Note d'auteur.
Aha, on a une quarantaine nationale à cause d'un virus et vous pensiez pouvoir la passer sans me voir arriver avec une fiction UA Zombie ? C'est mal me connaitre les gars, vous avez lu ma bio ?
On se retrouve donc pour cet OS spécial Quarantaine 2020 ! Et ouais, si on m'avait dit le 31 décembre qu'on finirait comme ça à peine trois mois plus tard, j'y aurai pas cru, m'enfin. On est bien là, et si je peux me permettre : restez chez vous. Faites attention à vous et à vos proches, et facilitez le travail des soignants, c'est tout ce qu'on peut faire (je dis ça parce que ma mère en fait partie et j'aimerai beaucoup qu'elle se casse pas le cul à prendre des risques pour rien, vous voyez ?). Enfin voilà, je fais ma petite annonce, même je me doute que le KenHina n'est pas le paring fav d'Haikyuu (pas encore, ça c'est parce qu'il n'y a pas eu grand chose dessus).
J'essaye donc de vous occuper avec cet OS que j'ai entièrement écrit aujourd'hui (il fait 7K) et que je vous poste maintenant parce que ça fait longtemps que j'ai rien posté. J'y ai mis mon coeur, mais c'était surtout pour me remettre doucement à écrire moi qui avait de plus en plus de mal en ce moment. j'ai essayé de faire de mon mieux, vous serez gentil de fermer les yeux face à d'éventuelles phrases chelous et facilité de plot (oui, toujours du cliché bien con, on se refait pas).
En tout cas, je vous fais de gros bisous, n'hésitez pas à voter, à partager et tout le blabla, vous me ferez plaisir.
"But one thing that I remember
It's alwalys dark before the dawn"
- Eyes of the storm, One Ok Rock
Kenma s'était établi pour la nuit sur le toit d'un immeuble à cinq étages.
L'été était arrivé lentement, mais à présent il n'était plus obligé de marcher de ville en ville pour trouver des couvertures et des vivres qui pouvaient se réchauffer facilement. Il pouvait dormir à la belle étoile, au milieu d'un champ, ou encore sur les toits là où personne ne pouvait l'atteindre. Pas besoin d'allumer de feu pour signaler sa position à des centaines de mètres à la ronde, et pas besoin de craindre le petit matin où les températures risquaient de descendre en dessous de zéro.
Juste lui et le temps qui passait, lentement.
Quand le soleil commença à se coucher derrière les bâtiments, il ferma la porte qui donnait sur l'escalier et défit son sac à dos pour le poser sur l'un des petits rebords. Par contre, il garda son arme en main encore quelques instants puis s'avança vers le vide.
Si Kenma choisissait souvent des endroits en hauteur, c'était pour pouvoir faire un point sur la situation : avoir un regard sur la ville, pouvoir décider par quel chemin il repartirait, compter le nombre d'ennemis dans les rues. Tout était important, et même des années après la fin du monde il fallait rester sur ses gardes. Si les zombies n'étaient plus si nombreux, ce n'était pas en soi le plus gros du problème.
Un aboiement le poussa à s'accroupir à couvert, et une sueur froide coula le long de son dos.
– Eh petit, reviens par ici !
Kenma se tendit, et une légère grimace étira sa bouche. Si le temps lui avait appris une chose, c'était que les humains étaient bien plus dangereux que les morts ou n'importe quel virus. Et ce qu'il venait d'entendre, c'était bien la voix d'un homme.
Doucement, il se pencha pour avoir un aperçu : une exclamation qui avait résonné dans l'avenue, c'était plus qu'imprudent, peu importait comment on voyait les choses. Si d'autres personnes se trouvaient dans les environs, impossible qu'elles ne l'aient pas entendu.
Quand il se redressa encore un peu plus, ce que Kenma vit en premier fut une couleur orange qui attira son attention. Il n'eut pas besoin de le rechercher longtemps : le jeune homme marchait en plein milieu de la route, sur les lignes blanches, et lançait en même temps un bâton au chien qui courait autour de lui. Il avait un sac à dos noir qu'il avait refermé sur son torse à l'aide d'un clip d'attache, et un t-shirt blanc repérable de loin.
Kenma déglutit.
Il l'observa encore quelques secondes, vérifiant s'il avait oui ou non une arme quelconque, et à part un long bâton assez épais avec lequel il avançait et une sorte de lance-pierre accroché à sa ceinture, il n'y avait rien.
D'où sort-il ?
Si Kenma se fiait à ce qu'il voyait, ce gars avait l'air de sortir d'une autre époque. Il marchait avec insouciance, s'amusait avec son chien (une espèce de cabot de taille moyenne, pas vraiment énorme ou menaçant, qui jappait joyeusement à chaque fois qu'il lui envoyait quelque chose), et portait sans se méfier ces couleurs voyantes. Avec une touffe de cheveux pareille, Kenma se serait rapidement rendu dans un petit magasin de proximité pour mettre la main sur une décoloration noire.
Lui n'avait eu besoin que de se couper les cheveux pour se débarrasser du restant blond au bout de ses mèches.
– Allez, reviens par là !
Le garçon, qui n'avait pas l'air si jeune que ça en y regardant bien (peut-être une trentaine d'années, comme Kenma), s'arrêta soudain juste devant l'immeuble où ce dernier l'observait et s'accroupit pour caresser l'animal : il parut lui dire quelque chose, puis commença à pointer avec désinvolture la porte à peine barricadé du premier bâtiment venu.
Celui où Kenma était entré, celui duquel il avait lentement monté les escaliers pour atteindre le toit.
Une sueur froide coula le long de son dos et il serra la mâchoire. Rapidement, il enleva le chargeur de son arme et commença à compter les balles : il lui en restait quatre, plus deux paquets à moitié usés dans son sac. Dans le pire des cas, il avait encore l'arc qu'il s'était fait un an et demi plus tôt ainsi que les quatre flèches qu'il laissait dépasser des fermetures éclair.
