- John, attends !
Il claqua la porte avec rage derrière lui. Il n'était pas du genre à se laisser emporter par ses émotions, habituellement, il pouvait se contenir au moins jusqu'à ce qu'il soit seul. Mais cette fois-ci il avait explosé devant elle, nue, avec un autre homme. Mary, cette femme qu'il aurait demandé en mariage pas plus tard que ce soir.
Il ajusta la bandoulière de son sac sur son épaule en avançant d'un pas décidé. Il ignora sa voix qui l'appela, suppliante. Quel culot, pensa-t-il. Qu'est-ce qu'elle pourrait bien lui dire ? « Ce n'est pas ce que tu crois » ? Il mordit sa lèvre pour s'empêcher de crier contre la vieille dame devant lui qui l'empêchait de garder son rythme. Il continua de marcher pendant quinze minutes sans réellement savoir où il allait. Il regarda autour de lui. Londres était une si grande ville et pouvait être déstabilisante.
Il se rendit chez son vieil ami, Mike.
Mike l'accueillit les bras ouverts et sans poser de questions, ce qui arrangea l'ancien militaire. Il déposa son sac d'affaires près du canapé. Mike ne louait qu'un deux pièces et il s'y sentait déjà à l'étroit. Tous les murs puaient la solitude. Pour cette nuit ça ferait l'affaire, se dit-il.
Il commença par prendre une douche, et il finit un verre de whisky à la main, riant de bon coeur aux anecdotes hilarantes de son ami. John était ce genre de personne : il lui suffisait d'un bon ami pour oublier un épisode malheureux. Il se considérait un homme sans réelles attaches. Oui, il avait en tête d'épouser cette femme – elle était tout ce qui a de plus attirant, intelligente, drôle, et elle l'aimait. Il ne la connaissait que depuis six mois et il avait senti l'ennui, la routine, envahir leur couple d'une manière trop oppressive à son goût.
Le problème avec John était son addiction à l'adrénaline. Il avait ce besoin constant d'être sous pression, dans des situations d'urgence que beaucoup d'autres voudraient éviter. Ce fut d'ailleurs ce trait de caractère qui le poussa à joindre l'armée en tant que médecin. Sauver des vies, survivre soi-même dans des conditions angoissantes...il s'était senti à sa place. Malheureusement sa sœur cadette le supplia d'abandonner ce style de vie quand il se fit tirer dessus. Pour elle, il ne put se résoudre à refuser et s'accommoda d'une vie banale dans le centre ville de Londres où il rencontra Mary par hasard, dans le métro, en allant travailler.
Ce fut un peu comme ces coups de foudre dans les films à l'eau de rose. Ils se regardèrent tous les deux plusieurs fois d'un bout du wagon, et sortirent à la même station. Ils se bousculèrent légèrement ce qui les fit rirent et elle glissa dans sa main un bout de papier avec son numéro de téléphone. Il pensa à elle souvent, à cette attraction évidente et ce sourire envoûtant. Il l'appela après une semaine quand son travail le lui permit et ils dînèrent ensemble plus tard, il lui fit l'amour dans son appartement. Pourquoi attendre quand une telle alchimie s'était créée tout au long du repas ? Deux mois plus tard il s'installèrent ensemble, et après six mois John se retrouva dans une bijouterie à chercher la bague parfaite. Mary fut, pendant ces quelques mois, son unique source d'excitation et en réalité surtout sur le plan sexuel. Pour ce qui était du reste il se persuadait, jour après jour, qu'il voulait de cette vie domestique avec elle. Oui, tout était une question de persuasion, de mensonges, d'illusions…
Ce ne fut pas son monde qui s'arrêta de tourner quand il la surprit en train de le tromper, mais plutôt son égo : n'était-il pas assez bon au lit pour la satisfaire ? Il pensait la combler sur ce plan là, il était si sûr de lui.
Son coeur ressenti un léger pincement – il l'appréciait malgré tout. Elle lui avait offert une vie dont beaucoup d'homme rêve. Une vie stable et un peu clichée. Mais il n'était pas amoureux d'elle. Elle ne pouvait pas lui donner la moitié de ce dont il avait réellement besoin.
Lorsque cette pensée le frappa soudainement, il but une autre gorgée qui brûla doucement sa gorge.
- Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant, John ? Ne te méprends pas tu es le bienvenue ici autant de temps que tu le souhaites. Mais est-ce que tu as une idée ? Demanda Mike qui se leva pour se resservir.
