Les conseils de Wedy.
Allongée sur le canapé de la plus grande suite du Royal Hotel, ses bottes motardes négligemment posées sur l'accoudoir, Wedy sirotait un thé glacé en tirant bruyamment sur sa paille.
« Les policiers vont arriver, tu ne veux pas te tenir convenablement ? » demanda L d'une voix ennuyée, sans quitter des yeux l'ordinateur sur lequel il travaillait depuis de longues heures. « D'ailleurs, tu ne devrais même pas être ici. Je t'avais demandé d'attendre Aiber en bas pour que vous arriviez après la cellule d'enquête. »
« Avec la chaleur qu'il fait dehors ? Hors de question. » éluda-t-elle en se levant et en lissant sa robe fourreau. D'un geste princier, elle arrangea son brushing impeccable, et remit ses lunettes de soleil en s'installant près de la fenêtre. Quand la porte s'ouvrit sur le Chef Yagami, son fils et Matsuda, il était impossible de deviner qu'elle était affalée quelques minutes plus tôt. Au contraire, elle semblait être fraîchement arrivée.
« Chef Yagami, Light, Matsuda. Je vous présente Wedy. C'est une voleuse professionnelle dont nous avons absolument besoin pour la suite de notre enquête sur Kira. » déclara L en tournant à peine la tête vers eux. « Preuve de son talent, elle était supposée patienter dans le hall et attendre un second intervenant sur l'enquête, mais elle a détourné une clé de la suite et s'est présentée ici sans autorisation. »
Son ton était monocorde, mais Wedy ne put manquer le reproche qu'il lui adressait. Le besoin de L de tout diriger était maladif, et à son grand dam, elle avait depuis longtemps pris l'habitude de contrecarrer ses plans, d'improviser et de perturber quelque peu sa vie bien organisée. Malgré tout, il continuait de faire appel à elle sur ses enquêtes, et même s'il jurait que ce n'était que pour ses talents de cambrioleuse, elle restée persuadée qu'il y avait autre chose : L l'aimait bien, même s'il ne l'avouerait jamais. Comme Watari, elle faisait partie de sa vie depuis tellement longtemps qu'il ne tolérait pas seulement sa présence : il la réclamait.
Un sourire de mannequin aux lèvres, elle ne répondit pas aux protestations de Monsieur Yagami qui s'insurgeait qu'on fasse appel à quelqu'un comme elle. L répétait inlassablement que ses aptitudes hors du commun seraient nécessaires, et l'interminable échange ne s'arrêta que quand Aiber ouvrit à son tour la porte de la suite. Le silence qui s'installa fit glousser Wedy qui brisa la glace en s'approchant du colosse blond pour l'embrasser sur la joue.
« Je ne t'ai pas attendu, j'avais trop hâte de retrouver L. Tu ne m'en veux pas ? » lança-t-elle, consciente d'intriguer les policiers et d'énerver le détective en une simple phrase. « Aiber est un escroc professionnel. Condamné à mort dans plusieurs pays. Sauvé par L, encore et encore. » expliqua-t-elle en ignorant le regard noir du détective sur elle.
« He bien Ryûzaki, il semblerait que tu saches être complaisant avec les criminels. » bougonna Light en croisant les bras sur sa poitrine. « Finalement, c'est peut-être toi, Kira ! Et tu m'accuses pour détourner tout soupçon ! »
Wedy tourna nonchalamment la tête vers L comme si elle se moquait de sa réponse, mais elle était en réalité très intéressée par la réaction du génie. Light Yagami lui plaisait bien et il avait du répondant, mais il n'y avait pas de quoi déstabiliser son interlocuteur pour autant. Alors, pourquoi L semblait-il tout à coup si affecté. Il n'était tout de même pas… ?
[…]
« Alors comme ça, toi et le jeune Yagami ? » demanda la jolie cambrioleuse en revenant dans la suite après avoir quitté l'hôtel comme tout le reste de la brigade d'enquête. La nuit était désormais noire, chacun s'était vu attribuer ses missions, mais L tapait toujours sur son ordinateur, le nez dans un milkshake au chocolat.
« Bon sang Mary, tu ne peux pas me laisser en paix cinq minutes ? » ronchonna-t-il en faisant péniblement tourner sa chaise pour lui faire face.
« Je t'ai laissé tranquille pendant deux ans, L. Tu peux comprendre que je sois contente de te retrouver, même si ce n'est pas réciproque. » rétorqua la cambrioleuse en changeant de ton. Elle s'assit sur la table basse, à quelques centimètres de lui, et tendit la main vers son visage. Il ne bougea pas quand elle passa ses doigts dans ses cheveux longs et mal coiffés, consentant même à sourire.