Il ferma les yeux un instant, sentit les derniers rayons du soleil sur sa peau, passer à travers son t-shirt noir, puis se redressa très doucement. Il n'y avait personne d'autre dans la rue, pas un chat sur les trottoirs ou encore un homme s'avançant doucement vers eux. Pas de mort-vivant qui clopinait difficilement, ni d'animal sauvage recherchait un dernier repas. Ils étaient seuls.
Kenma attrapa donc son sac et le repositionna sur son dos. Quand il fut prêt, il ouvrit sans bruit la porte qu'il avait barricadée sommairement, puis commença à descendre l'escalier qui menait à l'étage inférieur.
– Mets-y plus de force. Tu peux faire mieux.
Kenma ramena son bras épuisé et tremblant contre lui avant de laisser échapper un soupir discret. Avec soin, il se redressa pour aller s'avancer vers la cible où trônait le couteau qu'il venait tout juste de lancer. Il avait arrêté de compter les essais en début d'après-midi, juste après le bref sandwich qu'il avait avalé.
C'était mieux pour lui : si après des heures à répéter le mouvement il n'arrivait toujours pas à toucher le centre, même par chance, alors il n'était pas près d'arrêter pour aller reposer son bras. Sa mère ne l'autoriserait à aller s'asseoir à la table de la cuisine pour dîner que quand elle serait certaine qu'il avait bien compris.
– Réessaye, lui ordonna-t-elle à nouveau quand il revint se mettre en position.
Le dos droit, les doigts assurés et le bras ankylosé, il ferma son œil gauche et se concentra encore une fois.
Les couteaux que lui donnait sa mère étaient de vraies armes : pas des couverts de cuisine ou encore des trucs pour s'amuser. Non, ils avaient une lame épaisse et large, toute en courbe et en côté tranchant, mais surtout ils pesaient leur poids. Il avait vu sur internet que certaines personnes faisaient cela pour s'amuser, et que c'en était même venu à devenir un sport : mais cela se faisait avec de longues lames fines, qui n'avaient presque pas de manche. À force de les tenir un par un à bout de bras, Kenma pouvait sentir son épaule protester à chaque fois qu'il se remettait face à la cible.
À plus de vingt-cinq mètres de là, cette dernière semblait l'appeler autant qu'elle le narguait de ses échecs.
Derrière lui, sa mère se tenait droite, implacable, ses deux bras croisés sur sa poitrine. Elle avait pris sa casquette en sortant de la maison, et cela aurait très certainement dû lui mettre sa puce à l'oreille quant aux activités qu'elle lui réservait.
Kenma lança le couteau. Il alla se planter dans la partie blanche de la cible, en dessous du point rouge centrale.
– Kenma, plus de force, répéta-t-elle. Tu peux faire mieux.
Il reprit son souffle en marchant pour aller récupérer l'arme. Si au départ elle lui avait permis d'en lancer cinq par cinq afin d'éviter les allers et retours, à présent il n'en restait qu'un et il devait le récupérer à chaque essai.
Le soleil commençait à se coucher au loin, derrière les arbres, ce qui voulait dire qu'il devait être aux alentours de 23 h. C'était l'été, les vacances pour être exact, et si les journées étaient plus longues, ce n'était pas forcément mieux pour tout le monde.
Une fois le manche posé au creux de sa paume, il fit demi-tour et alla se remettre en position.
– Lève ton coude. Soi plus souple sur tes genoux.
Ils étaient arrivés dans leur maison de campagne un peu moins de deux semaines plus tôt. Tous les étés, depuis que Kenma était en âge de se souvenir, ils les avaient passés ici tous les deux. Sa mère et lui. Elle lui avait au départ simplement montré comment chasser, puis les exercices avaient évolué au fil des ans : des courses d'endurances, des randonnées en montagne, des combats en corps à corps, de la musculation, du tir à l'arc, du repérage de fruits et baies comestibles, de l'escalade. Tout y était passé, et à presque 17 ans Kenma se considérait comme plutôt dégourdi dans plein de domaines.
Durant l'année, sa mère travaillait simplement dans une entreprise correcte, et rentrait tous les soirs pour le dîner. Ils mangeaient ensemble, vivaient normalement : Kenma invitait souvent Kuroo, jouait à des jeux vidéos sans que personne ne lui dise rien, et dormait autant qu'il le voulait. C'était pendant l'été que tout changeait, et que sa mère laissait ses tailleurs à la maison pour sortir les treillis et les shorts verts. Parfois, il parlait avec Kuroo par Skype, pendant la nuit, et ça le réconfortait un peu. Il ne lui disait pas grand-chose, simplement le strict minimum : que sa mère était une fan de sport et qu'elle l'emmenait courir avec elle tous les matins, des petites choses comme ça. Après tout, il fallait bien expliquer aux autres d'où venaient ses muscles, lui qui n'avait pas l'air très dégourdi.
Il lança le couteau, qui alla se planter sur le bord blanc à droite, à quelques centimètres à peine du centre. Kenma serra la mâchoire.
– Encore une fois. C'était mieux.
S'il adorait sa mère, il avait également l'impression de ne pas la connaître. Jamais l'idée ne lui était venue de refuser ou de se rebeller, mais Kenma aurait bien voulu qu'ils discutent un peu plus parfois. Qu'elle soit plus ouverte, qu'elle lui parle de son père (pas de lui spécialement, mais au moins de la manière dont il était parti, s'il était mort ou vivant, si elle l'avait aimé), qu'elle lui parle d'elle, qu'elle lui pose des questions. Des choses simples, comme « qu'est-ce que tu aimes faire dans la vie, mon fils ? » et pas juste des ordres au saut du lit.
– Ancre-toi plus dans le sol, et lève le menton.
Elle avait un air sévère, pourtant il l'avait surpris plusieurs fois à venir le voir quand elle croyait qu'il dormait, ou à regarder de vieilles photos datant de son enfance. C'était de petits détails, mais des choses qui lui redonnaient l'espoir d'un jour où ils pourraient parler.