- Tu vois, je me suis toujours dit que je devrais peut-être m'éloigner de Londres et trouver une maison perdue dans la montagne, quelque part…, marmonna le médecin en regardant son verre.
- N'importe quoi, rit l'autre en levant les yeux au ciel. Je connais quelqu'un qui cherche un colocataire, si ça t'intéresse.
- Qui voudrait vivre avec moi ? La seule raison pour laquelle Mary me tolérait, c'est parce que je rendais ses nuits torrides.
Mike pouffa et se laissa tomber sur le canapé qui émit une sorte de son étouffé par les 110 kilogrammes – comme en détresse, pensa John.
- Laisse une chance à celui-là, je suis certain que tu t'entendras bien avec lui.
John fronça légèrement les sourcils puis haussa les épaules. Pourquoi pas. Ca le sauverait de toutes les recherches à faire pour trouver un nouvel endroit où vivre.
Perplexe. Telle fut la manière dont il se sentit une fois face à son futur colocataire. Grand, élancé, fin mais musclé, pâle, jeune, les cheveux sombres, le regard vif. Sherlock Holmes l'avait définitivement impressionné, particulièrement quand il lui demanda si son dos n'était pas trop raide d'avoir dormi sur un canapé et qu'il lui dit qu'il n'aura maintenant plus besoin de demander son amie en mariage. Bien évidemment il ne s'arrêta pas à ces simples détails car l'on pouvait s'y méprendre et penser que Mike lui avait simplement souffler ces informations. Il fit en sorte de deviner dans quel pays John avait fait la guerre, à quel endroit il s'était fait tiré dessus et n'eut aucune limite en lui rappelant que sa sœur était une alcoolique et ça tout en regardant quelque chose dans un microscope. Un coup d'oeil fut suffisant à cet homme pour gratter plus que la surface de sa vie. John ne sut comment réagir.
Il fut partagé entre surprise, agacement, angoisse et admiration. Quelque chose au fond de lui lui demanda de fuir, et autre chose le supplia de rester près de ce mystère qu'était Sherlock. Bien évidemment tel fut son choix.
John termina de ranger ses affaires dans sa chambre et retourna dans le salon. Il avait emménagé il y a une semaine et Sherlock n'avait toujours pas rangé tout ce bordel qui encombrait...et bien, tout le reste de l'appartement. La cuisine ressemblait à un laboratoire, mais le bazar était tel que John la comparait plutôt à une classe de cours de chimie du lycée du coin. Le salon...un crâne au dessus de la cheminée, un couteau planté sur un journal juste à côté, des livres, quelques vêtements, un ordinateur, des patchs de nicotine, des fils, des papiers éparpillés partout. Des tasses de thé vide, ou pleine, qui traînaient sur les meubles.
En contemplant cette pièce, John haussa un sourcil et pinça l'arête de son nez. Naturellement il allait ranger ce foutoir : il ne pouvait pas ramener de filles dans un tel endroit. Et surtout il fallait montrer un peu de respect pour Mrs Hudson qui ne se retenait pas de faire un petit commentaire chaque fois qu'elle grimpait les escaliers. Parfois, elle nettoyait de quelques mouvements rapides probablement car son côté maniaque prenait le dessus.
Alors il se mit à la tâche et rangea l'entièreté de l'appartement, organisa les choses logiquement mais sans y mettre un effort incroyable non plus juste le strict minimum. Plus tard – il ne fit pas très attention au temps qu'il passa à nettoyer – il tomba sur le violon enfouit en dessous de livres, partitions, vieux journaux gribouillés. Il leva les yeux au ciel. S'il avait un instrument si beau, John ne le laisserait pas traîner n'importe où. Il lui trouverait une place spéciale, un endroit où on pouvait l'admirer et qui le sécuriserait.
Il tourna l'objet entre ses mains avec précautions. Il était si léger comparé à sa première impression.
- Il n'a aucune valeur.
John sursauta et serra l'instrument contre son coeur comme pour se rassurer de cette frayeur. Il se tourna et vit un Sherlock Holmes appuyé contre le cadre de la porte, les bras croisés contre son torse, les manches de sa chemise remontées à moitié. Il scanna la pièce du regard lentement et ses sourcils se froncèrent légèrement. Merde, depuis quand était-il rentré ? John n'avait rien entendu.
- Je...désolé, j'ai l'air d'avoir fouillé dans tes affaires mais je faisais juste du rangement.
- Je sais que tu ne fouillais pas.
- Aucune valeur ? Répéta l'ancien militaire en éloignant un peu le violon de son torse pour appuyer ses mots.
