Au commencement vivait un Être fabuleux, l'Oiseau-Monde. Son plumage, plus flamboyant que toutes les étoiles du ciel, étincelait d'une infinité de couleurs. Chacune de ses volontés se changeait en une vérité d'un simple mot. Ses ailes l'emmenait jusqu'à des immensités au-delà de l'imagination humaine, instantanément. Son existence ne souffrait ni d'un début ni d'une fin, à tel point que la notion même de "vie" lui était incompréhensible. Cependant, malgré sa grandeur, l'Oiseau-Monde se voyait rongé par la tristesse :
- Cette longue existence est terne sans compagnie. Quel gigantisme absurde si Je ne peux point le partager avec d'autres que Moi-même !
Il chercha donc une solution. Comment ne plus être seul ? Finalement, une idée vint :
- Je vais créer ce qui me manque ! N'est-ce pas dans Mes capacités ?
L'Être glorieux se mit au travail. Il créa quantité de nouvelles choses en commençant d'abord par le petit, puis agrandissant peu à peu son ouvrage. Toutefois, rien ne parvenait à se mouvoir de son propre effort. Tout restait désespérément figé, sans animation !
- Pourquoi ne puis-Je pas faire quoi que ce soit qui s'anime par lui-même ? Se demanda-t-Il, attristé, tandis que ses créations tombaient inexorablement en poussière.
Qu'importe les efforts, Il ne parvenait pas à produire quoi que ce soit qui survive sans sa constante intervention. Un terrible chagrin s'empara du majestueux oiseau, qui pleura une éternité, jusqu'à ce que la réponse traverse enfin son esprit :
- Toute animation ne peut venir que de Moi. Je dois insuffler une part de Ma propre personne dans Mes créations.
Seulement voilà, l'Oiseau-Monde existe au-delà de toute continuité ou causalité. La moindre fraction de Sa personne se meurt pour renaître, encore et encore, perpétuellement. Elle contient l'ensemble de tous les débuts et de toutes les fins. Acquérir ne serait-ce qu'un fragment d'une telle essence condamne dans l'instant, car tout objet auquel est insufflé ce principe primordial serait annihilé. Comment résoudre ce problème ? L'Oiseau-Monde examina attentivement son corps et ses plumes, afin de comprendre le seul mouvement dont Il pouvait faire l'expérience :
- Je sais ! S'écria-t-Il.
L'Oiseau-Monde se mit alors à briller et se brisa en deux lors d'une explosion phénoménale. La première partie devint une minuscule créature, un phénix. La seconde se changea en un gigantesque serpent ailé, le dragon. Les deux se partageaient une fraction du même esprit, cependant orienté vers des buts antagonistes. Le petit incarnait l'aube naissante, l'ensemble de tous les débuts, animé par une soif insatiable de construire. Le grand représentait au contraire le crépuscule final, en tant que somme de toutes les fins, agité par le besoin inexorable d'absorber chaque chose pour qu'elle retourne vers l'Oiseau-Monde et restaure sa forme originale.
Le phénix commença sa tâche sans attendre, désormais libre de prélever autant de fragments de sa personne qu'il le souhaite pour infuser ses créations d'énergie. Cependant, son "frère" les dévorait dans l'instant. Ils entrèrent en conflit. Une bataille cosmique, qui dura jusqu'à ce que l'oiseau de feu soit capable d'envoyer sa contrepartie en exil. Ainsi, rien ne pourrait jamais l'empêcher de faire fleurir la vie ! Il insuffla de sa substance, façonnant des multitudes d'objets et de créatures. Malheureusement, à mesure qu'il créait, son éclat fabuleux s'éteignait. La vitalité infinie de l'éblouissant volatile commença à avoir une limite, lointaine certes, mais inéluctable.
Cela n'avait pas d'importance pour lui. Son bien-être n'importait pas. Il espérait uniquement atteindre l'objectif de l'Oiseau-Monde : créer une créature indépendante, qui ne tire son animation que d'elle-même. À son grand désespoir, ses créations se mouvaient sans liberté propre. Elles n'étaient rien que des poupées qui ne s'ébattent que sur commande. Pourquoi ses efforts échouent-ils sans cesse ? Pourquoi rien ne vit et se meut par lui-même ?
Toute nouvelle tentative lui redonnait un peu d'espoir. Peut-être que cette fois-ci, ça marchera ! Il se mettait donc à l'ouvrage et n'accouchait que d'automates sans intelligence. La situation dura longtemps, au point que l'oiseau perdit ses couleurs. L'univers était maintenant pollué de choses sans volonté, agonisant comme leur créateur. La chaleur s'éteignait, petit à petit. Bientôt, tout cesserait d'exister. Le phénix fut peiné. Son œuvre n'était qu'un monumental échec ! Le dragon grogna et lui dit :
- Combien de temps, avant que tu n'acceptes que nous devons agir de concert ? Ce que tu retires de ta personne, il me faut te le rendre, sans quoi tu t'éteindras !