Il lança le couteau. Dans le centre rouge.
Une contraction dans son épaule de força à grimacer franchement, et quand il se retourna vers sa mère Kenma la surprit en train de sourire. Il haussa un sourcil, et elle s'approcha de lui.
– C'est bien, dit-elle et il eut l'impression que ce n'était plus la même personne. Va prendre ta douche, je vais tout ranger. On se retrouve dans la cuisine ?
Et il hocha lentement la tête, tenant encore son épaule douloureuse avec sa main gauche.
L'intérieur de l'immeuble lui paraissait étrangement silencieux : tout ce que Kenma entendait, c'était le son de ses propres pas ainsi que sa respiration maîtrisée. Il faisait attention où il marchait, évitait les débris de verres et les marches qui grinçaient. S'il était passé par la cage d'escalier au départ, il s'était bien vite rendu compte qu'il devrait passer au crible tous les étages un par un pour essayer de le trouver.
Il avait encore du mal à comprendre comment quelqu'un d'aussi bruyant avait réussi à ne pas se faire tuer, et sa curiosité dépassait tout son bon sens qui lui hurlait pourtant de simplement s'échapper, partir et marcher encore un peu. Même après cinq années à survivre et à déambuler dans le pays à la recherche d'un coin où se poser définitivement, il n'arrivait pas encore à écouter cette voix qui lui disait quoi faire pour rester en vie.
Il trouva l'homme au troisième étage sans trop de problèmes.
Kenma avait tout d'abord pensé qu'il s'était enfin fait discret, que peut-être tout cela n'était qu'un piège et que cet homme avait fait du bruit dans l'espoir de le voir descendre, peut-être qu'il le suivait depuis un bout de temps et que tout ce qu'il voulait c'était lui tendre une embuscade et lui mettre un couteau sous la gorge. Mais en poussant la porte de la cage de l'escalier de secours du troisième étage, il avait entendu quelqu'un chantonner et n'avait pu retenir un soupir : ce mec n'était définitivement pas un stratège qui piégeait les autres afin de récupérer des vivres, c'était juste un simplet.
Il n'eut donc pas grand mal à repérer la pièce dans laquelle il s'était installé (un petit bureau, tout au bout d'un couloir), et à pousser la porte avec son pied avant de pointer le bout de son arme vers lui. La surprise sincère qu'il vit passer sur son visage lui arracha presque un nouveau soupir.
– Tu ne bouges pas, et tu dis à ton chien de rester à sa place.
Même après tout ce temps, il n'aimait pas tuer les chiens et les chats. Il s'était fait au reste, car après tout il fallait bien manger, mais même si c'était ridicule il se sentait toujours plus mal d'achever un caniche plutôt qu'une biche.
Le rouquin posa délicatement la boite de conserve qu'il avait sortie de son sac à dos, et son chien (s'il se souvenait bien de ses recherches, c'était un Beagle) se mit à couiner en se couchant sur le sol.
– Hmm, commença l'homme. Tout va bien ?
Ça, c'était particulièrement inattendu : Kenma sentit ses sourcils se hausser avant de pouvoir se retenir. Tout va bien ? Ce n'était définitivement pas une phrase que l'on sortait en se faisant viser par une arme automatique, lors d'une apocalypse.
– Quoi ? demanda-t-il donc, légèrement décontenancé.
L'homme pencha la tête sur le côté, et lui sourit. Il leva ensuite ses mains comme pour lui prouver qu'il n'était pas armé, ce qui n'aida pas car qui n'était pas armé dans des temps pareils ? Il lança un regard au lance-pierre qui était posé à plus d'un mètre du rouquin, et se demanda si ce mec n'avait pas sérieusement un problème. Il en avait croisé, des gens qui déambulaient sans repaire dans les rues car les hôpitaux et les centres psychiatriques avaient fini par être désertés par le personnel soignant.
Mais pourtant, ce gars ne leur ressemblait pas vraiment : il avait le regard clair et un sourire honnête, et même son chien n'avait pas grogné une seule fois depuis le début. Ce qui était un peu bête, car qui gardait avec soi une bouche à nourrir s'il ne servait pas un minimum a quelque chose ?
– Je m'appelle Hinata Shoyo. Et toi ?
– Je ne suis pas sûr que ça soit le moment pour les présentations.
– Ah bon ? Parce que tu vas me tirer dessus ?
Il lui demandait cela comme si ça n'avait pas d'importance, comme s'il ne pouvait pas réellement mourir de ça. Comme si la moindre égratignure ne pouvait pas s'aggraver et emporter votre vie, à présent.
– Je ne sais pas. Est-ce qu'il y a une raison pour laquelle je devrais te tirer dessus ?
– Si tu me demandes vraiment, je dirais que non. Enfin, j'en ai pas particulièrement envie.
– Pourquoi tu te promènes comme ça ?
Comme si le monde était encore normal, et que les routes étaient faites pour qu'on marche dessus. Ce qui n'était plus le cas : les routes, c'était un appel à se faire tirer dessus. N'importe quel malade avait eu le temps de s'entraîner avec le sniper qu'il avait piqué dans une armurerie militaire.
Hinata n'eut pas l'air de comprendre la question.
– Je me promène ? Et bien, pour l'instant j'ai pas encore trouvé l'endroit ou je pourrais me poser. Alors je marche. Mais parfois, je reste quelques jours quand je trouve un livre dans une chambre.
Kenma retirait ce qu'il avait dit : peut-être que ce gars avait bien un problème, finalement. Son sourire semblait vraiment déplacé. Et il parlait trop fort.
– T'es bizarre, laissa-t-il échapper. T'es au courant que n'importe qui pourrait te tuer, à agir comme tu le fais ?
Hinata bougea légèrement, mais Kenma ne dit rien. Il se contenta de laisser son arme levée vers lui encore un peu.
– C'est pas grave.
Quoi ?
– Si je me fais tuer, je veux dire. Vous avez l'air tous super déterminés à survivre, mais moi je suis pas sûr d'en avoir envie. J'aime pas être seul. Et ma famille et mes amis sont morts. Alors...
