Chapitre 1 :

Le lieu de la guérison de l'âme

« Le lieu de la guérison de l'âme ».

Aziraphale n'aurait pu trouver de mots plus justes pour définir la grandeur spirituelle de ce bâtiment. Ses doigts courent le long de la gravure et sa bague bute contre le coin de l'étagère. Alentour, seuls le faible gazouillis des oiseaux somnolant dans les jardins, le ruissellement cristallin de la fontaine et le bruissement des papyrus égarés qui attrapent les derniers courants d'air de la journée. Ces rouleaux abandonnés par les derniers visiteurs qui n'attendent que d'être ouverts à nouveau pour partager leurs mots, diffuser leur encre dans les veines du lecteur. Ces textes sacrés qui perdurent à travers les copies fidèles comme apocryphes, qui invitent à converser, à réfléchir, à progresser. Cet héritage inédit des conclusions et découvertes d'érudits assurant la base de l'éducation de leurs successeurs. Des pages entières de calculs et de théories pour combler l'ignorance. Des poèmes chaleureux et des chants entraînants pour effacer les tourments et réchauffer les coeurs blessés.

Oui. Quoi de mieux qu'une bibliothèque pour guérir son âme de tous ses maux.

Aujourd'hui, Aziraphale entame son deuxième mois en tant que directeur de la bibliothèque d'Alexandrie. Pour autant qu'il s'en souvienne, et Dieu sait que cela remonte fort loin, il n'a jamais apprécié travailler (et n'a d'ailleurs jamais vraiment travaillé). Pour lui, déambuler entre les colonnes et se perdre au beau milieu des rayons n'est pas la corvée que certains de ses prédécesseurs ont pu décrire : bien plus qu'un véritable plaisir, c'est une vocation. Aux heures de basse fréquentation, lesquelles se font d'ailleurs de plus en plus rares, il se plaît à piocher parmi les nouveaux manuscrits et à s'enfermer dans son bureau pour les découvrir, les étudier, parfois en réaliser des copies lorsque le support est détérioré et malgré l'armée de scribes mise à sa disposition.

D'aucuns prétendent qu'il n'a pas la trempe pour être un directeur digne de ce nom, mais ses plus fervents défenseurs n'ont de cesse d'évoquer sa passion pour la lecture qui, selon eux, suffit amplement à le rendre apte à la tâche. Personne d'autre que lui ne saurait perpétuer le désir des ptolémées de faire de cette bibliothèque une véritable institution, une collection de toutes les connaissances. La soif de savoir d'Aziraphale est si profonde et si intense qu'il s'acharne à établir une politique agressive d'achat de livres afin d'étendre les collections de la bibliothèque à tous les sujets connus à ce jour. Il n'hésiterait d'ailleurs pas à donner de sa propre poche pour financer certains achats prétendument impossibles. Dès que le nom d'un nouvel auteur surgit, Zira s'empresse de dépêcher des agents royaux pour collecter les textes selon un protocole extrêmement précis ou en rédiger des copies aussi fidèles que possible. Lorsque des foires aux livres sont organisées, il s'y rend en personne et repart bien souvent avec l'intégralité des biens mis en vente. Il n'éprouve d'ailleurs aucun scrupule à faire quelques miracles pour récupérer des ouvrages particulièrement difficiles à obtenir, ce qui lui a déjà valu d'être rappelé à l'ordre pour œuvrer en faveur d'intérêts considérés comme futiles par ses supérieurs. « Futiles ». Certes, il aurait sans doute pu s'abstenir de claquer des doigts pour remettre en état ces poèmes homériques détruits lors d'un naufrage. La bibliothèque les possédait déjà, après tout. Mais des poèmes homériques, tout de même… impossible de les laisser sombrer.