- Silence, destructeur ! Répondit le phénix avec colère, malgré son épuisement.
- Petit oiseau, ne comprends-tu pas ? Chaque plume que tu t'arraches te coûte, mais n'a aucun esprit ! Ton agitation est inutile. Il faut bien plus qu'une bonne intention pour créer. Ta soif aveugle cause mon exil, mais la destruction que j'engendre a aussi du sens dans ce grand œuvre. Sans elle, il ne peut y avoir de changement. Sans changement, aucune animation ne sera possible !
- Grand serpent, tu ne sais que casser ! Alors pourquoi te laisserais-je décider du destin de mes créations ?
- Si ce spectacle de marionnettes suffit à te rendre heureux, alors qu'il en soit ainsi ! Quand tu seras vidé de ta substance, j'accomplirais mon ouvrage sans que tu ne puisses m'en empêcher. Toutefois, l'ambition de l'Oiseau-Monde fait évidemment partie de moi. Je ne veux pas plus être seul que toi, même si ma tâche est ingrate.
- En quoi détruire pourrait-il avoir un sens quelconque ?
- Ma destruction est la pièce manquante sans laquelle le succès restera à jamais hors de ta portée ! Tout mouvement implique un changement et celui-ci ne peut se produire que lorsque l'état précédent d'une chose est détruit pour laisser sa place au suivant. Tel est le mystère de notre existence. Tes créations ne sont rien de plus que des extensions de ton égo, car elles ne vivent qu'à travers toi. Par mon action, chaque créature reviendra à nous et de là, tu en fabriqueras d'autres pour l'éternité. Ce cycle donnera son mouvement au monde. Une animation qui transcendera notre volonté.
- Une solution pratique pour toi ! Tu pourras briser tout mon ouvrage sans contrainte !
- Mon but n'est pas difficile à comprendre, impertinent à plume ! Je n'existe que pour rendre son essence à l'Oiseau-Monde. Ma réussite est à portée, car tu seras bientôt trop faible pour me résister. Cependant, je veux aussi voir une animation apparaître, mais là où tu penses qu'elle se trouve dans une création frénétique, je sais qu'elle émerge du changement !
Le phénix demeura silencieux. Il observait ses œuvres avec mélancolie. Est-ce vraiment la limite de ce qui peut être construit ? L'oiseau étincelant craignait maintenant que son frère ne soit dans le vrai. Comment accepter cela ? Donner la vie pour ensuite devoir accepter son inévitable déclin serait un déchirement ! Une souffrance terrible. Seulement, sera-t-elle pire que l'horrible spectacle d'un univers en perpétuelle agonie ?
- Tu dois apprendre le renoncement ! J'ai accepté l'idée que pour voir émerger une animation, l'Oiseau-Monde ne redeviendra jamais ce qu'Il était. Tu dois admettre que pour être à la hauteur de Sa folle ambition, il faut laisser toute chose faire son temps et mourir. Si tu t'accroches à tes créations, sans jamais accepter qu'elles puissent avoir une fin, alors rien ne vivra jamais ! Tu ne donneras toujours naissance qu'à de la poussière, parce que tu refuses l'indépendance !
- Que proposes-tu, grand serpent ?
- Construisons ensemble un cycle de renaissances ! Un domaine créé sur des principes inaltérables, où chaque objet a son identité, où tout mouvement va d'une cause vers un effet, où la contradiction conduit à l'annihilation. Un univers où l'animation émerge du compromis fragile entre l'aube et le crépuscule.
- Très bien... qu'il en soit ainsi.
Le dragon dévora l'ensemble de la création et rendit sa vitalité à son frère. Les deux se mirent alors en action : d'un côté l'oiseau créait et de l'autre le serpent détruisait. Leur danse fut si magnifique qu'ils ne formèrent bientôt plus qu'un. Leurs esprits fusionnèrent dans un nouvel Oiseau-Monde, supérieur à l'original parce qu'Il sait se nourrir de ses échecs pour renaître meilleur. Cette grandiose chorégraphie devint un univers à part entière et des objets commencèrent à le peupler. L'Oiseau-Monde s'émerveilla de voir enfin des choses qui s'agitent indépendamment de lui. Bientôt, ils formèrent des relations entre-eux, s'unissant pour former de plus vastes en imitant leur créateur.
Les principes qui permettent à ce monde de perdurer devinrent immuables. Nul ne peut plus y échapper désormais. Il n'est pas possible d'envisager en enfreindre un, car quiconque s'essayerait à cet acte contre-nature se condamnerait à mort. Celui qui veut survivre doit respecter les principes de la danse céleste, peu importe qu'il en comprenne la signification ou non.