Son regard croisa le sien, après avoir brièvement lancé un coup d'œil vers le jour qui déclinait derrière la fenêtre. Et Kenma sut qu'il ne mentait pas. Il avait toujours trouvé que les yeux disaient beaucoup de choses, que les personnes souriantes ne lui donnaient pas toujours cette impression chaleureuse, et que parfois l'éclat d'un regard était plus parlant que tout le reste.
Ce gars marchait réellement à la recherche de sa propre mort. Sans vouloir se tuer, il profitait de l'instant en espérant voir apparaître un lendemain meilleur.
Kenma abaissa son arme.
– Si tu veux, tu peux rester manger avec moi, lui dit Hinata. J'ai trouvé un sachet entier de pâtes hier. Oh, et tu peux m'appeler Shoyo.
– Tu devrais allumer la TV de temps en temps. T'aurais l'air moins paumé.
Penché sur sa tablette graphique, Kenma mit un point d'honneur à ignorer le visage de Kuroo, de l'autre côté de son écran d'ordinateur. Il voulait terminer son illustration avant minuit, et s'il se fiait à la nuit qui venait de tomber cela n'allait pas forcément fonctionner comme il le voulait. S'il s'était écouté, il aurait raccroché depuis au moins deux heures pour se mettre hors ligne, mais cela faisait une semaine qu'il n'avait pas eu de nouvelles de son meilleur ami alors il restait, même s'il ne l'avouerait pas aussi facilement.
– J'ai pas que ça à faire, répondit-il à la place.
En vérité, il n'était pas si occupé que ça. La personne qui lui avait passé commande ne répondait plus à ses mails depuis trois jours, et il n'en avait plus eu aucune depuis : ce n'était pas qu'il avait réellement un besoin urgent d'argent, mais garder ses mains occupées lui permettait de ne penser à rien d'autre. S'il était allé se terrer dans leur vieille maison de campagne, c'était bien pour se couper du monde avant le confinement total annoncé par les autorités.
– T'as clairement que ça a faire, arrête de te foutre de moi. Sinon quoi ? Tu fais pousser tes carottes et tes pommes de terre, et tu dessines toute la journée. C'est pas ce que j'appelle être débordé.
– Et toi ? Tu tournes en rond dans ton appart', c'est pas beaucoup mieux.
– Peut-être, mais au moins je me tiens informé. Tu sais que la Russie ne donne plus aucune nouvelle ? Les frontières sont fermées, et tous les journalistes ont plus donné signe de vie. L'Amérique, c'est la merde parce que les gens commencent à sortir dans les rues pour aller brûler des trucs, et je te parle même pas de la France.
L'épidémie avait commencé sept mois plus tôt en Asie. Cela s'était d'abord déclaré comme une petite maladie qui ne touchait que 30 % de la population, et qui en plus n'en tuait que 5 % parmi cela. Puis les pourcentages avaient augmenté, jusqu'à toucher l'entièreté du monde. Les 5 % étaient devenus 20 %, et le confinement avait été déclamé au Japon quand de plus en plus de ministres avaient commencé à choper le virus.
Finalement, la dernière fois qu'il avait été faire un tour sur les infos d'internet, ils disaient que le virus commençait à disparaître et que les gens guéris battaient presque le nombre d'infectés. Pourtant, entre temps, de nombreuses personnes étaient mortes.
– Ils disent qu'apparemment, il se passe des trucs chelous. J'ai vu sur Twitter que...
– Arrête d'écouter tout ce que tu lis sur Twitter.
Kuroo était gentil, bruyant, un peu sarcastique mais souvent attentionné. Pourtant, son principal défaut était qu'il était bien trop crédule ; faire la différence entre ce qui était impossible et ridicule, et ce qui pouvait être vrai était apparemment aussi difficile pour lui qu'un daltonien essayant de différencier le blanc du bleu menthe.
– Non mais là, y'a des gens qui parlent de gens qui deviennent fous, et de morgues en train de brûler. Beaucoup de médias diffusent plus rien, y'a même des chaînes en gris.
– Ouais.
– Kenma, sérieux. Va allumer ta TV ou alors va faire un tour sur internet, mais je te jure qu'en ville –
– Je t'avais dit de venir avec moi.
Au dernier moment, Kuroo avait refusé de l'accompagner, prétextant que les villes étaient plus sûres pour trouver à manger si besoin était. Ce qui était stupide, et Kenma savait parfaitement qu'il ne voulait tout simplement pas s'éloigner de son stupide voisin pendant cette période un peu étrange. Si même le virus n'avait pas voulu de Daishou Suguru, Kenma n'arrivait pas à comprendre pourquoi Kuroo, lui, en voudrait. M'enfin, c'était son problème.
À l'écran, son meilleur ami grogna.
– T'es vraiment buté.
– Tu peux parler.
Son illustration était encore loin d'être terminée, et son épaule le faisait souffrir. Il avait passé la journée dans une mauvaise position, et avait tiré à l'arc pendant quelques heures en se levant. Les vieilles habitudes restaient ancrées, même si sa mère n'était plus là depuis longtemps. Il avait dispersé ses cendres entre la rivière et la maison, dans l'espoir de garder d'elle une image plus lumineuse que ce qu'avaient été ses derniers moments.
Soudain, un bruit fort retentit dans la maison vide. Il se redressa, lâchant son stylo graphique, et lança un regard à Kuroo qui fronçait les sourcils.
– C'était quoi ? demanda-t-il. Ça venait de chez toi.
– Peut-être un chat.
Il n'avait vu qu'un seul chat dans les environs, quand il avait onze ans, et ce dernier était mort de vieillesse l'année d'après.
– Un chat ? Mon cul. T'as laissé une fenêtre ouverte ?
