tu vas finir par faire exploser ta jolie petite tête sinon. Et crois moi franchement ce serait une perte pour l'humanité.
Andy gloussa et la serveuse continua :
— Je t'apprécie vraiment Andy et j'espère que tu sais que tu peux me faire confiance. Romy marqua une pause et attendit que la jeune femme face à elle hoche la tête pour poursuivre. Ok alors on fait un deal, je nous ramène un verre de rhum, je te raconte mon adolescence scandaleuse et tu m'expliques ce qui se passe là-dedans. Dit-elle en pointant le haut du sein gauche d'Andy.
— Ok deal.
Et effectivement les deux jeunes femmes se sont confiées l'une à l'autre jusqu'au petit matin. Romy lui avait décrit ses excès de jeunesse entre fêtes, alcool et sexe, la mort prématurée de sa mère, les années lycée qu'elle n'avait jamais finies, sa relation tumultueuse avec sa grand-mère, sa rencontre avec l'ancien propriétaire du bar qui l'avait prise sous son aile, son premier tatouage, l'adoption de son chien loup Oslo et beaucoup d'anecdotes encore sur les habitués du bar. Andy quant à elle était revenue sur son arrivée à New-York, sur sa rupture avec Nate qui n'avait pas accepté de la voir devenir une femme indépendante, sur ses anciens amis qui avaient aussi fini par lui tourner le dos. Puis évidemment elle s'était mise à raconter en détails les huit mois qu'elle avait passés à Runway, son amitié avec Nigel et sa relation chien et chat avec Emilie, et enfin elle avait longuement parlé de Miranda, avec admiration et respect, avec une certaine colère aussi parfois. Andy avait pleuré un peu en évoquant sa fuite ce jour-là à Paris et Romy l'avait prise dans ses bras en lui frottant gentiment le dos. Un silence agréable s'était ensuite installé entre les deux femmes, comme pour leur laisser le temps d'apprécier pleinement leur proximité nouvelle, puis Romy avait fini par demander :
— Je peux la voir ?
— Quoi ? S'interrogea Andy en se détachant des bras de la jeune serveuse
— La carte qu'elle t'a envoyée la semaine dernière, je peux la voir ?
— Je…. Je sais pas trop Romy… c'est assez… Tu ne le répèteras à personne pas vrai ?
— Je te le promets Andy, lui assura-t'elle sans hésitation.
Alors la jeune femme saisit son sac à main qui trainait au sol et en sortit une enveloppe blanche qu'elle tendit à la serveuse maintenant assise à côté d'elle. Romy la considéra un moment avant de l'ouvrir. C'était un tableau de Caspar David Friedrich, Femme devant le coucher de soleil. Une femme brune de dos contemplait le paysage sous le coucher du soleil. Les couleurs étaient chaudes et réconfortantes, et la jeune femme avait les bras légèrement ouverts sur les côtés, presque que comme si elle s'apprêtait à nous faire un câlin. Au verso, reposait un poème qu'Andy chérissait tout particulièrement. Si elle avait cru au destin, elle se serait sûrement dit que cela ne pouvait pas être une simple coïncidence…
« Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! »
L'Isolement - Alphonse de Lamartine
Si je suis folle de t'écrire cela,
S'il est insensé de souhaiter revoir ton sourire,
Alors que personne ne me soigne de cette douce folie. M-
Romy termina sa lecture, elle expira lentement, reposa l'enveloppe dans le sac de son amie, et lui prit tendrement la main.
— Viens… murmura-t-elle en exerçant une pression sur le bras d'Andy
— Où va-t-on ?
— Dans mon endroit préféré au monde, expliqua la serveuse tandis qu'elle les guidait vers les escaliers au fond de la pièce.
Plusieurs minutes plus tard, elles arrivèrent sur une terrasse de toit parsemée de plantes en tout genre. Au centre se tenait un petit salon fait de palettes de récupération et recouvert de coussins multicolores qui avait une vue surplombante sur les rues de Manhattan endormies. Aucune des deux femmes n'osait prendre la parole de peur de briser la magie du lieu. La brunette aux mèches rouges s'avança lentement vers Andy, caressant sa joue de sa main droite, et déposa un baiser à peine appuyé sur les lèvres roses de la jeune femme. Andy sursauta au contact inattendu :
— Romy je…
— Chuuut… C'est rien d'accord. Je ne suis simplement pas elle, n'est-ce pas ? Murmura-t-elle avant de détourner le regard vers le ciel étoilé, conservant amicalement la main d'Andy dans la sienne
— Je… je suis désolée Romy… avoua Andy embarrassée.
