One-shot écrit dans le cadre d'un concours entre coupaings. Thème : corruption. G fini 2e :'(.

Pourquoi ?

C'était la première question qui lui passa par l'esprit alors qu'il sentait la lame le traverser de part en part, ne butant même pas contre le mur sur lequel il avait été adossé quelques secondes plus tôt. Le fer se ficha dans la pierre sans aucun mal, la transperçant comme une simple feuille de papier. Un sourire aussi ironique que froid ourla ses lèvres alors que la douleur commençait à se faire mordante dans sa poitrine. Il ne l'avait pas raté. Oh non. En même temps qu'attendre de moins de la Sainte Inquisition ? L'humour cynique de la situation ne lui échappa pas : que pouvait avoir de saint un tueur comme celui qui venait de décider de son sort ?

Le sang commença à remonter le long de sa trachée, obstruant sa gorge d'un goût métallique poisseux. Voilà pourquoi il détestait les combats. Il y avait toujours des blessures, du sang, des bouts de chairs. La guerre, les combats, faisait perdre en dignité, en moralité, en innocence. Ça n'était pas quelque chose pour lui : il aimait la littérature, la philosophie, la poésie, la musique, la peinture. On ne se battait jamais à coup d'alexandrins. Du moins, si on le faisait, il n'en ressortait qu'une fierté froissée. Il fut pris d'une toux sanglante qui le força à cracher. Un filet coula le long de son menton. Il n'osait imaginer son visage en cet instant, déformé par la mort planant au-dessus de lui.

Quelque part, une partie de son esprit comprenait pourquoi une telle vague de violence avait enflammé sa terre natale. Ô Seigneur, devait-il vraiment y voir autre chose qu'une problématique qui ne faisait que se répéter ? Chacun de ses livres pouvaient en attester, en témoigner avec plus sincérité que n'importe quelle parole. Rien n'est éternel. Aucun roi, empereur, souverain ne pouvait conserver son pouvoir à jamais. L'infinité n'existait pas. C'était ainsi que fonctionnait la création. Tout naissait, vivait et finissait par flétrir, emporté par un cycle infini, circulaire, voué à se répéter. C'était là le sens de l'existence, le serpent qui se mord la queue, qui s'avale lui-même et se donne la vie. Et même « Lui »… Même un monarque aussi divin qu'omnipotent tel que « Lui » n'avait pu exister et voir son règne perdurer pour l'éternité à venir. Il les guidait depuis si longtemps. Pas directement, mais par le biais de son premier fils. Leur Prince, celui de tous les anges.

Lucifel, l'étoile du levant, le Porteur de Sa Lumière.

Même pour eux, son propre peuple, le prince était une entité sortie tout droit d'une légende ou d'un mythe. Un ange qui n'en était pas vraiment un, un régent à la fois lointain et si proche d'eux. Il l'avait vu, de loin, comme tant d'autre par le passé. Mais il l'avait rencontré surtout. En vrai, en chair, en éther et en os. Cela ne remontait qu'à une petite dizaine d'années, tout au plus. Un battement de cils dans la vie de ceux qui ne mourraient jamais.

Lui, il était chargé de la Grande Bibliothèque, un lieu regroupant tout le savoir du monde céleste. Si jadis il fut autre chose, il était désormais un membre du deuxième chœur, un Archange. L'Archange du Souvenir, le Haut Commémorateur et Garant de la Mémoire du monde d'en haut, de son titre complet. Georges l'Archiviste, tel qu'on l'appelait de façon plus courante. Il préférait en général d'ailleurs. Les « Monseigneur Haut Commémorateur » et autre « Messire Archange du Souvenir », très peu pour lui. « Archiviste » correspondait bien mieux à sa fonction que n'importe quel autre mot et peu importe qu'il soit celui de la bibliothèque la plus importante des cieux. Il connaissait tous les livres de son sanctuaire, était capable d'en réciter des pages entières et de les retrouver parmi les milliards d'autres ouvrages. Alors il était un Archiviste. Et puis, Georges était un joli prénom.

Il fut rappelé à la réalité, au présent lorsqu' il sentit sa chair s'enflammer alors que l'épée fut brusquement retirée de son torse, entaillant encore plus profondément ses organes. Si on lui avait dit qu'au jour de sa mort il penserait à de telles frivolités, il aurait beaucoup ri. Maintenant bien moins. La vie s'échappait peu à peu de lui et il n'arrivait pas à détacher son esprit de ces choses banales. Elles allaient lui manquer. Elles lui avaient déjà beaucoup manqué. Quand est- ce que sa vie avait basculé ainsi ? Il avait vécu une existence paisible, de savoir et de sagesse et maintenant que restait-il de cela ? Que restait-il de la paix éternelle promise au monde parfait ? Les choses avaient changé. Elles avaient tant changé.

Le souvenir qui revint le hanter fut celui de sa rencontre avec son Prince. Il était allé se balader dans les rayons de la Bibliothèque, souhaitant retrouver une œuvre philosophique parlant de la Création matérielle et de ses conséquences sur leur société angélique. Ça n'avait jamais été que les fantasmes de philosophes aux esprits féconds, une dystopie et désormais une réalité bien concrète. « Il », l'Architecte divin, leur Père à tous, venait d'annoncer qu'Il allait se consacrer à la création d'une autre forme de vie. Une forme de vie matérielle, plutôt qu'éthérée, non pas née des flammes comme eux mais plutôt de l'ingénierie complexe découlant de processus biologiques que seul le temps saurait affiner. Dire que ça avait été un choc aurait été un euphémisme gentillet ne traduisant pas la stupeur qui avait saisi l'ensemble de la population angélique. Personne, absolument personne, n'avait compris le but d'une telle manœuvre. N'étaient-ils plus dignes de lui ? Avaient-ils déçu leur père au point qu'il choisisse de les délaisser ?

Et Georges, comme d'autres, avait décidé de se réfugier dans la sagesse des anciens pour tenter d'y voir plus clair. La Grande Bibliothèque avait rarement connu une affluence aussi importante que ces derniers jours et il en allait de même pour le temple à l'autre bout de la rue. La croyance et la connaissance, les deux refuges que son peuple s'était choisi. Il s'était donc rappelé de ce livre, sans pour autant parvenir à se remémorer son propos avec exactitude, une première pour l'Archiviste. Il n'osait pas en parler à ses proches, quelle ironie, l'Archange du Souvenir victime d'un trou de mémoire. Cela l'amusait infiniment. Il se rappelait s'être dirigé le cœur léger vers le rayon, saluant, silencieusement, l'ensemble de ceux qui le reconnaissait.

Et là… le choc. Une immense silhouette drapée d'une toge blanche, tenant dans ses mains le livre qu'il était venu cherchant. De longues mains blanches tournant les pages avec délicatesse tandis que ses yeux d'un bleu intense parcouraient les lignes avec une vélocité incroyable. Georges avait directement reconnu l'individu et ses longs cheveux noirs cascadant librement dans son dos. Le Prince. Son Prince. Il avait été là, à quelques pas de lui, être aussi fascinant qu'inapprochable, le nez plongé dans cet ouvrage, plongé dans ses pensées. Georges avait cessé de respirer en le voyant alors que lui semblait l'ignorer, concentré – il l'avait vu dans son regard sévère – dans les idées d'Asariel, l'auteur de ce fameux livre. Statufié, l'Archiviste n'avait trouvé la force de faire un mouvement que lorsque son Prince s'était finalement intéressé à lui, tournant son regard brillant d'une intelligence surnaturelle, d'une noblesse infinie, plus beau que tous les cieux que Georges n'avait jamais vus, se tourner vers lui.