C'était bien possible. La maison de campagne de sa mère était perdue au milieu des champs, entre les montagnes. La ville la plus proche se trouvait à une heure de voiture minimum, et le seul voisin qu'ils avaient était le vieux Genzo qui possédait la ferme en contre bas, à au moins trois kilomètres. Aux dernières nouvelles, ce dernier était parti voir ses petits enfants dans le sud du pays, et n'avait sûrement pas pu revenir avant le confinement.
Quand Kenma se leva, bien décidé à aller vérifier si un animal n'était pas rentré par l'une des portes ouvertes, Kuroo ne put s'empêcher de dire :
– Fais attention, quand même.
Ce qui était inutile et un peu puéril, car qu'est-ce qui aurait bien pu lui arriver ? Kuroo était celui qui aurait dû avoir peur, avec tous ces gens autour de lui. Il n'était pas à l'abri de voir un beau jour sa porte se faire défoncer.
– T'inquiète pas, va. Je sais me défendre.
Il laissa la vidéo Skype en route et sortit de son petit bureau pour aller retrouver le couloir. À la mort de sa mère, après des mois de rendez-vous médicaux afin de combattre son cancer des poumons, il avait décidé de jeter toutes ses affaires et de transformer sa chambre en bibliothèque. La maison de campagne n'était pas bien grande, avec seulement cinq pièces en comptant la salle de bain, alors Kenma n'allait pas cracher sur de la place en plus pour un souvenir qui n'avait pas lieu d'être. Il était loin d'être un sentimental, et jeter ce qui était inutile avait toujours fait partie de son éducation.
Cela faisait plus de six ans. Il était temps de passer à autre chose.
Quand il s'avança vers le salon, au bout du couloir, il comprit rapidement qu'il y avait bien quelque chose dans la maison. Des objets qui tombaient, des vases qui se cassaient : une bête était forcément entrée, et étant en train de retourner sa pièce de vie. Sur le chemin, il fit un détour par la cinquième pièce de la maison, celle qui contenait ce que sa mère ne pouvait entreposer dans la cabane du jardin. Il récupéra un couteau et un fusil de chasse, puis en ressortit en faisant de moins de bruit possible.
Un sanglier ? Un cerf perdu ? Un chien errant ?
Il se plaqua contre le mur et jeta un coup d'œil à l'intérieur : il n'y avait pas de porte entre le couloir et le salon, seulement une embrasure assez large ainsi qu'une petite marche.
Et à sa grande surprise, ce qui était entré chez lui avait deux jambes, des habits à carreaux, de la bave aux lèvres, et une odeur putride.
Sur le coup, il en lâcha son couteau et dégringola la marche avant d'aller glisser le long du carrelage : Genzo, son vieux voisin bougon, se retourna vers lui avec un regard avide. Il y eut un moment de silence, où la nuit qui était tombée ne laissait entrevoir qu'une ombre désarticulée qui respirait bruyamment.
– Qu'est-ce que vous –
Comme un sifflet de départ, la voix de Kenma sembla remettre le temps en route : Genzo grogna comme un animal avant de passer au-dessus du canapé et de se jeter sur lui. Il glissa un peu sur le sol, mais se releva rapidement et lui fonça dessus avec un gargouillement guttural.
Kenma eut tout juste le temps de se jeter sur sa gauche, son fusil toujours dans la main, avant que son voisin ne s'écrase contre le mur où il se trouvait. La scène lui parut étrange, dérangeante, et quand il se redressa la vision du cou tordu de Genzo lui souleva le cœur : la tête penchée d'une façon très peu naturelle, il se jeta à nouveau sur lui comme si rien n'avait d'importance.
Dans ces moments-là, les gens dans les films essayaient de comprendre. Ils hurlaient, demandaient pourquoi, pleuraient peut-être un peu. La situation était bien trop énorme, c'était impossible. Et puis surtout, dans les films, les personnages semblaient ne jamais avoir été confronté à cela : eux n'avaient jamais rien lu ou vu sur le sujet, c'était nouveau.
Kenma, lui, leva son fusil et tira dans la tête.
Comme pour un animal à cette distance, il y eut un grand bruit qui fit siffler ses oreilles, puis une éclaboussure rouge le long des meubles et sur le sol. Quelques morceaux allèrent se perdre sur le mur, mais Kenma ne regarda pas ; trop sonné, il se contenta d'essayer de se relever, au cas où lui le ferait.
Mais son corps tomba dans un bruit sec, désarticulé, et il resta au sol.
Le silence revint. Kenma se retourna et vomit dans la plante verte. Les mains encore tremblantes, il serra l'arme contre lui et fit le chemin inverse en évitant le cadavre de plusieurs mètres (il pensa à la police, à la manière de nettoyer le mur, à ce que diraient les autres en apprenant qu'il avait tué quelqu'un). Quand il entra à nouveau dans le bureau, ses oreilles sifflaient toujours mais il entendit les hurlements de Kuroo :
– Kenma ! Kenma répond !
Il se demandait à voix haute s'il devait appeler les flics, puis commença à se rendre compte qu'il n'avait pas l'adresse exacte de la maison. Il pleurait. Il a entendu le coup de feu, comprit Kenma, un peu tard.
– Kuroo, dit-il, la gorge sèche. Ça va, je vais bien. Calme-toi.
Le silence s'imposa à nouveau, et Kenma passa dans le cadre de la caméra.
– Oh putain. Oh putain. C'était quoi ça ? Mec, ça va ? C'était un coup de feu ? Un vrai ? Qui a tiré ?
– Moi.
Des doigts incertains cherchèrent la télécommande au milieu des papiers plein de gribouillis.
Il alluma la TV.
– Et du coup, je l'ai vu dans ce carton-là. Tu sais comme les gens ont commencé à abandonner plein d'animaux au début de la fin, et bah je crois que ce petit en faisait partie. Il m'a regardé avec ses grands yeux et moi je voulais pas le prendre parce que, bah en fait ma petite sœur était allergique et c'est pour ça qu'on a jamais eu de chien, du coup je l'ai laissé, j'ai essayé de regarder ailleurs, mais il restait plus que lui dans la boite et il a commencé à me suivre...