— T'inquiète pas ma Belle, j'aurais été bien bête de ne pas tenter ma chance, non ? Amies ?
— Amies.
—
Une semaine plus tard - Bureaux de Runway
C'était dimanche matin. Le dimanche, c'était le seul jour où Miranda ne se rendait pas au bâtiment d'Elias Clark. Ses employés le savaient, ses partenaires le savaient, tout le monde le savait : le dimanche Miranda n'était pas présente dans les bureaux de Runway. Et pourtant, on était dimanche matin et Miranda se tenait là, devant le bureau de la nouvelle Emilie qui avait encore entre les mains la carte postale qu'elle venait de lire. Miranda était hors d'elle. Non, Miranda était furieuse. 'ça tu vas le payer petite peste'. La femme dragon attendit encore plusieurs secondes interminables, fixant froidement sa proie, attendant le moindre mouvement pour lui sauter à la gorge. Seulement avant de l'achever, elle devait encore s'assurer que son secret était sauf alors elle demanda :
— Est-ce que vous savez qui a déposé cette carte ? Et n'osez même pas tenter de me mentir.
— Non non je n'en sais rien. Elle était sur mon bureau alors le reste du courrier quand je suis arrivée ce matin.
— Je pensais vraiment que vous pourriez avoir votre chance ici, que vous alliez continuer d'utiliser votre semblant de cerveau, mais non vous n'êtes qu'une déception supplémentaire, vous êtes même pire que toutes les autres.
L'éditrice lui arracha violemment la carte des mains, manquant de la déchirer au passage, et tandis qu'elle se tenait devant la porte de son bureau, elle donna sa sentence :
— Vous êtes virée. Emilie appelez les RH et par pitié embauchez une remplaçante qui ne soit pas fouineuse en plus d'incompétente. C'est tout.
Elle claqua la porte derrière elle, incapable de retrouver un semblant de calme. 'Reprends toi Priestly il y pas mort d'homme, mort d'assistante par contre…' Elle était exceptionnellement venue au bureau ce matin car les jumelles étaient en vacances chez leur père et le silence de la maison vide commençait à lui peser. Elle ne pensait pas qu'Andréa lui aurait répondu à nouveau, à vrai dire elle n'avait pas voulu prendre le risque d'espérer. Tout cela était inédit pour elle, jamais elle ne s'était attachée à une simple assistante 'oh mais Andréa n'a jamais été une simple assistante', à l'exception de ses filles jamais personne ne lui avait manqué… et pourtant Andréa lui manquait. Cette révélation l'effrayait autant qu'elle la fascinait, une fois de plus Andréa était l'exception 'et une si belle exception'. Il avait fallu qu'elle atteigne ses 45 ans pour développer le goût du risque, de l'inconnu, de l'aventure. Elle avait sacrifié sa jeunesse pour sa carrière et voilà que Miranda Priestly, éditrice en chef, nous faisait une crise de la quarantaine 'T'es vraiment un cliché vivant vieille folle'. Etait-ce si difficile à croire qu'Andréa l'appréciait également, peut-être ? Etait-ce si impossible à envisager qu'elles puissent être amies ? Miranda n'avait pas d'amis. Mais elle avait Andréa, et Andréa était partie. L'éditrice regardait La femme à l'ombrelle de Monet, comme elle regarderait un miroir. Elle portait une robe blanche immaculée, une rose rouge à la ceinture, un foulard bleu 'de chez Hermès ?' autour du cou qui flottait dans le vent. Son visage était effacé comme si elle n'avait pas d'âge, comme si elle attendait là au milieu des herbes hautes depuis des décennies déjà et qu'elle était prête à attendre des décennies encore. 'des décennies encore hein ? ce serait long quand même'. Mais Miranda vivait d'espoirs, alors elle attendrait.
« J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence. (…) Les étoiles sont belles à cause d'une fleur que l'on ne voit pas. »
Le Petit Prince -Antoine de St-Exupéry
Je t'imagine Rose blanche sur ma drôle de planète
Je m'aimerais Petit Prince pour prendre encore soin de toi
Que le serpent me morde et me ramène là-bas A-
Oui, elle attendrait.