L'Archiviste Georges avait senti ses genoux défaillir et il était tombé au sol saisi par sa beauté figée dans le temps. Non. Ce n'était même pas un terme qui rendait hommage au quart de la magnificence de son Prince. Tout dans son être n'était que perfection. Il avait été forgé pour être la définition même de l'idéal dans un monde qui faisait bien pâle figure en comparaison. L'Archange du Souvenir en avait tremblé de tout son long, agenouillé devant Lucifel. Il ne méritait pas d'être en présence de quelqu'un comme lui. Il n'était rien d'autre qu'un scribouillard, un rat de bibliothèque, un minable dont la majeure partie de l'existence se cantonnait aux murs de cet endroit. Il n'avait pas le quart du tiers de la moitié du dixième de son charisme, de son intelligence et de son pouvoir. Alors pourquoi ? Il avait senti son prince s'avancer d'un pas mesuré vers lui. Un pas si lent qu'il lui avait semblé qu'il avait creusé un peu plus l'écart entre eux deux.

- Relève-toi, Georges l'Archiviste.

La voix l'avait tiré de ses rêveries. Et il avait quasiment bondit sur ses jambes à son commandement, mû par une volonté d'obéir à tout ordre qu'il pourrait donner.

- Mon-mon-monseigneur, j-j-je su-suis hon…honoré.

Il s'était mis à bégayer comme un enfant. La réminiscence l'aurait presque fait rire s'il n'était pas certain que ça n'aurait fait que pousser son assassin à se déchaîner sur ce qui serait bientôt sa dépouille. Par tous les saints du ciel, il n'aimait pas se battre. Les livres, la littérature… Pas le combat.

Il se souvenait d'un sourire en coin des lèvres de son Prince alors qu'il le regardait d'un air chaleureux, presque paternel. Non… fraternel en vérité. Il s'était mis à son niveau par un geste aussi simple qu'un sourire. Et c'était ainsi que tous ses soucis s'étaient envolés. Georges se rappelait être resté fasciné par la simplicité de cet étirement de lèvres. Avant d'être inspiré par une dévotion absolue. Quelque chose en lui ne pouvait s'empêcher de vouloir servir quelqu'un d'aussi grand, d'aussi bon, qui n'avait aucun mal à se rabaisser au niveau d'un être aussi banal que lui.

- Que puis-je pour vous monseigneur ?

Cette fois, il était parvenu à faire une phrase, rassuré jusqu'aux tréfonds de son cœur par cette présence si chaleureuse. C'était sans doute le terme.

- Je n'étais pas venu dans la Grande Bibliothèque depuis la rénovation, il y a de cela bien des décades, avait commenté son prince en relevant le visage vers le plafond.

- Les Njord l'avaient réduite à néant, se sentit-il obligé de rétorquer pour combler le vide. Il a fallu du temps pour… la rebâtir, réunir de nouveau le savoir

- Oui, je m'en souviens. Et voilà donc le fameux monument à la gloire du vainqueur, commenta Lucifel, presque absent.

Il y avait une fresque peinte, célébrant la victoire sur des forces ennemies, lors de guerres devenues mythiques aujourd'hui. Un temps où les guerriers avaient été des héros pour leur peuple et des hérauts à Son service. Un temps plus simple quelque-part pour Georges. La peinture en elle-même représentait Michaël, le chef suprême des armées célestes, Séraphin de la Guerre, triomphant d'un guerrier vêtu de peaux de bêtes. Armé de son épée cristalline bleutée, il avait un air aussi déterminé que digne sur le visage, un air qui savait inspirer le respect et le courage, galvaniser les foules. Mais… C'était étrange, parce que si Michaël était la copie conforme de leur Prince, son unique frère de sang, son frère jumeau, il n'y avait pas ce petit quelque chose qui vous poussait à vous prosterner devant lui. Georges le savait, car contrairement à Lucifel, le séraphin passait de temps à autre dans la Grande Bibliothèque. Il ne lisait jamais qu'un seul type d'ouvrage d'ailleurs : les recueils de poésie, ceux particulièrement fleur bleue avaient sa préférence, par ailleurs.

Il se souvenait de la première fois que le général suprême était venu. C'était si incongru en ce lieu si ennuyant pour quelqu'un qui personnifiait la guerre. Il avait tourné dans tous les rayons, agité par une certaine nervosité. Personne n'avait osé se lever pour aller l'aide : pensez-vous, le Seigneur Michaël lui-même, une légende vivante, un héros en chair et en os. Mais Georges y était allé, lui tapotant sur l'épaule doucement. Il lui avait demandé s'il pouvait l'aider en quoi que ce soit. Et l'autre avait poussé un soupir de soulagement en passant sa main dans ses cheveux avant de lui dédier un sourire solaire. Bien sûr qu'il pouvait l'aider, ce lieu n'avait aucun sens pour lui : il cherchait juste de quoi égayer sa soirée avec un bon thé, un poème ou un roman poignant, si possible sans combat, juste de l'amitié et de l'amour.

Georges se souvenait l'avoir dévisagé des pieds à la tête. Et devant son absence de réponse, il avait rougi. Sa demande était si bizarre que ça ? Mais l'Archiviste avait fini par rire. Bien sûr, il pouvait le guider, lui conseiller des centaines de titre. Si tel était le souhait du séraphin. Il l'avait guidé vers les ouvrages les plus intéressants. Et depuis Michaël était passé à chaque fois qu'il le pouvait, à chaque fois qu'il avait voulu échapper à ses responsabilités. Il n'était pas le barbare que l'on pouvait croire, loin de là. Il avait beau partager avec leur Prince plus que nul autre, il était probablement la personne la plus accessible et la plus simple de tous les cieux. Le pouvoir n'était pas exactement dans ses priorités et bien que chef éternel de leurs armées, il n'en prenait la tête que lorsque la nécessité l'y obligeait. En dehors de ça, il servait leur monde à sa manière, loin de la scène politique et de ses pièges. Peut-être était cela un véritable héros de romance. Sans doute à vrai dire.

A contrario, leur Prince avait une vision sans doute plus pragmatique des choses. Si en temps de guerre il avait été leur grand stratège et le seul à être hiérarchiquement plus haut que Michaël dans la pyramide, il ne délaissait pas le pouvoir pour autant en temps de paix. Il les guidait et gouvernait en Son nom, se chargeant de rendre sa Justice et d'appliquer Ses lois.

Pour en revenir à ce jour fatidique, l'Archiviste avait regardé son prince durant toute sa contemplation. Il se demandait si les mêmes pensées lui traversaient l'esprit. Quelque chose traversa le regard de Lucifel sans qu'il ne parvienne à comprendre cette lueur alors qu'il fixait toujours la fresque. Finalement le régent du royaume des cieux se tourna vers lui et lui dit :

- J'avais besoin de me replonger dans les écrits d'Asariel. Il a toujours été un… visionnaire.

Georges fut surpris. C'était le moins que l'on puisse dire. Son Prince s'intéressant à la parole des anciens… Il y avait quelque chose d'infiniment ironique là-dedans. Malgré son apparente jeunesse, sa perfection figée pour l'éternité, il était bien antérieur à eux. Il avait été le Premier Né après tout. Georges n'avait pu s'empêcher de songer qu'il était impossible qu'il n'ait pas déjà parcouru ces réflexions par le passé. Ou que son brillant esprit ne soit arrivé aux conclusions que l'on pouvait trouver dans certaines œuvres. Mais peut-être que l'image qu'il s'en était fait était tout simplement fausse ? Peut-être que leur Prince n'était pas ce dirigeant fantasmé, parfait en tout point et que lui aussi avait ses moments de doute ? Le bibliothécaire ne put s'empêcher de se sentir plus proche de son Prince. Ainsi, il n'était donc pas si différent d'eux que cela ? Georges ne l'en aima que plus.