Kenma remarqua bien vite que Shoyo ressemblait à Kuroo, par certains aspects. Physiquement, ils n'avaient rien à voir : Kuroo était un grand imbécile avec une coupe de cheveux improbable et bien trop de muscles pour ce qu'il en faisait, et Shoyo avait d'épais cheveux roux qui partaient un peu comme ils voulaient et des muscles de sportifs. Il n'était pas très grand, mais pas petit non plus : la tête et l'allure d'un gars qui avait eu une poussée de croissance tardive. Un visage rond, d'assez grands yeux, il avait l'air énergique et bavard, mais vraiment pas méchant. Pas un commentaire sarcastique ni une remarque de travers, malgré ce qu'il lui avait dit, il voyait quand même le bon côté du monde et croyait encore que les gens pouvaient être gentil, parfois.
C'était sûrement ce côté naïf qui lui faisait penser à Kuroo. Ou au moins, à Kuroo quand il était petit.
– Du coup j'ai continué à faire comme si je le voyais pas, mais il continuait. Je lui donnais à manger, parce qu'il me suivait toute la journée peu importe la marche que je faisais, et il me faisait de la peine à s'accrocher comme ça. Au bout d'un moment, je l'ai ramassé parce qu'il avait l'air d'avoir mal aux pattes et je l'ai porté pendant des jours. Quand je m'en suis rendu compte c'était déjà trop tard, j'adorais l'avoir avec moi. Il est pas très grand mais il m'a déjà ramené des lapins et des écureuils : je crois que c'est une race de chien de chasse. Par contre, avec les autres il est bien trop gentil, il faisait des câlins et des léchouilles aux étrangers, un peu comme ces chiens qui accueillent les cambrioleurs en se mettant sur le dos pour montrer leur ventre. Mais il est adorable et finalement ça fait au moins cinq ans qu'il est avec moi...
Il parlait beaucoup, ça, c'était certain. Il avait raconté cette histoire avec sa petite sœur pendant une bonne partie de la nuit, avant de s'endormir au beau milieu de sa phrase. Quand il s'était réveillé, alors qu'ils mangeaient les restes du repas de la veille comme petit déjeuner, Shoyo s'était mis à vouloir lui parler de son cabot en surprenant le regard que Kenma posait sur l'animal.
C'était de la curiosité, certes, mais il n'en avait peut-être pas demandé autant.
– Et franchement il est plutôt sage. Il a jamais fait pipi sur ma couverture et il mange tout ce que je lui donne sans rechigner. Il va se promener tout seul et trouve toujours un moyen de revenir vers moi, et quand doit se cacher il reste silencieux en s'appuyant contre moi, franchement c'est trop mignon. Puis en hiver, il tient chaud et il y a eu cette fois où je suis tombé malade : il est resté contre moi pendant des heures et me réveillait chaque fois que le feu s'éteignait pour pas que je crève de froid...
Pourtant, Kenma ne trouvait pas ça si désagréable. Il l'écoutait parler et retenait ce qu'il voulait : Shoyo ne semblait pas lui en tenir rigueur. Il ressemblait à un soleil portatif et après avoir passé des années dans le silence le plus complet, Kenma trouvait ça presque agréable, dans un sens. Il ne savait pas trop ce qui l'avait poussé à s'endormir à côté d'un étranger, là où il aurait pu se passer n'importe quoi une fois ses paupières fermées, mais il l'avait fait et était encore en vie, et avec ses affaires.
Hinata Shoyo se contentait de lui raconter ses histoires, et de caresser son chien.
Ils étaient encore dans le petit bureau quand il s'arrêta enfin. Après une courte pause, il lui offrit un sourire que Kenma ne méritait sûrement pas étant donné qu'il avait bien hésité à le tuer tout juste la veille, avant de lui demander :
– Et toi ? T'es bien silencieux, c'est quoi ton histoire ?
Il ne répondit pas. Pas parce qu'il ne le voulait pas, mais plutôt car il ne savait pas quoi dire. Ou commencer, ou terminer ? Qu'est-ce qui avait de l'importance, qu'est-ce qui n'en avait pas ?
Quand finalement il ouvrit la bouche, sa voix lui parut incertaine :
– J'essaye de trouver un endroit où rester.
C'était son objectif. Celui qu'il s'était fixé après être remonté depuis sa maison de campagne jusqu'à la ville pour vérifier que Kuroo allait bien. Il l'avait retrouvé dans l'appartement de Daishou, juste à côté, pendu dans la salle de bain.
– Un endroit calme, où je pourrais juste... récupérer l'eau de pluie et planter des légumes.
Il avait tout un compartiment dans son sac réservé aux graines qu'il avait récupéré dans les jardineries.
Hinata le fixa avec attention, jusqu'à ce que Kenma finisse par détourner le regard.
– Moi aussi, dit-il, j'aimerais bien trouver un endroit comme ça. Loin des villes. C'est un bon objectif.
Il souriait encore.
– On pourrait peut-être faire un bout de chemin ensemble ? J'ai mes rations, alors je piquerais pas les tiennes, je veux juste... tu sais, un peu de compagnie.
Il aurait dû dire non. C'était parfaitement logique : Kenma marchait seul depuis plus de six ans. C'était long, fatiguant, mais il s'y était toujours tenu. Il avait croisé des gens, certains plus mauvais que d'autres, mais au final avait toujours continué sa route seul.
Les morts, eux au moins, restaient constants dans leurs actions. Bouffer des gens, ça ça restait compréhensible. Apparemment, des camps avaient été mis en place : des endroits où les gens essayaient de créer une société, une forme de nation qu'ils faisaient fonctionner comme ils le pouvaient.
Kenma ne voulait pas de ça. Il ne voulait pas de ces Éden éphémères qui n'avaient des règles que lorsque ça les arrangeait. Aucune envie de se faire dépouiller à l'entrée, pour être condamné à mort sous un prétexte idiot. Aucune envie d'obéir à un gourou étrange qui aurait lavé le cerveau de quelques imbéciles.