Malgré le rôle incontesté de sa chère et tendre bibliothèque dans le partage du savoir, Aziraphale ne peut s'empêcher d'éprouver une crainte constante vis-à-vis de l'institution rivale établie à Pergame. Depuis la constitution de celle-ci, les savants d'Alexandrie se trouvent en proie à des organisations de faussaires qui tentent par tous les moyens de leur vendre des contrefaçons. Des écrits apocryphes qu'Aziraphale s'est juré de ne jamais introduire entre les murs de la bibliothèque tant qu'il en serait le directeur. Il n'a que trop usé ses yeux sur ces prétendus poèmes homériques, étudiant le lexique habituel, confrontant les copies par dizaines afin d'établir l'authenticité des copies proposées… pour finalement les rendre à leur propriétaire au risque d'avoir commis une erreur d'appréciation et d'indirectement offrir le précieux texte à ses rivaux de Pergame. Il est d'ailleurs grand temps de mener une campagne de séduction des savants afin d'éviter que ceux-ci ne continuent de fuir vers Pergame. Tous n'ont pas la constitution du célèbre Aristophane de Byzance qui a refusé de s'établir là-bas malgré les multiples invitations d'Eumène II ! Et quoi qu'il en soit, cette maudite bibliothèque n'aura jamais l'envergure de celle d'Alexandrie. Jamais. Aziraphale est prêt à tout pour l'empêcher. Souffler dans l'oreille de Ptolémée V qu'il serait judicieux d'interdire l'exportation de papyrus vers Pergame n'était qu'un petit miracle parmi tant d'autres. Oh, pourvu que Crowley n'en ait pas eu vent… il trouverait là matière à se moquer de lui pour le siècle à venir !

Aziraphale descend de l'échelle et la replace contre la colonne. Il époussette sa toge blanche, toujours aussi maniaque, et lâche un soupir de frustration en voyant un mince nuage de particules s'élever devant lui. Il pensait pourtant avoir été bien clair au sujet du ménage et de l'accumulation de la poussière sur les étagères ! Il devra en toucher deux mots à Nephi. Une fois de plus.

Il jette un coup d'oeil dans la salle de réunion qui a visiblement régurgité la petite quinzaine de philosophes qui s'y étaient installés pour la journée. Il se plaît parfois à les écouter d'une oreille distraite à travers les murs, trop timide pour oser imposer sa présence et son ignorance à ces grands génies dont il décortique et savoure les écrits. Bienheureux ces hommes libérés des fardeaux de la vie quotidienne, exonérés d'impôts, nourris, logés et presque blanchis pour pouvoir consacrer l'intégralité de leur temps à la stimulation intellectuelle.

Aziraphale traverse la salle de lecture d'un pas léger, presque guilleret, s'assurant que les derniers ouvrages consultés ont bien été remis à leur place et non pas abandonnés sur les tables ou les divans comme bien de jeunes visiteurs se plaisent à faire. Il salue ses collègues de petits gestes de la main ou de simples hochements de la tête, les joues roses face à ces marques de respect qui lui sont un peu plus témoignées chaque jour du fait de sa réputation grandissante. Dix ans plus tôt, il n'était qu'un simple inconnu louvoyant entre les rayons et profitant du soleil couchant pour apprécier le calme des galeries. Aujourd'hui, il est le seigneur presque incontesté de ce lieu.

Il parcourt la promenade surplombant la salle de conférence et le réfectoire pour enfin rejoindre son bureau, son antre, son chez-lui. Ce lieu coupé du monde dans lequel il dissimule les rouleaux sur lesquels il entend travailler personnellement sans déléguer la tâche à qui que ce soit. Combien de manuscrits a-t-il subtilisés des étagères du rez-de-chaussée à la tombée de la nuit ? Combien d'exemplaires originaux a-t-il fourrés sous sa toge ? Oh, il ne les garde pas bien longtemps, juste assez pour en réaliser des copies personnelles - ou des copies officieuses qu'il replace en lieu et place des originaux. Dieu ne lui en voudrait pas, si ? Elle comprendrait… elle comprendrait très certainement… Après tout, s'il s'agit réellement de préoccupations « futiles », ses petites manoeuvres ne sauront causer de grands maux…

– Monsieur le Directeur, quel plaisir d'enfin vous rencontrer !