- Peut-être puis-je… vous aider à trouver des ouvrages sur le même thème, Monseigneur, proposa finalement l'Archiviste, rasséréné par ses réflexions.

- Avec plaisir, se contenta de répondre le régent d'un air presque absent.

L'Archange du Souvenir se dirigea vers une étagère avant de se saisir d'un immense tome à la reliure dorée. Il se tourna vers le régent qui le prit sans mal entre ses doigts. Il ouvrit la première page avant de se perdre dans sa lecture. Au bout de quelques secondes, il releva ses yeux bleus vers Georges et dit simplement :

Plus de « Monseigneur ». Mon nom est Lucifel.

La respiration de Georges se fit plus courte. Il était tombé à genoux quelques minutes auparavant, son visage s'écrasant sur le sol. Ses longs cheveux blonds avaient perdu de leur majesté, prenant une teinte ocre avec le sang qui avait coulé jusqu'à eux. Il n'avait jamais été un grand amateur des balades au grand air. Pourtant, il aurait tellement aimé se dire que demain, il pourrait de nouveau marcher à l'air libre, se promener et respirer à pleins poumons. Plus de demain. Plus d'air pur, plus de livres. Plus de savoir. Mais plus de guerre, peut-être n'était-ce pas un mal…

Il se demandait comment il en était arrivé là. Comment son monde en était arrivé là. Ça n'avait été qu'une rencontre. Une simple rencontre. Son Prince, le Porteur de Lumière était venu le voir à la recherche de réponses à des questions que tout le monde se posait. Et voilà que… Une guerre… Par tous les saints du ciel, une guerre civile. Anges contre anges, frères contre frères. Aucun règne ne durait éternellement. Aucun. Il s'étala sur le sol, incapable de retenir plus longuement ses muscles. Son agonie durait plus longtemps qu'il… qu'il… ne l'aurait cru. Ses paupières étaient lourdes, son souffle de moins en moins bruyant.

Lucifel.

Ce nom qui avait tout changé. Ils s'étaient vus à de nombreuses reprises à partir de ce jour. Son Prince semblait trouver un refuge serein dans sa bibliothèque. Georges ne manquait jamais une occasion de l'aider à s'y retrouver, de le servir du mieux qu'il pouvait. Il semblait apprécier. C'est comme ça qu'ils avaient nouée une certaine forme de relation, moins formelle que celle qu'ils auraient dû avoir. Le Porteur de Lumière était encore bien meilleur que tout ce que l'on pouvait présumer à son sujet. Jamais Georges n'avait connu quelqu'un de si lumineux, éblouissant en tout point, meilleur que tout ce que l'on pouvait dire de lui, sans aucun doute possible. Son esprit voyait les choses d'une façon que jamais l'Archiviste n'avait rêvé d'envisager. Il avait toutes ces idées nouvelles, toutes ces réponses à propos de ces questions que Georges se posait depuis des millénaires. Tant de savoir et de connaissances. Et pourtant même lui restait dans l'ignorance lorsqu'il s'agissait de comprendre Son plan. A vrai dire, il n'existait personne qui ne doutait dans le monde parfait. Il n'y avait pas eu d'annonces après la première, pas d'explications. Certains se sentaient de plus en plus délaissés et Georges avait même entendu parler de cette… Cette hérésie rampante.

Cachés dans les ombres, certains étaient en train de se liguer contre le pouvoir en place pour contester Sa décision disait-on. C'était du jamais vu. Des anges allaient se dresser contre leur Créateur. Une première dans toute l'histoire de leur existence. Il y avait bien eu des tensions quelques fois… Mais les velléités avaient jusque-là toujours été tournées vers leur Prince. Il était la perfection incarnée et pourtant certains trouvaient encore à redire à sa place de régent. Il avait même déjà été attaqué. Cependant Lucifel n'avait besoin de personne pour se défendre, il arrêtait en général ses assaillants lui-même, sans effusion de sang. Une fois disait-on, plus mal luné que d'habitude, il avait, sans autre forme de procès, banni l'un de ses attaquants dans un entre-monde, une dimension séparant deux plans d'existence où le chaos était seul maître. Un endroit d'où l'on ne revenait jamais. Une rumeur ridicule et sans fondement.

Quoi qu'il en soit, pour la première fois, c'était le trône céleste qui était visé. La gronde se faisait discrète mais belle et bien grandissante parmi la population. On entendait parfois des mots qu'on n'aurait jamais cru pouvoir entendre dans le monde parfait. Des termes comme « contestation », « manifestation » voire « révolution » étaient chuchotés à voix basse. Il était arrivé à Georges d'en discuter avec son Prince, une à deux fois. Ce dernier s'était même confié à lui à dire vrai : il déplorait de voir les siens se dresser contre Son pouvoir absolu, mais pourtant il ne pouvait s'empêcher de comprendre. Après tout, même lui n'était pas dans la confidence de l'utilité de ce projet. A peine avait-Il pris le temps de lui annoncer en privé cette idée quelques temps avant de le faire publiquement. Et ça le désolait d'autant plus car il était celui chargé d'organiser la répression. Même dans les rangs des hauts fonctionnaires, ils avaient dû faire le ménage. Ça s'était fait sans heurt, sans violence, mais Lucifel craignait que comme toute contestation, le mouvement finisse par se radicaliser à force d'oppression. Mais il n'y pouvait rien, il avait reçu, pour l'une des toutes premières fois en plusieurs millions, peut-être milliards, d'années des ordres précis : il devait empêcher ce qui se fomentait par tous les moyens nécessaires.

L'archiviste avait été surpris et… une part de lui-même, la plus rebelle qu'il pensait avoir à jamais scellé bien des années avant, ne pouvait que comprendre ces gens. Pourquoi ? Qu'avaient-ils fait pour… ne plus être les enfants aimés de Dieu ? Ils étaient Sa création, ils l'avaient servi avec respect, courage et dévotion. Ses guerres, c'était eux qui les avaient faites. Son pouvoir, c'était eux qui l'avaient protégé. Et en remerciement… on leur expliquait que c'était bien gentil de leur part mais qu'une nouvelle création était au centre de ses préoccupations. Avec un peu d'amertume et de honte, Georges savait que les frondeurs, les rebelles tels qu'on commençait à les appeler, étaient dans leur droit.

Ils ne cherchaient qu'à protéger les leurs. Pas à prendre le pouvoir. Et l'archiviste savait que son Prince pensait de même. Lui, plus que tout autre s'était battu pour la sauvegarde de leur existence, pour la protection du domaine céleste, pour la… prépondérance du monde parfait. Et aujourd'hui, ça devait lui briser le cœur de se dresser ainsi contre ceux qu'il avait protégé. Mais l'Archange du Souvenir supposait qu'il valait mieux que ce soit son Prince qui soit chargé d'une telle action. Parce qu'il était encore quelqu'un d'extrêmement respecté, même parmi les plus virulents et que sa seule présence empêchait des débordements de violence qui auraient pu être dramatique.

Ses doigts gourds se refermèrent lentement sur son médaillon. Une hirondelle volant et tenant dans ses pattes une épée. Ses yeux vert vif se fixèrent sur le symbole. Le signe des Grigori, l'avant-garde et l'arrière garde de l'ost céleste. Son fer de lance et son bouclier. Il l'avait obtenu durant les grandes guerres. Un temps plus simple. Ils avaient eu leur adversaire désigné et juste à se battre. Pas à réfléchir à la raison de se battre.