« Tu as une mine affreuse. Tu te reposes ? »
« Pas beaucoup. Pas sur cette affaire. Elle est si compliquée… »
« C'est ta came, encore plus violemment que le sucre, et tu finiras par y laisser ta peau ! » observa la jeune femme en se levant pour aller se rasseoir plus loin, sur le canapé. Prostré sur sa chaise roulante, L haussa simplement les épaules et mit deux morceaux de sucre dans sa bouche.
« Comment vont tes parents ? » baragouina-t-il en les laissant fondre.
« Ça t'intéresse ? » se permit-elle de douter.
« Oui. » répondit-il, surpris de dire la vérité. « J'ai peu de nouvelles de l'Angleterre, Watari refuse de m'en donner car il ne veut pas que je sois trop informé sur les activités de mes collègues de la Wammy's. Bien évidemment, je sais tout ce qui se passe, mais je prétends le contraire. »
Bien évidemment. Il ne pouvait s'empêcher d'avoir raison et d'être arrogant à ce propos. C'était ainsi depuis qu'ils étaient enfants, et ce trait de sa personnalité ne s'arrangeait pas avec le temps. A l'adolescence, Wedy avait adoré ça. Elle trouvait que ça lui donnait un air assuré, et elle était tombée bêtement amoureuse de lui. Désormais, elle trouvait juste qu'il avait l'air d'un connard quand il en faisait trop, et elle ne se privait jamais pour le lui dire.
« Tu as revu les garçons ? » s'interrogea-t-elle d'une voix mal assurée. Le sujet était sensible, et si L n'était pas disposé à l'aborder, il se renfermerait dans son mutisme. Il ne sembla toutefois pas froissé, et fronça les sourcils.
« Near est toujours à la Wammy's. Il n'en sort quasiment jamais. Il a déjà du mal à aller dans le jardin… Mello, lui, est quelque part aux Etats-Unis. »
« En mission ? »
« Non. Il essaie d'avoir une vie normale. La tragédie de A l'avait déjà affecté, B n'a pas arrangé ses affaires… »
Wedy frissonna à la mention de ses deux anciens acolytes. A et B, les deux premiers cobayes de Watari. Elle les avait croisés quelques fois, lorsqu'elle traînait près de l'internat pour espionner ses occupants et échapper à la vigilance de ses parents. Quand elle avait rencontré L, un peu plus tard, elle avait parfois envié son enseignement et le mystère qui l'entourait. Mais les regards vides et les airs machiavéliques de ses aînés l'avaient toujours empêchée d'être pleinement jalouse. Il se passait des choses dans l'école de Watari qu'elle préférait ignorer, et ses leçons d'équitation et de musique, si elles lui étaient parfois pénibles, semblaient finalement bien douces en comparaison.
« Du coup, Light et toi, c'est ça ? » redemanda-t-elle pour alléger l'ambiance. Surpris, L détourna le regard en rougissant et la cambrioleuse laissa échapper un rire.
« Il n'y a rien du tout. » maugréa-t-il. « Je suis trop occupé par l'enquête pour avoir des pensées aussi futiles. »
« Mais bien sûr. N'essaie pas de me faire croire que l'enquête mobilise 100% de tes capacités. Le cliché du détective asocial et naïf te va très mal, tu t'adaptes très bien à toutes les situations même sans être à l'aise, et tu connais tous nos codes. Même ceux de la drague. » trancha Wedy en se redressant. « Il est plutôt mignon, et il a l'air intelligent. »
« Il est Kira. » coupa L en levant ses grands yeux noirs sur elle.
« Il est… Oh, et bien c'est encore plus intéressant que je ne le pensais. Explique. »
« C'est compliqué. Il a été Kira, le premier, et il a oublié qu'il l'a été. Je suis sûr qu'il a orchestré son amnésie, et qu'il a volontairement transmis le pouvoir de Kira à la personne qui tue aujourd'hui. Le type sur lequel Aiber et toi devez enquêter, il n'a pas la classe et la morale de Kira. Il est avide de pouvoir et d'argent, il est répugnant. »
« Parce que Light Yagami est absolument charmant quand il décime tous les criminels du Japon, c'est ça ? » taquina la jolie blonde.