Mais pourtant, même avec ça, la réponse qui sortit de sa bouche fut :
– D'accord.
– Écarte-toi !
Kenma banda son arc et visa avec son œil directeur : le mort qui passa à côté d'Hinata tomba à la renverse, une flèche coincée en travers de la tête.
La tension retomba presque aussitôt. Debout sur le toit d'une voiture, au milieu d'une route à peine goudronnée complètement déserte, ils ne s'étaient pas attendus à voir trois zombies sortir d'une station-service à l'abandon, à plus de deux cent mètres de là.
Mettant pied à terre, Kenma s'avança vers Shoyo et se pencha pour ramasser la flèche qu'il venait de planter. Ce qui était pratique avec les morts, c'était qu'ils étaient plutôt simples à tuer : une fois leurs cerveaux touchés, ils tombaient comme des mouches. Il reprit donc son projectile, l'essuya avec le chiffon qu'il avait touché, attaché à sa ceinture, puis le remit dans son sac à dos avant de ranger son arc.
Son compagnon de voyage applaudit avec entrain.
– On ne dirait pas comme ça, mais tu te bas comme dans les films.
Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas entendu cette réflexion. C'était pourtant quelque chose de banal, à une époque, qu'on lui fasse remarquer que son attitude ne laissait aucunement présager ses réflexes et son corps. Il était plus musclé que ses grands pulls ne le laissaient voir, et plus sportif que ses jeux vidéos toujours en mains pouvaient prédire.
À plus de trente ans, Kenma n'en avait plus grand-chose à faire, de tout ça. Ses années de lycée étaient bien lointaines.
– Disons que j'ai eu du temps pour m'exercer.
S'il avait cru qu'un jour l'entraînement presque militaire que sa mère lui réservait chaque été lui servirait pour l'apocalypse...
– Et toi...
Kenma avait remarqué quelque chose. Ce n'était pas difficile à voir, quand les zombies couraient vers lui comme des mouches chaque fois qu'il arrivait dans un endroit qui avait eu pour habitude de rassembler du monde : si les morts venaient vers lui, ils passaient à côté d'Hinata sans le voir. Au début, il avait cru rêver, car l'immunité était une légende. Mais en y pensant bien qu'est-ce qui pouvait bien être vrai ou non, à présent, il ne le savait plus.
Après des jours de marche, côte à côte presque toute la journée, Kenma avait fini par devenir un peu plus observateur.
Cela allait des choses simples, comme ce que Shoyo aimait faire, à quoi ressemblait sa vie avant tout ça, le son de sa voix et à quelle heure il se réveillait le matin. Mais il y avait ça, et ce détail qui le perturbait assez.
– T'as pas l'impression que les zombies t'évitent ?
Autant aller droit au but, cela ne servait à rien d'être implicite avec quelqu'un comme lui.
– Oh, tu as remarqué ?
Il se retourna vers Kenma avec cet air apaisé qu'il arborait parfois, comme s'il s'était bien trop fait à cette situation.
– Et bien, c'est difficile de ne pas le voir quand un zombie passe à côté de toi sans même te renifler.
– Ouais. C'est comme ça depuis le début : quand ma famille a été attaquée, on a réussi à s'échapper. Sauf que ma petite sœur avait été mordue, et on s'est confiné à l'intérieur de chez moi. Je te laisse imaginer la suite.
Elle avait du peu à peu se transformer, jusqu'à les attaquer de l'intérieur. Vu comment il parlait de sa sœur, cela ne devait pas être le souvenir qu'il gardait d'elle.
– Je suis resté des jours à la maison avec elle, alors qu'elle essayait de sortir sans même me regarder. Je l'approchais, je la poussais : pas une seule réaction. Elle a tué mes parents en quelques minutes, sans leur laisser une seule chance de se relever, et pourtant elle n'en avait rien à faire de moi.
Pendant une seconde, Kenma crut qu'Hinata allait se mettre à pleurer. Il regardait les champs d'un œil humide, plongé dans des souvenirs que personne n'avait pourtant invoqués : il se reprit à la dernière minute.
– Quand elle a enfin réussi à sortir, en défonça la porte du garage, je l'ai suivi. Ils étaient pleins à être dans les rues, et pas un seul m'a regardé.
Leurs regards se croisèrent à nouveau.
– C'est ça, mon histoire.
– C'est pour ça que tu te promènes sans arme ?
Il haussa les épaules.
– J'en ai pas vraiment besoin. Et puis comme je t'ai dit, j'attends simplement que...
– Oui, le coupa-t-il. Je sais ce que tu as dit.
Il trouvait ça dérangeant. Il ne voulait pas l'entendre à nouveau. Shoyo sourit, comme s'il savait.
– On devrait aller par là, dit-il, comme pour changer de sujet.
Son doigt pointa l'horizon, puis un panneau blanc de l'autre côté. L'écriteau annonçait Plage de [] 15 km. Une plage ? Kenma ne se souvenait même plus de la dernière fois qu'il avait vu la mer, il ne savait même pas qu'ils s'étaient peu à peu rapprochés de la côte.
– Ouais. Allons par là.
Le chien d'Hinata jappa au loin, et ils se remirent en marche.
Ils étaient restés un moment sur le bord de mer.
Le calme, les vagues, le sable. Hinata avait repéré une petite cahute en bois à force de marcher, et ils avaient fini par y rester quelques jours. Sur les rochers, Kenma avait péché quelques poissons pour le repas, afin de garder les provisions qui pouvaient être conservées, et ils avaient fait un feu là où la visibilité était bonne afin de surveiller les environs.
Après des semaines à longer la côte, ils étaient tombés sur un petit village touristique complètement désert. Des cafés et des restaurants fermés, une mer qui avait monté pour en engloutir la moitié : ils étaient tombés sur une office de tourisme au petit matin, alors que l'air commençait déjà à se réchauffer.
– Tu penses qu'on peut trouver des trucs intéressants ici ?