Et il avait été d'une redoutable efficacité. Georges le Boucher, Georges le Meurtrier, Georges le seigneur des Sans-Talents, le Maître des Grigori.

Après un millénaire à se battre, à tuer, à massacrer, à commettre des actions abjectes, il avait sombré dans une dépression que seuls les anges peuvent connaître. Il n'était pas sorti de chez lui, avait arrêté de se nourrir, ses larmes coulant constamment sur ses joues. Il avait tué. Il avait tué, assassiné, exterminé sans merci. Il avait osé ôter la vie sans remords, sans y penser à deux fois. Personne n'avait pu comprendre ce qu'il avait ressenti. Durant la première grande guerre, il avait été un commandant couronné de succès, marchant aux côtés des plus grands de leur monde mais… Tout ce sang sur ses mains, il n'avait pu vivre avec. Il n'avait dû son salut qu'aux livres dans lesquels il s'était réfugié, espérant trouver un peu de réconfort ou au moins d'explications quant à ce qu'il fallait faire pour qu'il arrête de sentir si sale. C'était ainsi que ça avait commencé. Quelques années plus tard, il avait retrouvé un semblant de paix. Un fragile semblant de paix. Il avait un jour reçu une lettre, portant le symbole du Maître des Archanges, une réassignation, un nouveau rôle. Une porte de sortie bienvenue après ce passage à vide. Il avait aimé le seigneur Gabriel pour ça, pour ce projet. La Grande Bibliothèque, son rôle de Haut Commémorateur, ça le maintenait en vie même si ça ne faisait que maquiller le vide qu'il ressentait. Qu'il avait commencé à apprivoiser.

Mais cette nouvelle perspective l'angoissait et il avait l'impression que le sol s'ouvrait de nouveau sous ses pieds. Peut-être que c'est ça qui avait pesé dans sa décision. Il se voulait homme de paix, mais quand Belial, deuxième siège des séraphins, second de Lucifel lui-même, était venu le trouver pour lui parler de la révolution, il l'avait écouté. Il n'aurait pas dû. Il aurait dû le dénoncer, le renvoyer chez lui et faire un rapport. Appeler les Trônes, la police secrète aux ordres du seigneur Uriel. C'était leur travail que d'interpeler ce genre de cas. Un hérétique. Belial était un hérétique et à la tête de la rébellion. Ils le voyaient tous en héros mais était-ce ce qu'il était ?

Belial était plus qu'un modèle pour les anges. Lui, dont le prénom signifiait « sans valeur » , qui portait ça comme un signe visible, avait gravi tous les échelons de la société pour se hisser à la droite de leur régent. Un exemple à suivre, un parcours que l'on enseignait dans toutes les académies. Il aurait dû le dénoncer. Mais… Peut-être que sa réponse à lui quant au conflit naissant, il l'avait déjà eu bien avant l'arrivée de Belial. Et peut-être était-ce cela qui avait dicté sa conduite.

Il s'était battu pour les cieux, il avait versé son sang pour ses frères et sœurs, avait vu tomber celles et ceux sous ses ordres pour le monde parfait. Il ne pouvait imaginer qu'un tel sacrifice en Son nom ne représente rien. Il ne pouvait imaginer que tout cela finisse par tomber dans l'oubli parce que son peuple deviendrait le grand omis de la création.

Belial, aux cheveux rougeoyant comme la lave d'un volcan, maître de l'ordre des séraphins par procuration, lui avait décrit avec ferveur combien il croyait que les siens avaient encore leur place dans Ses projets. Combien il pensait que c'était peut- être une épreuve de Sa part, une façon de prouver qu'ils étaient encore dignes de Lui, de Ses plans. Une façon de prouver qu'ils n'étaient pas des esclaves, mais un peuple libre.

Et ces mots, ces simples mots avaient changé quelque-chose en Georges. Rallumant une flamme qu'il croyait depuis longtemps éteinte. Il savait que c'était une cause juste. Et il était un combattant de la justice, il l'avait toujours été. Même dans ses livres, il n'avait jamais fait qu'essayer de rétablir un équilibre qu'il croyait à jamais brisé pour lui. Et peut-être que ce jour-là, ça avait été son occasion de se battre à nouveau pour ses frères face à l'injustice. Il avait donc accepté la main tendue par Belial à condition qu'il n'y ait pas de violences. Ça, c'était une page définitivement tournée de sa vie. Le séraphin avait accepté, scellant ainsi l'entrée de Georges dans la rébellion. Et ce fut à cet instant qu'il s'était rendu compte de l'ampleur du mouvement. Son Prince lui avait confié que c'était tout à fait marginal mais il se trompait. La première réunion qui s'était tenue lui avait permis d'identifier des hauts fonctionnaires, des hauts gradés de l'armée ou de la sécurité, des sénateurs, des nobles, des gens possédant un réel pouvoir, une vraie possibilité de faire changer les choses. Et ils étaient suivis par la population.

Ses doigts relâchèrent le médaillon, et il s'allongea sur le dos, observant le plafond de la Grande Bibliothèque. La fresque avait été détruite. Une partie de la mémoire du monde parfait également. Comment…

Le temps était passé et alors que la répression se faisait de plus en plus sévère, leur mouvement s'était affirmé. La cause était la même, les méthodes… devenues plus radicales. D'un murmure discret, on était passé à une idée défendue devant l'Assemblée Céleste puis une idée portée par les armes quand il avait été clair que la discussion ne serait pas possible. Les sénateurs rebelles avaient tous été emprisonnés, destitués de leurs fonctions. Georges avait honte de le dire, mais il était apparu que la meilleure façon de faire passer leurs idées, leur cause, ça avait été de combattre de front les oppresseurs. Des conflits avaient éclaté, la violence augmentant de façon exponentielle. Ils en étaient arrivés à utiliser leur pouvoir en plein cœur de la capitale du monde parfait. Du jamais- vu. C'était la violation d'un interdit posé des générations plus tôt, le franchissement d'une ligne invisible mais si importante. La plupart des rebelles violents avaient été arrêtés, jetés en prison sans procès. Un énième témoignage de la volonté du créateur de leur nier le droit d'exister par eux même. Les esprits s'étaient encore plus échauffés, et bientôt, ça avait été les attaques terroristes sur des cibles bien choisies représentants le pouvoir en place.

L'archiviste n'avait pas pris part à ces actions directement mais il avait clairement aidé Belial et d'autres à fomenter ces attentats. Là aussi, la violence avait été progressive. D'inscriptions et d'affiches dans des lieux saints, ils étaient passés au pillage puis à la destruction. Mais tout cela… Tout ceci n'aurait rien changé s'il ne s'était pas passé « ça ». L'impensable.

La violation du serment le plus sacré des cieux pour certains.

La venue d'un messie pour les autres.

Georges se rappelait de ce jour-là. L'Assemblée Céleste diffusait une séance sur les systèmes vidéo. Une séance concernant les sanctions qu'on voulait plus sévère envers les rebelles. Et il avait été là, leur souverain, Lucifel. A écouter les débats sous haute tension depuis le trône en face de l'hémicycle. L'archiviste n'avait pu s'empêcher de se sentir désolé pour leur dirigeant. Il n'était pas responsable de ce qu'il était contraint de faire. Un autre l'était, et pourtant, ce n'était pas cet autre qui était là, ce jour-là. Il laissait le soin au Prince de gérer son royaume délaissé en suivant ses instructions. De ce qu'il pouvait ressortir de ces instructions et leurs effets sur eux ? Il n'en avait rien à faire. Quel père infligerait cela au premier de ses fils ? A celui qui l'avait suivi et servi le plus fidèlement ? Et puis il ne se souvenait plus de qui avait accusé Lucifel de laisser faire les rebelles. De qui avait pris la parole pour prendre à parti leur Seigneur. De qui avait osé s'adresser à lui sur ce ton.