L'ange sursaute et lâche un petit cri.

Cette voix légèrement grasse et nasillarde… cette intonation moqueuse, ce sarcasme suintant de chaque mot… Aziraphale les reconnaîtrait entre mille.

– Crawly ! Crowley ! Que fais-tu donc ici ? s'exclame-t-il en portant une main à sa poitrine pour feindre l'indignation. Comment oses-tu souiller ce temple de tes… sales… cothurnes !

– À ton avis, mon ange ?

Le démon s'adosse contre le chambranle, un sourire goguenard plaqué sur le visage. Maudite soit cette expression railleuse et insolente qu'il ose arborer à chaque fois qu'il prend son vieil ami par surprise ! Aziraphale peut deviner sans peine ses yeux dorés scintillant derrière l'opacité de ses lunettes. Cela fait si longtemps qu'il n'a pas eu le plaisir de les observer… après tout, la charmante spécificité de ces yeux mise à part, n'est-il pas désagréable de converser avec un interlocuteur dont on ne peut suivre le regard ?

– Oh, par pitié, ne me dis pas que tu as encore ouvert la voie aux Romains ? Est-ce donc à toi que nous devons cette affreuse guerre ?

– Les intrigues politiques actuelles sont un peu trop complexes à mon goût.

– Elles ne peuvent résulter que de l'oeuvre d'une créature malfaisante.

– C'est bien ce que je pensais. Gabriel doit avoir mis son grain de sel dans cette affaire.

Le rouquin penche la tête sur le côté et ses lèvres minces s'étirent de plus belle en un sourire mystérieux. Aziraphale a beau apprécier cet idiot arrogant de par les expériences communes qu'ils ont partagées, il commence à comprendre que la présence de son camarade dans les parages est toujours annonciatrice de mauvais présages. Fort heureusement, ses manuscrits sont en sécurité.

– Donc ? reprend-il en tentant vainement de se donner une contenance, carrant les épaules et relevant le menton. Pourquoi me cherchais-tu ? Quelque péché à confesser ?

– J'ai simplement été pris de la soudaine envie de faire une petite croisière pour venir semer le chaos dans cette cité que tout le monde adule.

– Hors de question ! Je ne te laisserai pas… !

Crowley lui jette un regard oblique derrière les verres teintés de ses lunettes. A-t-il jamais réellement été à l'origine d'un seul crime depuis la création du monde ? Force est de reconnaître que les gaffes d'Aziraphale causent bien plus de malheurs que ses propres méfaits volontaires.

– Pour être tout à fait honnête, je tenais simplement à me rapprocher de l'épicentre de l'action pour m'assurer que la situation ne dégénère pas.

– Elle ne t'a pas attendu pour dégénérer, très cher !

– Pourquoi n'es-tu pas intervenu ? Un petit miracle angélique pourrait sauver bien des vies.

La mâchoire d'Aziraphale se relâche à plusieurs reprises, ses lèvres remuant faiblement sans qu'aucun mot de s'échappe de sa gorge. Est-ce un piège ? Une énième moquerie ? Crowley doit avoir été mis au courant des remontrances formulées à l'égard de son pauvre petit ange. Ose-t-il penser qu'il peut en profiter pour mettre la cité à feu et à sang ?

– Eh bien… c'est Son plan. Je n'oserais jamais interférer avec Ses objectifs, mais toi, en revanche…

– Et tous les manuscrits qui auraient dû finir au fond de l'eau ? Ils ne faisaient pas partie de Son plan, c'est ça ?

Crowley ricane face à la moue déconfite qu'Aziraphale affiche. Le pauvre blondinet a toujours été incapable de prendre des décisions importantes. Une faiblesse qui le rend absolument adorable.

– Quoi qu'il en soit, une tripotée de soldats m'a arrêté lorsque j'ai débarqué au port, poursuit Crowley en faisant le tour du bureau pour mieux se laisser choir sur la chaise de son ami. Je t'avoue avoir été plutôt surpris qu'ils me demandent de t'apporter tous les bouquins contenus à bord. Je ne savais pas que tu t'étais reconverti dans le vol ?