Shoyo avait essayé de le dissuader d'aller voir, mais Kenma avait une idée en tête. Quelque chose qui avait germé un soir, après le dîner, et qui ne voulait plus le quitter depuis. Une envie, une solution, une réponse.
Il voulait retourner chez lui.
– Va voir derrière le comptoir, je vais dans la réserve.
C'était juste une supposition, car il n'était jamais vraiment allé dans ce type de structure, mais s'il pouvait trouver une carte ou quelque chose pour se repérer, cela l'aiderait pas mal à retrouver sa maison de campagne.
– Qu'est-ce que je dois chercher ?
– Une carte. Et le nom de ce village, si tu peux.
L'écriteau avait été complètement avalé par les eaux, et Kenma n'avait aucune idée de l'endroit où il se trouvait. Sur la côte est ? Ouest ? Nord ? Sud ? Il n'était pas vraiment sûr, à force de marcher sans se poser de question. Sans but à atteindre, son orientation s'était fait la malle.
Dans la réserve, il trouva un plan de la région ainsi que de nombreux cartons rongés pas les souris et les mites. Il essaya de prendre le moins abîmé, puis retourna près d'Hinata qui semblait n'avoir rien relevé d'intéressant.
– Sortons d'ici, proposa-t-il.
S'il avait eu l'idée de retourner chez lui, il n'en avait pas pour autant parlé à Shoyo. Sa présence était agréable, il le trouvait intéressant, et son charme venait en partie de ce caractère optimiste et bavard : il ne voulait pas le voir disparaître en lui imposant son idée.
C'était une bonne maison, loin de tout et de tout le monde, où il pourrait y faire des installations afin de survivre : une cuve à eau de pluie, un petit potager, des pièges au cas où. Il pouvait chasser dans la forêt alentour pour la viande et les bêtes de la ferme de Genzo avaient dû se libérer depuis le temps. Peut-être qu'en récupérant un cheval, il pourrait...
C'était une bonne idée. Une bonne solution. Il en avait envie, et il voulait en parler avec Hinata.
Jamais il n'aurait cru que partager sa route avec quelqu'un lui imposerait ce genre de sentiments. Quelque chose d'agréable, qui lui donnait envie de le voir, de lui parler, de passer du temps avec lui. C'était ce qu'il faisait, bien évidemment, mais Kenma n'avait justement pas envie que cela se termine.
Était-ce leur proximité qui avait rendu les choses aussi étranges ? Sa solitude l'avait-elle rendu dépendant du premier humain venu ? Où était-ce simplement Hinata ? Parfois il se demandait s'il l'aurait apprécié, avant. S'ils s'étaient rencontrés des années plus tôt, s'ils avaient discuté.
Sûrement. Peut-être. Il n'en savait rien.
De toute façon, leur situation était ainsi, et il n'y avait plus aucune chance pour que cela change.
– Kenma ? Tout va bien ?
Surpris, il s'arrêta. Sans s'en rendre compte, il avait pris le chemin de la mer, et ils se trouvaient à présent face à un ancien port de plaisance, complètement recouvert par l'eau. Avec un soupir, il déplia à nouveau la carte et essaya de se repérer.
– Là, dit-il. Nous sommes juste là.
C'était une carte du sud du pays, avec un petit point rouge qui indiquait « Vous êtes ici ». Elle indiquait les sentiers de randonnées pédestres, ainsi que quelques points touristiques importants. Kenma eut un soupir de soulagement.
– Et là, ajouta-t-il en pointant un endroit vert, c'est une maison qui appartenait à ma mère.
– Oh.
– Elle n'est pas si loin que ça. Cinq jours de marche, peut-être un peu plus. C'est faisable.
Il se mordit la lèvre. La nervosité était un sentiment qu'il avait oublié : le stress, la peur, ça il connaissait. Faire attention à ce qui l'entourait, rester sur ses gardes. Mais avoir peur d'une réaction, d'une réponse, ça il ne connaissait pas.
À ses pieds, le chien se mit sur le dos, la langue dehors, attendant qu'il le caresse.
– Tu veux... retrouver cette maison ?
– Elle est au milieu de la foret. Pas de voisin, il n'y a qu'une rivière, des montagnes, et des arbres.
– Oh, répéta-t-il.
Personne ne dit rien pendant quelques instants, jusqu'à ce que Kenma inspire un coup. Finalement, il soupira.
– Tu n'es pas obligé de venir. Je veux dire, ça serait bien, parce qu'il y a largement la place pour deux, mais t'es pas obligé. Si tu veux trouver ton endroit à toi, ou encore aller rejoindre le nord, je ne... enfin, c'est pas mon problème. Ça ne fait qu'une semaine et demie qu'on voyage ensemble. Ça serait normal. Moi je veux y aller, mais toi, t'as le choix.
Il sentait le regard d'Hinata sur lui, ses grands yeux marron ouverts dans sa direction.
– Ça veut dire que j'ai le droit de venir ?
– Quoi ?
– Enfin, je sais que je parle beaucoup et que ça peut en énerver certain, c'était le cas avant, mais... comme tu dis, on ne se connaît que depuis quelques jours, même pas un mois, alors j'étais pas sûr...
Il semblait essayer de retenir un sourire tant ses lèvres tremblaient. Kenma se sentit un peu bête, mais pas complètement. L'apocalypse avait transformé les adultes qu'ils étaient censés être en enfants solitaires.
– J'aurais bien que tu viennes, avoua-t-il. Je ne suis pas certain d'aimer la solitude tant que ça, finalement.
C'était vrai. La peur l'avait tenu à l'écart, et il pensait toujours que rester loin des autres était une solution bien meilleure que de se mêler à la foule. Mais Hinata était différent. Dans un sens.
– J'ai hâte de planter des carottes, lui répondit-il alors, et Kenma sourit.
Son cœur était léger, et c'était une sensation agréable. L'aube du matin se leva complètement, laissa sa place à un ciel bleu sans nuages, et Kenma rangea la carte.
Ils se remirent en route.
Merci d'avoir lu, je vous embrasse fort !