Mais celui-là avait mis en marche des événements ayant changé le court des choses de façon décisive. Georges, malgré ses yeux clos et une réflexion de plus en plus difficile, parvenait à voir encore son Seigneur se lever, se dresser de toute sa prestance royale avant de déclarer d'une voix calme au milieu du brouhaha :

- Vous me demandez de prendre une décision, de prendre position dans ce conflit, de tuer les nôtres parce que vous considérez cela nécessaire. A cela je vous réponds que je ne le ferai pas. Vous, qui êtes mes sœurs, mes frères, mes filles et mes fils, mon peuple que j'aime du plus profond de mon essence, je ne vous pose que cette question : qu'avons-nous fait pour mériter un traitement si cruel ? Qu'avons-nous fait pour déplaire à ce point à mon père ? Qu'avons-nous fait pour que vienne ce jour sans qu'il n'intervienne, sans qu'il n'empêche des frères de tuer des frères en son nom ? Si vous trouvez une seule réponse, une qui n'est pas hypocrite, je suis prêt à l'écouter volontiers.

Le silence avait suivi son intervention. Un silence assourdissant qui ne s'était pas limité uniquement à la salle des débats. Comme si la vie avait suspendu son corps, comme si le temps s'était arrêté, ce fut un silence complet sur le monde parfait. Georges avait regardé, incrédule, ce qui se déroulait sous ses yeux. Son Prince… Son Roi venait de prendre position… pour eux ?

- Vous vouliez le fond de ma pensée, sénatrices, sénateurs ? La voici sans plus de faux semblant : je préfère être maître en enfer qu'esclave aux cieux.

Il acheva de rendre muet un monde entier par ces neufs petits mots. Neufs mots qui resteraient sans nul doute gravés dans l'histoire, témoignage qu'un jour, un fils avait eu le courage de se dresser face à la tyrannie de son père. L'archiviste était tombé sur sa chaise, le souffle court alors que les autres étaient tous aussi abasourdis que lui. Belial le premier. Il avait cet air si ébahi sur le visage. Sans doute n'avait-il jamais osé penser que son supérieur les suivrait.

- Et je finirai sur ces mots : je n'ai jamais été cruel, je n'ai jamais pris de décision allant dans un autre intérêt que celui de notre peuple, j'ai suivi mon père sans sourciller jusqu'à ce jour. Je ne peux plus être l'esclave servant de main pour vous châtier. Je ne le veux plus. A ceux qui nous écouteraient, je dis ceci : je ne vous demande pas de prendre position, juste de réfléchir à vos intérêts. Les miens sont les vôtres et de la même façon que j'ai vaincu ceux qui voulaient nous détruire, je me dresserai contre celui qui veut faire de nous les grands oubliés de son projet après s'être servi de nos existences. Je rends ma place de Prince des cieux bien volontiers. Je redonne à cette assemblée mon pouvoir suprême. Si vous voulez jouer les grands exécuteurs et vous dresser contre vos frères, faites-le. Je ne me salirai plus les mains pour vous. Et sachez une chose mesdames et messieurs avant de prendre vos décisions : je n'éprouverai aucune pitié si c'est le conflit que vous cherchez. Je défendrai mon peuple, même contre vous.

Son corps s'était drapé de lumière au fur et à mesure qu'il déclamait ces mots. Son immense pouvoir avait résonné à travers les neuf cieux, faisant trembler le sol jusqu'à la Porte Céleste, délimitant l'entrée du monde parfait, huit cieux plus bas. Avant que quiconque ne puisse esquisser le moindre geste, le Porteur de Lumière, la Main et la Voix du créateur lui-même avait disparu. Et ainsi tout avait changé. Les rebelles avaient été bien trop… heureux d'accueillir en leur sein le monarque absolu des cieux. Le seul à avoir eu assez de courage pour se dresser clairement contre l'oppression. Le seul méritant véritablement la couronne céleste. Ils lui avaient remis le pouvoir de direction sans aucune contestation, se rangeant derrière lui. Et la population… leur mouvement avait connu un regain d'intérêt certain. Doux euphémisme. Ils avaient été des millions à les suivre, à se tenir à leur côté parce qu'ils croyaient en leur nouveau Roi. De tous les milieux, de tous les âges, de tous les sexes. Ils étaient venus rejoindre leur combat.

Et le conflit lui aussi avait… gravi un énième échelon. De petites escarmouches, ils en étaient passés à des batailles, à se dresser frères contre frères. Et Georges s'était remis à faire ce qu'il savait faire de mieux. Il avait tué. La première fois, ça avait été pour se défendre. La deuxième fois, dans le cadre d'une mission.

La troisième fois… Il eut un sourire mauvais alors que du sang coulait de ses lèvres. La troisième fois. Il avait tué. Juste tué. Il avait plongé ses mains dans la poitrine de son adversaire et en avait extirpé son cœur encore palpitant. Voilà. Ils avaient établi leur base dans les derniers niveaux du monde parfait, là où le peuple vivait difficilement. Et lentement mais sûrement, ils marchaient en direction du neuvième ciel. Sa résidence. Là où se trouvait le Palais d'Ivoire. Les combats s'étaient faits plus violents, plus sanglants. Plus personne ne faisait de prisonniers. Ils étaient des hérétiques et leurs ennemis la fameuse inquisition venue les châtier. Ça n'avait pas exactement fonctionné comme ils le voulaient. Dans les rangs de la rébellion, il y avait parmi les plus fameux guerriers des cieux. De ceux, comme Georges, comme Lucifel, comme Belial, ayant vécu les premières guerres. De ceux y ayant survécu. Presque tout le chœur des Grigori avait déserté, les rejoignant, les guerriers les plus féroces des cieux, les meilleurs combattants.

Avec une armée expérimentée et une population supportant leur cause, ils avaient volé de victoire en victoire. De massacre en massacre. Que pouvaient faire ces crétins contre eux ? Rien. Georges avait pris plaisir à reprendre son épée, il ne pouvait le nier. Annihiler ceux qui ne pouvaient être illuminés était devenu son passe- temps favori. Et ça leur permettrait d'obtenir une victoire rapide et sans bavure. Une victoire incontestable contre les forces d'un odieux et vil personnage n'osant même pas se montrer.

Sans doute savait-il que lui-même ne pouvait plus rien faire contre son fils qui méritait de les diriger bien plus que lui.

Jusqu'à ce jour. Qu'il avait été idiot. Par tous les saints du ciel. Qu'il avait été idiot. Ils avaient enfin atteint le huitième niveau et le portail dimensionnel menant à la demeure d'un dieu qui connaîtrait bientôt la mort. Et Georges en avait profité pour se diriger vers son ancienne demeure, sa bibliothèque. Il n'avait su trop pourquoi, mais l'idée de brûler ce lieu le galvanisait. Un lieu de mensonges, de tromperies. Un lieu d'un savoir contrôlé, les rendant tous plus bêtes les uns que les autres. Un lieu d'un temps ancien qu'il convenait parfaitement de détruire. Il était donc parti rejoindre les archives, laissant à ses hommes le soin de s'occuper d'enfoncer les portes de l'Assemblée Céleste.