– Oh, Crowley, allons ! s'insurge l'ange en frappant des mains. Ce n'est pas du vol ! C'est pour le bien commun, pour la postérité !

– Saisir de force les biens d'autrui sans envisager de les restituer ? Crowley réplique en jetant ses longues jambes sur le bureau, arrachant une exclamation indignée à son ami. Comment appelles-tu ça sinon du vol ?

– Ce n'est pas… ce n'est pas exactement du vol. À vrai dire, nous réalisons des copies des ouvrages saisis que nous remettons ensuite aux propriétaires.

– La version initiale est donc volée.

– Eh bien…

– Non, pas de tirade sur le bien-fondé de vos intentions, je t'en prie. Contente-toi d'envoyer tes fichus scribes au port et de récupérer la paperasse.

Un sourire fugace se dessine sur les lèvres d'Aziraphale à l'idée d'introduire de nouveaux documents dans ses collections. La chance n'a pas été de son côté récemment, bien trop de doublons et de copies conformes, trop peu de nouveaux auteurs ou d'écrits inédits.

– Quel genre d'ouvrages as-tu apportés ? demande-t-il d'une petite voix pour dissimuler (sans succès) son excitation.

– Tu crois vraiment que j'ai pris la peine de les ouvrir ?

– Un peu culture ne fait de mal à personne. Tu devrais d'ailleurs ess-…

– J'étais trop occupé à faire tourner en bourrique les pêcheurs et les soldats. Et les poissons. Et les canards.

Aziraphale piétine un instant avant de s'élancer hors de son bureau pour héler les scribes encore présents et les dépêcher au port. Béni soit ce merveilleux décret autorisant la saisie des ouvrages des navires amarrés !

– Tant qu'on y est, je tiens à te féliciter pour ta nomination au poste de directeur, soupire Crowley en se levant, prêt à partir maintenant que sa mission a été accomplie. Je pense que… enfin, tu… voilà. C'est bien.

– Oh, Crowley…

Aziraphale secoue la tête, les yeux mi-clos comme le compliment résonne à ses oreilles. Il mentirait s'il prétendait ne pas avoir pensé à Crowley depuis leur dernière entrevue un an plus tôt, à l'occasion de la réunion du Sénat qui somma César d'abandonner le pouvoir. Crowley n'est certes pas un ange, mais il a usé plus d'une occasion pour faire montre de sa bonté et laisser transparaître la véritable couleur de son âme. Si Aziraphale sait pertinemment qu'ils sont voués à demeurer ennemis de par leur nature, il ne peut s'empêcher d'éprouver quelque affection pour ce pauvre démon qui ne ressemble en rien à ses congénères. Au fond, c'est un gentil garçon. Et Aziraphale l'a toujours su, peu importe que Crowley tente ou non de le démentir.

– Merci, murmure-t-il, les joues roses. C'est très touchant de ta part.

– Arrête ça tout de suite.

– Je dois reconnaître que je ne m'attendais pas à ce que tu…

– Je crois que je vais aller brûler un navire.

– Pas avant de m'avoir confié les livres qu'il contient !

Crowley esquisse une grimace et se détourne, prenant le chemin de la sortie de sa démarche chaloupée et toujours aussi ridicule. Aziraphale le regarde s'éloigner, ses yeux brasillant d'une joie sans pareille. Il ne saurait dire ce qui le réjouit le plus : la présence de Crowley à Alexandrie, la perspective de récupérer des manuscrits inédits, ou ces brèves félicitations ?

Il secoue doucement ses épaules pour retrouver ses esprits et s'en retourne derrière son bureau tout en se sachant bien incapable de se concentrer après cette rencontre inattendue. Si seulement Crowley éprouvait un attrait pour la culture, Aziraphale se serait fait une joie de l'inviter pour une promenade dans les méandres de la bibliothèque. Lui qui aime tant les plantes aurait pu apprécier une sieste dans le jardin.


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