« A sa façon. » concéda L avec un sourire en coin. Il lui laissait la victoire pour cette fois, et le cœur de Wedy s'emballa. Elle aimait le voir sourire. Elle aimait chacun de ses gestes, en fait, et ce depuis leur rencontre. Son amourette d'adolescente s'était transformée en respect et en attachement profond, et elle connaissait ses plus imperceptibles mimiques comme il connaissait les siennes. Pour résister à l'envie de le serrer dans ses bras –il détesterait ça, mais après deux ans de séparation, elle en mourrait d'envie, Mary reprit son rôle de Wedy et lui fit un sourire assuré.
« Si tu le veux avant qu'il ne redevienne Kira, il va falloir speeder. » fit-elle remarquer.
« Perspicace. C'est vrai qu'avec mon assurance de tombeur et mon corps de mannequin, je peux facilement lui faire du rentre-dedans. » bougonna le détective en attrapant un nouveau paquet de gâteaux sur la table près de lui.
« Qui veut d'un tombeur et d'un mannequin quand l'homme le plus intelligent du monde est dans la pièce ! Sers-toi de ton cerveau, idiot ! Je ne sais pas moi, prétexte une fouille au corps, enferme-le dans sa salle de bain pour faire un test pour l'enquête, enchaîne-le à toi 24 heures sur 24 pour le surveiller ! Tu as un millier de possibilités à exploiter. » proposa la criminelle en éclatant de rire. L fronça les sourcils, et le fait qu'il considère ses propositions l'amusa encore plus. Elle allait relancer la conversation, mais l'écran principal afficha un « W » majuscule, et Watari prit la parole. Le chef Yagami avait reçu un appel intéressant pour l'enquête, et voulait s'entretenir immédiatement avec Ryûzaki, malgré l'heure tardive.
« Cet homme est décidément très investi dans cette affaire. » fit observer Wedy en se levant pour quitter la chambre. « Sa femme ne doit pas être ravie de le voir en coup de vent. » Derrière elle, L ne releva pas. Il ne la salua pas non plus quand elle lui souhaita une bonne nuit en confirmant leur rendez-vous du lendemain. De toutes façons, il ne dormirait probablement pas.
[…]
Coiffée de sa plus belle perruque blonde, ses gigantesques lunettes de soleil sur le nez, Wedy entra dans la suite sans frapper deux minutes après l'heure convenue. En avance ou en retard, elle imposait systématiquement son rythme, mais pour une fois, personne ne remarqua son entrée. L'agitation était telle qu'elle crût un instant que Kira avait été arrêté. Matsuda et Sôichirô Yagami lui tournaient le dos et criaient pour séparer L et Light, qu'elle ne voyait pas et qui de toute évidence, se bagarraient. En retrait, Watari restait impassible et Aiber semblait se délecter du spectacle, mais Wedy céda à la curiosité et s'approcha du conflit. Derrière le canapé, L était allongé sur le dos à même le sol, Light le bloquant avec ses genoux et essayant par tous les moyens de le frapper au visage. Le détective le tenait à une distance raisonnable grâce à ses pieds qu'il appuyait sur le torse du lycéen, dont il repoussait le visage d'une main, écrasant sa joue. Light hurlait des insultes que Wedy distingua mal, et vola violemment contre la table basse quand L prit le dessus et inversa leur rapport de force.
Wedy décida d'intervenir et enjamba le canapé pour retenir L, qui maintenait les mains de Light au dessus de sa tête pour esquiver les coups, sans les rendre.
« Arrête ! » criait le détective dans l'espoir de calmer son cadet. Wedy l'attrapa par l'épaule pour l'obliger à reculer, libérant Light, et ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle la vit. Entre les deux jeunes hommes se trouvait une chaîne en métal brillant, attachée à leurs poignets par des menottes. Il l'avait fait. Il avait écouté ses conseils débiles.
La cambrioleuse, d'ordinaire si impassible, ne put s'empêcher d'ouvrir de grands yeux surpris en se tournant vers L, qui redoutait sa réaction, son regard noir et inquiet fixé sur elle. Alors, elle éclata de rire et le serra finalement dans ses bras comme elle le désirait depuis la veille, avant d'ébouriffer ses cheveux et de s'éloigner, toujours hilare, sous le regard incompréhensif des enquêteurs et de Light. Vraiment, L Lawliet était la personne la plus surprenante qu'elle ait jamais connue. Et pour cela, elle l'aimait de tout son cœur.
Un One-shot sans prétention, pour lequel j'aimerais beaucoup vos avis.
Antsybal