Il ne savait pas ce qui avait dérapé. Mais il s'était retrouvé face à deux personnes. Deux que personne n'avait croisé ou presque depuis le début du conflit ouvert. Le Fils favori en personne, Gabriel le Séraphin de la Justice, le grand Juge, Maître des Archanges, celui en charge de tout leur système judiciaire et sans aucun doute l'être le plus puissant des cieux si on enlevait Lucifel et son jumeau. Certain le disait mort, tombé au premier jour. Georges aussi avait eu sa petite théorie quant à la lâcheté supposée du juge suprême : Terrifié à l'idée de finir comme son jumeau damné, celui dont personne n'osait prononcer le nom, il avait fui les combats, attendant que le calme revienne pour se joindre à eux.

Une théorie qui tomba en morceau quand il remarqua enfin qui l'accompagnait. Michaël, le grand absent du champ de batailles. Si Gabriel avait été vu quelques rares fois, Michaël avait fait le mort depuis déclaration de son jumeau devant l'Assemblée Céleste. Beaucoup avaient pris ça pour un signe qu'il ralliait silencieusement son frère. Après tout, le chef des armées n'avait opposé aucune résistance, n'avait contrecarré aucun de leur plan. Alors pourquoi pas ?

Pourtant à son regard, Georges sut qu'ils s'étaient trompés. Il avait déjà vu ce regard. Ce regard froid, ce regard inquisiteur, celui qu'il avait arboré à chaque fois que la Sainte Colère avait dû s'abattre. Quand il avait ce regard, la différence entre lui et Lucifel s'estompait, rappelant mieux que mille mots que lui aussi avait été forgé par la plus sainte des lumières, que lui aussi n'était pas comme eux. Quelque chose qu'on oubliait aisément quand ce faible passait son temps à lire des textes ayant attrait à l'amour. Comme si c'était un sentiment dont on avait besoin lorsqu'on était un guerrier. Comme si ça laverait tout le sang que lui aussi avait sur les mains. Un sourire avait déformé les lèvres ourlées de l'ancien archiviste, un sourire qui était mort en même temps que la douleur le transperça. Foudroyante, terrifiante, impitoyable. La double épée des cieux qu'il avait observé à de si nombreuses reprises sur la fresque du plafond venait de l'embrocher contre un mur.

Après la stupéfaction, il avait eu tout le loisir de lire dans le regard de Michaël tout le dégoût qu'il lui inspirait. Qu'ils lui inspiraient tous. Il n'était pas avec eux. Il était contre eux et il était furieux. Et la dernière fois qu'un Michaël furieux avait été vu fût le dernier jour des grandes guerres. Georges s'en rappelait encore. Il avait littéralement enfoncé les rangs ennemis à lui tout seul avant d'aller faire un carnage parmi les divinités adverses.

Personne n'avait pu l'arrêter, personne n'avait pu ne serait-ce que le toucher. Il avait vaincu les maîtres et fait ployer genoux aux soldats par la seule force de son épée, mettant fin à la guerre, instaurant ainsi une paix durable entre les survivants de ce peuple et les anges du monde parfait.

L'épée de cristal avait continué à s'enfoncer dans ses chairs jusqu'à buter contre le mur. Qu'elle transperça sans soucis. L'énergie qui l'habitait se propagea dans la pierre et l'immense bibliothèque en souffrit, les murs comme le sol se fissurant. Fureur n'était sans doute pas le meilleur mot qui décrivait l'état du chef des armées en ce moment. Il avait dépassé ce stade et Georges savait que c'est mû d'une froide conviction d'exterminer absolument tout ceux qui oserait se dresser entre lui et son jumeau qu'il allait se rendre sur le champ de bataille. Et possiblement anéantir leur plan. Il n'arrivait pas à se sentir désolé ou à regretter. Tout le sang, toute la souffrance que Michaël allait verser, une part de lui ne pouvait que l'attendre avec frénésie. Il n'y avait que les carnages qui le faisaient vivre. Et même si c'est un ennemi qui en commettait un… ça restait un carnage quand même… et dire… qu'…il… ne serait pas… la… pour… voi…


Gabriel ne tenta pas de retenir Michaël quand il déploya ses immenses ailes blanches, prenant son envol. Plus personne ne le pouvait à présent. Armé et convaincu par ce qu'il venait de voir, il allait redevenir ce qu'il n'avait jamais vraiment cessé d'être : l'épée incarnée de Dieu.

Le Séraphin n'avait jamais eu envie de dresser un frère contre un autre frère. Michaël était le meilleur de ses amis, le meilleur de ses frères depuis si longtemps qu'il ne se souvenait pas avoir vécu sans lui. Le lien qui les unissait ne pouvait même pas être décrit avec des mots. Le Maître des Archanges pourrait donner sa vie pour ce frère plus âgé que lui sans sourciller. Et Gabriel savait la douleur émanant de la confrontation avec un jumeau. Il aurait aimé le lui éviter mais Michaël était le seul à pouvoir raisonner Lucifel, le seul à pouvoir l'arrêter ou même le tuer. Cette pensée lui serra le cœur, autant que l'agonie de Georges à quelques mètres de lui. Ils en étaient arrivés là. A ce point de non-retour où ils ne pouvaient plus que considérer ce genre de solution pour arrêter cette folie.

Le Séraphin de la justice se tourna vers l'Archiviste. Le chef des armées avait frappé pour tuer, il n'avait laissé aucune chance à son adversaire. Un frère d'arme. Un ami même. Mais une part du juge suprême ne put s'empêcher de se sentir soulagé et il sentait sa gorge se nouer à cette idée. Il se sentait soulager de la mort d'un frère, d'un fils. D'un être qu'il avait tenté de sauver par tous les moyens sur demande de Michaël. Georges était revenu fragilisé des guerres anciennes. L'esprit clairement fracturé par les horreurs de la guerre, le cœur saigné à blanc. On le disait fou, de douleur, de chagrin, de tristesse. Un sentiment que le séraphin ne comprenait que trop bien. Michaël, qui le connaissait bien avant de l'avoir rencontré, lui avait demandé de faire quelque chose. Le chœur des Archanges se battait rarement, travaillait plus que de raison, c'était sans doute une bonne idée, non ? Il avait cédé devant les yeux de chien battu de son frère aîné. D'accord, il trouverait quelque chose. Et il l'avait fait. Une bibliothèque, loin du ciel où résidait les Archanges habituellement, un lieu idyllique, proche du pouvoir, des temples, de la vie mondaine. Un changement d'ambiance complet pour un guerrier. Georges pouvait gérer l'endroit, constituer une mémoire, une fresque de leur monde à sa guise. Le projet avait semblé lui plaire. Et voilà. Voilà pour la mémoire, pour la paix.

Le maître des Archanges ferma les yeux. Bientôt le règne de terreur de l'autre mégalomane prendrait fin. S'il avait déjà régné ne serait-ce qu'une seconde. Il n'avait jamais été que son régent, que celui par qui transitait Sa volonté. Un vecteur de Son amour qu'il avait dévoyé à des fins personnelles.

La situation arrachait le cœur du séraphin de la Justice. Cette rébellion était téléguidée depuis trop longtemps par leur frère régnant. Il avait avancé ses pions lentement, petit à petit, transformant une rumeur en une armée, jouant habilement sur les deux tableaux. Gabriel avait envie d'hurler et il l'aurait fait si ça avait pu changer quoi que ce soit. Il avait fait de leur père un monstre, feignant d'ignorer qu'il était la preuve vivante qu'Il ne les avait pas abandonnés. Il n'avait jamais fait que laisser le meilleur d'entre eux, Son Premier Fils, le seul à avoir jamais pu marcher dans ses pas. Ce n'était pas Michaël qu'il avait mis à la tête de ce monde, c'était lui, Lucifel. C'était l'ultime preuve de confiance et le signe d'un amour infini. Que ce même Premier Fils avait foulé du pied pour servir ses ambitions.