Sherlock avança et prit l'objet d'une main sûre sans doute parce qu'il le connaissait par coeur et savait qu'il n'était pas fragile.
- C'est un bas de gamme, se justifia-t-il en s'asseyant sur son fauteuil.
- Ca, bas de gamme ?
- Mh.
- Et tu ne veux pas t'en offrir un de qualité ? Pourquoi ?
Il vit le détective hausser les épaules puis il pinça les cordes du violon, laissant s'envoler un pizzicato de notes. Aucune valeur sur le marché mais une valeur émotionnelle, conclut John en s'éloignant avec un sac poubelle rempli des déchets qu'il avait collecté.
Cette nuit là, il se réveilla en sursaut, trempé de sueur, son coeur palpitant nerveusement dans sa cage thoracique. Il se retrouva assis la tête entre ses mains. Ca lui arrivait, parfois : des cauchemars plus vrais que nature. Il revivait les bombardements, la douleur, la peur. Il se leva et alla dans la cuisine pour boire un verre d'eau – évidemment, il ne passa pas par la porte du côté du salon mais celle directement dans le couloir, ce qui expliqua qu'il frôla la crise cardiaque en entendant une voix rauque.
- Nuit agitée ?
Il regarda Sherlock qui n'avait pas bougé: toujours sur son fauteuil mais cette fois ci, ses mains étaient jointes l'une à l'autre et reposaient sous son menton. Cet homme était le parfait psychopathe.
- Juste...des vieux démons, répondit John une fois qu'il retrouva son souffle.
- Frites, dit-il en se levant soudainement pour aller enfiler son manteau.
- Pardon ?
- Allons manger des frites.
- Il est une heure du matin, marmonna le médecin ébahi.
- Je connais un bon endroit.
C'est de cette manière qu'il se retrouva assis à la fenêtre d'un restaurant dont le propriétaire était apparemment un vieil ami à Sherlock. Parfois John oubliait que Londres était une ville animée, aussi bien le jour que la nuit et que s'il vous prenait l'envie de manger quelque chose si tard, presque tous les fish n' chips étaient ouverts, ainsi que quelques restaurants. Le détective semblait particulièrement plongé dans ses pensées et fixait l'immeuble en face du restaurant. Y avait-il un moment que cet homme ne passait pas à réfléchir ? Quelques minutes de silence plus tard, un sourire se dessina sur ses lèvres.
- John, trois meurtres cette semaine. J'ai besoin d'un assistant.
Détective consultant : c'est le titre que s'était auto-proclamé Sherlock Holmes et apparemment, aux yeux de la Scotland yard, il avait de la valeur. John pouvait le comprendre. Cette… « science de la déduction » s'avérait plutôt efficace et impressionnante. Brillant. Pourquoi refuserait-il cette offre ? Occuper son temps libre en valsant avec des criminels, danse qui lui procurerait cette dose vitale d'adrénaline, semblait être la solution parfaite à ses problèmes. Il serait d'autant plus facile d'oublier ces six derniers mois perdus avec Mary.
- D'accord, il acquiesça en terminant sa portion de frites. C'est un suspect que tu observes, là ?
Il pointa discrètement du doigt vers la fenêtre car Sherlock n'avait pas lâché la rue du regard. Ses yeux clairs se tournèrent vers John et il arrêta de respirer.
Il y avait quelque chose à propos de Sherlock Holmes qu'il n'arrivait pas encore à cerner – il ne le connaissait que depuis une semaine et avait peut-être passé uniquement quelques heures au total avec lui. Mais ce quelque chose, il le décrirait comme une aura. Un charisme si naturel et imposant. Ce quelque chose donnait l'impression à John d'être important, d'avoir mérité l'attention du jeune homme assis à côté de lui. Il était si mystérieux et silencieux, mais ce quelque chose...cette impression qu'il avait plus de valeur que n'importe quel autre humain sur cette planète coupait le souffle à John Watson. Il sentit dès cet instant qu'il deviendrait accro à cette sensation. Qu'il voudrait la ressentir encore, et encore, et encore.
- Non, j'aime simplement la vue d'ici, il répondit en se levant.
Il se rappela que Sherlock avait mentionné à quel point il aimait Londres et qu'il ne se voyait vivre nul part ailleurs. Qui sortait si tard la nuit simplement pour observer les rares voitures circuler et les quelques passants se promener ?
- Et tu avais besoin de frites, ajouta-t-il en enfilant son long manteau.