Il jeta un coup d'œil au cadavre de Georges. Même après l'avoir vu ainsi, guidé par une envie de sang irrépressible, il ne pouvait que se sentir désolé pour lui. Lui-même ne comprenait que trop bien combien Lucifel pouvait être charismatique.

Lucifel était une machine à diriger en public, quelqu'un d'extrêmement réservé en privé. Mélancolique, selon Michaël. Il jouait de cette part d'ombre pour faire briller sa part de lumière d'une façon plus éclatante. Il masquait ses défauts sous son génie naturel. Ça n'ôtait rien au personnage, avec un seul sourire, un seul soupir, il arrivait à faire croire que la distance était brisée, inspirant confiance et dévotion. En voyant ce en quoi s'était changé Georges, ce en quoi s'était changé bien d'autres également, Gabriel ne pouvait qu'y voir la patte de Lucifel. Lucifer, comme il se faisait désormais appeler. Il les avait corrompus. Tous. Absolument tous. Il en avait fait des armes adeptes de sang et de violence dans le seul but de s'emparer du pouvoir. Voilà la vérité.

Il avait transformé une cause qui aurait pu éventuellement être entendue en une mascarade, une farce dont il était le seul maître. Gabriel ferma les yeux en serrant les dents alors que ses ongles égratignaient sa peau. Il avait été aveugle pendant des éons.

Volontairement aveugle. Il se souvenait d'un soir, une éternité auparavant, où le maître-espion était venu le rejoindre. Leur frère, Uriel, Séraphin de la Rédemption, Maître des Trônes, ne se déplaçait jamais pour rien, préférait ses secrets aux mondanités. Il lui avait jeté un dossier, une enquête menée d'une main de maître. Qu'attendre de plus de son cadet ? Uriel était un bourreau de travail lorsqu'il s'agissait de trouver l'hérésie là où elle se cachait. Il était si efficace qu'il était sur base régulière accusé lui-même de corruption. Une rumeur dont il se jouait et s'amusait derrière le masque qui cachait son visage. Gabriel se souvenait que tout y était : les mouvements politiques étranges, les manœuvres militaires suspectes, les entretiens secrets, des conversations, des notes. Tout. Tout pointait du doigt le véritable instigateur de ce cauchemar. Et Gabriel avait choisi de l'ignorer.

Uriel était un incroyant, un sceptique, le mouton noir de leur fratrie. Le frère cadet qui regrettait éternellement de ne pas être plus brillant que les autres. Celui qui avait un jour déclaré qu'un jour prochain, les leurs finiraient par oublier que celui qui commandait réellement n'était pas Lucifel mais bien leur Père. Il l'avait pensé jaloux. Envieux de la position de leur frère aîné. Il n'avait pas su comprendre qu'Uriel ne voulait rien du tout, n'avait rien à tirer de cette situation. Il était juste si sceptique, si incrédule face à l'extraordinaire qu'il finissait par voir la vérité sans fard. Il avait fallu la déclaration de leur aîné pour que Gabriel comprenne quelle erreur monumentale il avait fait en rejetant leur cadet et en balayant son travail d'un revers de la main.

Lucifer était un traître. Il était même le Traître. Le Séraphin de la Justice ne se pardonnerait jamais cette naïveté. Lui aussi il avait été sous le charme de celui qui les avait élevés. Il aurait pu douter de n'importe qui mais pas de Lucifer. Leur frère était si honnête, si droit. Foutaise, tout ça n'était que mensonge. C'était un monstre. Un monstre dont il n'avait pas fini de jauger la monstruosité. Ce mensonge qu'il entretenait ne datait pas de maintenant, pas de son coup d'éclat à l'Assemblée Céleste qui avait semblé si sincère. Ça, c'était un énième coup orchestré, savamment frappé pour faire mouche et lui permettre de voir son influence grandir.

Si la Révolte n'était pas si vieille que ça, l'Hérésie de Lucifer remontait à bien plus longtemps. La question de savoir quand avait débuté cette volonté de s'emparer du pouvoir avait, à elle seule, fait fuir Michaël. Parce que c'est vraiment ce qu'avait fait son ami. Il avait pris ses affaires et s'en était allé, s'enfermant dans un entre-monde, terrifié par la perspective que son jumeau, sa chair et son sang, ait pu lui mentir ainsi. S'il avait trahi le monde céleste, il avait planté un coup de couteau dans le dos de son frère et avait remué l'arme en continuant cette comédie et en ravageant ce qu'eux seuls avaient vu se construire depuis l'origine. Ils avaient toujours été à deux mais visiblement leur lien ne comptait que pour le chef des armées. Voilà pourquoi Michaël ne lui ferait aucun cadeau aujourd'hui. Voilà pourquoi il avait été nécessaire de le retrouver et de le convaincre d'ouvrir les yeux.

Ça n'avait pas été chose facile. Loin de là. L'amour qu'il avait pour son jumeau était d'une force admirable… et sans doute la meilleure protection que Lucifer pouvait s'offrir contre les coups d'éclats du Séraphin de la Guerre. Michaël avait été dans le déni complet, à deux doigts de lui pardonner cette folie, de le rejoindre en s'auto-convainquant qu'il y avait sans doute une véritable bonne raison derrière ses actes. Son frère n'était pas ça, n'est-ce-pas ? Lui qui se refusait à combattre sauf en cas d'extrême nécessité, prendre les armes pour une chose aussi triviale que le pouvoir ? Un pouvoir qu'il possédait déjà ?! Que leur père lui avait laissé ? C'était ridicule, impossible, un mensonge, un malentendu. Mais Gabriel avait su trouver la bonne combinaison de mots, les bonnes paroles pour rappeler à son frère ses serments, pour lui ouvrir les yeux sur la réalité des choses… C'est ce qu'il aurait aimé se dire du moins, s'il avait été un peu plus naïf. Il lui avait parlé de son propre jumeau, de celui que l'on n'évoquait plus. Il lui avait dit que s'il laissait Lucifer faire ce qu'il était en train de faire alors quel avait été l'intérêt de résister ? De ne pas ouvrir grand les portes à la chose qu'était devenue son jumeau ? Car ça revenait à la même chose : laisser un fou au pouvoir, un fou qui conduirait leur monde à l'autodestruction. Il lui avait demandé de le suivre, pour qu'il puisse lui montrer l'ampleur de ce qu'il avait entrepris, pour qu'il découvre le véritable visage de ce jumeau. Et Michaël était venu avec lui.

Ça n'avait été qu'un hasard, si le hasard existait, s'ils avaient croisé la route de Georges. Georges l'ami de Michaël. C'était ce même Georges, qui, du temps des guerres célestes, avait été l'un plus grands guerriers de l'ost céleste, l'un des champions des cieux, ce même Georges, qui après une grave dépression, avait su retrouver la paix. Celui-là même qui avait tant de fois taquiné le Séraphin de la Guerre sur ses goûts en matière de lecture, tout en lui fournissant des textes toujours plus poignants. Ce même Georges, aujourd'hui transformé en un boucher, un monstre massacrant de sang-froid ceux qui avaient le malheur de croiser sa route, un exécuteur aliéné au service d'un fou dont les désirs étaient en passe de devenir des réalités si personne ne l'arrêtait.

Le Séraphin de la Justice ferma les yeux et se dirigea vers la porte. Il avait lui-même son rôle à jouer à présent. Un rôle qu'il haïssait déjà mais… Il était temps de tuer dans l'œuf cette dissidence, de remettre un peu de justice dans la Création.

Alors qu'il fixait le ciel, se préparant à prendre son envol à son tour, il sentit une présence derrière lui. L'ange se retourna pour tomber nez à nez avec Georges, dont le visage jadis si beau était déformé par une grimace. Il le fixait, de ses yeux verts encore un peu perdu. Comment avait-il pu survivre à ça… Non. Seigneur, non ! Il n'avait pas osé ! …

Les racines de la corruption étaient-elles si profondément plantées en lui qu'il était sur le point de commettre le sacrilège le plus horrible de la création. Lui créature de Dieu, il était en train de le renier. De rejeter Sa lumière, de rejeter son essence. Et sa nature profonde ne pouvait accepter que son existence soit bafouée à ce point. Il renonçait à son créateur, renonçait au fondement de son existence et se mettrait à muter.

Les longues mèches blondes de Georges tombèrent sur le sol alors que son corps se déforma de façon grotesque, se tassant pour devenir plus arrondi. Sa peau devint plus blanche, ses doigts noircirent alors que les plumes de ses ailes tombaient une à une. Bientôt il ne resta que des ailes musculeuses qui prirent la couleur de la cendre. Ses yeux verts devinrent deux onyx sans fond, semblant absorber la lumière. Son nez s'épata, perdant son profil aquilin pour quelque chose de bien plus arrondi. Ses jambes se couvrirent d'écailles, la forme du pied changeant pour une forme plus… reptilienne. Et il y avait sa bouche. Déformée. De lèvres bien pleines et d'une dentition parfaite, il était passé à des lèvres fines avec une dentition aussi altérée que le reste de son être : composée de très nombreuses dents pointues, prête à dévorer de la chair.

Et lorsque le monstre qu'était devenu Georges fonça sur lui, Gabriel n'eut plus aucun doute : plus jamais son monde ne serait le même. Les rebelles étaient allés trop loin dans leur dissidence, embrassant à pleine bouche la corruption la plus absolue pour un idéal dévoyé. Ils avaient échoué. Echoué à protéger leur monde. Echoué à se protéger eux-mêmes. Et désormais, ils allaient tous en payer le prix.


Epilogue

Il observa le champ de bataille en contrebas. Les forces rebelles continuaient d'avancer mais il savait que plus ils approcheraient le palais de son père, plus le chemin serait difficile. Surtout depuis que Gabriel était revenu avec son jumeau. Il aurait aimé que cela n'arrive pas : son coup d'éclat à l'Assemblée n'avait eu que pour but de faire fuir Michaël. Il connaissait son petit frère, il savait qu'il préférerait douter de leur père plutôt que de lui. Aucun lien en ce monde n'était plus précieux que le leur et c'est pour ça que Michaël ne pouvait s'opposer à lui. Du moins aurait-il aimé qu'il en soit ainsi jusqu'à la fin. Malgré le sang sur ses doigts, il ne s'était jamais véritablement résolu à tuer Gabriel alors que ça avait toujours été la seule chose à faire. Le Séraphin de la Justice, l'un des neuf originels, était un héros des cieux, un être capable de renverser le cours d'une guerre par sa seule volonté. C'était une décision qu'il regrettait aujourd'hui. Sans son intervention, Michaël se serait tenu éloigné de la bataille et beaucoup moins de sang aurait coulé. Un fin sourire vint ourler ses lèvres, l'espace d'un éphémère instant.

Leur confrontation était désormais inévitable et il avait une conscience aigüe de ce fait. Tous les mots, toutes les explications du monde ne parviendraient à raisonner son cadet à ce stade et personne n'était en mesure de l'arrêter.

Un peu à l'écart, il se permit de pousser un soupir en fermant les yeux. Ils le pensaient avide de pouvoir, tous autant qu'ils étaient. De ses hommes à ses frères dans le camp d'en face. A peu près rien en ce monde ne l'intéressait moins que le pouvoir. Il avait assumé la place de régent parce que c'était lui ou son jumeau et il savait que cet autre lui-même chérissait trop sa liberté pour ne pas souffrir du poids de la couronne. Il n'avait pas fait cela pour le pouvoir. Il n'avait pas fait cela par jalousie non plus. Leur père n'avait jamais cessé de créer dans toute l'éternité passée, pas un seul instant. Jamais il n'avait décrété non plus que ses anges se trouveraient au centre de son œuvre. Ils étaient une expression de ce qu'il était, une extension même, mais ils étaient imparfaits. Cela Lucifer le savait, l'avait toujours su : il y avait tant de choses que les siens ignoraient encore, tant de choses sur lesquels ils s'étaient trompés. Alors père n'aurait en aucun cas pu se contenter de cela. Qu'il ait choisi la création matérielle, parmi toutes les possibilités, n'avait rien de d'étonnant et encore moins de choquant.

Des éons plus tôt, alors que les anges n'existaient pas encore, alors qu'il n'y avait rien d'autre que père, son frère et lui-même, vivants tous les trois sur cette petite île perdue dans le Grand Vide, ils en avaient parlé, un soir au coin du feu. Il se souvenait du regard doux de père alors que Michaël et lui s'extasiaient à l'idée d'un être qui n'aurait de cesse d'évoluer, à l'idée d'une vie qui se propageait, petit à petit, changeant de forme, s'infiltrant en tout et rien. Ils lui avaient littéralement insufflés le concept, en toute innocence. En récompense, père leur avait offert un animal à quatre pattes, une petite créature au poil soyeux, aux longues moustaches, dont la queue se déplaçait avec fluidité et au caractère joueur. Il avait aimé l'animal de tout son cœur. Et il avait pleuré toutes les larmes de son corps quand bien plus tard, l'animal avait arrêté de se mouvoir, la vie l'ayant quittée.

Il leur avait ainsi inculqué la notion de mortalité, une leçon peut-être cruelle mais absolument nécessaire. Lucifer n'en avait jamais voulu à son père pour cela car il avait compris que cela avait pour but de leur faire comprendre à tous les deux ce que signifiait réellement ce « Rien n'est éternel » qu'il se plaisait à leur rappeler de temps à autre.

La Création avait alors débuté, avec les jumeaux conscients du fait que la beauté de la vie tenait à sa fugacité. Il avait pensé qu'il était prêt à tout laisser couler, à ne s'accrocher à rien, à être celui que son père avait attendu qu'il soit. Mais il n'était pas le Prince parfait que ses frères voyaient en lui. Il en avait pris douloureusement conscience quand son frère avait failli lui être arraché durant les grandes guerres. Il était prêt à tout, à tout perdre et avancer, mais pas cela. Ses supplications n'avaient eu aucune emprise sur père. Il avait refusé de l'aider, songea-t-il alors que ses yeux bleus se posaient sur le palais céleste. Il avait refusé de sauver son propre fils, le plus dévoué d'entre tous.

Lucifer rangea son épée dans son fourreau en se retournant, l'esprit qui l'habitait gronda mais uniquement par anticipation des combats à venir. L'ultime combat débuterait bien assez tôt. Ni Michaël, ni sa propre armée ne saurait jamais pourquoi il était là, pourquoi il faisait ça, pourquoi il avait accepté toute cette corruption, dans quel but il avait réellement fomenté ce coup d'état. Il n'en demandait pas tant. La seule personne à partager son secret était dans ce palais.

Ce qui les liait dépassait désormais la simple fantaisie de l'Histoire et à partir de ce point, c'était son leur père ou lui.

Et il serait le vainqueur : il en faisait le serment.